CHAPITRE IX
Ordie fut donné de faire sortir du château d'Onzain le prince que « Damville conduisit dans une CQche avecq bonne garde 9 et seure y> (1), à Saint-Mesmin.
La reine mère était alors au camp, d'où elle écrivait, le 4 mars, à Gonnor (2) : « Je fais venir (le prince de Condé) icy,
> où il arrivera bien gardé, et le loge à Saint-Mesmin, accom-
> pagné de dix enseignes de Suisses, d
Dans quelles dispositions arrivait le prince? Est-il vrai que, depuis plusieurs jours, à la suite d'entretiens, dans sa prison, avec divers agents de Catherine, et notamment avec le prince de la Roche-sur-Yon, il se fût désisté de ses réclamations quant au maintien de l'édit de janvier, et qu'il eût consenti à ce que de graves restrictions y fussent apportées, en se laissant séduire par cette considération, qu'une fois investi de la lieutenance générale du royaume, qui lui était promise, il pourrait assurer à ses coreligionnaires le libre exercice de leur culte? Est-il vrai, ainsi que l'affirmait le prince de la Roche-sur-Yon (3), que dans .« sa grande envie de voir finir les troubles, le petit homme, avec » qui il avoit parlé seul à seul, s'accommoderait à tout? > Estil vrai enfin, ainsi que le prétendait Catherine, le 4 mars (4), que
(1) Dépêche de Chantounay, du 13 mars 1563 {Mém. de Condé, t. II, p. 138).
(â) Le Laboureur, addit. aux Mém. de Castelnau, t. II, p. 239.
(3) Lettre du 5 mars 1563 à de Gonnor (I^e Laboureur, addit. aux Mém. de Castelnau, t. II, p. 240). ...
(i) Lettre à de Gonnor (Le Laboureur, addit. aux Mém. de Castelnau, t. 11, p. 239).
ce même prince lui « eût mandé qu'il avoit tiré de Condé,
> qu'il se contenteroit, pourvu que les gentilhommes eussent y> liberté de conscience en leur maisons et seurelé de leur vie » et bien et de passé et de l'avenir, » alors que rien de tel n'élait énoncé dans la lettre que La Roche-sur-Yon adressa le 3 mars à la reine mère (1)? Il est impossible de se prononcer avec certitude sur ces divers points. Toutefois, il n'est que trop présumable que Condé, au moment où il quitta le château d'Onzain, était déjà ébranlé dans ses convictions, et placé sur la pente dangereuse des faux calculs et des faux ménagements. Un contemporain a dit de lui (2) : « Qu'assailli par douceur il fit ]& comme le lion se hérissant contre ceux qui le veulent forcer
> et se monstrant humain avec les animaux qu'il estime indignes y> de sa colère. y> Cette comparaison manque de justesse; car, après s'être érigé en ami de la liberté religieuse, se prêter à l'altération d'une loi qui la protège, ce n'est pas faire acte d'humanité envers les destructeurs de cette loi; c'est faire acte de complicité.
Quoi qu'il en soit des doutes qui subsistent sur l'état exact des vues et des intentions de Condé, lors de sa sortie du château d'Onzain , voyons-le maintenant à l'œuvre.
Le 7 mars le prince et le connétable furent conduits, sous escorte, dans l'île aux Bœufs.
Deux hommes épiaient, en fidèles agents de Philippe II, ce qui allait se passer. Laissons parler l'un d'eux, Perrenot de Chantonnay (3) :
« Le sieur don Francis d'Alava et moy sommes venuz en ce » ce lieu (Blois); luy, pour tenir main selon sa charge que en 3> cest appoinctement l'on ne donna au prince de Condé la
(1) Hi$t. despr. de Condé y l. I, p. 399, 400.
(2) Bèze, Uist. eccL, t. II, p. 278.
