‹ Elements Metaphysiques de la Doctrine de la VertuChapitre 27 sur 52 · DIVISION DES DEVOIRS D'AMOUR · texte numérisé non relu

DIVISION DES DEVOIRS D'AMOUR

CE lOKT : A , LES DETOIU DE BIENFAISANCE; B, CEUX DE EECONNAISEANCE ;

C, CEUX DE STVAT81E.

Sü DETOn DE SIENTAISANCE.

Se faire du bien à soi-môme autant qu’il est nécessaire pour trouver du plaisir à, vivre (soigner son corps , pourvu que ce soin n'aille pas jusqu’à la mollesse), est un devoir envers soi-même. — Le contraire de ce devoir est de se priver, par avarice (sordidement) ou par une discipline exagérée de ses penchants naturels (par fanatisme) , de la jouissance des plaisirs de la vie; dans l’un et l’autre cas, l’homme viole son devoir envers lui-même.

Mais comment peut-on exiger comme un devoir de tous ceux qui ont les moyens nécessaires pour cela , outre cette bienveillance * qui consiste à souhaiter du bien aux autres hommes (et qui ne nous coûte rien), la pratique même de la bienveillance, c’est-à-dire la bienfaisance* à l’égard de ceux qui sont dans le besoin? — La bienveillance est le plaisir que nous trouvons dans le bonheur (dans le bien-être) d’autrui; la bienfaisance est la maxime qui consiste à se proposer pour but ce bonheur, et le devoir de la bienfaisance est l’obligation que la raison impose au sujet, de prendre cette maxime pour loi générale.

* WoMwolUn, — • WohltluM.

DEVOIRS ERTERS LES ALTRES HUMUES.

Il n’est pas évident de soi-même qu’une telle loi en général réside dans la raison ; la maxime : < Chacun pour soi, Dieu (la fortune) pour tous, • semble être plus naturelle.

C’est le devoir de tout homme d’être bienfaisant, c’est-à-dire d’aider, suivant ses moyens, ceux qui sont dans la misère à en sortir, sans rien espérer en retour.

En effet tout homme qui se trouve dans le besoin souhaite d’être secouru par les autres. Mais, s’il adoptait pour maxime de ne point secourir les autres à son tour lorsqu’ils seront dans le besoin , ou s’il faisait de la bienfaisance une loi générale facultative', alors chacun lui refuserait, ou du moins serait autorisé à lui refuser également son assistance dans le besoin. Cette maxime de l’intérêt personnel se contredit donc ellemême lorsqu’on l’érige en loi universelle , c’est-à-dire qu’elle est contraire au devoir. Par conséquent la maxime de l’intérêt commun qui veut qu’on fasse du bien à ceux qui sont dans le besoin est un devoir général pour les hommes ; car, par cela même qu’ils sont des hommes, ils doivent être considérés comme des êtres raisonnables sujets à des besoins et réunis par la nature dans une même demeure pour s’aider réciproquement.

* Zum allgemeinen Erlaübnissgesetx.

UOl^TRINK IIK LA VKHTL'.

ii8

I^a bienfaisance, lorsque l’on est riche (que l’on trouve dans son superflu, ou dans ce qui n’est pas nécessaire à ses propres besoins , les moyens de faire le bonheur d'autrui), ne doit presque jamais être considérée par le bienfaiteur même comme un devoir méritoire, quoique par là il oblige les autres. La satisfaction qu’il se procure ainsi, et qui no lui coûte aucun sacrifice, est une manière de s’enivrer de sentiments moraux. — Aussi doit-il éviter soigneusement d’avoir l’air de penser qu’il oblige les autres; car autrement sonLienfait n’en serait plus véritablement un , puisqu’il semblerait vouloir imposer une obligation à celui auquel il l’accorderait ( ce qui ne manquerait pas d'humilier celui-ci à ses propres yeux). 11 doit au contraire se montrer lui-même comme obligé ou comme honoré par l’acceptation de ses bienfaits , et par conséquent remplir ce devoir comme une dette contractée *, si (ce qui vaut mieux encore) il ne trouve le moyen de pratiquer la bienfaisance tout à fait en secret. — Cette vertu est plus grande, lorsque les moyens d’étre bienfaisant sont restreints, et que le bienfaiteur est assez fort pour se charger lui-même en silence des maux qu’il épargne aux autres : c’est alors qu’il mérite d’être considéré comme très-r/c/ie moralement.

' Ah srinf Sfhuldtgkfil.

DIVOIRS INVER8 LR!I AL'THBS HOHaRR,

Questions casuistiques.

