‹ Éléonore de Roye, princesse de Conde, 1535-1564Chapitre 10 sur 17 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La princesse de Condé, en rentrant à la cour, s'y trouvait, momentanément au moins, dans un isolement relatif, quant à ses affections de famille. Sans doute, c'était déjà beaucoup pour elle que d'avoir reconquis la présence de Louis de Bourbon à ses côtés, et que de continuer à jouir de celle d'un fils dont le cœur aimant était étroitement uni au sien ; mais elle souffrait profondément de l'absence prolongée de ses autres enfants et de celle de la comtesse de Roye, car les sollicitudes de l'amour materne! et de la piété filiale s'alliaient étroitement, en elle, aux incessantes préoccupations du dévouement conjugal. Retenus au loin par des motifs divers, le comte et la comtesse de La Rochefoucault, Jeanne d'Albret, l'amiral et Charlotte de Laval, d'Andelot et Odet de Coligny, le prince et la princesse de Portien lui manquaient également. Tout en aspirant à se voir bientôt affranchie de la privation que lui imposait l'absence de tant d'êtres chers à son cœur, elle s'y résignait sans faiblesse et s'attachait, avec sa fidélité habituelle, à l'accomplissement des devoirs multipliés en face desquels chaque jour la plaçait.

Il y avait là, pour Condé, un noble exemple à suivre et un puissant encouragement à affermir sa marche dans la droite voie de la piété et de l'honneur. Chacun de ses véritables amis le sentait ; et parfois lui étaient adressées de saintes et viriles exhortations qu'inspirait une courageuse franchise.

Ce lut ainsi qu'un jour une voix autorisée et toute française s'éleva, d'une contrée étrangère, pour le convier à mesurer, sous le regard de Dieu, l'importance des devoirs qu'il avait à accomplir et l'étendue des services qu'il était appelé à rendre, en tant que prince chrétien dans la continuation de la mission, solennellement acceptée par lui, de protecteur de ses co-religionnaires. Cette voix était celle de Calvin. Depuis quelque temps, Louis de Bourbon, comme homme politique, jouissait, près du roi et de la reine mère, des prérogatives inhérentes à sa qualité de prince du sang, siégeait au conseil privé, prenait une part active à la direction des affaires du royaume, et exécutait l'engagement, récemment contracté, de faire restituer par les protestants les places dont ils s'étaient rendus maîtres pendant la guerre, lorsque l'illustre réformateur lui écrivit (i) :

c Monseigneur, touchant les conditions de la paix, je sçay

> bien qu'il ne vous estoit pas facile de les obtenir telles que

> vous eussiez voulu. Parquoy, si beaucoup de gens les souhet-

> tent meilleures, je vous prie ne le trouver estrange, veu qu'en

> cela ils s'accordent avec vous. Cependant si Dieu nous a reculé y> plus que nous ne pensions, c'est à nous de plier sous sa main;

> Quoy qu'il en soit, selon que je ne doubte point que vous

> n'ayez mis peine d'advancer le royaulme de Dieu tant qu'il

> vous a esté possible, et de procurer le repos et liberté des i> églises, aussy j'espère bien et suis tout persuadé qu'à l'ad venir » vous continuerez pour amener le tout en meilleur estât. Tou- » tesfois, monseigneur, je vous prie de ne point mal prendre si » de mon costé je vous y solicite, attendu les difficultés qui vous i> environnent. — En premier lieu si vous ne faictes valoir par » vostre authorité ce qui a esté conclu à l'advantage des

> fidèles, la paix seroit comme ung corps sans âme; et l'ex-

(1) Lettres françaises y t. H, p. 507. Lettre du 10 mai 1563.

^ périence a monstre par cy-devant combien les ennemis de j^.Dieu sont hardis entrepreneurs à mal faire, si on ne leur ré-

> sis te vivement, d'aultre part, sans que nul vous en dit mot, » vous voiez assez, monseigneur, selon vostre prudence, com- » bien de gens espient l'occasion de gaigner le haut. Vous sçavez

> leurs praticques, et si vous leur donnez loisir de vous surpren-

> dre, ils n'y faudront pas, et s'ils ont mis le pied en l'estrier, il 1 ne sera plus temps de les vouloir empescher. Cela vous doibt » bien induire à donner ordre d'eslre si bien accompagné au » maniement des affaires, que la porte soit fermée à tous contre- D disans de pouvoir nuire. Cependant il y aura plusieurs rooîens

> d'eslai^ir le cours de l'évangile. Je considère, monseigneur, » que tout ne se peut faire en ung jour, mais je croy que pour ne D point laisser passer aucune importunité, il vous souviendra du

> proverbe que le plus tost est le meilleur, afin qu'il ne se dresse

> point de nouvelles trames pour tout dissiper, quand on cui-

> deroit estre en bon train. Et c'est à ceste heure qu'il y faut » bien travailler plus que jamais, veu qu'il semble que Dieu vous ]^ y tende la main, et comme il vous a fait un honneur inesti- » mable de maintenir sa querelle à lespée, il semble aussy qu'il » vous ayt réservé les auUres moïens d'amener à perfection ce

> qu'il luy a pieu de commencer. Puis donc qu'il luy plaist nous

> esprou ver et exercer en diverses sortes, pour vous approuver 3> tant mieux, tant plus avez-vous de matière de vous esvertuer

> sans y rien espai^ner. »

Pour suivre dignement ces judicieux et mâles conseils, il eût fallu joindre à la stabilité de la foi celle du zèle, et l'autorité d'un caractère affranchi, dans son élévation et dans sa fermeté, de toute préoccupation d'intérêt personnel. Mais la foi de Condé, au sortir de sa captivité, en 1563, était vacillante, son zèle pour les choses religieuses plus apparent que réel, son caractère plus léger que ferme, sa pensée plus appliquée à la poursuite des

avantages et des jouissances de ce inonde qu'à la recherche des biens spirituels; aussi, les exhortations de Calvin, originairement accueillies par le prince avec une déférence dont des actes sérieux témoignèrent en plusieurs circonstances, furent-elles peu à peu perdues de vue, et finirent-elles par demeurer à peu près sans efficacilé. La princesse, au contraire, en apprécia toujours d'autant mieux la valeur, qu'elle demeura inébranlable dans ses convictions religieuses.

Arrêtons-nous ici à quelques faits par lesquels, dans les premiers mois qui suivirent la paix du 19 majrs 1563, se traduisit chez Condé un attachement à la cause du protestantisme conforme à celui que manifestait la princesse.