(3) Dépêche du 13 mars 1563 (Mém. de Condé, t. II, p. 138, 139, 140). Il iroporte de rapprocher de cette dépêche celle que Smith adressa à Elisabeth, le 12 mars 1563. {Calend, of St. pap. foreign.\
3> prééminence qu'il prétend, et moy, pour exhorter la royne, » suivant ce que souvent le roy m'a commandé, qu'elle ne cony> sente aucune chose au préjudice de la religion et diminution du 3) roy très-chrestien. Elle asseure tousjours qu'elle ensuyvra » les admonestemens du roy, combien qu'elle se trouve fort y> troublée par les nouvelles qu'elle oyt d'Allemaigne, et veoir D les Anglais avoir pied en France et que l'admirai a prins de » nouveau le chasteau de Caen, place de très grande impor- » tance... Le septiesme (mars), après le disné , ledict sieur y> prince de Condé et connestable vinrent en l'isle désignée pour » le parlement, où l'on avoit tendu un pavillon à cause du chaut; 3) toutes fois ilz ne demeurarent audict pavillon, ains parlarent » tousjours promenans tous seulz, l'espace de trois grosses » heures ; et n'y avoit en ladicte isle que le sieur Banville, y> M. de Losse et le secrétaire de l'Aubespine. Cependant la j> royne demeura avecq ceulx du conseil qu'avoit accompagné y> le prince de Condé jusques à la baroque, en une maison sur » le bord de l'eau ; et s'estant séparez le prince et le connestable, y> ledict prince fut conduit par sa garde en son logis, et le coni> nestable ramené à Orléans ; et furent ladicte royne et le cony> seil ensemble bien longtemps : mais il ne s'entendit aultre y> chose de la négociation, sinon que le lendemain lesdictz prince y> et connestable y debvoyent retourner; toutesfois au maintien D desdictz sieurs du conseil, l'on cognoissoit générallement qu'il » y avoit espoir de paix ; et s'en retourna la royne en son logis, » monstrant visaige fort content. — Le huictième, environ les D sept heures, lesdictz prince et connétable se sont rassemblez 3) en la mesme lie comme devant; et la royne y est entrée, j> accompaignée de messieurs les cardinal de Bourbon, duc de JD Montpensier et l'Aubespine; et ce avant que le prince de y> Condé y arriva, car le connestable y estoit desjà; et estant » venu ledict prince, ilz furent tous ensemble jusques aux onze ï) heures; et résolurent que monsieur le connestable demeureroit
> au camp, et le prince s'en yroit à Oriéans, pour communiquer
> chacun avec ceulx de son party ; et donna ledict prince une
> signature et obligation de retourner le lendemain ; et atten- » doit-on l'admirai pour le unziesme ou douziesme ; et s'en vint » ledict connestable avecq la dicte royne disner au logis du y> mareschal de Brissacq, où ils furent toute l'après-disné ; et » ne se peult pour lors sçavoir ce qu'en a voient conclud. — » Le sieur d'Andelot et. tous les aultres du party contraire rac-
> compaignent tousjours la royne dois le pavillon jusques à son ^ bateau; et ny a faulte de grandes caresses et contentemens
> d'ung costel et d'aultre; et ceulx de dedans Orléans font de
> telles insolences, que si la royne avoit quelque cœur, cela
> soufiroit pour lui faire rompre toutes les communications à jD tiltre de la tresve qui dure tant que les conférences seront
> en pied. >
Chantonnay ne nous fait ainsi connaître que le côté purement extérieur des conférences tenues les 7 et 8 mars ; mais, au fond, sur quoi avaient-elles porté?
Quant à la première, que tinrent seuls le prince et le connétable, voici ce qu'en dit Condé lui-même : <c 11 n'y eut seule-
> ment qu'une Visitation de passes et salutations, entremeslée i> de plainctes de veoir ainsi les François se précipiter d'eulx ^ mesmes à une piteuse ruyne (1). y> — Et ailleurs : — <c La royne
> ayant ordonné que sur la foy de l'un et de l'autre, nous nous
> entreverrions à l'IUe-aux-Bouviers, joignant presque les murs
> de ceste ville, dimanche dernier cela fut exécuté. Et de faict
> après avoir devisé de prime face des choses plus communes,
> nous entrasmes sur celles qui causoient ce voyage et de ce qui i> se pouvoit faire pour contenter Sa Majesté et restaurer les ^ ruynes et calamitez de ce royaulme, et dont le discours des
> propoz seroit trop long à réciter, sinon pour conclusion nous
(1) Lettre de Condé à Elisabeth, du 8 mars 1563 {Hist. des pr, de Condèy 1. 1, p. 403).
