L.\XMI
convives ne doit pas être au-dessous du nombre des Grâces, ni au-dessus de celui des Muses »
Je* m’arrêterai davantage sur l’article du mensonge, le premier des vices que Kant groupe sous le titre des devoirs parfaits de l’homme envers lui-même au point de vue purement moral , parce que sa théorie sur cet objet est sujette à controverse, et qu’attaquée en effet par l’un de nos plus illustres publicistes , Benjamin Constant, elle a été reprise et défendue par le philosophe de Kœnigsberg *. Il n’est pas sans intérêt de voir ces deux esprits si divers aux prises sur la question qui leur sert de terrain , et de chercher où se trouve ici la vérité.
En 1797, Benjamin Constant publia sous ce titre : Des réactions politiques , un écrit ’ où l’on remarquait les lignes suivantes : « Le principe moral, que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée , rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences très-directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison , le mensonge serait un crime. »
Quel était le philosophe allemand que voulait désigner Benjamin Constant, mais qu’il ne nommait pas? Kant reconnaissait bien avoir dit pareille chose quelque part, mais il ne pouvait se rappeler en quel endroit. Il parait d’ailleurs qu’un autre philosophe allemand, l’illustre professeur de l’université de Geettingue, Jean David Michaelis avait déjà avancé la même opinion. Mais Kant apprit de quelqu’un, à qui Benjamin Constant l’avait déclaré , qu’il était bien le philosophe dont il était question dans l’écrit du publiciste français ‘. Dès lors.
> Voyez j'hUtoire, déjà citée, des dernières années de la vie de Kant, par M. V. Cousin. — ’ Plus haut, p. xxiv-xxvii.
• Voyez, à la fin de ce volume, p. 249-250, l’opuscule intitulé: D’un prétendu droit de mentir par humanité.
» Voyez, sur cet écrit, ma note de la page 251.
* Voyez sur tout cela , dans l’opuscule de Kant, les notes de Kramer et de Kant lui-méme, plus bas, p.25l.
ANALYSE CRITIQUE
tout vieux qu’il était alors, il ne pouvait manquer une si belle occasion de descendre, dans la lice , et de rompre une lance en faveur de scs principes contre une doctrine, à son sens dangereuse, soutenue par un jeune écrivain français, déjà célèbre.
Mais l’exemple cité par Benjamin Constant se trouve-t-il en effet dans quelqu’un des écrits de Kant? Je ne vois qu’un passage qui s’y rapporte : c’est la question casuistique posée et résolue par ce philosophe, à l’article Mensonge, dans sa Doctrine de la vertu, qui parut la meme année que l’écrit de Benjamin Constant , et dont celui-ci avait peut-être eu connaissance dès son apparition. J’ai déjà cité plus haut ce passage'; j’y renvoie le lecteur. L’exemple assez bizarre, que Kant y suppose , n’est pas tout à fait celui dont parle Benjamin Constant; mais il est aisé d’admettre que cet écrivain, le citant de mémoire, ou peut être même ne l’ayant reçu que de seconde main, a pu ne pas le reproduire littéralement. On s’expliquerait aussi très -bien de cette manière comment, si récente que fflt la publication de la Doctrine de la vertu, Kant, en répondant à Benjamin Constant, a pu ne pas songer au passîige qu’on vient de lire, et faire l’aveu que j’ai rapporté tout à l’heure : dans ce que lui attribuait l’écrivain français, il reconnaissait bien sa pensée, mais non pas exactement son exemple. C’est là d’ailleurs tout ce qui nous importe : il suffit qu’il y retrouvât en effet sa doctrine. L’exemple cité par Benjamin Constant l’exprimait même plus fortement encore; aussi n’hésite-t-il pas à se l’approprier, et accepte-t-il volontiers la lutte sur ce terrain.
Rappelons d’abord la théorie de Kant. Selon ce philosophe, la loi morale qui interdit le mensonge est absolue, inflexible , inexorable : elle ne souffre aucune exception. En quelque circonstance que nous nous trouvions placés, et quelles que doivent être les conséquences de notre conduite, soit pour nousmêmes, soit pour autrui, nous ne devons jamais dire le contraire de la vérité. C’est là un devoir envers la dignité de la personne humaine qui réside en chacun de nous; aucune considération étrangère ne saurait nous en afl'ranchir. C’est en