Stimulé par elle à l'action, le prince, avant même que Calvin lui eût écrit, commença par se prévaloir, dans deux résidences successivement occupées par la cour, savoir à Amboise et à Saint-Germain-en-Laye, du droit que lui attribuait l'édit de pacification de faire célébrer le culte réformé dans sa demeure. L'exercice d'un tel droit dans ces deux villes eut cela de remar- * quable, que sa demeure n'était autre que l'un des appartements du château royal. Ailleurs encore il maintint cet exercice dans des conditions identiques, ainsi que l'attestent les lignes suivantes , empruntées à la correspondance de l'ambassadeur d'Espagne : « Ordinairement l'on presche, et se chantent les

> psalmes, et se font les prières en la salle du prince de Condey, y> avecq l'assistance de tous ceulx qui y veuUent et peuvent

> aller; en quoy le roy très-chrestien est moings respecté en sa » maison que' les seigneurs haultz-justiciers ne le sont en leurs 3> l erres, par le contenu de l'accord (1). >

On vit Condé à quelque temps de là, appuyer près du souverain les revendications de ses coreligionnaires et provoquer la réparation des torts qui leur étaient causés,

(1) Mém. de Condé, t. II, p. 160. Lettre de Chantonnay, du 18 juin 1563.

L'intervention d'Éléonore de Roye en leur faveur près du roi, de la reine mère ou des agents supérieurs de l'autorité, se faisait également sentir.

Voici, par exemple, la touchante réclamation qu'elle adressait de Saint-Germain, le 6 mai 1563 (i), à son cousin le maréchal de Montmorency, gouveraeur de l'Ile-de-France :

« Mon cousin, les pauvres gens de l'élise réformée de Soisj> sons, présents porteurs, m'ont fait entendre les lettres que la i> royne vous escript présentement pour les faire rentrer en » leurs biens et vivre* en toute seureté en leurs maisons, suivant

> le bénéfice de Tédict du roy, dont j'ai esté très-aise pour les

> veoir comme je m'asseure par vostre bon et sage moïen j> assistez dans le plus grand besoing de ce que eulx et moy i> désirions le plus; mais à cause que je crains avec eulx ce » dont ils sont jà menacez, qui est que en vostre absence le jo sieur de Marivaulx y soyt envoyé, je vous ay bien voulu tou- D cher ce mot, que estant comme il s'est tbusjours jusques icy » démonslré ennemy ouvert et d'eulx et de nostre religion, à ^ grand'peine leur pourroit-il faire et administrer la faveur que y> sa majesté leur permet, pour vous supplier autant afTectueuy> sèment que je puis, mon cousin, vouloir tant faire de bien à » ces pauvres exilez, gens inhabitez, mourans de faim par les D champs, eulx et leurs familles, et sans autres moïens humains y> que de l'espérance que la volonté du roy leur donne, que, s'il D est possible, vous reteniez ledit Marivaulx, et en son lieu y y> envoiez tel autre gentilhomme que pour ce vous congnoisj> trez trop mieux propre à leur faire le doux et gratieux traic- T> tement que l'ennuy qu'ils souffrent et l'affaire présente re- » quièrent de vostre accoustumée bonté; à tout le moins, s'il y> falloit que ce fûst ledit Marivaulx, l'instruire premier et parler » si bien à luy, qu'il ne puisse faire enjamber ses passions par-

(i) Bibl. nat., rass. f. fr., vol. 3194, f> 37.

D dessus la raison, mais préposant le bon plaisir du roy à tout 1^ autre, il besongne avec telle diligence que bienstot ces pauvres i) gens puissent estre relevez de ceste mendicité et pauvreté ï> qu'ils souffrent à la perte de leurs biens; en quoy, oultre ce » que vous ferez œuvre très-agréable à Dieu, de pitié et digne y> de vous, vous croirez, s'il vous plaist, mon cousin, que vous y> m'obligerez autant que en nulle autre chose dont je vous

> puisse requérir, etc., etc. >

Louis de Bourbon ne manquait pas non plus, le cas échéant, de recourir,- en faveur de ses protégés, àTinfluence du maréchal de Montmorency (1).

Jamais, dans la défense en commun d'intérêts sacrés, les sentiments du prince de Condé ne se confondirent mieux avec ceux de la princesse qu'alors, qu'en mai 1563, il veilla avec une sollicitude particulière sur les jours menacés de Coligny, et qu'il maintint au-dessus de toute atteinte l'honneur de cet éminent représentant du protestantisme français. <s: Je crains, disait-il, » à ce moment que parmi tant d'hommes de guerre qui sont ici 3> (à la cour) il n'y en ait un qui lui tire un coup de pistolet ;

> et je prends autant de soin de son existence que de la

> mienne (2). » Aussi, dès qu'il apprit que l'amiral avait quitté Châtillon-sur-Loing pour venir à Saint-Germain, vola-t-il à sa rencontre, à Essone (3) et le conjura-t-il de ne pas se rendre à la cour, où ses jours eussent été en danger.

Aussitôt après, prenant en mains, comme parent, comme ami et comme coreligionnaire, la défense de son oncle, odieusement soupçonné par les Guises d'avoir provoqué le meurtre de François de Lorraine, il tint en plein conseil du roi ce généreux

(1) Voir, Appendice, n» 33.

(2) Calend. ofSt, pap. foreign. Smilh to theQueen, H mai 1563.

(3) Mém, de Condé, l. V, p. 20. — Calend. of St, pap. foreign. Middlemore to Ceci], 17 mai 1563.

langage (1) : a: Je déclare que s'il y a personne qui entreprenne » de s'adresser à monsieur l'amiral de faict ou de parole, ou 10 par autre voye que celle de justice, je lui feray cognoistre que » je m'en ressentiray tout ainsi que s'il s'éloit adressé à ma » propre personne, estant son amy, et luy oncle de ma femme, )) de laquelle j'ay plusieurs enfants, et, pour luy, estant un grand y> chevallier et très-nécessaire pour le service du roy; et d^autant » que l'inimitié de la maison de Guise à celle de Ghâtillon est ]& notoire, je vous supplie qu'il vous plaise ne permettre que T> le nom et force du roy ou la couverture de la religion soit i> empruntée pour favoriser aux querelles particulières des uns » ou des autres ; et si ceux de la dicte maison de Guise en préy> tendent quelqu'une, qu'ils la déclarent et l'on connoistra » dequel costé sera le bon droict et la force pour le maintenir. >

En même temps qu'elle était douloureusement impressionnée par les manifestations hostiles des Guises et de leurs partisans à l'égard de l'amiral, la princesse de Condé s'inquiétait des dispositions de la cour d'Angleterre envers son mari et se montrait justement froissée du bruit que l'on faisait courir de la malveillance d'Elisabeth en ce qui le concernait. L'ambassadeur Anglais tenta de la rassurer, laissons-le rendre compte à Elisabeth de Tentrelien qu^il eut, à cet effet, le 10 mai, avec Éléonore de Roye.

« Je me rendis, dit Smith (2), chez le prince de Condé; il était 3> occupé, et l'on m'introduisit dans le salon de la princesse. y> Après les salutations d'usage, je lui dis avoir été informé du » bruit répandu à la cour, que la reine ma maîtresse pariait

(1) € Déclaration présentée au privé conseil par monsieur le prince de Condé,

> le 15 may 1563, touchant la juste deffense de M. Tamiral sur le faict de

> mons^ de Guise, > (Bibl. nat., mss. f. fr. vol. 3193, f»» iSk 51). — Mém, de Condé, t. V, p. 21 , 22. — Vie de inessire Gaspard de Coligny^ in4®, Amsterdam 1044, annotations, p. 136. — Du Bouchet, Hist de la maison de Coligny, p. 536.

