‹ Éléonore de Roye, princesse de Conde, 1535-1564Chapitre 11 sur 17 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

A dater de la paix d'Aniboise, il ne fut pas difficile à la reine^ mère de reconnaître que Louis de Bourbon, qui venait de faire de larges concessions au parti catholique par son adhésion au nouvel édit, n'était que mollement disposé désormais à soutenir la cause des protestants ; que plusieurs de ceux-ci révoquaient en doute le sérieux de sa foi et la sincérité de son dévouement aux intérêts sacrés dont il avait embrassé la défense. Catherine de Médicis constata aisément que si, d'une part, Condé aspirait, comme prince du sang, à jouer, dans la gestion des affaires de FÉlat, le rôle considérable que lui attribuerait le titre, vivement ambitionné par lui, de lieutenant général du rçyaume, il était, d'une autre part, comme hommç, encUn, à raison de la versatilité de son esprit et de la légèreté de son cœur, à se dédommager des ennuis d'une captivité récente, non par les charmes d'une pure et douce vie de famille qui s'offraient à lui, et qui eussent dû constituer son véritable* bonheur, mais par l'ardente poursuite du plaisir et les enivrements d'une vie de dissipation.

De ces constatations, Catherine passa rapidement à la mise en jeu d'une lactique que son mépris de la loi morale lui avait suggérée Elle affecta d'abord, dans ses relations personnelles avec Condé, des prévenances qui le séduisirent; lui témoigna, en le consultant, par pure forme, sur les affaires publiques, une

confiance dont il prit les dehors pour la réalité ; puis, afin de ralentir et de paralyser la portée de son intervention dans le maniement de ces affaires, dont elle s'était soigneusement réservé la direction suprême, elle en détourna insensiblement ses pensées, et favorisa par des menées insidieuses son penchant pour les distractions mondaines et les stériles satisfactions de Tamour-propre, qu'il pouvait facilement se procurer à la cour.

Ainsi s'ouvrit sous les pas mal assurés du prince une voie semée d'écueils. Le plus dangereux de tous était celui contre lequel, dans l'entraînement de sa passion, pouvait venir se briser sa fidélité conjugale. Catherine le savait, et ce fut précisément dans la direction de cet écueil que sa main impure s'efforça de l'attirer. Alors qu'il s'agissait, pour cette femme perverse, de compromettre, de déprimer et de sacrifier à sa soif désordonnée du pouvoir un homme dont elle redoutait l'ambition, elle ne reculait, en vue du but à atteindre, devant aucun moyen, pas même devant une vile spéculation sur les attraits et les mœurs faciles de la plupart de ses filles d'honneur, transformées en instruments de sa politique. Elle avait déjà, parmi elles, dressé une du Rouet à ce rôle dégradant vis-à-vis du roi de Navarre ; l'idée lui vint ensuite de détacher des rangs de son escadron w/an^uneLimeuil, pour lui assigner un rôle semblable vis-à-vis de Louis de Bourbon.

Accessible à des séductions de tout genre, dont l'empire devint bientôt irrésistible, ce prince dévia de la droite voie, pour s'engager dans la voie funeste que lui frayait la double corruption de Catherine et de la cour. Côtoyant témérairement l'abîme, il y tomba en mari coupable, dont l'ingratitude aggrava l'infidélité. La profondeur de sa déchéance se mesura à l'étendue de l'affection et du dévouement dont sa noble compagne lui avait donné tant de preuves.

En évoquant ici le triste souvenir d'une dépression morale

que nous ne pouvions taire, puisqu'elle n'a point échappé aux justes sévérités de l'histoire, nous nous abstiendrons du moins d'en détailler les scandales. Le silence à leur égard gagnera en dignité ce qu'une vaine curiosité perdra dans ses aspirations indiscrètes. Hâtons-nous donc de substituer à un lamentable tableau, qu'il suffit d'avoir entrevu, la chaste image de la fidèle et généreuse Éléonore de Roye, sur laquelle nous ne saurions trop longtemps arrêter nos regards. En la contemplant, nous apprendrons à connaître comment, des hauteurs de la foi et dans la sainteté de l'amour, le cœur d'une femme chrétienne, soumise à la plus douloureuse des épreuves, demeura digne dans la souffrance, se résigna sans cesser d'espérer, et tint en réserve, pour l'auteur de ses cruelles blessures, des trésors de commisération, de relèvement et de pardon. La princesse de Condé nous apparaîtra ainsi appliquant avec efficacité aux détresses de son âme, comme s'ils lui eussent été personnellement adressés, les pieux conseils que, dans des circonstances analogues à celles qu'elle traversa, Calvin avait donnés, quatre ans auparavant (4), à madame de Grammont, dans ces lignes mémorables :

« Madame,... c'est bien raison que nous souffrions d'eslre » gouvernez selon la bonne volonté de celuy auquel nous » sommes, et qui a toute supériorité et empire pardessus nous, » combien que nous n'avons seulement à regarder la puissance » et sujection que nous luy devons, mais aussy à considérer » quand il nous afflige ou bat de ses verges, que c'est pour

> nostre instruction et profit, et qu'il y sçaura donner bonne i> issue, quand nous l'attendrons en patience. Je ne vous traict- » teray point en général de quoy nous doivent servir les afflic-

> tions, pour ce que ce propos seroit trop long, et aussy je sçay

> que vous estes assez enseignée par l'Écriture à quel usage il

(1) Lettres françaises, t. U, p. 291 et suiv.