y> arreslasmes que, pour plus libreraenf. y adviser, il estoit requis ï> que nîoy d'ung costé et luy (le connétable) de raultre,devyons » conférer, moy avecques ceulx de cette ville (Orléans) et luy à y> la royne, de ce qui nous sembloit le plus propre. Et ainsi nous y> départismes jusques au lendemain (1). »
Condé ajoute, quant à la seconde conférence : 3> Le lendemain, ladicte dame vint au mesme lieu pour nous y> octroyer cesle licence, laquelle obtenije, tellement a esté disï> puté par l'espace de deux jours; de ma part sur l'instance que je y> faisais pour Tobservacion et entretennement des édictz du roy » mon seigneur, et principalement de celluy que Sa Majesté fîst )> au mois de janvier 1561 (1562. n. s.) avec une très-notable et yf insigne assemblée, pour le faictde la religion; et de celle de s> M. le connestable, sur l'impossibilité qu'il alléguoit de le » pouvoir tolérer par les papistes, vue l'infraction qui par vioiD lence en avoyt esté faicte, que finablement sa majesté, de son » auctorité, nous envoya pai' escript ung mémoire pour sur D icelluy respondre de ce qui se pouvoit davantage requérir (2). y>
Il semblerait, d'après ce récit, que la discussion sur le sort de l'édit de janvier se serait élevée, non dans le cours de la seconde conférence, mais seulement dans les deux jours qui en suivirent la clôture; et qu'alors, pour la première fois, se serait produit un projet de dispositions dérogeant à cet édit. Mais est-ce là ce que Condé a réellement voulu dire? Nous ne le pensons pas. Il a dû, au contraire, comprendre dans les deux jours dont il s'agit celui de la seconde conférence. Il était impossible, en effet, que le connétable et le prince se trouvassent en présence l'un de l'autre pour aviser à la solution de difficultés issues de la violation de l'édit de janvier, sans que la di-
(i) Lettre de Condé à Smith, du 11 mars 1563 {Hi$t. des pr. de Condé, t. I, p. 405, 406).
(2)J6îrf., p. 406.
vergence de leurs vues sur un point capital, tel que la question du maintien ou du rejet de cet édit, se manifestât. Quant à l'envoi • par la reine mère d'un mémoire contenant des dispositions dérogeant à ce même édit, il peut aisément se concilier avec le fait de Ja présentation antérieure de dispositions de celle nature, dans le cours de la seconde conférence.
Th. de Bèze, qui se trouvait placé, en mars 1563, à la source des plus sûres informations, complète le récit du prince avec -une précision propre à dissiper tous doutes sur la succession et l'enchaînement des faits, en disant (1) :
« Le septiesme de mars se fit un parlement dans l'isle ap- !► pellée risle-aux-Bœufs, près de la ville où furent conduits, j> comme estans encore prisonniers, le prince et le connestable D qui remirent toutesfois l'affaire au lendemain, aumesme lieu, -» où se trouva aussi la royne; et pour ce que le connestable avoit i> dit expressément qu'il ne pourroit nullement souffrir qu'on i> remist en termes l'édict de janvier (aussi étoit-ce autant que
> le déclarer et tous ceulx de son parti coulpables de lèse-majesté 2) d'avoir ainsi contrevenu à cest édict, en quoy se fist une faute T> irréparable de luy obtempérer), quelques autres articles, par la i> couardise de ceux qui pensoient que tout fust perdu si on ne
> faisait la paix, furent couchés, sans toutesfois les résoudre, de-
> mandant le prince qu'il peust entrer à Orléans pour en con- » férer avec son conseil, ce qui luy fut accordé, moyennant que î> le connestable, au réciproque, peust aussi se retirer en l'autre
> camp à Saint-Mesmin. »
Tels étant les faits consignés dans les récits de Coudé et de Th. de Bèze, que penser de la conduite du prince?
Le connétable avait déclaré tout haut qu'il « ne pourroit con-
> descendre au rétablissement de l'édict de janvier », par la raison fort simple c qu'y condescendre, c'eût été s'avouer avec
(1) Hist eccl.y t. 11, p. 278, 279.
» tout son party coulpable de lèze-majesté, pour avoir violé > un édict si authentique (i). i
A cette déclaration, que Tintérêt personnel, l'intérêt de parti et les préjugés d'une aveugle intolérance avaient seuls dictée, U s'agissait d'opposer une déclaration diamétralement contraire, basée sur les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne et sur le respect dû à leur consécration légale, en France, depuis un an. Les réclamations successives du prince en faveur de l'édit de janvier, pour le maintien duquel il avait pris les armes, ses manifestes, ses actes, l'intérêt supérieur de la religion qu'il s'honorait de professer, tout lui faisait un devoir d'exiger la pleine et entière exécution de cet édit. S'il eût de prime abord, résolument formulé à cet égard une exigence absolue, dont rien ne l'eût fait départir, il eût fini par triompher, car il avait derrière lui pour l'appuyer en temps voulu, et surmonter d'injustes résistances, l'amiral et son armée. Dût-il voir les négociations rompues, et sa captivité prolongée jusqu'à ce que Coligny intervînt, il fallait qu'en vrai prince chrétien, il demeurât inébranlable sur un terrain qui était à la fois celui du droit et du devoir : du droit, puisque l'édit de janvier continuait à être légalement en vigueur; du devoir puisque cet édit constituait alors l'unique égide sous laquelle pût s'abriter l'exercice du culte dont il s'était proclamé le défenseur. Malheureusement, le prince faillit à sa mission, en n'attaquant pas avec assez de vigueur la déclaration d'Anne de Montmorency, et en ne rompant pas la conférence du moment qu'il ne trouvait en lui qu'un intraitable interlocuteur. Il plia devant la ténacité du connétable; < enquoy se fist i> une faute irréparable de luy obtempérer ».