(2) Calend. of St, pap. foreign. — Smith to the Queen, 12 mai 1563. — HisU des pr. de Condé, t. I, p. 462, 463, 461.

> mal du prince son mari; qu'elle-même, la princesse, était » convaincue de l'exactitude du fait, et qu'elle croyait en outre if que la reine ma maîtresse s'exprimait aussi défavorablement

> que possible sur le compte du prince, non-seulement en if paroles, mî^is même par écrit. Et d'abord, quant à des écrits, ï je lui affirmai que, durant ces sept derniers mois, votre 3> majesté, ainsi que je le savais pertinemment, n'avait expédié

> en cette cour que des lettres, ou qui m'étaient destinées, ou i> que je devais remettre ; que dans les lettres à mon adresse D personnelle, votre majesté n'avait jamais fait mention du T> prince qu'en termes honorables, et que comme d'une personne jf amie; que la réalité de nos bons sentimens ressortait à la

> fois de nos paroles et de nos actes; que, pour ma part, je

> n'avais ni remis, ni su qu'on eût remis une seule lettre de ib votre majesté à qui que ce fût depuis la paix conclue à Orléans, i> et que dès lors la princesse devait bien comprendre qu'il ne » s'agissait ici que d'une machination ourdie par des individus » animés du désir de semer la défiance et la discorde entre son i> mari et la reine ma maîtresse, afm de priver ce prince d'une 5> amie telle que la souveraine de l'Angleterre, et de stériliser 3> pour la reine ma maîtresse tous les bons offices qu'elle avait 3> accordés et les services qu'elle avait rendus au prince et à ses » amis. La princesse répondit que le bruit dont il s'agit s'était

> en effet répandu, qu'il était parvenu jusqu'à elle, et que son » mari pourrait en dire plus long; mais qu'elle considérait votre 3> majesté comme une dame douée de tant d'honneur et de

> vertu, qu'il lui était impossible de se complaire en une telle » chose; que le prince son mari était votre serviteur, l'obligé de

> votre majesté, et qu'il serait désolé s'il vous donnait le moindre

> sujet de le censurer par écrit, par paroles, ou seulement en » pensée; qu'à la vérité, il n'avait pu faire tout ce qu'il voulait,

> mais que, dès qu'il en aurait le moyen, il prouverait à votre

> majesté qu'il' est son dévoué serviteur. J'étais fortement tenté

» de presser la princesse de me révéler à qui aurait été écrite la y> lettre en question; car on raconte que la reine mère aurait » montré au prince une lettre à elle adressée par votre majesté, y> dans laquelle vous parliez du prince en termes très-injurieux, » et que la princesse s'en serait plainte directement à une cer- » laine dame de la cour ; mais je n'ai pu la décider à me spé- » cifier quoi que ce fût de plus que ce qu'elle m'avait dit précé- > demment. y>

Smith, dans les fréquentes visites qu'il rendait à Condé et à sa femme, avait avec eux de longs entretiens qui roulaient principalement sur les relations antérieures de sa souveraine avec les protestants français, sur les événements du jour, sur ceux qui se préparaient, et tout particulièrement sur le sort à venir du Havre et de Calais ; graves sujets qui ne préoccupaient pas moins le prince et la princesse, que l'ambassadeur anglais. Mais quelles que fussent l'animation et l'insistance de celui-ci, elles s'arrêtaient à temps, sous l'influence du respect commandé par des habitudes religieuses à la stricte observation desquelles la princesse veillait, dans son intérieur. Smith lui-même l'atteste, en ces mots (i) : a Le 18 mai..., je dînai avec le prince, et, avant le » dîner, je m'entretins avec lui et la princesse (au sujet du » Havre et de Calais)... La conversation entamée se soutint y> tandis que nous nous promenions dans le parc de Saint-Ger- » main ; à notre rentrée au château, elle continuait encore ï> lorsque la princesse y coupa court, en appelant le prince à la » prière. »

Si les entretiens de Smith, à raison des difficultés politiques qui en constituaient la plupart du temps l'objet, pesaient parfois à la princesse, il n'en était pas de même de ceux qu'elle avait avec d'Andelot, lorsqu'il séjourna à Saint-Germain, dans le cours du mois de mai. Elle pouvait alors, en toute confiance,

(I) Calend, of St. pap, foreigUy Smith to Cecil, 19 mai 1563.

épancher son cœur dans celui de cet oncle affectueux et bon, qui, de même que Coligny et Odet, lui témoignait une tendresse en quelque sorte paternelle, qu'avaient singulièrement affennie de solennelles épreuves récemment subies en commun à Orléans. Elle lui parlait de ses enfants, de sa mère, des autres membres de sa famille, alors absents, et le voyait partager sa satisfaction, lorsque se produisait quelque événement favorable à Tun d'eux ; comme ce fut le cas, vers le milieu du mois de juin, pour le prince dePortien, dans le cours de sa mission relative à la direction des troupes allemandes vers la frontière. D'Andelot, qui n'avait qu'à se louer du concours que lui avait prêté ce prince, lors de la levée, au delà du Rhin, et de l'entrée en France d'une partie de ces troupes, se félicita avec Éléonore de Roye de l'approbation donnée par le gouvernement à l'habileté et à la fermeté que le jeune chef ne cessait de déployer pour mener à bonnes fins une entreprise aussi difficile que celle qui lui avait été confiée.

Ce fut alors que la princesse de Condé adressa à son neveu de Portien, le 16 mai, la lettre suivante (i) :

a Mon nepveu, j'ay reçeu vostre lettre par ce porteur, bien

> aise d'avoir entendu de vos nouvelles et la bonne réputation y> que vous continuez à acquérir journellement à l'endroict d'un

> chascun pour la dextérité, sagesse, vigilance dont usez où j> vous estes, et vous puys tesraoigner que la royne s'en trouve i> tellement contante et satisfaicte, qu'elle m'a asseuré avoir

> très-bonne envye que vous en soyez recogneu par suffisante y> marque d'honneur et de bienfaictz. A quoy je vous laisse à i> penser si monsieur mon mary et moy tiendrons la main pour

> vous en faire départir et honorer comme le méritez quant )> l'occasion s'en présentera, désirant bien fort que vous ayez

(1) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3189, ^ 44.

