‹ Eléments métaphysiques de la doctrine de la vertuChapitre 8 sur 56 · I.XIV · texte numérisé non relu

I.XIV

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tiques cette fois , que j’ai déjà adressées à Kant sur ce sujet ’ ; je veux parler de la méthode qu’il applique à la morale. On sait que, selon lui, cette science doit être construite tout à fait à priori, c’est-à-dire en dehors de toute connaissance de la la nature humaine et sur le seul fondement de la raison pure. C’est pour marquer ee caractère qu’il la désigne sous le nom de métaphysique des mœurs. Il veut que sous ce titre elle ne comprenne que des éléments purement rationnels, et que l’on réserve pour une partie ultérieure de la science tout ce que l’étude de notre nature peut y ajouter de lumières propres à en éclairer l’application. Or je ne pense pas que telle soit la vraie méthode à suivre en matière de morale. Je la tiens d’abord pour une illusion. Sans doute il n’y a que la raison qui puisse nous fournir l’idée de l’obligation ou du devoir; mais il n’y a que la connaissance de nous-mêmes qui puisse nous apprendre en quoi consistent nos obligations ou nos devoirs. Ils sont en effet déterminés par notre nature : telle est celle-ci, tels sont nécessairement ceux-là. Si,, par exemple, nous sommes doués d’une intelligence perfectible, ce n’est pas apparemment pour la laisser sans culture; notre devoir au contraire est de la cultiver autant qu’il dépend de nous. Ainsi du reste. Pour savoir quelles sont nos obligations, il faut donc considérer les attributs ou les propriétés de notre nature : elles y sont écrites en caractères lumineux. Sous peine de rester abstraite et vide, la conception de la loi morale doit donc s’appuyer sur la connaissance de la nature humaine; c’est de cette manière seulement qu’elle pourra spécifier les divers devoirs qu’elle nous impose. C’est là aussi ce que font en réalité tous les moralistes, ceux mômes qui croient suivre la méthode la plus exclusivement rationnelle : ils sont guidés, quoiqu’ils en aient, par les idées dont ils avaient pensé pouvoir faire entièrement abstraction. Tel est le cas de notre philosophe : il se montre à chaque pas infidèle à la méthode qu’il s’était tracée , et il en corrige ainsi lui-même en partie le vice originel. Mais, pour la soutenir autant' que possible, il

' Voyez mon Examen des Fondements de la métaphysique des mœurs et de la Critique de la raison pratique, p. 201-205, et mon Analyse critique dp la Doctrine du droit ^ p. cxxxvii rt suiv.

DR LA DOCTRINE DE LA VERTU

n’ose puiser largement à la source proscrite, et les résultats auxquels il aboutit trahissent souvent l’insuffisance des procédés qu’il a suivis. Mieux eût valu, tout en conservant à la morale le caractère rationnel qu’elle doit avoir et qu’elle ne perdrait pas impunément, ne pas craindre de lui donner pour fondement une large et profonde psychologie. C’est que la méthode qui convient à cette science n’est pas simple, mais complexe : elle est tout ensemble rationnelle et psychologique. La forme mathématique que Kant cherchait, mais n’a pas réussi à lui donner, peut séduire certains esprits par une apparence de simplicité et de rigueur, mais elle a le tort d'être illusoire ou dangereusement abstraite.

Voyez, par exemple, cette analyse des prédispositions naturelles de notre âme en matière de moralité, qu’il croit devoir placer en tête de son éthique ‘. Ce n’est plus ici de la métaphysique, mais de la psychologie. Kant sent bien qu’il est impossible de séparer, dans la morale, les deux éléments que la nature a indissolublement unis en nous, la raison et la sensibilité, et il se voit contraint de sortir du cercle étroit des abstractions métaphysiques et de descendre à son tour dans le champ de la vie psychologique. Où en effet a-t-il trouvé, si ce n’est dans l’obversation de la nature humaine, tout ce qu’il nous dit ici du sentiment moral , de la conscience , de l’amour des hommes , du respect de la dignité humaine? Malheureusement ses excursions dans ce champ se sentent toujours un peu de son {K)iiit de départ : on dirait qu’il a peur d’être accusé de contravention à ses propres lois. Et pourtant, malgré les entraves de sa méthode , on retrouve dans ces pages, où la psychologie se fait jour à travers la métaphysique, cette profondeur d’investigation et cette finesse d’observation qu’il possédait aussi au plus haut degré. Il n’y a qu’un point où son analyse me paraisse en défaut : on ne saisit pas bien le rôle qu’il attribue à la conscience dans l’ensemble des dispositions morales de notre nature. Elle est pour lui autre chose que le sentiment moral , puisqu’il lui donne une place à part; mais, si elle ne se confond pas avec ce sentiment , il faut qu’elle désigne la raison pratique, et c’est en effet la définition qu’en donne ici notre phi-

' Plus haut, p. x-\ii.

