‹ Éléments et théorie de l'architecture; cours professé à l'Ecole nationale et spéciale des beaux-arts (volume 2)Chapitre 32 sur 71 · CHAPITRE XIII LES FAÇADES (suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII LES FAÇADES (suite

SOMMAIRE. — Les façades à plusieurs corps. — Avant-corps ou pavillons, arrière-corps. — Façades avec motif ou pavillon milieu, cas divers. — Façades avec pavillons d'angles. — Association des deux motifs. — Compositions diverses, silhouettes.

Les façades sur plans mouvementés sont plus fréquentes, et elles se prêtent sinon davantage, au moins plus facilement à une recherche d'effet par la saillie des avant-corps; elles créent ainsi des silhouettes par le seul jeu de la perspective, si tous les corps de bâtiments régnent de hauteur; à plus forte raison, si l'architecte, s'autorisant de ces saillies, crée des pavillons dont l'élévation dominera les parties avoisinantes, comme le pavillon de Flore que je vous citais plus haut.

Il y a un si grand nombre d'édifices dont la façade est ainsi conçue qu'il vous suffira de faire appel à vos souvenirs pour en dresser chacun une liste nombreuse. A Paris seulement vous trouverez le Louvre, le Palais Royal, la Monnaie, l'École des Beaux-Arts, le Ministère de la marine, celui des affaires étrangères, le Luxembourg, l'Opéra, le Palais de Justice, etc., etc. Vous pensez bien que cette diversité infinie ne comporte guère de régies, si ce n'est cette grande régie d'unité et de vérité qui

m'a fait vous dire déjà qu'une façade s'étudie souvent en plan, et réciproquement.

Et si la variété est grande lorsqu'il s'agit des dispositions de façades — de ce qu'on pourrait appeler les plans des façades — elle devient immense si l'on s'attache à leur caractère et à leur

Fig. iî

Façade de la Cà d'oro, à Venise.

aspect. Une façade n'aura qu'un étage ou en superposera plusieurs, voilà déjà avec une même disposition une différence d'aspect considérable ; elle sera percée de nombreuses fenêtres comme les palais vénitiens du Moyen-âge, la Câ d'oro par exemple (fig. 1864), ou très pleine comme à la villa du pape Jules (fig. 1865), autre différence très sensible. Même avec une disposition identique, un égal nombre d'étages, des percements de baies aussi nombreuses et semblablement réparties, l'aspect et le carac-

LES FAÇADES

tére pourront encore varier du tout au tout. Mais cette variété échappe à tout enseignement théorique, il n'y a et il ne peut y avoir de règle commune pour ce qui ne doit être au contraire que diversité, inspiration particulière d'un emplacement, d'un programme, d'une nature de matériaux, d'une volonté légitime. Et cela montre une fois de plus, soit dit en passant, combien est tausse et contraire à tout art l'uniformité des manuels qu'on appelle des Fignole, tendant à faire croire qu'il y a en architecture mie étude de la colonnade, une étude de la fenêtre, une étude

Fig. 1865. — Façade de la villa de Pape Tules près de Rome.

de l'arcade, et ainsi du reste. Devant cette variété immense, je ne puis songer à analyser pour vous tous les types des façades; mais avec le souvenir présent des difficultés de l'étude et des regrets que laisse trop souvent l'indécision du parti, je puis essayer du moins de dégager quelques résultats d'expérience. Je vous citerai des exemples, car rien ne supplée à l'autorité des exemples, mais seulement suivant les besoins de ma démonstration, m'appliquant ici, comme je l'ai toujours fait, à ne vous exposer que ce qui est à peu près incontestable et sans chercher à imposer mon goût au vôtre.

Et ne vous étonnez pas si dans ce chapitre des façades, je vous parle beaucoup de plans. Dans le plan est bien souvent la