Profitant de cette faute pour entrer personnellement en scène, afin d'amener un rapprochement entre Condé et le connétable, la reine mère s'insinua dans la discussion, enlaça les
(i) HisL de cinq rois, p. 285. — Bèze, Hist, eccl.y t II, p. 278. ^Mém. tJe Tavannes, chap. xviu.
deux adversaires dans les liens d'une argumentation captieuse, plus propre à les faire glisser sur la pente des intérêts personnels qu'à les maintenir sur le terrain du devoir; et, après les avoir peu à peu assouplis à ses idées, les fit entrer dans la voie des concessions. Ce fut ainsi que a: le prince souffrit que Ton i> couchast dès lors quelques articles, au lieu de s'arrester sim- » plement à Fédit de janvier (4). »
Cependant, rien n'ayant été définitivement conclu, Condé pouvait encore se relever d'une première défaillance : le fit-il? on va en juger.
Le jour même où s'était terminée la seconde conférence, il se rendit à Orléans, tandis que le connétable restait au camp de Saint-Mesmin avec la cour et les principaux représentants du parti catholique.
Après tant d'angoisses subies, Éléonore de Roye revoyait enfin son mari. Accueilli avec les douces effusions de la tendresse, par sa noble femme, le prince ne pouvait recevoir et ne reçut d'elle que de précieux conseils, inspirés par la foi, l'honneur et le sentiment du devoir; mais, tout en les écoutant avec une apparente confiance, était-il fermement décidé à les suivre? Pouvait-il, en présence de sa tante, Charlotte de Laval, dont la délicatesse d'impressions et les pensées viriles égalaient la piété, se sentir le cœur au large, alors qu'il se montrait à elle pressé de conclure ja paix sans attendre la venue, de l'amiral, à qui, non moins qu'à son neveu, appartenait le droit d'en débattre les conditions? Ces questions se posent d'elles-mêmes, et leur solution paraît devoir se dégager de l'ensemble des faits qui viennent d'être retracés, et de leur liaison avec ceux dont l'exposé va suivre.
Le prince ne tarda pas à recevoir, à Orléans, comme délégués par leurs collègues pour s'entretenir avec lui, trois ministres, Desmeranges,Pierius et Laroche-Chandieu, auxquels a il proposa
(I) Hist. de cinq rois^ p. 285.
i> deux points : le premier, s'il feroit selon Dieu et sa conscience i> de protester à la royne que, s'estant armé pour l'observation y> de l'édit de janvier, il estoit raisonnable qu'avant que poser les y> armes, il fust entièrement restabli selon sa forme et teneur; 3> le second, si ne pouvant obtenir ce que dessus, il pourroit 3) demander à la royne qu'elle proposast ce qu'elle verroit être » bon et convenable pour la pacification des troubles. Les mi- » nistres ayant descouvert par le discours du prince, qu'on estoit » après à rongner de la liberté de l'exercice de la religion oc- 3> troyée par l'édict de janvier par tout le royaume sans exception, y> luy remonstrèrent vivement, autant que le temps le permet- 3) toit, le tort qu'il se feroit et à toutes les églises, admettant y> aucune telle exception, et les inconvénients manifestes qui en ï> adviendraient, et notamment luy protestèrent, tant en leurs » noms que de leurs compagnons, qu'estant obligés aux lieux y> ausquelz ils avoient esté envoyez pour prescher la parole de » Dieu, ils obéiroient en cest endroict à Dieu et non pas aux 3) hommes. Bref, ils luy déclarèrent que la royne ne luy ne pouy> voient selon Dieu et raison déroguer tant soit peu à un édict 3) tant solennellement faict à la réquisition des estats par une si » notable assemblée d^ tous les parlemens de France, et, qui y> plus est, émologué et juré. Le prince respondit qu'aussy ne le y> feroit- il pas; leur enjoignant cependant de communiquer les 3> points que dessus à toute leur compagnie pour l'en résoudre y> lendemain 9 (1). »
Le 9, les ministres, au nombre de soixante-douze, ayant délibéré, remirent au prince leur avis par écrit. Ils demandaient notamment : 1° que l'édit de janvier fût maintenu, confirmé et exécuté sans restriction ni modification; 2** que les athées, les libertins, les anabaptistes, les servétistes, et autres hérétiques ou schismaliques fussent frappés de peines sévères; 3** qu'on
(I) Bèze, Hist. eccl, t. II, p. 279.
informât contre les auteurs des massacres de Vassy, de Sens et d'autres lieux, et qu'on les punît (1).