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losophe*. Or on ne voit pas comment, entendue ainsi et disdinguée du sens moral, elle peut figurer parmi les dispositions subjectives qui préparent ou secondent en nous l’influence des idées morales. Sauf ce point, Kant a fort bien montré quel concours apportent à l’idée rationnelle du devoir certaines dispositions de notre nature, comme le sentiment moral qui est inséparable de cette idée, comme cet amour des hommes qui est inné dans tous les cœurs, comme enfin ce sentiment de respect que la dignité de notre être ne manque pas d’exciter en nous; combien par conséquent il importe de cultiver ces auxiliaires de la moralité , ou comment cela même est pour nous un devoir.

Ce ne sera pas sortir de la question de la méthode que d’examiner les règles qu’il assigne ensuite à l’étliiquet -, La première est de n’admettre qu’un seul principe d’obligation pour chaque devoir. Ici Kant se laisse évidemment entraîner par son goût pour les principes et les démonstrations simples. Cette simplicité donne à la science une singulière précision et une extrême rigueur; mais souvent aussi elle lui retranche une partie de ses moyens. Sans doute il serait indigne d’un philosophe de vouloir dissimuler sous l’abondance des preuves la faiblesse de chacune d’elles et de chercher à tromper par là les esprits; mais, si plusieurs principes égaliTiient solides concourent à établir une vérité, pourquoi s’iuterdirait-on de les réunir en un faisceau et d’entourer ainsi d une plus abondante lumière la vérité qu’on veut faire pénétrer dans les âmes? üira-t-on que cela n’est pas possible en morale, mais pourquoi? La morale, comme la nature humaine, n’est pas simple, mais complexe. Le suicide, par exemple, comme Kant l’a si bien montré, est la violation d’mi devoir de l’homme envers lui-même; cela empêche-t-il qu’il ne soit aussi un abandon de nos devoirs envers nos semblables? Et dès lors, si l’on veut traiter complètement la question, sufiira-t-il de le condamner au nom de la morale individuelle, mais ne faudrat-il pas le flétrir aussi au nom de la morale sociale ? En se

1 Trad. franç., p. 45, ou plus haut, p. ii.

> Voyei plus haut , p. xii-xiv.

DB LA DOCTRINE DE LA VERTD

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retranchant uniquement derrière la première, ne se prive4-on pas de l’un des plus puissants arguments que l’on puisse invoquer contre lui? J’en dirai autant du mensonge, qui n’est pas seulement un oubli de notre propre dignité , mais une offense au respect que nous devons à nos semblables. Ici encore la question ne peut pas être traitée d’une manière complète, si on ne l’envisage sous ces différentes faces. Loin donc de s’en tenir à un seul principe pour chaque devoir, on doit chercher toutes les raisons qui peuvent en accroître l’obligation ou la force. En fait de devoir, il ne faut pas être avare de moyens de défense : on n’en opposera jamais assez aux sophismes de la passion ou de l’intérêt personnel. Kant a raison de repousser cette maxime stoïcienne, qu’il n’y a qu’une vertu et qu’un vice : c’était une pure subtilité; mais c’est se jeter dans un autre excès que de n’admettre pour chaque devoir qu’un titre d’obligation et d’en exclure tous les autres.

