‹ Éléments et théorie de l'architecture; cours professé à l'Ecole nationale et spéciale des beaux-arts (volume 2)Chapitre 25 sur 71 · Tome IV · texte numérisé non relu

Tome IV

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I-ig. 1782. — Escalier Je l'hôtel de Jacques Cœur, à Bourges.

LES ESCALII-RS

maison à Tours (fig. 1779, 1780 et 1781), ou tourelles en saillie sur un corps de bâtiment, comme ces célèbres exemples de l'escalier de Blois, ou de

l'hôtel de Jacques Cœur à Bourges (fig. 1782), comme à Pierrefonds, à l'ancien hôtel de la Trémouille à Paris, et tant d'autres. La variété en est grande, la fantaisie y est extrême; je veux seulement vous signaler la différence de parti pris :

à Blois, les baies elles-

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Hg. 1777. — Escalier en tourelle du château de Psdlly. Plan du rez-de-cluussée.

Fig. 1778. — Escalier du ch.ite.ui de Pailly.

Blêmes suivent le rampant de l'escalier, leurs appuis et leurs linteaux sont inclinés : à Bourges, les baies sont horizontales ; en aucun cas elles ne sont coupées par les emmarchements.

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Mais j'ai encore à vous dire que ce sont là des motifs exquis entre les mains d'un artiste qui peut allier le goût et la fantaisie, et terribles pour celui qui pour les aborder serait contraint de « forcer son talent ».

Remarquez seulement une chose très importante si vous voulez comprendre ces compositions : ces escaliers en tourelles, si fréquents dans les châteaux, dans les grandes habitations urbaines et jusque dans les maisons modestes, étaient des escaliers en plein air. Leurs baies d'éclairage étaient ouvertes, et lorsque par la suite des temps on a voulu les clore, on n'a pu le faire sans dénaturer ces éléments d'une architecture semiextérieure. On voulait l'escalier couvert, on ne le désirait pas clos. Autres temps, autres mœurs : c'est le châtiment des imitations irraisonnées. L'escalier de Blois est un bijou d'élégance, mais il est du commencement du xvie siècle, et vous avez vu par l'exemple de l'Hôtel Lambert que cette indifférence au froid extérieur existait encore au temps de Louis XIV. Étudiez donc ces escaliers, mais rappelez-vous qu'il vous est interdit de les reproduire.

Je ne quitterai pas ce sujet sans vous avoir signalé la particularité de la disposition de l'escalier de Chambord. Le grand escalier de ce château est circulaire, compris entre un mur enveloppant et un mur enveloppé, qui d'ailleurs est luimême, dans sa partie supérieure, l'enveloppe d'un petit escalier intérieur. Les hauteurs d'étages étant grandes, on a fait en réalité deux escaliers qui se recouvrent mutuellement, de telle sorte que deux personnes montant l'une par le premier de ces escaliers, l'autre par le second, partiront du même rez-de-chaussée, arriveront aux mêmes étages sans pouvoir se rencontrer. Supposez, pour préciser les idées, que l'un prenne l'escalier qui s'offre au nord : après deux révolutions, il arrivera en haut au

nord, tandis que l'autre, parti du midi, arrivera au midi (fig. 1783). Le pas de l'hélice est égal à la moitié d'une hauteur

Hg. 1783. — Esc.ilier du château de Chambord.

d'étage. Je crois bien que cette disposition curieuse ne procède en définitive que d'une fantaisie, car on n'aperçoit pas clairement un besoin qui la motive. Quelque chose d'analogue, avec Part en moins, existe dans une maison à Paris, entre la rue de Valois et la rue de Radzivil. Vous savez du reste que l'escalier de Chambord a motivé au-dessus des terrasses du château un couronnement central qui est à lui seul un véritable monument et occupe la place la plus importante dans les silhouettes curieuses de ce château si intéressant à tant d'égards. Au surplus, les escaliers circulaires ont souvent donné lieu à de très jolis couronnements, soit avec la simplicité un peu rustique qui caractérise le château de Saint-Germain, soit avec des élégances plus raffinées, comme à l'Hôtel de Pincé à Angers, et dans beaucoup d'autres châteaux où l'on a saisi avec empressement cette occasion d'accentuer des silhouettes en y faisant concourir les éléments mêmes de la composition.