]> nous les fault appliquer, soit pour nous apprendre à quitter le

> monde tant plus volontiers, et, cependant que nous y sommes, » dompter tous nos désirs charnels, que pour nous humilier,

> pour montrer nostre obéyssance et exercer nostre foy par

> prières, gémir de nos faultes pour obtenir grâces, et en somme

> estre comme amortis pour nous desdier à Dieu en sacrifice

> vivant. — Suyvant donc ces choses que j'estime vous estre » bien cognues, je vous prie maintenant, madame, au mal doi> mastique qui vous presse, de bien pratiquer que c'est de nous

> tenir captifs en nos affections, et les dompter du tout pour » nous ranger à ce que Dieu cognoist estre juste et équitable. » — Je pense bien quelles angoisses vous endurez, voyant que

> yostre partie continue à vous estre desloyale, mesmes qu'après

> avoir donné quelque bon espoir de s'amender, il retourne 1 encore à ses.desbauchemens du temps passé. Mais si fault-il que î les consolations que FÉcriture nous propose ayent vigueur en ï> vostre cœur pour adoucir toutes vos tristesses. — Je vous y> laisse à penser si vous eussiez eu en cest endroit tous vos sou- » haits, combien vous pouviez estre ravie en plaisirs vains, dé- 1^ lices et alleschemens du monde pour vous faire en partie

> oublier Dieu. Mais, encores que vous ne congnoissiez point la T> cause, si vous convient-il faire cest honneur à Dieu de tenir y> ce point pour résolu, puisqu'il est tout bon et tout juste, que

> nous devons paisiblement recevoir ce qu'il nous envoyé, et y> qu'il n'y a que redire ne répliquer en tout ce qu'il dispose. — ^ Exhortez-vous donc à patience par là Parole de Dieu et vous i> esforcez à surmonter toutes tentations dont je ne doute pas

> que vous ne soyez fort agitée. Cependant priez Dieu continuely> lement qu'il convertisse le cœur de vostre mary, et de yostre y> part mettez peine de le gagner et le réduyre au bon chemin.

> Je sçay combien cela vous sera difficile pour ce que vous y ^ avez desjà esté trompée plusieurs fois, et mesmes qu'on peult » appercevoir par quelques signes qu'il a esté par trop assis au

1 banc des raocqueurs. Mais si vous fauU-il encore travailler à » cela, comme c'est le vray remède. »

Oui, pour la princesse de Condé, de même que pour madame de Grammont, le vrai remède aux désordres du mari infidèle et aux angoisses de la femme outragée se concentrait dans l'ardeur et la continuité des prières de celle-ci, demandant à Dieu le relèvement de l'âme égarée, et dans le recours à de patients efforts, à de délicats ménagements, à de douces instances pour ramener cette âme dans le sentier du devoir et pour raviver en elle les saintes affections de la famille. La tâche qui, sous ce rapport, s'imposait au cœur d'Éléonore de Roye était immense et ce noble cœur qui n'avait jamais cessé d'aimer et de se dévouer, sut l'accomplir dans toute son étendue.

Quelle que fut l'altération profonde de sa santé, la princesse se faisait un devoir, tant qu'il lui restait quelques forces physiques, soit de résider à la cour avec son mari, soit de raccompagner lorsque celle-ci se déplaçait et qu'il devait la suivre.

Quand Condé, ne partageant pas les scrupules de ses oncles Coligny et d'Andelot, et se considérant comme dégagé vis-à-vi^ de la reine d'Angleterre, se décida à prendre part à l'expédition dirigée contre le Havre, il s'achemina, à la fin du mois de juin, vers la Normandie. La princesse partit avec sa mère dans la direction de cette province, que Condé traversa pour se rendre à l'armée.

A peine la comtesse de Roye et sa fille étaient-elles arrivées à Gaillon, qu'Éléonore de Roye fut atteinte d'une petite-vérole dont l'intensité devint telle que, pendant quelque temps, on craignit sérieusement pour ses jours (1).

Le danger avait disparu, mais l'état de la princesse exigeait encore des ménagements particuliers, lorsque madame de Roye^

(1) Lettre de Chanton ay du 7 juillet 1563. (Mém, de Condé, t. Il, p. 1G6.)

sur la fin de juillet, tomba, à son tour, gravement malade. Sa fille, en lui donnant des soins assidus, négligea ceux^qu'elle eût dû prendre pour elle-même; et, depuis lors, elle ne put jamais se rétablir complètement (1).