Jusqu’à quel point faut-il consacrer ses moyens à la bienfaisance? Ce ne doit pas être au moins jusqu’au point de finir par avoir besoin soi-même de la bienfaisance des autres. — Quel est le prix d’un bienfait qui vient d’une main mourante (que lègue par testament un homme qui est sur le point de sortir de ce monde) ? — Celui qui se sert du pouvoir que lui accorde la loi du pays pour enlever à quelqu’un (à un serf de la glèbe) la liberté d’être heureux à sa manière , peut-il se considérer comme son bienfaiteur, lorsqu’il en prend un soin en quelque sorte paternel, d’après ses propres idées sur le bonheur qui lui convient? Ou plutôt l’injustice qui consiste à priver quelqu’un de sa liberté n’est-elle pas quelque chose de si contraire au devoir de droit en général que celui qui consent librement à se livrer à un maître, en comptant sur sa bienfaisance, abdique au plus haut degré sa dignité d’homme, et que les soins les plus empressés de son maître pour lui ne peuvent passer pour de la bienfaisance? Ou bien le mérite de ces soins peut-il être si grand qu’il contrebalance la violation du droit de l’humanité? — Je ne dois point faire du bien aux autres (sinon aux enfants et aux fous), d’après l’idée que je me fais moi-même du bonheur, mais au contraire consulter celles de tous ceux à l’égard desquels je veux me montrer bienfaisant ; ce n’est pas être réellement bienfaisant à l’égard de quelqu’ùn , que de lui imposer un bienfait,

La faculté d’être bienfaisant, qui dépend des biens de la fortune, est en grande partie une conséquence

DOCTKUni DI LA VIITt}.

des privilèges dont jouissent certains hommes, grâce à l’injustice des gouvernements, laquelle introduit dans les conditions d’existence une inégalité qui rend la bienfaisance nécessaire. Dans un tel état de choses, l’assistance que le riche prête au pauvre mérite-t-elle bien en général le nom de bienfaisance, dont on se vante volontiers comme d'une vertu?

m; »Kvimi m aBcoft^AfssANCB

La reconnaissance consiste à honorer une personne pour un bienfait qu’on en a reçu. Le sentiment qui est lié à ce jugement est un sentiment de respect pour le bienfaiteur (^pour celui qui oblige), tandis que le sentiment de celui-ci pour son obligé rentre dans celui de l’amour. — Même une simple bienveillance de cœur, ne se manifestant par aucun ciïct extérieur, mérite dans l’obligé le nom de devoir de vertu; car il faut faire ici une distinction entre la reconnaissance active * et la reconnaissance purement affective

La reconnaissance est un devoir, c’est-â-dire qu’elle n’est pas seulement une maxime de prudence, ayant pour but d’exciter chez les autres une plus grande bienveillance par le témoignage de l’obligation qu’on leur doit pour les bienfaits qu’on en a reçus {yraliamm aciio est ad plus dandum invilalio) ; car alors nous n’use-

> Thàltffe. — ■ AffeettonnelU.

DEVOIRS ENVERS Lût) AITRES HOMMES.

rions de la reconnaissance que comme ^d’un moyen pour d'autres fins personnelles; mais elle est une nécessité immédiatement imposée par la loi morale.

En outre, la reconnaissance doit être spécialement considérée comme un devoir mint ' , c’est à-dire comme un devoir dont la violation (en oITi anl un exemple scandaleux) peut détruire dans son principe même le mobile moral qui nous invite à la bienfaisance. En effet, on appelle saint tout objet moral à l’égard duquel aucun acte ne saurait acquitter entièrement l obligalion contractée (où l’obligé reste toujours obligé). Tout autre devoir est un devoir ordinaire *. — Il n’y a aucun moyen de s'acquitter d’un bienfait reçu, parce que celui qui le reçoit ne peut refuser à celui qui l’accorde le mérite et l’avantage d’avoir été le premier à témoigner sa bienveillance. —Mais aussi, même sans aucun acte extérieur (de bienfaisance), la simple bienveillance de cœur à l’égard d’un bienfaiteur est déjà une espèce de reconnaissance. On appelle gratitude^ un sentiment de ce genre.

Quant à ce qui est de Yextension de la reconnaissance, cette vertu ne s’applique pas seulement aux contemporains, mais aussi aux ancêtres, même à ceux qu’on ne peut signaler avec certitude. C’est aussi la raison pour laquelle on regarde comme une chose convenable de défendre, autant que possible, les anciens qui peuvent passer pour nos maîtres, contre les attaques, les accusations et les mépris dont ils sont souvent l’objet. En revanche, c’est pure sottise que de

‘ Heüige. — • Gemeine. — * KrkenntUehkeit.

DOCTRINE DE LA VERTI

leur supposer, à cause de leur ancienneté, une supériorité de talents et de bonne volonté sur les modernes, et de mépriser par comparaison tout ce qui est nouveau, comme si le monde était condamné par les lois de la nature à déchoir sans cesse davantage de sa perfection primitive.

Pour ce qui est de Yintensité ’ de cette vertu, c’està-dire du degré d’obligation qu’elle impose, on doit l’estimer d’après l’utililé que l’obligé a retirée du bienfait et d’apres le désinléresseinenl du bienfaiteur. Le moindi’e degré est de rendre au bienfaiteur des services éqnhaicnis, s’il est dans le cas de les recevoir (pendant sa vie), ou, à son défaut, aux autres hommes. G’est encore de ne regarder jamais ua bienfait reçu comme un fardeau dont on serait bien aise de se débarrasser (sous prétexte que l’obligé est dans une position d’infériorité à l’égard de son bienfaiteur, et que cela blesse son orgueil j. 11 faut l’accepter au contraire comme un bienfait moral, c’est-à-dire comme nous offrant l’occasion de pratiquer cette vertu qui à la profondeur ^ d’une intention bienveillante joint la tendresse de la bienveillance même (l’attention donnée, en vue du devoir, aux moindres obligations ) , et de cultiver ainsi la philanthropie.

• — * irintg'hfii.

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