J’aime mieux le principe par lequel il repousse cette autre vieille maxime qui définit la vertu un juste milieu entre deux vices opposés '. Il a bien raison de dire que la vertu est une chose qui diffère du vice par sa nature même, et que l’en distinguer uniquement par le degré, c’est la dépouiller de son caractère propre et la confondre elle-même avec la prudence. Cette maxime, en effet, est celle de la prudence, mais la prudence n’est pas la vertu. Autrement l’idéal serait cette sagesse habile qui consiste à fuir en tout les extrêmes , c’est-à-dire , pour parler plus juste, les partis périlleux; à se tenir toujours dans un juste milieu , parce que c’est là qu’on trouve le plus desûreté, medio tutissimus ibis; à ne se compromettre jamais pour aucune cause, surtout pour les causes vaincues; en un mot, à faire en sorte de vivre le plus doucement et le plus longtemps possible. C’est cette sagesse que chantait et pratiquait l’épicurien Horace , et elle est toujours fort en crédit

• Kant rapporte cette maxime à Aristote, et elle remonte en effet jusqu’à lui; mais elie est loin d’avoir dans la murale du philosophe grec le caractère absolu qu'il lui attribue ici et qu’elle a en effet reçu plus tard, particulièrement chez les Épicuriens et leur poète Horace. Dirigée contre ceux-ci, qui ne voient entre la vertu et le vice qu’une différence de degré, la critique de Kant est fondée , et c’est en ce sens que la maxime qu’il repousse mérite son anathème.

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dans le monde. Que ceux-là l’exaltent, qui s’en trouvent si bien; mais qu’ils n’espèrent pas nous faire prendre le change. La vertu a de tout autres maximes : loin de se guider sur la prudence, elle repousse souvent ses conseils. 11 y a des actes vertueux qui sont singulièrement imprudents; faut-il donc les mettre au rang des vices? La vertu n’exclut pas sans doute la modération et la mesure ; là aussi il faut se mettre en garde contre le fanatisme, c’est-à-dire faire en sorte qu’un enthousiasme aveugle n’étoulîe pas la raison ; en ce sens il est vrai de dire avec Horace que la sagesse mérite le nom de folie ou l’équité celui d’injustice, quand on pousse la vertu même au delà de certaines bornes '. Mais c’est qu’alors la vertu, en sortant de ses bornes, cesse d’être la vertu ; car pour la vertu elle-même, on ne saurait jamais la pousser trop loin, et, comme le dit Kant si spirituellement , reproclier à quelqu’un d’avoir trop de vertu reviendrait à dire qu’un cercle peut être trop rond ou une ligne droite trop droite ®.

C’est encore un excellent principe que celui qui nous enjoint de mesurer notre force sur notre devoir et non notre devoir sur notre force. L’homme peut toujours tout ce qu’il doit : qu’il ne cherche donc pas dans sa faiblesse un prétexte pour se soustraire à ses obligations. 11 est bon de songer à la faiblesse de l’humanité, mais pour y puiser un motif d’indulgence à l’égard d’autrui , et non une dispense ou une excuse pour soi-même. Le beau serait de joindre à une extrême sévérité pour sa propre pereonne beaucoup d’indulgence pour les autres; mais c’est ordinairement le contraire qui arrive.

En général l’idée que Kant se fait de la vertu " est à la fois si juste et si élevée qu’on ne saurait prendre ici un meilleur guide. Lui-même s’inspire évidemment de la doctrine stoïcienne : ses paroles ne sont souvent qu’un écho des enseignements du Portique *; mais écoutez jusqu’au bout ce nouvel apôtre du stoïcisme, et vous verrez que l’esprit chrétien a

* Cf. plus haut, p. XVII. — * J’ai déjà cité ces paroles , p. xxvii.

* Cf. plus haut, p. XIV.

' Voyez celles que j’al citées textuellement dans mon analyse, loc. cit.

DE LA DOCTHINB DE LA VERTU

passé par là. C’est ainsi qii’après avoir placé dans cette force morale qu’on appelle la vertu notre plus grand et même notre unique titre de gloire , il nous rappelle , comme pour tempérer notre orgueil par le sentiment de notre imperfection, qu’il y a encore quelque chose au-dessus de la vertu , à savoir la sainteté, cet idéal de la vertu même, vers lequel nous devons tendre , mais où nous ne saurions jamais nous flatter d’avoir atteint. C’est ainsi encore qu’au lieu de promettre à l’homme cette paix inaltérable dont le stoïcisme leurre son sage , il lui montre la vertu toujours forcée de combattre à la sueur de son front, mais en même temps toujours progressive *. Mais je ne veux pas refaire l’analyse que j’ai déjà présentée au lecteur; qu’il me suffise de lui signaler dans ce tableau de la vertu la double influence de la doctrine stoïcienne et de la philosophie chrétienne , se corrigeant ou se tempérant l’une l’autre et formant ainsi un tout harmonieux et solide. 11 est facile de suivre cette double influence dans toutes les parties de l’éthique de Kant; j’aurai moi-même plus d’une fois encore l’occasion d’en indiquer la trace et d’en montrer l’heureux effet.