Enfin, toujours avec les emmarchements compris entre murs, vous trouvez les escaliers dits à trois rampes. Comme ceux à deux rampes, ils ramènent à un palier superposé au départ; mais la première montée seule est entre deux murs, dont la plus grande hauteur est celle de l'étage, et à partir du palier d'entresol la hauteur de la balustrade seule limite les emmarchements vers le centre. On a ainsi plus d'air, plus d'espace, et dès l'entresol on perçoit la grandeur de la cage qui renferme tout l'escalier. Car je suppose ici le cas ordinaire de ces escaliers qui est de conduire seulement au premier étage.

De tels escaliers sont presque forcément des escaliers d'apparat et de grande représentation. Il peut se présenter des cas cependant où cette disposition soit utile pour diviser un courant. Dans tous les cas, l'hypothèse est qu'une même aftiuence

va monter d'abord par une rampe commune, puis se divisera en deux. Il semblerait donc que la première rampe dût à elle seule être aussi large que les deux autres réunies. Ce serait pourtant excessif : d'abord rien ne prouve que le courant se divise exactement en deux parts égales ; puis il y a toujours à tenir compte d'un certain frottement qui réduit l'effet utile de la

largeur. Cela ne se chiffre pas, mais il est constant que la rampe milieu doit être plus large, sans aller jusqu'au double des rampes latérales. Au surplus, les exigences de l'architecture auront aussi à être consultées, et seront souvent impérieuses.

Dois-je vous dire que ce motif a donné lieu à des compositions magistrales ? Voyez à Paris le bel escalier de l'Hôtel des Monnaies, dont je vous ai montré le plan ; celui du Conservatoire des Arts et Métiers, du même Antoine, mais en vous le représentant tel qu'il a été conçu, c'est-à-dire ayant son accès au rez-de-chaussée, et non par son palier d'entresol. Voyez enfin, sur un plan curviligne, le magnifique escalier du Palais-Royal (V. plus haut, vol. I, fig. 515), dont la composition est différente toutefois en ce que la rampe de départ n'est pas comprise entre deux murs, et s'élève comme un perron, et encore au Palais-Royal l'escalier construit par Fontaine dans l'aile Montpensier (fig. 1784). Il y a eu à Paris un des plus beaux escaliers de ce genre, malheureusement détruit, celui

Fig. 1784. — Escalier de l'aile Montpensier au Palais-Royal.

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qu'on appelait l'escalier de Percier au Louvre (fig. 1785), d'une très heureuse disposition et d'un grand effet.

Mais le plus splendidc de tous est le célèbre escalier du Palais de Caserte. Il est bien difficile de vous le représenter : sa composition ne diffère pas des précédentes, sauf par sa jonction avec les beaux, vestibules superposés dont je vous ai déjà parlé. Sa beauté est dans ses magnifiques proportions, son ampleur, la pente facile de ses montées; dans la richesse des marbres les plus beaux, traités en architecture monumentale. Je ne puis vous en montrer qu'un croquis bien incolore et insuffisant (fig. 1786) : quelquesuns parmi vous iront un jour à Naples : ne croyez pas ceux qui vous diront que Caserte ne vaut pas le voyage : ce ne seront pas des architectes ; pour vous, il vous réserve une des plus grandes jouissances d'admiration qui puisse attendre l'artiste.