» mis fin à vostre voyage pour vous en venir par deçà, avec ma » nièpce vostre femme, sentir et vous appercevoir des efFectz de » ce que dessus; ayant cependant sa Majesté ordonné et comy> mandé vous estre envoyé deniers pour vous ayder à supporter y> la despense que vous faictes par delà; vous priant au reste » faire mes bien affectueuses recommandations à la bonne » grâce de monsieur le mareschal de Ilessen et en prendre pour y> vous telle part que congnoissez vous appartenir. Et en cest en-r

> droict je supplieray le Créateur vous donner, mon nepveu, en j> parfaicte santé, ce que plus et trop mieux désirez. A Saint- D Germain en Laye ce xvi" jour de may 1563. — Vostre entière- D ment meilleure tante et amye, Léonor de Roye. >

Neuf jours après, la princesseécrivait encore à son neveu (1) :

« S'en retournant devers vous monsieur de Bussy, présent » porteur, il n'est besoing que je vous fasse longue lettre pour » vous discourir des occurrences de ces quartiers, car je ferais y> tort à sa suffisance, laquelle n'obmettra rien de ce qu'il y a » veu et entendu pendant qu'il a suivy monsieur mon mary dei> puis vostre partement. Seulement vous puys asseurer que l'af- » fection de bonne amytié que vous porte mondit sieur mon T> mary est telle qu'il ne la vous sçauroit offrir ni déclarer meil-

> leure, vous asseurant qu'en toutes choses où nos moyens se ) pourront estendre à vous faire plaisir nous nous y employey> rons de telle affection que vous le sçauriez désirer et attendre; y> me recommandant sur ce affectueusement à vostre bonne » grâce, priant Dieu, mon nepveu, vous donner très bonne et » longue vie. De Saint-Germain en Laye ce xxv" jour de may » 1563. — Je vous prye que ma bonne nieyce trouve yssy moy- » tié et vous assurés tous deulx que j'ay grand envye de vous

(t) Bibl. nal., mss. f. fr., vol. 3196, f» U.

y> veoyr, ce que j'espère qui sera bien tost, car vous serés mandés y> tous deux. — Vostre entièrement meilleure tante et amye, y> Léonor de Roye. j>

Une lettre du 6 juin contenait un nouveau témoignage d'intérêt et d'affection ; il y était dit (i) :

<c Mon nepveu, j'ay chargé Bouteville, présent porteur, vous > parler d'aucune chose de ma part dont je vous prye le croire y> comme moy mesmes, et au demeurant vous asseure que en 3> tout ce que je sçauray toucher à vostre femme et à vous, je 5) ne vous manqueray jamais de la promesse que vous y ay faicle » non plus que de la bonne volonté que j'ay de vous faire démony> stration partout combien je vous ayme tous deux, etc., etc. »

Cette dernière lettre était datée du bois de Vincennes, où la cour venait de se transporter, en quittant Saint-Germain. La moindre apparition du prince et de la princesse dans la capitale ne pouvait qu'être dangereuse pour eux. En effet, la population parisienne était, de longue date, travaillée par les meneurs du parti catholique, qui n'avaient cessé d'attiser, au milieu d'elle, le feu de la persécution contre les protestants. Cette population intolérante, agitée, menaçante, dans sa désapprobation delà paix d'Amboise, ne pardonnait ni à Condé, ni à sa femme, le triple tort de pratiquer le culte réformé, d'en protéger les sectateurs, et de ne pas paraître aux solennités religieuses que le catholicisme célébrait en grande pompe. L'irritation contre les deux époux était extrême : toutefois, dans leur entourage, on ne croyait pas qu'elle allât jusqu'à se traduire par l'assassinat ; mais la réalité des faits désabusa bientôt les esprits trop confiants qui ne soupçonnaient pas les excès auxquels une horde de séditieux et de fanatiques se laisserait entraîner.

(1) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3196, f» 21.

Le 9 juin, le roi vint de Vincennes à Paris pour assister à la procession qui devait avoir lieu le lendemain. Dans la matinée du 10, le prince de Condé, décidé à ne pas prendre part à la solennité, se borna à accompagner le roi jusqu'à la cathédrale, et n'en franchit pas le seuil. A l'issue de la procession et du service, le roi se rendit à l'abbaye de Saint- Germain des Prés. Après y avoir soupe, il reprit, à sept heures du soir, la route de Vincennes, en compagnie de sa mère et du prince. En approchant de la porte Saint-Antoine, il en trouva les abords envahis par six cents cavaliers armés, qui s'étaient réunis là pour massacrer le prince et sa suite, s'il fût passé avec elle sans le roi; mais les conjurés, déconcertés en apercevant Charles IX, s'écar- Icrent, formèrent une double haie et le laissèrent passer tranquillement, ayant Condé à sa droite et Catherine de Médicis à sa gauche. N'ayant point osé assaillir Condé, ils voulurent se dédommager en coupant le passage à la princesse, et en l'attaquant de vive force. Éléonore de Roye suivait, à courte distance, en litière. Ces misérables, l'entourant de toutes parts, l'auraient immolée, sans la présence d'esprit et l'énergie de son cocher, f|ui trouva moyen de la soustraire rapidement à leur atteinte. Vainement les gentilshommes composant l'escorte leur criaientils que la princesse de Condé n'était pas dans la litière, et que seules, des filles d'honneur de la reine mère s'y trouvaient, les assaillants n'en continuèrent pas moins à se ruer sur la petite troupe, tuèrent le capitaine Coupé, qui se tenait près de la litière, et retinrent prisonniers cinq ou six gentilshommes (i).

Condé, exaspéié d'un tel guet-apens, en imputa la perpétration aux Guises; il insista, en séance du conseil, sur la nécessité de leur éloignement, sur celle du rappel à la cour de Coligny et

(1) Calend, of SLpap. foreign., Smilh's journal, 15 juin 1563. — Ibid. Middlemore lo Cecil, 17 juin 1563. — Bruslart {Mém. de Condé. t. I, p. 12?) et (^hanlonnay {Ibid,, t. H, p. 169) altèrent les faits, dans le récit quils font du f^uet-apens dont il s'agit.

de d'Andelot, et exigea une prompte punition des coupables. Il ajouta que, tant que les Guises resteraient à la cour, on ne Ty verrait plus. Le 41, au matin, aucune satisfaction ne lui étant encore donnée, il prévint ses gens que, dans l'après-midi, il partirait pour la Ferté-sous-Jouarre, disant très-haut que ni lui, ni sa femme, ni les personnes de sa suite n'étaient plus en sûreté dans un milieu aussi hostile que celui qui venait de se révéler à lui. La princesse annonça non moins formellement que le prince sa résolution de partir.

Catherine de Médicis, dont cet éclat dérangeait les plans, parut atterrée. La situation était d'autant plus tendue, que le connétable, le maréchal de Montmorency, les ducs de Bouillon et de Nevers, et le prince de La Roche-sur-Yon se rangeaient du côté de Condé. Fortement intéressée à ménager, du moins pour le moment, Louis de Bourbon ainsi que sa femme et à les retenir près d'elle, sans se sentir cependant assez forte pour enjoindre aux Guises de se retirer, la reine mère chercha à dissiper les soupçons qui planaient sur ces derniers, et promit que justice serait faite des coupables; puis, fondant en larmes, car, au besoin, elle en avaiU toujours à sa disposition, elle fît appel au dévouement de Condé et de sa femme, à la générosité de leurs sentiments, et les supplia de ne quitter ni elle, ni le roi. D'autres instances succédèrent à celles de Catherine; le prince et la princesse se laissèrent fléchir et consentirent à rester.