J’examinerai plus loin si en ramenant tous nos devoirs de vertu à deux branches principales , c’est-à-dire à nos devoirs envers nous-mêmes et à nos devoirs envers nos semblables , la morale de Kant ne laisse rien à désirer; j’arrive tout de suite à la première de ces deux branches. EJle offre d’abord une innovation qui mérite d’être relevée ’. On divise ordinairement la morale individuelle en deux parties , dont l’une a rapport au corps, et l’autre à l’dme; mais cette division a, selon Kant, le tort de reposer sur une distinction métaphysique qui, admise par certaines écoles, est contestée par d’autres. Or il veut placer la morale au-dessus de toutes les controverses métaphysiques et particulièrement de celles auxquelles peut donner lieu la question de la nature de l’âme et de son indépendance, comme substance, par rapport au

1 Cf. la Critiqiie de la raison pratique , et mon Examen de cet ouvrage. — • Plus haut, p. XIX.

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corps; les lois morales n’obligent-elles pas également tous les hommes, quelque opinion qu’ils adoptent sur cette question transcendante ? U faut donc chercher ailleurs le principe de la division de nos devoirs envers nous-mêmes. Or, quelles que soient la nature de l’Ame et du corps et leur distinction substantielle, on ne peut nier que l’homme ne présente un double aspect, selon qu’on envisage en lui l’être animal, c’est-à-dire les fonctions qui lui sont communes avec les animaux, ou l’être purement moral, c’est-à-dire les facultés qui n'appartiennent qu’à lui. C’est à ces deux points de vue que nous devons nous placer pour déterminer nos devoirs envers nous-mêmes. Peut-être trouvera t-on que Kant s’effraye un peu trop de certains mots consacrés par la langue vulgaire; mais l’idée qu’il poursuit est excellente : et , s’il bannit ces mots, c’est pour mieux éviter toute équivoque.

11 est inutile de rappeler comment, divisant à son tour en devoirs parfaits et devoirs imparfaits ‘ chacune dt's deux catégories de devoirs qu’il vient de distinguer, il est conduit à traiter sous le titre de devoirs parfaits de l’homme envers lui-même, en tant qu’être animal, du suicide , de l'impudicilé et de l’inlenipérance. Sur la question de suicide ’, il combat la doctrine stoïcienne , mais en retournant contre elle

‘ Kant n’onbtie-t-it pas ici qu’il s’est déjà servi de ce caractère pour distinguer tes devoirs de vertu des devoirs de droit? Voici maintenant que parmi les devoirs de vertu ii distingue une obligation stricte et une obligation large. On pourrait rappeler aussi que, dans la Doctrine du ' droit ;il avait distingué un droit strict et un droit large ou à'e’quite' (voyez mon analyse critique de cet ouvrage, p. xiv). Mais, pour ne parler ici qne de la première difficulté, Kant pourrait répondre que la vertu, dans ce qu’elle a de positif, n’implique en elTet toujours qu’une obligation large , et que les devoirs parfaits dont il s’agit ici ne sont que des défenses. Il faut bien en convenir d’ailleurs, et j’en pourrais donner bien d’autres exemples , les distinctions établies par Kant expriment souvent une idée juste; mais souvent aussi, à force de vouloir être précise, son analyse finit par ii’étre plus exacte, et sa subtilité même le fait tomber en des contradictions qui lui échappent. C’est qu’on aura beau faire , on n’arrivera jamais à donner aux sciences morales la précision à la fois et l’exactitude des sciences mathématiques.

