I.XXII
A.NALÏSK OHimilT,
peut que. par l'eflet de la misère ou de la maladie, un homme se voie hors d’état de rendre désormais aucun service à ses semblables : son devoir lui défend encore d’attenter à sa vie, quelque inutile qu’elle lui paraisse; est-ce être inutile d’ailleurs que de donner aux autres l’exemple d’un grand courage? C’est ce devoir que Kant se rappelait à lui-même au milieu des inlirtuités de sa vieillesse , lorsqu’il disait à ses amis ’ ; o La vi(' est pour moi un fardeau : je suis las de le porter; et si cette nuit l’ange de la mort m’appelait, je lèverais les mains et dirais de grand cœur ; Die u soit béni ! Je ne suis pas un poltron, et l’ai, encore assez de force pour en finir si je voulais; mais je regarde une pareille action comme immorale. Celui qui se détruit est une charogne qui se jette elle-même à la voirie. »
Je ne fais que rappeler en passant les articles que Kant consacre ensuite k Virniitidicitè et à V intemjtirnnce Ces deux
vices y sont flétris en termes si énergiques et si j'ustes qu’on ne peut rien souhaiter de mieux. Les questions casuistiques qu’il joint à l’examen du premier sont d’une nature tellement délicate que , malgré sa maxime favorite : sunt cnstù otnnia Costa , peut-être vaudrait-il mieux que le moraliste les laissât dans l ombre et s’en remit sur ce point à la conscience de chacun. Ce n’est pas d’ailleurs à notre philosophe qu'on pourrait adresser le rèproche qu’a si souvent soulevé le casuistique thcülogique , en s'arrêtant avec complaisance sur des détails qui souillent l'imagination et blessent le sens moral. Quant aux questions casuistiques qui accompagnent l’article de l’intempérance, elles n’offrent plus le même danger, et elles montrent bien que la morale de Kant, si sévère à tant d’égards, sait aussi se dérider à propos, et que chez lui l’austérité n’exclut pas toujours l’enjouement. On aime à retrouver jusque dans ces pages d’un traité de morale scientifique les goûts et les habitudes de sa vie. Ün sait en effet qu’il pratiquait scrupuleusement la maxime, à laquelle il fait ici allusion , à savoir que dans un repas bien ordonné le nombre des
' Voyei, dans les Fragments littéraires de M. V. Cousin, l'histoire de.s dernières années de la vie de Kant.
• Plus haut, p. xxii-\iv.
UK LA DOCTniNK DE LA VERTE.
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convives ne doit pas être au-dessous du nombre des Grâces, ni au-dessus de celui des Muses »
Je m’arrêterai davantage sur l’article du mensonge, le premier des vices que Kant groupe sous le titre des devoirs parfaits de l’homme envers lui-même au point de vue purement moral , parce que sa théorie sur cet objet est sujette à controverse, et qu’attaquée en effet par l’un de nos plus illustres publicistes. Benjamin Constant, elle a été reprise et défendue par le philosophe de Kœnigsberg 11 n’est pas sans intérêt de voir ces deux esprits si divers aux prises sur la qtiestion qui leur sert de terrain , et de chercher ou se trouve ici la vérité.
En 1797, Benjamin Constant publia sous ce titre : Des rérwtûms politiques, un écrit* où l’on remarquait les lignes suivantes : « Le principe moral, que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée , rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences très-directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime, n
Quel était le philosophe allemand que voulait désigner Benjamin Constant, mais qu’il ne nommait pas? Kant reconnaissait bien avoir dit pareille chose quelque part, mais il ne pouvait se rappeler en quel endroit. Il parait d’ailleurs qu’un autre philosophe allemand, l’illustre professeur de l’université de Gœttingue , Jean David Michaelis avait déjà avancé la même opinion. Mais Kant apprit de quelqu’un, à qui Benjamin Constant l’avait déclaré , qu’il était bien le philosophe dont il était question dans l’écrit du publiciste français *. Dès lors.
> Voyei l'bistoire, déjà citée, dea dernières années de la vie de Kant, par M. V. Cousin.— * Plus haut, p. xxit-xxvii.
* Voyez, à la fin de ce volume, p. 249-250, l'opuscule intitulé: D'un prétendu droit de mentir par humanité.
> Voyez , sur cet écrit, ma note de la page 251.
* Voyez snr tout cela , dans l'opuscule de Kant , les notes de Kramer et de Kant lui-même, plus bas, p. 251.
ANXLÏSK CHITIQIT
tout vieux qu’il était alors, il ne pouvait manquer une si belle occasion de descendre dans la lice , et de ronipie une lance en faveur de ses princi()cs contre une doctrine, à son sens danpercusej soutenue par un jeune écrivain français, déjà célèbre.
Mais l’exemple cité par Benjamin Constant se trouve-t-il en effet dans quelqu'un des écrits de Kant? Je ne vois qu’un passage qui s’y rapporte : c’est la (juestion casuistique posée et résolue par ce philosophe, à l’article MetiKonge, dans sa Ùocirine de la v(t(u, qui parut la même année que l'écrit de Benjamin Constant , et dont cclui-ci avait peut-être eu coiinaissaiicc dw son apparition. J’ai déjà cité plus haut ce pasi’y renvoie le lecteur. L’exemple assez bizarre, que Kant y 8up|X)se , n’est pas tout à fait celui dont parle Benjamin Constant; mais il est aisé d’admettre que cet écrivain, le citant de mémoire, ou peut êtie même ne l’ayant reçu que de seconde main , a pu ne pas le reproduire littéralement. On s'expliquerait aussi très -bien de celte manière comment, si récente (jue fût la publication de la Doctrine de la vertu, Kant, en répondant à Benjamin Constant, a pu ne pas songer au passage qu’on vient de lire, et faire l’avaai que j’ai rapporté tout à l'heure : dans ce que lui attribuait l’écrivain français, il reconnaissait bien sa pensée , mais non pas exactement son exemple. C'est là d'ailleurs tout ce qui nous importe : il siittit qu'il y retrouvât en effet sa doctrine. L’exemple cité par Benjamin Con.stanl l'exprimait mènu- plus fortement encore; aussi n'hésite-t-il pas à se l’approprier, et accepte-t-il volontiers la lutte sur ce terrain.
Hap|K‘lons d’abord la théorie de Kant. Selon ce philosophe, la loi morale qui interdit le mensonge est absolue, inflexible , inexorable : elle ne souffre aucune exception. Kn quelque circonstance que nous nous trouvions placés, et quelles que doivent être les conséquences de notre conduite, soit pour nousmêmes, soit pour autrui, nous ne devons j.amais dire le conti’aire de la vérité. C’est là un devoir envers la dignité de la personne humaine qui réside en chacun de nous ; aucune considération étrangi're ne saurait nous en affranchir. C’est eu