Quant aux promesses de répression du crime .commis, voici dans quelle mesure, plus qu'étrange, elles furent tenues (i) :

Le 11 juin, alors que le prince et la princesse parlaient de leur départ, le maréchal de Bourdillon fut envoyé à Paris, avec ordre d'amener en cour le prévôt des marchands. Celui-ci arriva à quatre heures après-midi, avec le maréchal, à Vincennes et en partit à six heures. Il lui était enjoint de traduire en justice

(1) C4alend. of SL pop. foreign, Smith's journal, 15 juin 1563.

les meurtriers, sous telle peine que de droit, en cas de refus de sa part. Avis devait être donné aux habitants de Paris que, si des méfaits du genre de celui qui venait d'être commis se renouvelaient dans la capitale, le roi y enverrait les maréchaux de France pour rétablir l'ordre. Le 12 juin, on arrêta le capitaine Garnier et un autre, qu'on soupçonnait d'être les auteurs du meurtre. Le surplus des capitaines de la milice parisienne, les lieutenants, et des hommes de cette milice, s'attroupèrent, au nombre de quatre à cinq mille, et occasionnèrent un tumulte que, par pusillanimité on ne tenta pas de réprimer. Le prince de Condé envoya au Châtelet l'un de ses gens, qui y vit le cadavre de Coupé et celui d'un huguenot que, lors de la procession de la Fête-Dieu, les Parisiens avaient tué, puis, comme d'habitude, jeté à l'eau. On avait apporté là ces deux cadavres, pour y faire à la mémoire des deux victimes un procès basé soit sur l'allégation de suicide, comme cela s'était déjà vu dans des cas analogues, soit sur tout autre prétexte décoré d'une apparence de légalité: Quoi qu'il advînt, il fut décidé que ces mêmes cadavres seraient, la nuit suivante, inhumés dans le cimetière Saint- Innocent. Des femmes et des enfants les exhumèrent : on le sut, et on les fit inhumer de nouveau par des agents de l'autorité; mais ils furent déterrés une seconde fois et enlevés, sans qu'on pût ultérieurement constater ce qu'ils étaient devenus.

De telles scènes, suivies d'une impunité scandaleuse, ne faisaient que trop pressentir celle qui était assurée d'avance aux auteurs du guet-apens et du double meurtre ; jamais, en effet, ils ne furent atteints, ni même sérieusement recherchés.

C'est ainsi qu'à Paris, en plein xvi? siècle, s'administrait la justice, en ce qui concernait les attentats commis sur les protestants!

Au milieu de ces tristes circonstances, le retour de la comtesse de Rûye et de ses petits-enfants allait bientôt faille une

heureuse diversion aux impressions pénibles du prince et de la princesse de Condé.

Depuis que la rigueur des événements l'avait séparée de ses plus jeunes fils et de sa fille, Éléonore de Roye n'avait cessé, dans une correspondance activement entretenue avec sa mère, de s'associer par le cœur et par la pensée aux moindres détails de leur séjour sur la terre étrangère et de pourvoir à leurs besoins, dans la mesure des ressources dont il lui était permis de disposer (1). Plus elle aspirait à les revoir, plus elle s'était attachée à la pensée, que la paix, qui ferait cesser la captivité de son mari, mettrait aussitôt un terme à leur exil. La paix intervint, mais des motifs impérieux retardèrent de quelque temps leur retour.

Alors qu'elle croyait qu'il allait s'effectuer immédiatement, c'est-à-dire dès le lendemain du jour où la paix fut signée ^ elle avait voulu qu'un témoignage écrit de sa gi^alitude et de celle du prince parvînt aux magistrats de Strasbourg, qui avaient accordé à ses enfants et à sa mère une bienveillante hospitalité. Aussi, sous son inspiration Condé avait-il adressé <c aux magni-

> fiques seigneurs du conseil et sénat de Strasbourg » les lignes suivantes (2) : « Je ne puis que me sentir et confesser bien fort

> vostre teneu et redevable de l'honneste réception et des gra- » cieusetez et courtoisies desquelles vous avez tant honorable- 3> ment usé envers madame de Roye, ma belle-mère, et mes T> petits enfants, durant leur demeure par delà (3), lorsque toutes » choses estoient icy troublées et esmeues, de quoy je ne veulx

(l)Ce fut ainsi que, vers la fin du siège d'Orléans, elle avait, dans l'intérêt de ses enfants, chargé Jean Chabot, secrétaire du prince de Condé, d'aller à Anvers pour s'y entendre avec P. Mosquiron, négociant français de cette ville, à reffet de faire parvenir à Strasbourg une somme de douze mille écus qu'elle mettrait à la disposition de la comtesse de Roye. (Voy. M. Paillard, Rist, des troubles relig. de Valenciennes, t. 111, p. 160.)

(2) Archives de la ville de Strasbourg. — Lettre du 20 mars 1562 (1563 n. S.), datée de St. Germain -en-Laye.

(3) V. Appendice, n' 34.

> oublier à vous faire, en attendant meilleure recongnoissance, j) ung bien affectionné remerciement et vous dire, magnifiques y> seigneurs, que, puisqu'il a pieu à Dieu nous faire maintenant y> respirer soulz l'ombre d'une bonne paix, et, par ce moïen, y> une liberté plus grande de gratiffier à ceux qui nous ont i) secouru, s'il y a chose en tout le corps de vostre republique » où mon moïen par deçà puisse subvenir, soit en général, soit y> en particulier, je n'espargneray chose que j'ay en ma puisd sance pour en faire ressentir et les chefz et les membres; ce » que je vous offre et présente d'un pareil cœur que le sçauriez y> désirer de prince qui aujourd'hui soit vivant, etc. »

La comtesse de Roye se fût empressée de rentrer en France avec ses petits-enfants, si elle n'eût été convaincue que la prolongation de son séjour à l'étranger pouvait être utile à la cause protestante, qu'elle n'avait cessé de servir. Sa fille et son gendre partageant sa conviction à cet égard, elle différa donc son départ et consacra deux mois et demi à l'accomplissement de diverses démarches près des princes protestants de l'Allemagne, dont sa correspondance et la leur contiennent des traces intéressantes.

On a vu que, dès son arrivée à Strasbourg, elle était entrée en relations directes avec ces princes et avec la reine d'Angleterre, pour stimuler leur sympathie en faveur des réformés français et obtenir des envois de secours. Ajoutons qu'elle avait, en maintes conjonctures, soigneusement cherché à consolider ces relations, et que, pour y parvenir, elle s'était prévalue avec avantage des pleins pouvoirs que les chefs de l'armée prolestante lui avaient conférés, la veille de la bataille de Dreux.