La comtesse de Roye fut longtemps souffrante. Au début de sa convalescence, et dans l'espoir non-seulement d'en assurer les progrès, mais surtout de restituer à sa fille un peu de calme et de forces, elle quitta la Normandie pour se rendre avec la princesse dans l'un de ses domaines, à Muret. Le 2 octobre, elle n'avait pas encore entièrement recouvré la santé, car elle écrivait, le même jour, au duc de Wurtemberg (2) : « 11 y a

> neuf semaines entières que je suis détenue d'une raaladye qui » me print estant à la court, en Normandie, dont je suys cuidé

> mourir ; mais à présent il ne me reste plus qu'une grande » foiblesse dont j'espère, avec l'ayde de Dieu, estre bientost

> guérye. d

Pendant la maladie de sa femme et de celle de sa belle-mère, Condé avait activement concouru aux opérations de l'armée qui assiégeait le Havre. Après la reddition de cette place, il avait reçu de Catherine de Médicis maintes paroles de congratulation, mais non le titre de lieutenant-général du royaume sur lequel il comptait. Sa déception fut grande lorsque la reine mère réduisit à néant toute prétention de sa part à ce titre, par la hâte avec laquelle elle amena le parlement de Normandie à déclarer la majorité du roi.

Condé, toujours léger, se consola aisément d'avoir été ainsi éconduit, en se lançant de nouveau dans le tourbillon des plaisirs, et en reprenant avec sa fougue habituelle le cours de ses honteuses aventures de cœur. A peine se prêta-t-il à le ralentir, pour faire, en septembre, une , apparition à Muret, en compagnie de son beau-frère le comte de Larochefoucault, et de son

{^)Èpistre d'une damoisellefrançoiseàunc sienne amie , dame estrangèrSy etc> (2) Archives de Stuttgart, Frankreich, 16,ûM03.

neveu le prince de Porlien (1), Leur conduite, comme maris, contrastait' fortement avec la sienne, et eût dû contribuer à le prémunir contre de nouveaux écarts, sr Fautorité de l'exemple eût pu avoir quelque prise sur lui; mais qu'importaient à Condé l'affection que ces deux hommes de cœur témoignaient à leurs femmes et les égards dont ils les entouraient, alors qu'esclave de ses passions et oubliant tous ses devoirs envers sa fidèle compagne, il s'abaissait jusqu'à l'ingratitude !

Ce fut à ce moment que lui parvint une lettre dans laquelle Calvin et Th. de Bèze, alarmés de l'insouciance avec laquelle il compromettait dans de coupables désordres son honneur de chrétien, de mari et de père, adressaient à sa conscience un sérieux appel. <c Monseigneur, lui disaient-ils (2), nous ne pou- )) vous omettre de vous prier en général non-seulement d'avoir » la cause de nostre Seigneur Jésus-Christ pour recommandée 3) à ce que le cours de l'Évangile soit avancé, et que les poures y> fidèles- soient en seureté et repos, mais aussi de monstrer en

> toute vostre vie que vous avez profité en la doctrine de salut, et » que vostre exemple soit tant d'édifier les bons que de clorre

> la bouche à tous médisants. Car d*aultant plus que vous estes i> regardé de loing, estant eslevé en si hault degré, tant plus » devez vous estre sur vos gardes qu'on ne trouve que redire en j> vous. Vous ne doubtez pas, monseigneur, que nous n'aimions

> vostre honneur, comme nous désirons vostre salut. Or nous » serions traistres en vous dissimulant les bruits qui courent. » Nous n'estimons pas qu'il y ait du mal où Dieu soit directement j> offensé, mais quand on nous a dict que vous faites l'amour aux » dames, cela est pour déroger beaucoup à vostre authorité et D réputation. Les bonnes gens en seront offensez, les malins 3> en feront leur risée. Il y a la distraction qui vous empesche

(i) Calend. of St. pap. foreign, 20 et 28 septembre 1563. Throckmorton lo Gecil and to Smith.

(2) Lettres françaises, t. Il, p. 530. Lettre du 17 septembre 1563.

> et retarde à vaquer à vostre devoir. Mesmes il ne se peut faire

> qu'il n'y ait de la vanité mondaine, et il vous faut surtout » donner garde que la clarté que Dieu a mise en vous ne s'es-

> touffe et ne s'amortisse. Nous espérons, monseigneur, que cesl

> advertissement vous sera agréable quand vous considérerez y> combien il vous est utile. »

Un tel avertissement inspiré par une courageuse franchise et d'une extrême modération dans les termes, venait d'autant plus à propos que, tout en en ignorant peut-être l'existence, Éléonore de Roye ajoutait à la valeur dont il était empreint, par la touchante mélancolie de son langage et par la dignité de son attitude, en présence de son mari

Peut-être à ce moment Condé, faisant un retour sur lui-même et subissant l'ascendant de la piété et de l'inaltérable douceur de sa femme, reconnut^il l'utilité du conseil donné, et se livrat-il sincèrement dans 1^ sein de sa famille à quelque manifestation rassurante de sentiments religieux. Ce qui porte à le croire, ce sont ces simples lignes adressées alors par la comtesse de Roye au duc de Wurtemberg (1) : « Monsieur le prince, mon )) gendre, a l'intention de servir de plus en plus en tout ce qu'il

> pourra à l'advancement du règne de Jésus-Christ, d Ces paroles, alors même qu'on fait la part de la confiante bienveillance qui les dicta, viennent à la décharge de Condé, dont le caractère ne fut jamais entaché d'hypocrisie. Peut-être aussi aux impressions salutaires que reçut le prince en cette circonstance, s'ajoutèrent presque simultanément celles que dut lui causer un austère avertissement venu de plus haut encore que de la charité fraternelle, puisqu'il émanait d'une dispensatipn divine. Quel avertissement ne fût-ce pas, en effet, que celui que Dieu donna au père égaré, en lui retirant deux de ses enfants, Madeleine et Louis de Bourbon, qui les 7 et 19 octobre 1563, moururent à

(1) Archives de Stuttgart, Frankreich, 16, n» 103. Lettre du 2 octobre 1563.