clef de l'étude des façades. J'ai déjà indiqué cette corrélation, je veux y revenir encore, car c'est d'importance capitale dans la composition. Supposez donc un édifice élevé sur un terrain isolé et rectangulaire : cela n'a rien d'extraordinaire, et cette situation se prête entre toutes à des combinaisons de façades. Cet édifice, je le suppose pour le moment quelconque, abstraction faite du programme et du caractère qu'il peut réclamer, étant bien entendu d'ailleurs que ce caractère est chose de première importance : mais je généralise. Cet édifice aura donc quatre façades, dont une évidemment sera principale : les trois autres seront rarement dans des conditions identiques par la situation, le voisinage, le recul de la perspective, et aussi par la nature des intérieurs contigus à chaque façade, ici grandes salles de réception, d'apparat ou de services importants, là pièces secondaires de service ou d'habitation, etc. L'architecte a reçu un programme qui lui impose les éléments de sa composition, mais il n'a pas reçu et n'avait pas à recevoir un programme de ses façades, c'est à lui de le faire; et il faut qu'il se le fasse sans tarder, car s'il étudiait son plan en ne tenant compte que de la distribution utile, il pourrait s'exposer à de graves mécomptes quant à l'aspect extérieur de son édifice. Et c'est ici surtout qu'apparaît sa volonté.

S'il veut que l'édifice évoque avant tout des idées de grande tenue, de sévérité, et cette impression de puissance qui résulte de l'unité affirmée, il composera son plan — tout en se soumettant aux exigences de la distribution, en prévoyant des façades semblables : par exemple la composition si imposante du château de Caprarole (fig. 1866), dont le périmètre est d'ailleurs polygonal et non rectangulaire, mais peu importe. S'il veut, par des raisons de situation ou autres, affirmer une façade principale, il sera conduit à la prévoir dès l'élaboration de son plan :

LES FAÇADES

kàtcSM

il plantera en quelque sorte son décor, comme on dit au théâtre, en se ménageant des saillies et des retraites plus ou moins accentuées, des éléments qui permettront de faire dominer à son choix un milieu ou des extrémités, etc. Puis, ses taçades latérales seront voulues par lui fort simples ou mouvementées, sa façade postérieure pourra être combinée tout autrement, comme par exemple à l'Hôtel de la Légion d'honneur la jolie façade vers le quai (fig. 1867) qui se termine par un pavillon demi-circulaire. Peut-on supposer que ces effets, ces combinaisons ne soient pas voulues et prévues dés l'élaboration du plan ? Non, évidemment. Et il faut de plus, je l'ai déjà indiqué, que les proportions en plans de ces saillies et de ces arriére-corps soient étudiables en façade. Or, il est rare que dans un premier projet, qui n'est et ne peut en réalité être qu'un avant- projet, on exprime toutes les façades, latérales, postérieures, intérieures : il est nécessaire cependant qu'elles soient pressenties et que par des croquis tout au moins l'architecte, avant d'arrêter son plan, se soit donné à lui-même la certitude que ces façades seront possibles et étudiables.

Huyot, dont l'autorité a été très grande dans l'enseignement de l'architecture, disait volontiers à ses élèves qu'un bon plan donne toujours de bonnes façades. Il voulait ainsi affirmer d'une façon saisissante l'importance capitale de l'étude des plans; mais cette formule laconique exprimait évidemment cette pensée qu'un plan ne mérite véritablement d'être qualifié de bon plan que s'il permet de bonnes façades, s'il est tel que celui qui n'en tirerait pas de bonnes façades ne serait qu'un maladroit ou un ignorant. Et j'en reviens une fois de plus à cette conclusion : plan, façade, coupe, tout cela n'est qu'une seule et même chose, des expressions scindées d'une unité de conception. Cela est évident, direz-vous; comment se fait-il alors qu'on l'oublie si souvent ?

LES FAÇADES

Une façade donc que je suppose régulière, et composée seulement d'éléments rectilignes, si elle n'est pas tout unie, comprendra des avant-corps et des arrière-corps. Par extension, le mot pavillon, qui au sens propre signifie une construction isolée, s'applique aux avant-corps : on dit par exemple le pavillon milieu ou les pavillons d'angle d'une façade; mais si l'on emploie ce mot, c'est que la chose rappelle en effet le pavillon proprement dit. Et vous n'emploierez le mot pavillon que pour désigner un avant-corps conçu et étudié de telle façon que l'esprit ne se refuse pas à le supposer isolé des bâtiments voisins. Ainsi dans la cour du Louvre, on dit le Pavillon de l'Horloge, tandis qu'on n'appellerait pas pavillons les avant-corps plus étroits qui subdivisent chaque moitié de cette grande façade, et que leur proportion même empêche de se figurer isolés.