Que devait faire Condé? Sans s'arrêter au second chef de demande, qui méconnaissait le principe de la liberté religieuse, et en réservant l'accueil à faire, en temps opportun, au troisième, il devait, sans hésitation, faire droit au premier, qui était parfaitement fondé, et demeurer de la sorte fidèle à ses engagements dans la lutte par lui soutenue au nom de l'édit de janvier. Que fît-il au contraire? Porteur des articles couchés dans la conférence du 8, qui contenaient de funestes dérogations à cet édit, il élimina les ministres et leur avis, pour recourir à l'appui de conseillers complaisants, auxquels il se proposait de soumettre ces articles, ainsi que le mémoire qui s'y rattachait. Il était alors « tellement gagné par les promesses qu'on luy faisoit d'accorder ^ beaucoup mieux, par après, luy donnant à entendre que ces
> conditions n'estoient apposées que pour contenter aucuneî ment ceux de la religion romaine et arriver peu à peu à une
pleine liberté ; joint qu'il y en avoit trop qui ne demandoient 3> qu'à retourner en leurs maisons, à quelque prix que ce fût : » qu'il accorda les susdites exceptions de l'édit de janvier, qu'il ? fit lire devant la noblesse, ne voulant qu'autre en dist son » advis que les gentilshommes portans armçs, comme il dit tout ^ haut en l'assemblée; de sorte que les ministres ne furent
> depuis ouïs ni admis pour en donner leur advis (2). »
Condé dit, à cet égard, en continuant la partie de son récit dans laquelle il a mentionné l'envoi d'un mémoire par la cour (3) :
« A quoy, tant pour tesmoigner des effectz de noslre conli- ^ nuelle obéissance envers sa majesté, que pour ayder à la
(1) Voir le texte de ravis émis par les 72 ministres, dans VHitt. eccL dje Bèze, l- 11, p. 280, 281,282.
(2) Bèze, Hi$t. eccL, t. II, p. 282.
(3) Lettre de Condé à Smith, du 11 mars 1563 {Hist.des pr. de Condéy t. I, p. i06).
» nécessité d'un temps si nubilleux, après avoir protesté ne » vouloir en rien nous départir de la substance de la loy de mon y> roy, synon en tant qu'il estoit besoing de prévenir le péril qui î menaçait sa couronne et son estât, je, par l'advis des seiî gneurs, gentilshommes et aussi des gens de bien qui sont icy, ï en dressay ung autre à peu près pareil. >
 peine la majorité des gentilshommes portans armes se fut* elle, par l'acceptation pure et simple des articles proposés, prononcée dans un sens conforme aux vues de Condé, que ce prince se hâta de traiter. La précipitation aggravait sa seconde défaillance.
Le 1!2 mars 1563, furent arrêtées les bases d'un édit, dit de padficatiorty qui fut promulgué à Amboise, le 19, et publié à Saint-Mesmin, le 22 du même mois. Cet édit (1) mutilait celui de janvier 1562; il faisait du droit à l'exercice du culte réformé le monopole de la noblesse, au détriment de la bourgeoisie et du peuple, qui ne pouvaient désormais le pratiquer que dans une seule ville, par chaque bailliage.
« Le mécontentement de la population d'Orléans fut tel, surî tout pour ce qu'on n'avoit attendu le retour de l'amiral, que » les soldats, nonobstant l'exécution qu'on fit de quelques-ims, y> ne purent estre retenus qu'ils ne démolissent le résidu de » plusieurs temples (2). >
Une désapprobation plus sérieuse, celle de Coligny, était réservée au prince de Condé : il ne tarda pas à la subir.
« L'admirai, rapporte Castelnau (3), qui estoit en la basse > Normandie, où il avoit pris plusieurs villes et réduit les calhoy> liques en mauvais estât, fut adverty par le prince de Condé y> que la paix estoit accordée et qu'il laissast la Normandie pour
(1) Voir le texte de Fédit d'Âmboise dans : 1° Fontanon {Rec. des édits et or^ donn., t. IV, p. 272 à 274); S» Bèze (Hist. eccl, t. II, p. 283 à 290).
(2) Bèze, Hist. eccl.,i. II, p. 290.
(3) Mémoires/in'PyU I, p. 150i
j> se trouver à la conclusion des articles; ce qu'il fit, comme il » m'a dit depuis, avec regret, pour la grande espérance qu'il j^ avoit, après la mort du duc de Guise, d'avancer mieux ses
> affaires qu'il n'avoit fait auparavant : et pour le moins, si le » prince de Condé eût un peu attendu, d'avoir entièrement l'édit }> de janvier. Mais voyant que c'estoit fait, il partit de Caen, le j^ 14 de mars, avec sa cavalerie, etc., etc. i>
Coligny était fermement résolu à tenter, dans l'intérêt de la liberté religieuse, un suprême effort.