Muret, âgés, Tune de trois ans, l'autre de dix-huit mois(1)î Il nous semblé impossible d'admettre que Condé soit demeuré sourd aux appels solennels qui lui furent ainsi adressés ; mais, s'il les entendit, ce ne fut que pour un temps, car, malheureusement, au lieu de pénétrer jusque dans les secrètes profondeurs de son âme, ils n'avaient fait qu'en effleurer la surface.

Quant à Éléonore de Roye, nous connaissons la sainteté et la permanence de ses affections; nous savons ce qu'elle était comme mère : aussi, est-ce à l'étendue de sa tendresse maternelle que nous mesurons celle de la douleur qu'elle éprouva en perdant deux de ses enfants bien-aimés; douleur dans laquelle, toutefois, la suprême espérance d'un éternel revoir reliait, pour son cœur, la terre au ciel.

Appelée par l'altération de sa santé et par le double deuil qui assombrissait son existence à prolonger sa retraite loin d'une cour dont l'atmosphère lui était devenue d'ailleurs de plus en plus pesante, la princesse aspirait à dégager son mari des pièges que l'astuce et la perversité de Catherine lui avaient tendus sur un tout autre terrain que celui de la politique et des affaires d'État. Des indices malheureusement trop certains lui révélaient qu'il y était tombé; mais, lorsque le prince, après un court séjour à Muret, voulut la quitter, elle ne put obtenir de lui la promesse de revenir prendre définitivement place près d'elle au foyer domestique; et pourtant, tout lui en faisait une obligation sacrée : car, de quelle sollicitude, de quels soins délicats ne devait-il pas entourer sa femme, la mère de ses enfants, alors surtout qu'il la voyait en proie aux souffrances de l'âme en même temps qu'à celles du corps. Hélas ! Condé n'était plus le main qui, naguères encore, savait au moins, dans une certaine mesure, sympathiser avec elle ; il n'avait laissé que trop tôt s'effacer l'impression produite sur son esprit par les paroles de

(2) Scév. de Sle-Marlhe, t. II, p. 979.

Calvin et de Bèze et par la mort de ses deux enfants. Le désordre Aes mœurs conduit à la dureté : aussi, vit-on Louis de Bourbon insensible à l'état douloureux de sa femme, et perdant jusqu'à la notion des plus simples égards que cet état commandait, se séparer d'elle brusquement, et aller, au loin, se livrer à ses passions désordonnées, avec un redoublement d'ardeur qui devait entraîner un surcroît de scandales.

A la notoriété de ses coupables relations avec Isabelle de Limeuil s'ajouta celle du honteux commerce que, depuis quelque temps, il entretenait avec la veuve de l'un de ses plus grands ennemis politiques. Jeune encore, et alliant à la beauté, à la richesse, une ambition effrénée, la maréchale de Saint- André s'était follement éprise de lui, et avait eu le don de le fasciner. •Elle finit par afficher audacieusement sa conquête, sous les yeux d'une cour corrompue, au sein de laquelle le vice étalait ses ravages avec une impudence égale à la turpitude dont ils étaient entachés.

Qui le croirait? Ce fut à la fille de cette femme dépravée, à une débile créature dont l'innocence était menacée par l'incon-. duite et les méfaits d'une mère indigne de ce norn, que Condé, moins en père qu'en esclave égaré par des suggestions perfides, prétendit unir son fils aîné (1). De même que le petit marquis de Conty, la jeune de Saint- André louchait à peine à l'adolescence. Elle avait été, avant la bataille de Dreux, destinée par son père au fils du duc de Guise, et accueillie depuis sous le toit de la duchesse, qui désirait veiller sur son éducation. Elle venait d'être tout à coup retirée des mains de celle-ci, lorsque Catherine de Médicis opposa à la réalisation du projet d'union une résistance devant laquelle Condé et la maréchale durent s'arrêter (2).

Si ce projet, machiné dans l'ombre, loin de Muret, et surpris

(1) Mém. de Condé, t. U, p. 204.

(2) Calend of State papers^ foreign, 10 novemb. 1563. A. B. Fadino to p. Dubois. — Cahin à BulliDger, 2 décembre 1563, lettre lat.

par la reine mère, eût été connu d'Éléonore de Raye, quelle n'eût pas été, pour le combattre, l'énergie d'une telle mère, défendant l'honneur de son fils contœ l'ignominie d'une alliance que de sordides calculs tendaient à lui imposa!

