CHAPITRE X
(Suite.) ESCALIERS SUSPENDUS ET ASCENSEURS
SOMMAIRE. — Caractère général des escaliers suspendus. — Escaliers en pierre. — Escaliers dits à la française. — Combinaisons d'arcs formant limons.
Grands escaliers et escaliers modestes.
Les ascenseurs.
Quels sont les premiers exemples d'escaliers suspendus ? Je ne saurais vous le dire. L'expression d'ailleurs n'est pas juste : ces escaliers ne sont pas suspendus ; seulement, on est arrivé, par l'ingéniosité de la construction ou de l'appareil, à éviter tout point d'appui dans la cage ; ce sont ses murs extérieurs qui portent tout l'escalier. Pour les escaliers en bois, ou aujourd'hui ceux en fer, c'est chose facile. Je vous en rappellerai brièvement les données. Les marches palières, c'est-à-dire des poutres apparentes ou non, placées à l'origine des grands paliers, reçoivent les limons qui reçoivent à leur tour les marches, et s'il y a lieu les paliers de repos. Un plafond, horizontal sous les paliers, rampant sous les marches, forme la sous-face de l'escalier. Toute la solidité du système est dans les marches palières et les limons. On dit « limon à la française » de celui qui dépasse les marches
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et supporte directement et à plomb les balustres, barreaux ou panneaux de la rampe ; et « limon à l'anglaise » de celui qui est découpé en crémaillère, et laisse les marches se profiler en retour. La rampe est alors en porte à faux au moyen de scellements.
Il a été fait des escaliers en bois, d'ailleurs non suspendus, qui sont des ouvrages de charpente judicieux : ce sont ceux dont je vous ai montré comme type l'escalier du Pavillon des Chartreux, au Luxembourg (vol. I, fig. 519); et dans les anciennes constructions du Moyen-âge on voit parfois les limons des escaliers décorés de sculptures comme les poteaux des pans de bois.
Les escaliers en bois (ou en fer et bois) se prêtent à toutes les formes rectilignes ou courbes, et à tous les balancements qui peuvent être nécessaires. Ce sont encore les escaliers les plus fréquemment mis en œuvre pour nos maisons ordinaires : mais de plus en plus on se restreint à faire en bois seulement les semelles des marches, les limons et les contremarches étant en fer. En réalité, il n'y a donc que la dalle sur laquelle on marche — dalle en pierre ou dalle en bois — qui diffère : entre les deux il se pose seulement une question d'économie. La marche en pierre est préférable comme aspect et comme usage, mais à la condition d'employer de la pierre dure et d'un grain égal, c'est-à-dire de la pierre coûteuse ; la marche en bois, plus économique, a deux inconvénients : le jeu du bois qui fait gauchir et fendre les marches, nécessairement constituées avec des plateaux dont la largeur est toujours grande ; et la nécessité pour l'entretien de les cirer, ce qui les rend glissants.
Vous entendez souvent objecter aussi aux escaliers de bois le risque d'incendie. Je ne conteste pas ce risque, ni la légitimité de tout ce qui peut en préserver : mais dites-vous bien et faites
bien comprendre que la nature des matériaux de l'escalier n'y change rien. Ce qu'il faudrait, si la cherté du terrain et de la construction le permettait, ce serait que chaque appartement pût être desservi par deux escaliers distants l'un de l'autre : la retraite est interceptée d'un côté, elle est libre de l'autre encore. Mais si l'incendie est dans l'escalier, ou assez prés de l'escalier pour que vous puissiez vous demander si les limons et les marches brûleront ou ne brûleront pas, ne vous faites aucune illusion : l'escalier est impraticable pour les personnes qui, elles, sont bel et bien combustibles et de plus asphyxiables. Pour que l'escalier en bois constituât au point de vue de l'incendie un danger particulier, il faudrait supposer qu'il risquât d'en être la cause et le premier foyer. On ne peut pas dire que ce soit impossible, surtout en cas de malveillance : en tous cas, je n'en connais pas d'exemple : et si l'incendie, comme c'est le cas normal, éclate dans un appartement, un magasin, une écurie ou tout autre local que vous pourrez supposer, l'escalier combustible ou l'escalier incombustible sont dans les mêmes conditions : possibilité de fuite si le feu ou simplement la fumée épaisse ne sont pas encore arrivés à la cage de l'escalier; illusion si le feu ou la fumée en interdisent l'accès. Et, comme en pareille matière rien n'est plus dangereux que les illusions, il serait désirable que tout le monde fût bien avisé qu'un escalier tout en pierre ou tout en 1er et pierre n'offre pas plus de garanties de salut qu'un escalier dont la construction comporte l'emploi total ou partiel du bois.
Avec l'escalier en pierre les difficultés de construction sont plus grandes. A Lyon et dans la région voisine, grâce à une pierre fort dure et qui fournit de très grands morceaux (roche de Yillebois) on fait le palier d'une seule dalle épaisse : c'est comme un grand balcon. Puis les marches, encastrées dans
le mur, et s'appuyant l'une sur l'autre par un étroit contact, reportent en dernière analyse leur charge sur ce palier. Toute la combinaison repose donc sur la résistance de la pierre et l'emploi de monolithes. Et l'on fait ainsi des escaliers de dimensions relativement très grandes. Une coupe analogue permet aussi les escaliers circulaires ; ainsi, on admire à Bordeaux l'escalier circulaire de la maison Fonfrède, dont la hardiesse surprend : là aussi rien ne porte les marches qu'un léger encastrement dans le mur, et leur coupe de contact.