Écoutons le langage qu'il tenait alors à un ami (1) : — « Il i> me semble que vous ne sçauriez mieulx faire que de vous
> acheminer à Orléans, où j'espère que j'auray le moyen de vous j> veoir. Et cependant asseurez-vous qu'il ne tiendra point à moi » que nous n'ayons une paix. Mais si on la pense faire avec les T> articles que j'ay vus l'on ne peult espérer que plus graves » troubles en ce royaulme que jamais; car c'est trop grand pitié y> que de limiter ainsy certains lieux pour servir à Dieu comme » s'il ne vouloit estre servy en tous endroits. y>
L'amiral « arrivé à Orléans, le 23 mars, avec toutes ses forces, y> trouva que l'édict de la paix avoil esté accordé, dressé, signé » et scellé,' en son absence, dès cinq jours auparavant, et le lenj> demain en dit franchement son advis au conseil (2), en la » présence du prince, remonstrant entre autres choses qu'on se
> devoit souvenir, que dès le commencement de ceste guerre,
> le triumvirat avoit offert l'édict de janvier, en exceptant seuy> lement Paris, et que considérant Testât présent, les affaires » des églises n'avoient jamais esté en plus beau train de
(i) BtUl, de la Soc. dChist. du protest, franc, ^ t. H, p. 542.
(2) t Âl xxin del mese présente (marzo) giunse j'amiraglio Chastiglione in » Orléans, il quale al xxiv andô et il principe di Conde e con d'Ândelot et altrî » suoi a ritrovare la regina, la quale li racolse in publico tutti molto amorevol : » mente; dapoi si rinstrinsero al consilio ove stettero lungamente, etc., etc. c (Dépêche de M. A. Barbaro, du 29 mars 1563. — Archiv.gén, de Venise, vol. Francia 1563 à 1566. Senato lU, Sécréta.)
> s'avancer, estant des trois autheurs de ceste guerre, les deux 3> morts et le troisième prisonnier, qui servoit de bon guarent j> pour la sauveté du prince. Il remonstra aussi qu'ayant res- 3> treintes les églises à une ville pour bailliage, avec autres sem- » blables exceptions, on avoit fait la part à Dieu, et plus ruiné
> d'églises par ce trait de plume que toutes les forces ennemies » n'en eussent peu abattre en dix ans; et quant à la noblesse, » qu'elle devoit confesser que les villes leur avoient monstre 3> l'exemple, et les pauvres monstre le chemin aux riches. Joint y> que bientost les gentilshommes qui voudroient faire leur » devoir sentiroient par expérience combien il leur seroit plus 3> commode d'aller au sermon en une ville ou bourgade voisine, 3> que recevoir une église en leur maison : outre ce que les » gentilshommes mourans ne délaisseroient pas tousjours des j> héritiers de mesme volonté. Bref, il discourut tellement et si :» pertinemment sur ce faict, qu'outre le mescontentement de i> ceux qu'on n'avoit pas attendus, la pluspart de ceux qui » avoient accordé ceste paix eussent bien voulu que c'eûst esté
> à refaire. Mais le prince opposait à tout cela les promesses i> qu'on luy avoit faites, qu'en bref il seroit en Testât du feu.roy i> de Navarre, son frère, et que lors avec la royne (comme on luy » avoit promis) ils obtiendroient tout ce qu'ils voudroient.
> Bref, quelque peine que se donnast l'amiral accompagnant le 3> prince en plusieurs abouchemens avec la royne, cest édict ï> demeura tel qu'il avoit esté arreslé, et ne se peut obtenir autre » chose sinon que quelques gentilshommes gagnèrent ce poincl 3> que quelques villes des meilleures furent nommées en quel- » ques provinces pour l'exercice des bailliages : mais cela ne fut » qu'en papier en plusieurs endroits (1). »
L'amiral et ceux de ses adhérents dont les convictions et les vues concordaient avec les siennes, se soumirent par patrio-
(1) Bèze, HisL eccl., l. II, p. 335, 336,
lisme au fait accompli, dont ils déclinaient d'ailleurs, à juste titre, la responsabilité (1).
L'exécution de diverses mesures d'intérêt général retint pendant quelques jours à Orléans le prince, la princesse, Cpligny, d'Andelot, Larochefoucault et d'autres chefs des réformés.