Tous ces escaliers sont contenus dans rcg. 1785. — Escalier de

. . Percier au Louvre (démoli).

une cage qui les enveloppe exactement, et vers l'intérieur les emmarchements y sont reçus soit par un mur plein, soit par un mur d'echiffre. La conception du mur plein recevant les emmarchements, bien qu'ayant produit de très belles œuvres, limite les compositions de l'architecte. Il était naturel de chercher à évider ces murs, de faire reposer l'escalier sur des supports plus légers et transparents aux regards. Cette recherche écartait le parti des escaliers à deux rampes contiguës comme celui du Louvre, et appelait la substitution d'un vide central au noyau plein, la substitution du portique au mur d'échiffre. Mais le portique devait devenir ram-

pant, pour s'accorder à la pente des marches. De là une autre

famille d'escaliers, soutenus par une architecture de portiques

rampants. C'est encore le parti des escaliers dont la stabilité

est assurée par une construction

verticale sous les limons, mais

avec toute la légèreté que ce parti

comporte.

Cette composition est d'ailleurs applicable à tous les tracés d'escaliers, à condition que les rampes se séparent les unes des autres par l'interposition d'espaces vides.

Ainsi, l'escalier à deux rampes exigera un espace intermédiaire entre

Fis. i:

■ Escalier du Palais Braschi, à Rome.

o i Fig. i

— Escalier du Palais Braschi, à Rome.

ses deux montées; et, d'un mur de cage à l'autre, vous trouverez un emmarchement, un mur de soutien évidé, un espace vide, puis un autre mur de soutien, un autre emmarchement. L'escalier à trois rampes interposera un espace libre de chaque côté de la rampe centrale entre cette rampe et chacune des rampes latérales. Cette combinaison n'a pas tardé à être remplacée par les combinaisons plus savantes des escaliers suspendus. Cependant elle a donné lieu à de beaux motifs : ainsi à Rome, l'escalier du Palais

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Braschi (fig. 1787 et 1788) et celui du Palais Corsini que je vous ai cité à propos des vestibules. Mais c'est surtout à Gênes que se trouvent les exemples les plus ingénieux d'escaliers sur portiques rampants. Je vous ai exposé la configuration de Gênes : la plupart des palais génois ont des cours à portiques en arcades sur colonnes accouplées, qui se prolongent par des mouvements d'escaliers de même largeur, superposés d'étage en étage. Le plan et la coupe des escaliers du Palais de l'Université vous en montrent le type. Mais cette disposition n'est pas unique : les combinaisons en ont été variées suivant les emplacements. Une des plus originales est celle du Palais Balbi (fig. 1789 et 1790). Ces escaliers occupent évidemment une place considérable; mais ce n'est pas, en somme, au détriment des bâtiments : c'est l'espace réservé aux cours qui s'utilise en escaliers. D'ailleurs, l'architecture italienne de la Renaissance a toujours donné une très large place aux escaliers, d'accord certainement avec les idées d'alors sur la conception des grandes habitations.

Les escaliers circulaires, très nombreux au Moyen-âge, devaient se perpétuer avec les nouvelles habitudes qui demandaient pour eux plus d'ampleur et un mouvement plus doux. Plus que toute autre peut-être cette forme se prête à un vide central régulier, et il en a été fait de magnifiques en effet. Pour obtenir ce vide central sur de larges proportions, et pour soutenir de larges emmarchements, il fallait un mur soutien évidé, c'est-àdire un portique rampant. C'est la composition de ces escaliers célèbres, et qui méritent leur célébrité, du château de Caprarole (fig. 1791), du palais Barberini à Rome, et de quelques autres moins importants, comme celui des terrasses de Saint-Pierre de Rome. Le parti en est, comme nous l'avons vu, une colonnade rampante, à architraves hélicoïdes, supportant une voûte en vis

Fig. 1789. — Escaliers du palais Balbi, à Gènes.

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Fig. 1790. — Escaliers du palais Balbi, à Gênes. Plan.