Quelque grande que fût la déception subie, ces calculs ne furent cependant abandonnés ni par Condé ni par la maréchale. Cette dernière, d'ailleurs, en continuant à tenir le prince sous son joug, nourrissait en secret d'odieuses espérances. En effet, appelant, de ses vœux la mort à titre d'auxiliaire, elle se flattait de rencontrer, un jour, en Louis de Bourbon, l'homme qui, affranchi des liens d'une première union, en contracterait avec elle une seconde, destinée à l'élever au l'ang de princesse du sang, l^uis, pour mieux assouvir ses âpres convoitises, elle se réservait d'acheter, en temps opportun, le consentement de Condé par le don qu'elle lui ferait d'une notable partie de sa fortune.

Ne fallait-il donc pas que le prince fût tombé bien bas, pour que la femme éhontée dont il s'était constitué l'esclave osât ainsi spéculer sur l'asservissement dans lequel elle le tenait? Oui, force est de le reconnaître, Condé s'était volontairement précipité dans un abîme sans fond.

Ses oncles, Coligny ef d'Andelot, revenus à la cour, où ils séjournèrent en novembre et décembre 1563 (1), prirent à cœur une tâche digne en tous points de leur noble caractère et de leur dévouement éprouvé : celle de son relèvement moral; mais leurs efforts demeurèrent à peu près infructueux.

Tout concourait à retenir Éléonore de Roye loin de la cour. Le devoir seul l'y rappela momentanément, en février 1564, alors que le roi et la reine mère résidaient à Fontainebleau. Sa présence imposa à Condé, dont le maintien vis-à-vis d'elle fut, au moins extérieurement, conforme à ce qu'elle était en di^oit d'attendre de lui.

(1) Journal de Brusiart. {Mém. de Condé, 1. 1, p. 138.)

Sachant, dans la résidence royale comme partout ailleurs, s(5 montrer fidèle h ses habitudes de piété, elle ne tarda point .'i se convaincre que, pas plus que la duchesse de Ferrare, qu elle avait rencontrée à Fontainebleau, elle n'eût pu, pour peu que son séjour dans cette ville se fût prolongé, y obtenir, pour elle et les personnes de sa suite, la continuation des exercices du culte réformé, qui n'y étaient tolérés qu'accidentellement. En vain, sans engager d'ailleurs en quoi que ce fût sa conscience, et par pure déférence pour une fantaisie royale, avait-elle, ainsi que la vénérable duchesse, consenti à entendre un sermon prononcé par le cardinal de Lorraine, transformé, pour quelques instants, en prédicateur de cour; Catherine de Médicis ne s'élait "point, pour cela, montrée mieux disposée à son égard qu'à l'égard de Renée de France; loin de là : ne voyant en celle-ci et en la prin-*» cesse, que deux femmes inébranlablement attachées à des doctrines religieuses autres que celles dont le cardinal venait, selon elle, de démontrer la légitimité exclusive, elle leur avait déclaré que là où se trouvait le roi l'exercice du culte réformé ne pouvait plus désormais avoir lieu.

Le cardinal de Sainte.-Croix et la duchesse de Ferrare, dans leur correspondance, ne laissent aucun doute sur les sentiments hostiles au protestantisme et à ses adhérents, même de l'ordre le plus élevé, qui animaient alors la reine mère et son entourage. (L Dimanche dernier, disait Sainte-Croix (1), son éminence ^ (le cardinal de Lorraine) prêcha dans la salle de Sa Majesté, » où se trouvèrent non-seulement le roi et la reine avec toute î leur cour, mais aussi le prince et la princesse de Condé, avec

(I) Lettre du 25 février 1564, datée de Melun (voy. Aymon, Actes eccL et civ, dessynodes nat. deségl, réform.,U I, p. 260. — Lettre d'Antoine Sarron, secrétaire de Tambassadeur d'Espagne, du 24 février 1564 {Méin, de Condé, t. Il, p. 19t) : € Dimanche dernier, le dit s*" cardinal (de Lorraine) fit un fort beau seri mon à Fontainebleau, auquel le roy, la reyne, le duc d'Orléans, monsieur le 3 prince de Condé, la duchesse de Ferrare, Peroceli, ministre du dit s^ prince, et > qyasi tous les huguenotz de la cour assistèrent. >

k la duchesse de Ferrare, et ce cardinal fit parolire beaucoup

> de savoir et de piété dans son sermon, touchant le culte des

> images, le sacrement de leucharistie et le jeûne. Mais » M. d'Alègre a rapporté que la duchesse de Ferrare dit à la » reine, lui demandant ce qu'elle en pensoit, qu'elle avoit entendu

> proférer de grands blasphèmes contre Dieu, mais que si Sa ^ Majesté Jui vouloit faire la grâce d'écouter un de ses prédi-

> cateurs, elle lui feroit entendre d'autres choses qui lui plai-

* roient, et que Sa Majesté répondit qu'elle aimeroit mieux

> mourir que de prêter l'oreille à cela. >

De son côté. Renée de France écrivait à Calvin, de Montargis^ où elle était revenue en quittant Fontainebleau (1) : « L'occa-

> sion qui m'a fait partir de la cour avant le roy a esté pour t m'y estre interdit de y faire prescher comme j'avois faict quel-