Le dimanche, 28 mars, eut lieu dans l'église de Sainte-Croix une imposante solennité religieuse à laquelle ces divers personnages assistèrent. Autour d'eux se groupaient des milliers de leurs co-religionnaires, hommes et femmes. De Bèze dirigeait le service, dans lequel la sainte cène fut distribuée. Il rappela aux assistants' que, douze mois auparavant, la plupart d'entre eux avaient pris la cène à Meaux, alors qu'ils s'assemblaient pour la défense de la religion; et il ajouta que maintenant, sur le point de se séparer pour regagner leurs foyers, ils venaient de reconquérir une liberté de conscience et de culte qui, sans être, il est vrai, aussi étendue qu'ils l'eussent souhaité, n'en devait pas moins cependant les porter à rendre de sérieuses actions de grâces à Dieu (2).
Théodore de Bèze ne pouvait clore d'une manière plus élevée et plus touchante que par sa large coopération à la solennité dont il s'agit, l'utile ministère qu'il avait tour à tour accompli à Orléans et au dehors, près de Condé et de Coligny. Le prince et l'amiral tinrent à honneur, au moment où il allait les quitter pour retourner à Genève, de rendre, dans ides lettres adressées au conseil de cette ville (3), un éclatant hommage à la continuité de son dévouement et à l'étendue de ses services.
(1) c Supenrenit, Amiraldus, quum jam transactum esset, adeo properarant 1 hostes reditum hostrum antevertere, ac initio quidem duriores nobb istae con- 1 ditiones iridebantur, quum praesertim integram in manibus victoriam habe* > remus; sed tandem spe nobis meliore facta ne patriœ eversionem quœsivisse » videremur, nos quoque acquievimus. » Beza Tigurinse Ecclesiœ pastoribus et doctoribus, 12 maji 1563 (Baum append., p. 210.)
(2) Calend. of St. pap. foreign, 31 mars 1563. Smith to the Qucen.
(3) Voir Appendice, n» 32.
Ce même jour, 28 mars, eut lieu chez le prince et la princesse de Condé un repas de famille, auquel avaient été conviés l'amiral, d'Andelot et de Larochefoucault, Un seul étranger, Smilb« ambassadeur d'Angleterre, récemment arrivé à Orléans, y fut admis, et provoqua un long entrelien qui roula à peu près exclusivement sur le sort ultérieur du Havre et de Calais.
De Bèze, qui, le 29 mars, avait annoncé à Calvin son prochain départ (1), l'effectua le 30.
Le 1" avril, Catherine de Médicis fît, sans grand apparat, son entrée dans Orléans. Devant elle marchaient le connétable, le duc de Montpensier, Bourdillon, Cipierre et divers dignitaires; à ses côtés se trouvaient le prince de Condé et le cardinal de Bourbon; l'amiral et le chancelier la suivaient. Elle s'arrêta au logis du roi, où elle reçut les notables de la ville qui lui offrirent du vin et des fruits (2). Cette fois, rien de particulier ne se passa entre elle et Éléonore de Roye.
Le même jour, le prince et la princesse de Condé reçurent à leur table le connétable, le cardinal de Bourbon, le dqc de Montpensier et plusieurs autres convives; parmi ceux qui vinrent s'asseoir à celle de l'amiral figuraient Michel de l'Hospital et Bruslart.
Le lendemain, la reine mère partit pour Blois. Condé s'excusa de ne pouvoir déférer au désir qu'elle lui exprimait de l'emmener avec elle :• il lui promit de la rejoindre au plutôt.
Dès le début d^'avril, l'évacuation d'Orléans par les troupçs réformées et la plupart de leurs chefs était accomplie. Aussi le chancelier de l'Hospital, de retour à Blois, écrivait-il le 3 avril à de Gonnor (3) : « Nous sommes esté à Orléans que nous avons
(J) c... Eram Tel cum certo periculo iter ad vos ingressurus, nisi me hue usque retinuissentfratrum preces, quibus aliquotdiesconcessi... Gras iter ingre^ diar Burgundiam versus » (Beza Calvino, 29 mars 1563. Baum, append. p. ^).
(2) Calend. of St. pap. foreigriy 2 avril 15G3. Mem. to Ihe Rheingrave.
(3) Le Laboureur, addit. aux Mém, de Castelnau, t. II, p. 246.
» trouvé sans gardes et sans armes, etc., etc. i> Au jeune prince de Portien, non moins remarquable, dans l'exercice du commandement, par sa fermeté que par sa bravoure, avait été confiée la difficile mission de reconduire aussi promptement que possible les auxiliaires allemands à la frontière du royaume, et de défendre contre leurs habitudes de désordre et de déprédation les habitants des provinces qu'il devait leur faire traverser.
L'amiral, accompagné de sa femme, de ses enfants, de ses jeunes neveux et de d'Andelot, leur père, ne tarda pas à se retirer dans son domaine de Châtillon-sur-Loing. Il en reprit possession, en chef de famille et en seigneur chrétien, participant avec les siens à la sainte cène, le jour de Pâques, et imprimant presque aussitôt, pour l'avenir, une consécration religieuse à l'exercice de la justice seigneuriale dont il était investi. En eflet, le 15 avril, eut lieu, à cet égard, une grave solennité.