Saint-Gilles très surbaissée, dont la poussée est neutralisée par la forme circulaire du portique qui lui sert de sommier continu. La difficulté principale naissait avec les paliers : pour ne pas

Fig. 1791. — Château de Caprarole. Pla

interrompre la régularité de l'ordonnance, on n'a pas donné aux paliers un contact plus long avec le limon qu'aux marches ordinaires : un léger balancement des marches, et leur grande largeur contre le mur excentrique permet de trouver ainsi des paliers suffisants pour l'ouverture des ;~^-L<s portes. Les cages de ces escaliers, couvertes en voûte sphérique, s'éclairent par le haut. Le plan et la coupe de l'escalier elliptique du palais Barberini que je vous ai déjà montrés (fig. 507, 508, vol. I, p. 618, 619) vous feront com-

Fig. 1792. — Escalier circulaire en rampe douce, au Vatican.

Fig. 1793. — Escalier circulaire en rampe douce, au Vatican. Coupe.

prendre cette ingénieuse disposition, en tout semblable à celle de Caprarole.

Vous serez sans doute frappés de l'exiguïté des paliers : c'était une conséquence nécessaire du parti. Il faut dire d'ailleurs

Fig. 1794. — Hampes douces en hélice du ch.ite.iu d'Amboise. Plan et coupe.

montent sans aucune fatigue, le palier n'est donc pas nécessaire pour le repos. Chacun d'ailleurs peut dans un escalier circulaire choisir sa ligne de foulée, selon qu'il tient à monter rapidement ou lentement et sans fatigue. Aussi quelques-uns de ces escaliers servent-ils pour des chevaux : à Saint-Pierre, on rencontre

parfois sur les terrasses de toiture des mulets chargés de matériaux pour les réparations, de même au hautd'un escalier circulaire en rampe douce au Vatican (fig. 1792 et 1793) : ils sont montés par l'escalier en vis Saint-Gilles, et le redescendent — ce qui peut-être est plus difficile à obtenir. C'est ainsi du reste qu'au château d'Amboise il y a une rampe en hélice qui par de nombreuses révolutions permet de descendre, du jardin en terrasses élevées du château au niveau de la ville, à cheval et même en voiture (fig. 1794).

A Viterbe, à la citadelle de Turin, il y a de profondes citernes où les bêtes de somme descendent par une rampe annulaire autour du mur percé d'arcades d'un large puits central ; elles remontent avec leur charge d'eau par une autre rampe semblable superposée à la première, mais dont les départs sont opposés diamétralement, de telle sorte que la montée reste toujours distincte de la descente (fig. 1795). Ce parti est à certains égards analogue à celui du grand escalier central du Palais de Chambord.

Enfin, je vous citerai comme escalier reportant sur des murs

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Fig. 1795.

Rampe douce d'une citerne, à Turin.

évidés le grand escalier que vous connaissez bien de l'Opéra de Paris, avec ses mouvements multiples, et sa magistrale ordonnance. Je n'ai pas à vous le décrire, je me borne à vous en rappeler la composition.

Tout cela, remarquez-le, procède d'une même conception constructive : les limons sont portés par des constructions verticales. Après les murs pleins, on a fait les murs évidés, puis les portiques rampants, sur colonnes ou sur piliers, en plate-bande ou en arcades, en ne craignant pas de déformer l'architecture pour suivre le rampant des limons. En matière d'escaliers, on ne peut pas viser à la correction absolue de l'arrangement, il y a toujours des raccords difficiles dont on se tire comme on peut. Mais l'effet obtenu est la récompense de ces ingéniosités. Le programme d'escalier offre une tentation d'effet pittoresque dont on ne peut ni ne doit se défendre, et ces escaliers évidés où la lumière pénétre, où le regard va d'une rampe a l'autre assurent cet effet bien autrement que les escaliers toujours compris entre deux murs.

Mais on a voulu plus : ne considérant ces essais que comme une sorte de transition, on est arrivé à la conception des escaliers dits suspendus, soit en pierre, soit en bois, soit maintenant en fer et bois ou pierre. C'est un ordre d'idées tout autre, par la poursuite de solutions plus savantes et plus difficiles. Je pourrais vous dire des escaliers ce que je vous ai dit des nefs d'églises : l'histoire de leur étude est la poursuite pendant des siècles d'un problème de construction.

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