* ques jours; et non-seulement me feust reffusé au logis du roy,

> mais aussy en ung que j'ay achapté, qui est au villaige, que

> j'ay tousjours preste et dédyé pour tel faict quand mesmes je

» n'estois point à la court monsieur l'amiral et sa femme ne

y> y sont arrivez que le jour que j'en partiz, qui n'y ont peu faire D autrement quant à faire prescher, et sont partiz huict jours

> après, dont ilz me sont venuz dire des nouvelles eulx mesmes

> en ce lieu, avec le cardinal leur frère. i>

Plus fatiguée que jamais de la cour, où sa présence, du reste, cessait d'être nécessaire, Éléonore de Roye revint habiter son château de Condé-en-Brie, dans lequel, depuis l'automne de 1563, elle avait fixé sa retraite.

Louis de Bourbon eut le triste courage de la laisser partir seule et ne resta à la cour que pour y continuer, dans le tumulte des passions, des intrigues et des plaisirs (2), une existence

(i) Lettre du 21 mars 1564 (Bibl. nat., mss., Gollect. Dupuy, vol. 86, f» 120 i 125. — Voir aussi Appendice, n** 37.)

(2) Les Mémoires de Castelnau (t. I, p. 167) parlent des fêtes données en 1564 à Fontainebleau, dont Gondé fut Fun des coryphées. — Le cardinal Granvelle écrivait à l'empereur Ferdinand ^', le 12 avril 1564 {Pap. d'Éi, de Gran-

déprimée, qui ne permettait pas plus de reconnaître en lui le mari et le père attaché à ses devoirs, que le défenseur de coreligionnaires opprimés, que le prince du sang, sérieusement adonné aux choses de l'État, ni même que le plus humble des hommes prenant au moins souci de son honneur.

Détournons maintenant nos regards de Condé, pour les arrêter sur la princesse, et, en nous reportant aux premiers mois de Tannée 1564, pénétrons par la pensée dans le château de Condé- en-Brie. Tout y porte Tempreinte de la dignité morale^ d'une supériorité bienveillante et délicate, d'une direction sagement imprimée à l'activité de chacun, d'une vigilance soutenue, et surtout d'une profonde affection dans les relations de famille. Tout y commande le respect, tout y inspire une vive sympathie pour la femme éminente dont la piété, la sérénité d'âme et l'ineffable bonté ont fait de ce château, à l'égard des êtres chéris qui l'y entourent, un séjour de paix, de douce intimité et de bonheur. Les regrets, mélangés d'appréhensions, que cause à Éléonore de Roye l'absence d'un mari auquel elle demeure tendrement attachée, sont tempérés par la joie qu'elle éprouve à voir se grouper autour d'elle ses enfants, sa mère, sa sœur, et tout le personnel dévoué qui compose le service de sa maison. Sa joie cependant n'est pas complète, car deux de ses enfants n'existent plus; elle ne possède près d'elle désormais que Henri, Marguerite, François et Charles. Henri, âgé de douze ans, et Marguerite, âgée de huit ans, ont, le premier pour gouverneur M. des Garennes; la seconde, pour gouvernante madame de Saint-Cyr, assistée de mademoiselle des Fossés, sa fille. François et Charles, âgés, l'un de six ans, et l'autre de deux, sont placés sous la direction de femmes de confiance. Le ministre de

velle, t. Vn, p. ^66, 467) : c ... disoit-on tout communément... que ce qui s& » faisoit en cour estoit do donner pusse-temps au dit s^ roy de Tournois, com-

> batz debastillons et autres semblables!.... que le prince de Condé y entendoit

> au service des dames plus qu'en autre chose, et assez froid en la religion des

> Huguenotz. >

— iU —

TEspine est chaîné de rinsiruction religieuse et littéraire de Henry, de Marguerite et de François. Le ministre Perussel, qui a assisté Gondé durant sa seconde captivité, est le chapelain en titre de la famille. Dans l'intimité de la princesse vit une amie vénérable, qui l'a constamment suivie depuis son berceau, et qui sera près d'elle encore, à l'heure suprême, pour recueillir son dernier soupir. Enfin, sont associées, en une certaine mesure, à la vie de famille d'Éléonore plusieurs filles d'honneur sur lesquelles s'étend son affectueuse protection.

Que de traits ne pourrions-nous pas ajouter à cette incomplète esquisse, en entrant dans le détail des soins que la princesse de Condé donne à l'éducation de ses enfants; de l'échange d'idées et de sentiments qu'elle entretient avec sa mère et sa sœur, dont l'existence est si étroitement unie à la sienne ; de ses relations avec le reste de sa famille ! Que n'aurions-nous pas à dire, d'une part, de sa piété si élevée, de son active charité, de son dévouement jou nolier à la cause du protestantisme, et, de l'autre, des charmes inhérents à sa personne, du sérieux et de la délicatesse qui présicent à ses moindres actions, de la grâce et de la distinction que respirent ses paroles! Il n'est pas jusqu'à son exquise beauté, admirée de tous, ignorée d'elle seule, que nous ne fussions autorisé à signaler comme mise par une sorte d'affinité secrète au service de son âme pour en refléter l'inaltérable pureté ! Mais nous devons nous renfermer dans les limites qui nous sont imposées par la solennité d'un sujet que nous aborderons bientôt, et ne pas perdre de vue, qu'à une époque rapprochée de celle dont nous parlons en ce moment, un vide immense allait se faire dans le château de Condé-en-Brie, et le deuil seul y régner désormais.