Depuis la captivité de son gendre, elle avait adjuré Elisabeth et Cecil de s'intéresser aux efforts par lesquels elle tendait à relever les affaires des réformés français, et elle avait imploré l'appui de la reine et de son ministre, « pour l'amour de Dieu,

> et par pitié pour le bon prince (Condé) qui était prison- » nier (1). y>

Placée à proximité des princes allemands, elle les avait

ponctuellement tenus au courant de tout ce qui se passait en

France, en alliant toujours de chaleureuses exhortations aux

informations qu'elle leur transmettait. En voici un exemple

dans ces lignes adressées par elle (2) au duc de Wurtemberg,

le d5 mars 1563 : «; Afin de tenir adverty vostre Excellence et

3> les autres princes, noz bons amis, comme les affaires se

y> passent en France selon les advertissements que j'ay eus

» entre autres de la mort certaine de feu monsieur de Guyse,

3> dont madame la princesse, ma fille, m'advertit et prie que je

1^ dilligente le plus que je pourray noz affaires de deçà, j'ay bien

» voulu vous escripre ce mot pour vous prier que de vostre part

5> veuilles vous employer en ce que congnoistrez qui pourra

2> favoriser nostre juste cause, à Tadvancement de la gloire de

:^ Dieu, liberté de monsieur le prince, mon gendre, repoz et

y> tranquillité de la pauvre désolée France. y>

Quand lui étaient parvenues les premières nouvelles de la conclusion d'une paix, elle avait écrit, le 26 mars, au même prince (3) : « Ayant eu, ces jours-ci, advertissements de pluy> * sieurs endroitz que la paix estoit faicte, mesme du cousté de » Lorraine l'on m'en escript quelques particullarités qu'il vous 3) plaira veoir par ung extrait d'une lettre que je vous envoyé ; 3> vous pouvez penser, monsieur, quelle joye ce m'est d'entendre 3> telle heureuse nouvelle, et, encores que les conditions de la > dite paix ne soyent tant à l'advantage des églises de Dieu que x> nous désireryons (4), bien néantmoins nous espérons avec le

(i) Calend. of State pap. foreign, 15 février, 14 et 23 mars 1563.

(2) Archives de Siuttgarty Frankreich.

(3) Archives de Stuttgart, Frankreich.

(4) Voir Appendice, n^' 35, une lettre de Calvin à la comtesse de Roye, au sujet de la paix.

y> temps, puisque monsieur le prince est en liberté et en son » auctorité, que toutes choses seront mieux rétablies à Tauclo- » rite de noslre jeune roy et liberté chrestienne, je n'ay encore )> eu d'Orléans ny de monsieur l'admirai ceste confirmation de y> paix. Sy tost que j'auray des lettres de ce cousté-là, je ne i> fauldray d'en advertir vostre dite Excellence, laquelle je sup- » plie humblement vouloir croire vostre secrétaire de ce que je y> luy ay particulièrement fait entendre. »

Lorsque la comtesse de Roye fut définitivement fixée sur la conclusion et les conditions de la paix qui lui permettait de rentrer en France, les principaux motifs qui la déterminèrent à différer son départ furent : IMe désir de se concerter avec les princes protestants d'Allemagne sur la direction des affaires religieuses en France, et sur une entente à établir entre les églises protestantes des deux pays; 2° le soin de préparer les voies à l'adoption d'un projet d'alliance entre la cour de France et les princes protestants d'Allemagne; 3° l'intention de recourir à l'intervention de ces princes près de la reine d'Angleterre pour la décider à restituer le Havre à la France.

A la détermination ainsi prise par la comtesse de Roye correspondit l'activité qu'elle déploya pour l'exécuter et dont maints documents fournissent d'incontestables preuves.

D'après une note rédigée et signée par elle on peut se faire une idée de la mission complémentaire qu'elle s'était assignée depuis la paix. Cette note (1) était ainsi conçue :

« Ce que madame de Roye doibt proposer à messieurs les » princes du Sainct-Empire. Ladicte dame a esté pryée de » monsieur le prince de Condé, son gendre, de trouver les y> moyens de pouvoir veoir et visiter aucuns desdictz princes » avant que retourner en France pour leur faire entendre, oul- » tre ce qu'il leur a mandé par le sieur d'Esternay, combien il

(I) Archives de Stuttgart, Frankreich, 16, n«69, b.

i> se sent redevable et obligé envers leurs Excellences pour les » aydes et faveurs qu'il a reçeuz d'eux, en ces graves affaires;

> et, après les en avoir affectueusement remercyés, leur asseurer

> qu'à jamais le trouveront prest à leur faire tous offices de » bon parent et parfait amy, tant en France que ailleurs ou ilz }o le vouldront employer. Et pour luy en donner encores plus » de moyen, désire infiniment qu'il y peust avoir une bonne j> et estroicte alliance entre ces deux nations, si qu^stans » unyes et conjoinctes ensemble, oultre que ce seroyt le » vray moyen pour advancer et establir le règne de Jésusj> Christ et sa vraye et pure religion, s'en ensuyvroit aussi la i> grandeur et réputation desdictes deux nations. En quoy il a » desjà apperçeu les majestés du roy et de la royné sa mère

> tellement inclinées et disposées, qu'il se promect qu'il ne i> tiendra que ausdictz princes que en brief il ne s'en mectc 3> les matières en si bons termes, qu'il ne s'en pourra espérer j> que une bonne et heureuse issue. Et pour ce faire, si lesdiclz

> princes estoyent de cest advis, trouveroit utile et très-néces- » saire que quelques-uns d'eux voulsissent se transporter sur » les frontières, soit à Metz ou aultre part la plus commode, où la s> royne se trouveroit très- volontiers, accompagnée dudict sieur )> prince de Condé et aultres bons personnages du conseil du y> roy, pour adviser avec lesdictz princes de ceste négotiation, » et parler les uns aux aultres ouvertement avec ung cœur

> syncère et rond; se persuadant ledict sieur prince de Condé 1^ que telle assemblée ne se départyroit jamais sans une sainctc

> et louable conclusion et grandement proufitable à toute la

> chrestienté ; dont il supplie ausdictz princes de luy faire enten- ^ dre leurs advis et intentions le plus promptement qu'ils pour- ^ ront. Supplye aussy ledict sieur prince de Condé l'Excellence

> desdicts princes qu'il leur plaise escrire tous et envoyei* » quelques notables personnages vers la royne d'Angleterre » pour luy persuader et conseiller qu'elle satisface promptement

y> et allègrement aux protestations et promesses qu'elle a faîct y> semer par toute la chrestienté touchant l'ayde et faveur qu'elle y> a faict audict sieur prince de Condé et ses associez ; et partant, y> qu'elle veuille rendre au roy le Havre de grâce. Il plaira à y> mes dictz sieurs les princes dire de bouche ou bailler par » escript à ma dicte dame de Roye leur advis cy dessus, affin ï> qu'elle en advertisse la royne et mon dict sieur le prince. >

L'altitude que madame de Roye se proposait d'adopter dès soiî retour en France, vis-à-vis de la reine mère, ne pouvait qu'être des plus nettes, conformément à ses habitudes de franchise et de fermeté. Elle la dessinait ainsi, dans sa correspondance avec le duc de Wurtemberg (1) : «... Je feray tenir vos lettres » à monsieur le prince mon gendre, et m'asseure qu'il les » aura fort agréables, et sera fort ayse en cela comme en toutes » autres choses de suivre vostre bon conseil; vous asseurant » aussy que, de ma part, si Dieu me fait la grâce de retourner » jamais en France, je le pourray faire entendre à la royne, y> affin que, puisque Dieu luy a fait ceste grâce d'avoir com- » mencé une si bonne œuvre, elle cherche les moyens de la j> parachever, et qu'elle face que la gloire de Dieu reluise par- » tout son royaume, n'estant assez d'avoir mis son peuple en » repos, si elle ne repurge et oste tout ce qui pourroit empescher » que le royaume de Dieu ne soit de plus en plus augmenté et y> son pur service redressé, affin que par ce moyen Dieu rende i> son royaume paisible et florissant en toutes choses. ^