Ces escaliers se sont faits et se font encore avec des marches massives; c'est-à-dire que les mêmes pierres sur lesquelles on marche soit dans les paliers, soit dans les emmarchements, sont celles qu'on voit aussi par-dessous dans les plafonds horizontaux ou rampants de l'escalier, que ces plafonds soient ravalés ou à ressauts pour chaque pierre. Ce mode de construction présente un très grand inconvénient au. point de vue de l'entretien. Si dure en effet que puisse être la pierre employée, elle s'use et se creuse en ornières pour ainsi dire aux endroits des passages les plus fréquents ; les angles ou les m\ de marches s'usent plus vite encore et se détruisent à la longue. Réparer cela est très difficile et exigerait souvent le remplacement des pierres ; il est facile de voir que c'est une grosse affaire. On ne peut guère que mettre des pièces superficielles en faisant au préalable des entailles à la pointe ou au ciseau , travail qui ébranle la construction toujours un peu précaire de ces escaliers. Il m'est arrivé en pareil cas d'être obligé de prescrire aux tailleurs de pierre l'emploi de masses très légères, comme celles dont les praticiens se servent pour dégrossir le marbre dune statue ; et je n'ai pas besoin d'insister sur l'effet désagréable de ces raccommodages de pièces et de morceaux ; ou bien la réparation devrait devenir la réfection totale de l'escalier. Il est donc
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sage de construire ces escaliers, et en général tous les escaliers en pierre, avec des semelles pour les marches et des dalles rapportées pour les paliers ; l'entretien se borne alors à changer les semelles, chose facile; et d'ailleurs on peut dès lors les constituer avec une pierre de qualité supérieure ou avec du marbre, en réservant pour l'ossature une qualité de pierre suffisamment résistante mais qui n'a pas besoin de la même finesse de grain et de la même beauté.
Mais au delà de certaines dimensions, et à défaut de pierres d'une très grande résistance, ce n'est que la stéréotomie qui permet les escaliers en pierre sans point d'appui. Il a été fait en ce genre des tours de force, par exemple l'ancien escalier, conservé par grâce spéciale, de la Halle au Blé de Paris que vous pouvez voir encore. Généralement, un arc ou mieux encore une voûte surbaissée supporte les grands paliers ; des trompes de divers appareils supportent les paliers d'angle, et le limon, appareillé lui-même, est soutenu par des demi-voûtes retombant sur les murs de la cage. Ce sont des appareils difficiles, qui exigent une grande perfection. Vous en trouverez les tracés dans les traités de stéréotomie.
Dans l'architecture moderne, les escaliers à la française jouent un rôle considérable. Presque tous les beaux escaliers des hôtels des xviic et xvuie siècles sont disposés ainsi, et avec raison. Dans ce parti, les rampes sont dégagées, la cage de l'escalier apparaît dans toute sa grandeur, les mouvements peuvent être souples, l'éclairage plus assuré. L'art des rampes d'escaliers, qui a produit des œuvres superbes — voyez par exemple celle du grand escalier du Palais-Royal — n'a vraiment sa raison d'être que lorsque du recul permet de l'admirer et lorsque le regard peut passer au travers. Enfin, les départs d'emmarchements, libres de toute contrainte, peuvent s'élargir, s'assouplir en volutes,
inviter à la montée en allant pour ainsi dire au-devant de l'hôte. Ces départs d'escaliers, par l'importance et le dessin des premières marches, prennent dans l'architecture des xvne et xvme siècles une beauté remarquable. Voyez par exemple ce beau départ de l'escalier principal de l'Ecole militaire (fig. 1796). On a trop souvent dans les projets l'habitude de prévoir des escaliers à trois rampes : ils sont à coup sûr plus monumentaux, lorsque le programme et l'espace le permettent, mais ils sont mesquins s'ils ne sont pas monumentaux. Dans une cage déjà grande, comme celle du bel escalier de marbre de Versailles, un escalier à trois rampes serait étriqué : tandis que ce bel escalier à la française réalise dans ce même espace des proportions grandioses. Et j'ajouterai qu'il est mieux dans l'esprit du programme : représentez-vous le roi et sa suite montant du rez-de-chaussée au premier étage de Versailles : il marche en avant, aucune hésitation n'est possible sur la direction, à suivre ; avec l'escalier à trois rampes, il y a hésitation au palier d'entresol. Toutefois, l'étiquette aura sans doute réglé la question, le roi tourne à droite ; mais s'il arrive que « quelqu'un de sa suite » prenne la rampe de gauche et monte plus vite que lui... ?
Cet escalier de Versailles avec ses marbres, ses larges proportions, ses grands accès, est peut-être le plus beau que je puisse vous citer. D'autres plus simples ou moins riches ont aussi un grand et beau caractère : les exemples en seraient extrêmement nombreux ; je me limiterai à quelques-uns : à Gênes, le bel escalier du palais Duràs^p.(ûg. 1797 et 1798); à Paris, les grands escaliers de l'Hôtel des Invalides, dont je vous ai déjà parlé, et ceux de presque tous les hôtels des xvne et xvme siècles, et d'une époque plus moderne, l'escalier de l'entrée des magistrats à la Cour de Cassation ; à Bordeaux, celui de l'Hôtel de Ville, ancien palais des archevêques; à Blois, celui de l'aile de Gaston d'Orléans, etc., etc.
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