La piincesse continuait à se ressentir des suites de la grave maladie, qui, en 1563, avait (ait craindre pour ses jours, et l'état de sa santé nécessitait encore d'extrêmes ménagements. Elle n'hésita pas cependant à se soustraire à leur observation,

pour se rendre à Troyes où se trouvait la cour, au début d'avril 4564; elle voulait y donner ses soins à son mari (1) atteint de légères souffrances causées par une imprudence qu'il avait commiçe dans l'un de ces exercices du corps pour lesquels il montrait un goût particulier (2). Le 15 du même mois, Condé était déjà si bien rétabli, qu'il faisait une excursion à la Fère. En son absence, Éléonore de Roye écrivit au prince de Portien

€ Mon nepveu, monsieur mon mary m'a commandé vous i> escrire ceste lettre pour ne pouvoir luy mesme faire cest office i> et vous dire qu'il a eu ung grand plaisir d'entendre de voz

> nouvelles et de sçavoir qu'elles sont bonnes. Je prie Dieu, moy

> aussy, les vous continuer tousjours et les augmenter de toute » prospérité et bonheur. Je croy que vous avez bien sçeu comme 3p il a esté, l'espace de huict jours travaillé d'un catharre qui luy y> tomba sur le bras et luy a durant ce temps-là faict ad voir bien

> aspre fièvre Il s'en va guéry et espère qu'il sera prest à

7> partir avec le roy qui délibère commencer à s'achemyner à » Chaalons lundy prochain. Il m'a donné charge vous mander » qu'il sera bon que veniez là trouver noz majestez, s'asseurant » qu'elles vous verront de bon œil, mays luy principallement 3> qui vous désire autant en cesle compagnie que parent et amy » qu'il aye. Je croy que vous ne doubtez point aussy de quelle

> affection je vous y souhaite, etc. »

Pendant son séjour à Troyes, la princesse de Condé donna des preuves signalées de son zèle pour la cause protestante.

Grâce à elle, des pasteurs, à la tête desquels figuraient Chandieu, Bernardin, Cappel, Perussel et Delarogerie, purent

(1) Archives gènér, de Venise, Francia, 1563 à 1566. Senato 111, Sécréta. — 13 avril 1564. M. A. Barbaro au bénat. — Calend, of St. pap., 14 avril 1564. SmiUi to Cecil.

(2) Mém. de Condé, t. II, p. 198.

(3) Bibl. nat., mss. f. fr,, vol. 3196, f» 47,

organiser, à la Ferté-sous-Jouarre, la tenue d'un synode dont les séances durèrent du 27 avril au i" mai 1564 (i).

Grâce à elle aussi , de Humières, gouverneur de Péronnc, Montdidier et Roye, reçut de Condé une lettre (2), dans laquelle se reflétait l'intérêt que la princesse portait à la liberté d'exercice du culte réformé, au sein des annexes de celui de ses domaines auquel se rattachaient plus particulièrement le nom et le titre seigneurial de son père, ainsi que le souvenir de la résidence que jadis il y avait faite. Sous l'inspiration de sa femme, le prince disait à de Humières dans cette lettre : c Je sçay pour certain » qu'il y a grand nombre de personnes de Roye, Guermigny, » Crapaumesnil et autres lieux circonvoisins qui sont de la relip giort réformée et qui désirent en toute douceur vivre en » l'exercice d'icelle, mais ils craignent que par le moyen de pluj) sieurs personnes de contraire opinion vous ne soyez sollicite » de les empescher, et pour cesle cause se sont retirez vers moy, » tant pour sçavoir mon intention sur cela, que pour me sup- » plier vous en escripre; et considérant que ce seroit chose peri> nicieuse et dommageable à la conscience de tant d'hommes, > de vivre sans religion, je leur ay pour ceste raison permis et i> accordé que es terres qui m'appartiennent hors la ville de T> Roye et ses faulxbourgs, ils puissent en toule honneste liberté y> exercer le ministère de la dite religion sans aucun empeschey> ment, et mesmes aler à Cany, si bon leur semble, à la chaîne i> de se contenir en telle modestie les uns envers les autres, i> qu'il n'advienne aucun tumulte. Parquoy je vous prie, mon- » sieur de Humières, tenir la main à ce que lesdits habitans 3) puissent paisiblement et sans contredit aler et venir ez lieux y> où se fera ledit exercice hors ladite ville de Roye, et mander » pour cest eflect à vostre lieutenant et gens du roy dudit lieu

(1) Bibl. nal., mss. f. fr., vol. 6616, f» 96, 97. — Calend. of St. pap., 27 avril 156i, Answer to Uie calumniations of iheSynod.

(2) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3187, ^ 53. Lettre du 15 avril 1564.