* Plus haut, p. XX.

ses propres armes. Il ne veut, pour la réfuter sur ce point, d’autre principe que celui qu’elle invoquait elle-même pour justifier le suicide ; la dignité de la personnalité humaine; c’est justement au nom de cette dignité qu’il flétrit l’acte qu’elle autorisait. L’argument ainsi rétorqué est sans réplique. Il est fâcheux seulement que , par suite de la règle qu’il s’était imposée , Kant n’ait pas cru devoir ajouter à cet argument ceux qui se tirent soit de la morale religieuse , soit de la morale sociale. Il est vrai que , comme il n’admet pas de devoirs directs de l’homme envers Dieu, il ne pourrait en aucun cas invoquer les premiers. Il dirait volontiers avec Socrate ‘ : « Je n’ose alléguer cette maxime enseignée dans les mystères que nous sommes ici-bas comme dans un poste : elle est trop relevée, et il n’est pas aisé de pénétrer tout ce qu’elle renferme; » et, plus conséquent que lui, il n’admettrait pas davantage cet argument soi-disant plus philosophique, que nous appartenons à Dieu comme des esclaves à leurs maîtres, et qu’un homme est aussi coupable envers Dieu en se donnant la mort, qu’un esclave l’est envers son maître en se tuant sans sa permission. Mais , môme en laissant de côté cet ordre d’idées, il serait bon de ne pas s’en tenir à l’unique argument exposé ici par Kant, et de développer ceux que peut nous fournir la considération de nos devoirs envers nos semblables. Ce sont de bien fortes paroles que celles de Kant contre le suicide, mais celles-ci ne méritent-elles pas aussi d’être entendues? « Chaque fois que tu seras tenté de sortir de la vie, dis en toi-même : a Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir, b Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre... Si cette considération te retient aujourd’hui, elle te retiendra encore demain, après-demain , toute ta vie. Si elle ne te retient pas , meurs : tu n’es qu’un méchant *. » Mais il ne faudrait pas non plus s’en tenir à ce genre de considérations et prendre trop à la lettre la dernière phrase de Rousseau; car on oublierait alors ce que Kant a si bien mis en lumière, que le suicide est d’abord un attentat contre soi-même. Il se

■ Dans le Phédon de Platon. Je me sers de la traduction de M. V. Cousin. * Rousseau , la Nouvelle Héloïse, 3' partie , lettre 23.

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peut que, par l’effet de la misère ou de la maladie, un homme se voie hors d’état de rendre désormais aucun service à ses semblables : son devoir lui défend encore d’attenter à sa vie, quelque inutile qu'elle lui paraisse ; est-ce être inutile d’ailleurs que de donner aux autres l’exemple d’un grand courage ? C’est ce devoir que Kant se rappelait à lui-même au milieu des infirmités de sa vieillesse , lorsqu’il disait à ses amis ' : « La vie est pour moi un fardeau : je suis las de le porter; et si cette nuit l’ange de la mort m’appelait, je lèverais les mains et dirais de grand cœur : Dieu soit béni ! Je ne suis pas un poltron, et j’ai encore assez de force pour en finir si je voulais; mais je regarde une pareille action comme immorale. Celui qui se détruit est une charogne qui se jette elle-même à la voirie. »

Je ne fais que rappeler en passant les articles que Kant consacre ensuite à l’impudicité et à V intempérance *. Ces deux vices y sont flétris en termes si énergiques et si justes qu’on ne peut rien souhaiter de mieux. Les questions casuistiques qu’il joint à l’examen du premier sont d’une nature tellement délicate que, malgré sa maxime favorite : sunt castis omnia Costa , peut-être vaudrait-il mieux que le moraliste les laissât dans l’ombre et s’en remît sur ce point à la conscience de chacun. Ce n’est pas d’ailleurs à notre philosophe qu’on pourrait adresser le reproche qu’a si souvent soulevé le casuistique théologique , en s’arrêtant avec complaisance sur des détails qui souillent l’imagination et blessent le sens moral. Quant aux questions casuistiques qui accompagnent l’article de l’intempérance, elles n’offrent plus le même danger, et elles montrent bien que la morale de Kant, si sévère à tant d’égards , sait aussi se dérider à propos , et que chez lui l’austérité n’exclut pas toujours l’enjouement. On aime à retrouver jusque dans ces pages d’un traité de morale scientifique les goûts et les habitudes de sa vie. On sait en effet qu’il pratiquait scrupuleusement la maxime, à laquelle il fait ici allusion , à savoir que dans un repas bien ordonné le nombre des

' Vo>ez, dans les Fragments littéraires de M. V. Cousin, l'histoire des dernières années de la vie de Kant.

> Plus haut, p. xxii-xiv.

nE LA DOCTRINE DE LA VERTU.

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