Le jour venu où la comtesse de Roye se considéra comme touchant au terme de sa mission, et comme n'ayant plus qu'à adresser des adieux, elle exprima au duc de Wurtemberg le désir de <K le voir, voulant lui dire de bouche et communiquer beaucoup i> d'affaires qui importaient à l'advancement de la gloire de Dieu, » bien et repoz de toute la chrestienté, dont elle s'assurait que

(i) Archives de Stuttgart y Franki'eich, 46, n® 43, a.

i> son excellence recevrait grand contentement. Pour ce elle y> le suppliait de lui faire entendre sur ce sa volonté et le jour et > lieu qu'il lui plairoit prendre, afin qu'elle s'y trouvât; différant y> pour cette occasion de s'en retourner encore en France (1). » Elle reçut aussitôt du duc cette réponse obligeante (2), datée de Stuttgart, 29 avril :

3> Madame, quant au poinct de vos dictes lettres contenant i> que avez reçu nouvelles de France que désirez me dire de y> bouche et communiquer des affaires qui importent à l'advany> cernent de l'honneur et de la gloire de Dieu et le repos de y> toute la chrestienté, je vous asseure, madame, que en cela et

> plus grande chose vous complairois voluntiers, mais je vous ]b advise que pour l'amour du festin des nopces de ma fille, qui y> sera en ceste ville le 10* du mois de mai prochain, et de .y> mes sieurs et amys qui arriveront le huitiesme et neuviesme y> jour précédent, là où expressément me fault estre pour les

> recepvoir, ne vous sçaurois asseurer pour le présent d'ung » certain jour ny lieu de nostre convenance jusques après y> lesdictes nopces, et pourtant que ne peux aussy bonnement » sçavoir si ce seroit en vostre commodité de venir jusques icy » pardevers moy, ce que remetz à vostre bonne volunté, si le î> temps ne vous estoit trop long pour nostre dicte convenance ]i> jusques au dix-septiesme ou dix-huitiesme de ce mois, je me y> acheminerois audict temps pardevers vous jusques au lieu >> de Ottlingen ou Rattstatt, en l'ung desquels il vous seroit y> le plus agréable; car en toutes choses que me pourrois em- ^ ploier pour l'honneur et la gloire de Dieu et l'advancement i> de sa saincte paroUe, comme aussi à vous faire plaisir et y> services, le ferois de bien bon cœur, sçait le Créateur, lequel > prie, après mes bien affectueuses recommandations à vostre

(i) Archives de Stuttgart, Yvsinkrekhj 16, n«i8, a. (2) Archives de Stuttgart, Frankreich.

» bonne grâce, madame, vous avoir en sa saincte et digne ï> garde. »

Sur ces entrefaites, la comtesse de Roye fit au duc de Deux- Ponts, le 5 mai, une visite, à la suite de laquelle ^lle écrivit, le 7, au landgrave de Hesse et au duc de Wurtemberg pour se ménager définitivement une rencontre avec eux. Voici sa lettre au duc (1) :

« Monsieur, j'ay reçeu la lettre qu'il à pieu a vostre Excellence }> m'escrire le xxix du mois passé, par ce présent porteur, que » j'ay advisé de vous renvoyer pour advenir vostre dicte Excely> lence comme j'ay visité monsieur le duc des Deux-Ponts, qui » m'a faicl si bon accueil que j'ay bien occasion .de m'en louer, y> ne désirant plus sinon que d'avoir cest heur, avant que partir » de ce pays, de vous veoyr et rendre le mesme debvoir que je i> doys pour vous remercier de tant de biens, plaisirs et faveurs » que monsieur le prince, mon gendre, et moy avons reçu de » vostre dicte Excellence qui me faict cest honneur de m'escrire i> par vos dictes lectres, que remectez à ma discrétion le lieu et » jour que nous nous pourrons veoyr. Et pour ce que je ne puys p m'eslonguer de mes enfans, et n'ayant plus aultres affaires en > ce pays, je vous prye bien humblement, monsieur, de résou- » dre ledict jour et lieu, m'en advertissant par ce dict porteur. y> Je ne faudray de me trouver. Et si pouvez tant faire que par » mesme moyen je puisse avoir cest heur de veoir monsieur le » landgrave de Hessen, pour rendre en son endroict le mesme » debvoir que je doibs, je m'estimeroys bien heureuse, pourveu y> que ce fùst sans incommoder. J'escriptz à son Excellence, esj> timant qu'il pourra estre de ceste heure avec vous. Au dey> meurant, monsieur, j'ay reçeu la responce faicte à la confession » des églises de France que m'avez envoyé, que je communi-

(1) Archives de Stuttgarty Frankreich, 46, n" 54.

> queray à noz ministres, espérant avec Tayde de Dieu, après

> qu'il aura mis. une bonne fin aux troubles de la France, que » par bon accord nous nous rendrons unys soubz un mesme 1^ chef, Jésus-Christ, lequel je prye, monsieur, qu'il vous mainy> tienne soubz sa protection et sauve garde, avec heureuse et

> longue vye. y>

Le même jour, 7 mai, la comtesse adressa, de Strasbourg, à Théodore de Bèze ces ligues (1) :

« Monsieur de Bèze, depuis vostre parlement de ceste ville, » je n'ay eu aultres nouvelles de France sinon la confirmation » de ce que m'avoit apporté Millet, qui est que la royne et

> Monseigneur le prince donnent fort bon ordre par toutes les 3> provinces de France que la paix s'entretienne. J'ay espoir que

> vous verrez avec l'ayde de Dieu, que ceux qui se monstrent

> encore rebelles seront chastiez comme ilz méritent. Il m'ar- » riva hyer ung homme qui vient de la court, qui m'asseura que D monsieur le prince est fort bien venu et qu'il faict tous les » jours prescher dedans la mayson du roy, où beaucoup de » pei^onnes se trouvent. Quant à Testai des affaires de ce pays, j& monsieur d'Esternay est passé et m'a mandé le bon accueil » et honneste réponce que luy a fait monsieur le duc de Wur- 1^ temberg; j'ay depuys deux jours visité monsieur le duc de » Deux-Ponls, à six lieues d'icy, qui m'a grandement satisfaicte » et conlenlée sur ce que je luy ay proposé, et vous puis dii^e » que nous avons bien occasion de louer ung tel prince si y> affectionné à la cause de Dieu et repoz de toute la chresy> tienlé. Mondit sieur le duc de Wurtemberg m'a envoyé la ^ responce à la confession que fûtes d'advys que je luy eny> voyasse, laquelle je vous envoyé. Il m'a aussy asseuré qu'il » seroyt bien ayse de me veoyr. Je renvoyé pour cest effect

(1) Biblioth. de la ville de Genève, vol. 196. •

j> devers son Excellence, afin que, aprez que je Tauray veu, el,

» s'il est possible, le landgrave de Hessen, je m'achemine en

y> France, où je n'espargneray rien de ce que je congnoistray

D pouvoir servir pour ladvancement de la gloire de Dieu,

i> pryant Dieu qu'il vous ayt en sa garde. »

Le 20 mai, la comtesse de Roye arriva à Heidelbei^, où elle visita rélecteur palatin, Frédéric III, et rencontra le landgrave Philippe. A côté des graves entretiens qu'elle eut avec ces deui princes sur les affaires religieuses et politiques du moment, se plaça une invitation adressée à Frédéric III, de vouloir bien procurer, soit au prince de Condé, soit à elle-même, un portrait de la fille aînée du roi Maximilien, pour complaire à Catherine de Médicis, qui avait entamé des pourparlers de mariage entre son fils Charles IX et la jeune princesse. Le 22 mai, la comtesse se rendit à Brucksall, où, après avoir communiqué au duc de Wurtemberg les dernières nouvelles qu'elle avait reçues de France, elle eut avec lui un entretien approfondi sur des sujets exclusivement religieux.