^ qu'ils y prennent garde qu'aucune sédition n'advienne; à quoy i> je m'asseure que sçaurez bien et prudemment pourvoir et i> contenir par ce moyen les subjetz de sa majesté en tranquil- » lité, elc, etc. i>

Enfin, la princesse fit preuve d'une haute sympathie pour les protestants de Troyes, que maltraitait indignement le duc d'Aumale, chargé du gouvernement de la Champagne, au nom de son neveu encore mineur. Réduits à l'impossibilité d'obtenir du duc le moindre respect pour les droits qu'ils tenaient de l'édit de pacification, ils cherchaient, près du trône, une protection sous l'égide de laquelle ils pussent s'abriter. Ce fut alors qu'Éléonore de Roye pressa son mari de leur accorder son appui. Condé ayant échoué dans une réclamation qu'il avait présentée pour que justice leur fût rendue, elle saisit, bientôt après, l'occasion qui s'offrit à elle d'intervenir personnellement en faveur de ses coreligionnaires près de Catherine de Médicis. -Laissons le pieux et véridique Nicolas Pithou raconter ce qui se passa à cet égard.

€ Ceux de l'église de Troyes, dit-il (1), ayant esté adverlis par y> le sieur de Saint- Martin des propos que le duc d'Aumale lui 3> avoit tenus, et que leurs affaires demouroient en arrière, ils 3> eurent recours au prince de Condé et luy firent entendre j> comme le tout se passoit en cet endroict; le suppliant qu'il luy » pleust vouloir prendre, à bon escient, leur faict en mains, auy> trement qu'ils estoient en voye de demourer tousjours en un 3> mcsme point. Le prince les pria que delà en advant, ils ne 3) parlassent plus à luy en pubKc. Si ne laissa-t-il toutefoys de i> leur promettre qu'il veilleroit et feroit tout debvoir en tout 3> ce qui concerneroit le faict de leur église. Et s'estanl, ce mesme y> jour, trouvé au conseil, oubliant ou bien tenant à peu la dé- » fense dudit conseil, il ne laissa de parler pour le faict de ceux

(1) Histoire de V église réformée de Troyes. (Bibl. nat., mss., Collect. Dupuy, Tol. 698, f"» 593, 594.)

» de Troyes, et d'en fayre ouverture. Mais au plus tost que le » duc d'Aurnale luy eust ouy entamer les propos, il luy dist que

> la royne-mère avoit défendu qu'on ne traîtast de cette affaire j> au conseil et qu'elle l'avoit réservée à soy; ce qui garda le i> prince de Condé de passer plus ou Ire. Voyans ceux de l'église .) qu'ils ne proufitoient de rien, el que leurs plaintes et doléances y> avoient esté si mal reçeues et le remède encore plus mal appliy> que, ils résolurent de sonder une voye toute nouvelle, qui fut jo d'envoyer les plus notables et apparentes bourgeoises de la y> religion vers la royne-mère pour essayer si elle ne se rendroit » point plus favorable et pitoyable envers ce sexe que n'avoient 3) esté celles de leurs maris ; suivant en cela l'exemple des pria- » cipaux et plus excellens citoyens de Rome, lesquels n'osant se y> présenter devant l'empereur Constantin pour le supplier de 3) rappeler Liberius leur pasteur et évoque, de l'exil où il l'avait y> envoyé, commirent ceste charge à leurs femmes, qu'elles T> exécutèrent si heureusement et dextrement que l'empereur j> rappela leur évesque. Ainsi doncques, ayant ceux de la religion » résolu de passer outre à l'exécution entière de ceste entrei> prinse,il esleurentLoyseNevelet, veuve d'un marchand nommé 3) Nicolas Charlemagne, femme de moyen âge et craignant Dieu* y> Et pour en faciliter l'effect, on avisa de s'aider de la faveur de y> madame la princesse de Condé, Éléonore de Roye, dame ver-

> tueuse et sage, qui estoit pour lors à Troyes. On luy corail muniqua ceste entreprinse et la pria-t-on qu'il luy pleust moyea-

> ner l'accès à ces dames de Troyes vers la royne-mère; ce que » ceste bonne princesse promit volontairement faire, et non- » seulement cela, mais aussy de les présenter elle mesme à la » royne. Et comme elles estoient prestes de s'acheminer, on » rapporta que le prince de Navarre, courant aux barres en la » salle du roy, venoit d'estre blessé, dont toute la court estoit

> fort triste et troublée. Ce qui fit remettre cette entreprinse à

> une autre foys, laquelle sans cela on alloit exécuter. Ainsy

> furent ces bourgeoises contraintes de se retirer, en bonne 3> dévotion de retourner, à la première commodité, qui toute- » fois ne se put oncques puis recouvrer; car tost après, la prin-

> cesse de Condé se retira de la cour, pour quelque occasion » que le prince son époux lui donna, de sorte que cette gentille » et honneste entreprinse demeura du tout rompue et sans aucun

> effect. y>

Pourquoi fallait-il, hélas! que le dévouement de la princesse, d'autant plus louchant que de cuisants chagrins domestiques ulcéraient son cœur, ne se fût exercé celle fois qu'au complet détriment de ses forces physiques et de sa santé !

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