J'ajouterai que dans la composition d'une façade, il importe que les dimensions des diverses parties soient très nettement différentes : c'est ainsi seulement qu'elles auront un aspect défini, et que les proportions seront observées. Le plus souvent, c'est le pavillon qui sera moins étendu que les parties courantes; par exemple, les pavillons d'angles de la colonnade du Louvre, quoique d'une proportion très monumentale par eux-mêmes, terminent une longueur de colonnade dont l'étendue est environ trois fois la leur. Ailleurs, cependant, ce seront les pavillons qui domineront : voyez, par exemple, les façades latérales du Luxembourg. Pour un motif quelconque, l'architecte l'a voulu ainsi : dés lors, les arrière-corps sont franchement beaucoup plus étroits que les pavillons, dont ils ne sont guère que la moitié. Et si enfin, comme à la façade du Louvre sur le quai, ou à celle de l'École des Beaux-Arts qui lui fait vis-à-vis, vous voyez les pavillons et les arrière-corps sensiblement égaux, c'est que la répétition sur une très grande longueur de cette alternance

LES FAÇADES 463

d'avant-corps et d'arrière-corps, constitue en réalité une façade uniforme, dont les travées s'accusent par cette alternance, et qui est fermement arrêtée à ses extrémités par les puissants pavillons qui la dominent.

Dans cette variété si grande des compositions de façades à plusieurs corps est-il possible à la théorie de trouver quelque classification ? Peut-être, mais à la condition de ne pas lui demander une rigueur absolue. Si je l'essaie, ce n'est donc pas pour le vain plaisir d'étiqueter tel ou tel monument dans une série arbitraire, ni pour imaginer après coup une conception que l'auteur du monument n'avait pas soupçonnée : plus simplement, je veux vous montrer que les belles façades sont des œuvres sages et réfléchies, qui obéissent à des lois imprécises et latentes, et pourtant incontestables : ces lois que nous concevons mieux lorsqu'elles se résument en ces mots : harmonie, proportions. Tout cela n'a rien de mathématique, et la liberté de l'artiste est entière; mais en général elle arrivera toujours à se mouvoir parmi des compositions déjà maintes fois tentées; et à ce point de vue de la composition générale, nous pouvons rapprocher des œuvres dont l'étude sera d'ailleurs absolument différente; un exemple me fera comprendre : voici deux monuments parisiens, assurément très différents par les proportions, l'étude, le style personnel : notre ancien Hôtel de Ville de Paris, limité à l'œuvre de Boccador, c'est-à-dire la partie milieu de la façade principale et les deux pavillons qui en étaient les extrémités; puis la façade de l'Hôtel du Ministère des affaires étrangères. 11 est difficile sans doute de rapprocher des choses plus différentes par tout ce qui constitue la personnalité de l'auteur : or, regardez-y bien, la composition est la même. La même encore, celle de la façade de l'Opéra; la même encore celle de la façade du palais des études à l'Ecole des Beaux-Arts, la même encore celle

Fig. 1868. — Pavillon Jean Goujon, au Louvre.

LES FAÇADl-S 46)

des Galeries de Zoologie au Muséum d'Histoire naturelle. Mais cette même composition, traitée par des artistes qui furent le Boccador, Lacornée, Garnier, Duban, André, a pu produire des œuvres dont le rapprochement vous étonne peut-être. N'en tirez qu'une conclusion : la puissance illimitée de l'étude.

C'est seulement dans cette très large mesure que je puis aborder des comparaisons générales entre les divers partis de façades, abstraction faite du style et de l'étude : et j'espère que vous ne chercherez pas malignement dans ces rapprochements ce que je n'ai nullement voulu y mettre.

En général, ces façades à éléments rectilignes et à ressauts peuvent se ramener à trois cas principaux : taçades composées avec un pavillon milieu et des parties latérales uniformes; façades composées avec deux pavillons d'angle encadrant un milieu uniforme ; façades composées avec ces deux partis combinés ; les deux premiers cas supposent trois grandes divisions, le dernier en suppose cinq. Quelques taçades d'une très grande importance associent ces diverses combinaisons, comme par exemple celle du Louvre sur le quai, ou celle de l'Hôtel de Ville.

Le premier parti, que vous voyez à Paris avec l'Hôtel des Monnaies, l'Ecole militaire, le pavillon milieu de la façade du Louvre sur le quai (fig. 1 868), et autrefois les Tuileries (fig. 1 869), accentue l'entrée principale de l'édifice, et souvent aussi une salle qui par sa destination en est la partie noble, ce qui est ou était bien le cas des exemples que je vous cite.