€ Suivi d'une grande troupe de gentilshommes, il vint en son
> auditoire de justice, là où après avoir invoqué le nom de Dieu, il y ordonna que désormais l'exercice de justice commenceroit par » prières selon un formulaire qui peu après fut mis en un tableau 2> qui y fut affiché. Jean Malot, son ministre ordinaire, fit une
> grande remonstrance des causes des calamités et ruines des 3> royaumes et seigneuries, exhortant les magistrats à faire bonne » et briefve justice, les sujets à vivre en paix et à bien obéir y> aux sainctes lois et ordonnances de leurs supérieurs, et ledit y> sieur Amiral à y tenir la main ; lequel, puis après, comme c'étoit y> un personnage des plus rares qui ait jamais esté en France de i& sa qualité, fit une aussi excellente remonstrance, déclarant de y> combien de dangers Dieu l'avoit deUvré depuis peu de temps, y> kh gloire duquel, comme à l'entretenement de ses sujets, il » vouoit et dédioit le reste de sa vie : puis ayant aussi exhorté y> ses officiers de se porter comme gens de bien en l'exécution y> de leurs charges, il dit expressément qu'il leur establiroit ^ bons gages, afin qu'ils n'eussent occasion d'administrer
> jusUce pour de Taisent, les admonestant de très-bien chaslier 1 et rigoureasement ceux qui sous ombre qu'il ne cousteroit 1 plus rien aui juges abuseraient de la justice. Finalement il 1 prolesta qu'encores que plusieurs en son absence Feûssent 1 griefvement offensé et de faict et de paroles, comme il le 1 sçavoit bien, ce néantmoins il oublioit volontiers le passé 3 pour leur donner courage de mieux faire à Tadvenir, les
> priant surtout de donner audience à Dieu, la parole duquel il 3 feroit de tout son pouvoir purement et sincèrement prescher, 1 selon les édits du roy son souverain seigneur (i)... »
Fût-ce aussi pour rentrer, comme son oncle l'amiral, en chet de famille et en seigneur chrétien, dans Tun de ses domaines, que Coudé se disposa au départ? non; ce fut, au contraire, pour aller loin du foyer domestique, en homme plus mondain que religieux, occuper, dans un milieu agité et délétère, une situation attrayante sous certains rapports, mais, en réalité, périlleuse pour quiconque n était pas doué d'une âme fortement tremj>ée.
Éléonore de Roye ne se faisait aucune illusion à cet égard; aussi, sa sollicitude pour son mari était-elle plus grande que jamais. Vint le jour où, avec lui et son fils aîné, elle quitta cette ville d'Orléans, dans laquelle, pendant toute une année, elle avait déployé tant d'énergie et de dévouement, sous le poids de tant de souffrances morales et physiques. Se recueillant dans le sentiment de grands devoirs accomplis, elle était prête à en aborder de nouveaux, mais sans que s'ouvrît devant elle une perspective sereine. Sa santé altérée eût nécessité un repos prolongé dans l'un de ses châteaux, des soins assidus et une parfaite tranquillité d'esprit; conditions de rétablissement à la réalisation desquelles, malheureusement, s'opposaient les exigences d'une situation officielle qui, dans les circonstances du moment, menaçait de lui imposer un surcroît de soucis et de fatigues.
(0 Béze, HUL eccl,, t. H, p. 461, 462.
Décidée à se sacrifier, une fois de plus, dans l'intérêt de son mari, que son rang et des obligations créées par la conclusion de la paix appelaient à la cour, elle n'hésita pas à l'y accompagner. Heureuse serait-elle encore si à son cœur aimant et généreux correspondait celui de Condé. Quel devoir plus doux ce prince pouvait-il avoir à remplir, que de s'étudier par la continuité d'affectueux ménagements et d'égards délicats à moiitrer à sanoble compagne combien il était touché de l'admirable dévouement dont elle lui avait donné tant de preuves et de l'étendue du nouveau sacrifice qu'elle lui faisait! Le devoir ici se fût transformé en privilège pour un cœur que de saintes émotions eussent fait battre. Or, quel cœur portait "en lui Louis de Bourbon? On le saura bientôt. Il avait à acquitter vis-à-vis de la princesse une dette sacrée, celle de la reconnaissance : fut-il reconnaissant en effet, ou tomba-t-il dans l'ingratitude? Question redoutable, puisque l'honneur y était engagé; question qui surgit d'elle-même à dater de 1563, sans qu'il soit permis de l'éluder, et à laquelle l'exposé ultérieur de certains faits assignera une solution précise.