Revenue à Strasbourg, madame de Roye n'y résida que peu de jours, écrivit, de cette ville, à Catherine de Médicis, le 27 mai (l)et reprit enfin le chemin de la France avec ses petitsenfants. Le 8 juin, elle était à Nancy, d'où elle écrivit au duc de Wurtemberg (2) ; et, vers le milieu du même mois, elle arriva à la cour, où elle eut la joie de remettre intact à la princesse, sa fille, le précieux dépôt que celle-ci lui avait confié.

Recouvrer à la fois, après une si longue séparation, ses jeunes enfants et sa mère fut pour Éléonore de Roye un immense soulagement de cœur, et l'une de ces joies suprêmes que rien ne saurait décrire.

Au milieu des intimes épanchemenls d'une tendresse réci-

(1) Voir Appendice, n« 36.

(2) Archives de Stuttgart, Franlcreich.

croque, les exigences de la vie officielle se firent bientôt sentir à la mère et à la fille : elles se rendirent ensemble dans les appartements de la reine mère, à l'heure des réceptions. Le favorable accueil fait à la comtesse de Roye par Catherine de Médicis, et le blâme implicite qu'elle infligea à la duchesse de Guise, sur une question de préséance imprudemment soulevée par elle, indisposèrent vivement l'ambassadeur d'Espagne, Chantonnay, demeuré fidèle à son rôle de censeur amer de tout bon procédé envers la noblesse protestante. Écoutons-le raconter, avec la petitesse d'esprit qui est l'un des traits caractéristiques de sa correspon- -dance, le mesquin incident de cour que fit naître la susceptibilité déplacée d'une femme, plus amie des règles de l'étiquette que juste à l'égard d'une manifestation toute naturelle de l'amour filial.

« Madame de Roye, écrivait-il le 27 juin 1563 (1), est en » cour, à l'accoustumée bien veue et bien iraictée^ Quant elle y 0^ arriva, la princesse de Condé, sa fille, la présenta à la royne, y> et après la mit en ranc près de soy, au-dessus de madame de » Guyse; laquelle, pour ne se mettre en dispute, se leva et s'en i> alla hors de la chambre. La royne s'en aperçut et se retira en » son cabinet, laissant toutes les dames en la chambre; et fut i> ceste façon de ladicte princesse et de sa mère notée de beau- "p coup de gens, comme de raison. »

Reste à savoir qui eut tort ou non, aux yeux de Catherine. Or, un contemporain, bien renseigné, nous l'apprend, dans cette mention succincte : « La belle-mère du prince de Condé est » arrivée à la cour. La reine mère l'a accueillie avec les plus > grands égards, et lui a donné le pas sur la duchesse de » Guise (2). »

Les égards particuliers dont madame de Roye fut alors entourée lui étaient assurément bien dus, à raison des témoignages

(1) Mém, de Condé, t. H, p. 163.

(2) Calend. of SL pap, /om^/n, '9 juillet 1563. Newsfrom France.

réitérés de dévouement que Catherine avait reçus d'elle, et auxquels, ni comme reine, ni comme femme, elle ne pouvait demeurer insensible. En tout cas, un mobile à l'influence prépondérante duquel Catherine n'était que trop fréquemment soumise, l'intérêt personnel, lui eût, à défaut d'un sentiment élevé et avouable, secrètement dicté ces mêmes égards. Elle était, en effet, fortement intéressée à ménager la comtesse de Iloye, qui venait de lui prouver par un fait significatif l'intérêt qu'elle portait aux négociations entamées en vue d'une union à conclure entre Charles IX et la fille de Maximilien, et qui pouvait lui être utile encore quant à la marche ultérieure et au succès de ces mêmes négociations. Flattée de la remise que la comtesse lui avait faite du portrait de la jeune princesse, elle voulut que cette dernière reçût, en échange de ce gracieux procédé, un portrait du roi de France, que devait accompagner l'expression d'une haute gratitude. Le prince de Portien fut, à raison de ses relations particulières avec les cours d'Allemagne et de la considération dont il y jouissait, chargé du double soin d'aller remercier la princesse et de déposer entre ses mains le portrait du jeune monarque (1).

La comtesse de Roye, tout en goûtant près de sa fille les ineffables joies du revoir, ne perdait pas de vue les graves devoirs que lui imposait sa réapparition à la cour, où elle supposait que ses conseils trouveraient encore quelque crédit. Aussi, affermie, comme elle l'était, dans ses convictions religieuses, et alliant la décision et la franchise à une intelligence supérieure, dont un tact merveilleux rehaussait le prix, ne manqua- t-elle pas, dès que l'occasion s'en offrit à elle, d'exhorter Catherine de Médicis à tenir la balance égale entre les catholiques et les protestants, et à veiller sérieusement à la stricte et impartiale exécution des conditions de la paix. Mais, que pouvaient les inspirations d'un

(1) Calend. of $L pap. foreign, 26 juin 1563. Middlemorç tq Cecil.

cœur loyal et pieux, et les conseils désintéresses d'une intelligence d'élite, sur un esprit livré aux âpres convoitises de Tambition et assoupli aux manœuvres d'une politique tortueuse? Catherine se préoccupait de toul autre chose que de l'obligation d'assurer aux protestants, dans la pratique journalière de la vie, l'exercice des droits, d'ailleurs restreints, que l'édit d'Amboise leur avait reconnus : elle ne songeait qu'à accroître soi^ pouvoir et qu'à éliminer toute influence qui tendrait à en entraver l'extension. De là, notamment, le soin qu elle continuait à prendre, de cantonner Condé dans une situation secondaire, et même de le détacher de ses alliances avec les protestants étrangers, en commençant par le compromettre vis-à-vis d'Elisabeth, par le concours qu'il prêterait à une expédition projetée pour la reprise du Havre sur les Anglais. Du moment où elle avait pressenti que Condé, rendu à la liberté, pourrait la gêner dans la réalisation de ses plans, elle avait avec perfidie travaillé à le circonvenir, à l'annihiler graduellement, et avait fini par le soumettre à sa domination ; trop facile triomphe, dont il nous faut, hélas ! signaler maintenant le honteux prélude et les lamentables conséquences.

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