Dans ces deux exemples, l'Hôtel des Monnaies et l'École militaire (vue du côté du Champ-de-Mars) avec des différences notables dans l'étude, notamment le grand ordre qui à l'École militaire occupe toute la hauteur du pavillon central, tandis qu'à la Monnaie il est élevé au-dessus d'un rez-de-

LUmenti et Théorie de l'Architecture. — IV. 30

Fig. 1869. — Pavillon milieu de l'ancienne façade des Tuileries.

LES FAÇADES 467

chaussée, et aussi la silhouette des combles à l'École militaire qui n'a pas d'analogue à la Monnaie, vous constaterez néanmoins la même volonté artistique : localiser sur le pavillon central la richesse des saillies et des effets d'ombre et de lumière, et traiter les parties latérales avec une très grande simplicité presque nue. Entre ces pavillons de milieu et les parties latérales il y a dans l'un et l'autre monument une volonté de contraste: cela est assez visible et il n'y a qu'à l'indiquer. Ailleurs, et même sans sortir de l'École militaire, mais en considérant sa façade non plus vers le Champ-de-Mars, mais vers la cour d'honneur, vous voyez au contraire les parties latérales traitées dans le même esprit décoratif que le pavillon central, iwtc toutefois des éléments tout autres (Y. vol. I, fig. 54, p. i)>). Dans la cour du Louvre, vous voyez l'architecture des pavillons milieux se continuer avec ses mêmes ordonnances dans les arriére-corps; de même à la place Yendênne, etc. Dans ces dernières façades, ce n'est plus le contraste qu'on a cherché, c'est l'unité : question de conception plus encore que de programme. Ces deux partis sont aussi légitimes l'un que l'autre, il importe seulement qu'ils soient écrits nettement et sans équivoques.

Le second parti, qui est souvent celui d'une façade latérale, accuse au contraire l'importance des ailes; je ne puis vous en citer un plus noble exemple que les monuments de la place de la Concorde, et je voudrais vous faire voir à ce sujet comment le même artiste, ayant à composer ces monuments d'une part et l'École militaire de l'autre, a dû, très judicieusement, être conduit dans les deux cas à des compositions absolument différentes.

A l'École militaire, au fond d'une belle cour d'honneur, était naturellement l'entrée du gouverneur, et du roi lui-même s'il y venait; cette cour d'honneur ménage des perspectives dont le point de concours général est l'emplacement même de ce

pavillon. Sa composition était une nécessité de ce côté, et vous ne vous figureriez pas volontiers cette cour sans ce pavillon. Du côté du Champ-de-Mars, la nécessité était la même. Ce grand espace qui avait près de 400 mètres de largeur appelait précisément la plantation d'un jalon central, ne fût-ce que comme repère pour la vue. Du moment où cet espace immense n'était pas ouvert par une large voie, il fallait au centre des bâtiments qui le limitaient un pavillon central, un point fixe concentrant l'intérêt. La composition est donc en harmonie avec l'emplacement, qu'on le considère d'un côté ou de l'autre.

A la place de la Concorde, l'espace est très vaste aussi, mais c'est la rue Royale qui est le motif d'axe et qui prolonge la perspective de la place jusqu'à la Magdeleine qui la complète si heureusement. Les deux monuments sont ici des ailes d'un grand ensemble; supposez que chacun soit composé comme la Monnaie avec un pavillon central, au lieu d'être deux magnifiques parties d'un magnifique ensemble, vous auriez deux ensembles distincts, car l'œil appelé par les axes nettement écrits des pavillons milieux de chaque monument, oublierait la composition générale pour s'attacher aux sous-ensembles. Il me paraît impossible que vous ne sentiez pas que l'impression générale serait ainsi amoindrie. Et dès lors, l'architecte a très judicieusement traité ces façades en façades qu'on suit, mais où l'on n'entre pas; les entrées de ses monuments sont sur la rue Royale, sur la grande voie d'accès monumental de cette place admirable.

Ici encore je vous signalerai la même liberté d'étude : l'architecte peut appeler plus particulièrement l'attention soit sur le milieu, soit sur les pavillons, ou au contraire étendre à toutes les parties de sa façade le même caractère d'unité. Cette dernière conception est la plus fréquente, et cela se conçoit. Il n'y a plus

I I I Ml VIS KT THEORIE 1)1 I \Ki.lll I I I M II

Page 1