CHAPITRE III
Le prince de Condé se trouvait, à la fin du printemps de 1558, près d'Eléonore de Roye, lorsqu'il tomba malade. La princesse, noalgré les fatigues inséparables d'un état avancé de grossesse, entoura son mari de soins assidus qui furent suivis de succès.
Un changement de séjour pouvait contribuer à affermir la convalescence du prince : aussi s'empressa-t-elle de le conduire dans une contrée boisée et pittoresque, au château de Fère-en- Tardenois, que la connétable de Montmorency avait misa sa disposition. La comtesse de Roye y accompagna sa fille et son gendi'e. Deux lettres de la jeune et gracieuse compagne de Louis de Bourbon attestent la joie qu'elle éprouva à voir celui-ci revenir à la santé, et la reconnaissance que lui inspira le bienveillant procédé de sa grand'tante.
c Madame, écrivait-elle à cette dernière, le 27 juin 1558 (1),
> s'en allant ce porteur vers vous, je n'ay voulu faillir vous faire
> ceste lettre, pour, en premier lieu, vous advertir comme mon- ^ sieur mon mary, madame ma mère et moy arrivasmes hier au » soir en ceste maison (2) , en laquelle mondit sieur mon
(1) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3260, f* 63. — Voir aussi une lettre adressée, de Fèro*en-Tardenois par le prince de Coudé à la connétable le 26 juin 1558 (Bibl. nat. mss. f. fr., vol. 20, 507, f» 7).
(2) Le château de Fère-en-Tardenois.
jD mary a jà trouvé et senty si bon, doux et favorable (effect) j> pour sa santé; que, en si peu de temps qu'il y a demeuré, en i> apparaît évidemment plus d'amendement en luy que en six D autres jours précédens; et, pour l'heur et contentement qu'il » y prend, espérons le voyr du tout bien guéry : de quoy tous, 3> plus que jamais, vous serons tenuz et obligez, regrettant seuy> lement une chose, que, selon nostre souhait, monsieur le
y> connestable et vous n'y puissiez estre Vous suppliant bien
3) humblement aussy en croyre ce présent porteur, me mander, y> s'il vous plaîst, de vos bonnes nouvelles, qui ne seront jamais i> plus agréables à personne du monde que à nous, ne qui plus y> les désire telles, et par mesme moien, madame, m'escripre de i> celles de madame de Montmorency, et si elle est grosse, et de 5> quel temps, parce que le frère de la femme de vostre capitaine » de ce lieu-là m'a dict. Madame ma mère, ne vous pouvant es- » cripre à cause d'ung mal qui Ta prise à ceste après-disnée, » m'a donné charge de vous faire ses excuses et vous présenter 2> ses très-humbles recommandations à vostre bonne grâce, les- 5> quelles je accompagneray des miennes humbles, et suplieray » le Créateur, madame, vous donner, en parfaite santé, heureuse y> et longue vie. »
Répondant, quelques jours plus tard (1), à une missive de la connétable, elle lui disait :
« Madame, aiant présentement reçu vostre lettre, je seroys i» fort marrye de vous taire l'obligation en laquelle monsieur }) mon mary et moy sommes bien fort attenuz à monsieur le 3> connestable et à vous, d'autant que le séjour qu'il a fait céans 3) luy a de beaucoup augmenté Testât de sa bonne santé, avecques 3> le plaisir qu'il a eu à la chasse de deux daims qu'il a seule- ;» ment courus et prins, desquelz a reçeu plus de contentement
(1) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 8260, f 67. LcUre du 3 juillet 1558.
3> qu'en ung autre endroict, de plus grande quantité ; si que, de » ceste heure, s'en allant monsieur le cardinal mon frère et luy î> en sa maison de Roucy, je ne veulx oublier, après vous en » avoir bien humblement remercié, h vous offrir l'obéissance et A le (service) que sçauriez rechercher de ceulx qui en auront . » tousjours très-parfaite volonté et singulière attention, pour le » désir que mondit sieur mon mary et moy aurons d'estre con- 3> linuez en vostre bonne grâce; et (vous présentons) noz bien
> humbles recommandations, et madame ma mère, les siennes » très-humbles et affectionnées, priant le Créateur vous donner, T> madame, très-bonne et longue vie. »
Le prince et la princesse, en quittant Fère-en-Tardenois, allèrent séjourner à Anisy, où Condé retomba malade (1). Dès qu'il fut rétabli, ils se rendirent à leur château de la Ferté-sous- Jouarre.
La princesse touchait presque au terme de sa grossesse, lorsqu'une fièvre assez violente la saisit. La duchesse de Nevers reçut, à ce sujet, du prince son frère la lettre que voici (2) :
« Madame ma sœur, l'occasion qui m'a . gardé de plus tost » vous renvoyer vostre lacquais, présent porteur, par lequel j'ay
> reçu la lettre qu'il vous a pieu m'escrire, a esté que, s'estant
> ma femme, vostre sœur, trouvée malade d'une fièvre, j'estiy> moys, estant près de son terme de devoir accoucher, qu'elle » deust faire son enfant ; qui me faisoit le retenir pour vous en i> mander des nouvelles. Toutesfoys s'estant, de ceste heure, la
> douleur appaisée, j'ay avisé de le dépescher avec ceste lettre,
> par laquelle jevous remerciray bien humblement, madame ma
> sœur, de la peine que vous prenez à si songneusement vous
(1) Le cardinal de Bourbon, dans une Lettre du 29 juillet 1558 (Bibl. nat., niss. f. fr., vol. 3136, f* 62), disait : c Je m*en voys d*ici à Anisy, voir mon frère, > monsieur le prince, qui est encore malade, >
(2) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3136, f«> 63. Lettre du 30 août 1558, datée de la Ferlé.
i enquérir de ma disposition et santé, ensemble de voslre bonne » Visitation, vous asseurant, quant à moy, que je ne seray paresy> seulx vous tenir incontinent advertye sitost qu'elle sera déli- » vrée. Cependant, s'il vous plaist, vous ne m'eslonguerez de la i> part que je désire tousjours estre bien humblement reconvx> mandé à vostre bonne grâce, de la mesme affection que je » supplie le Créateur vous donner, madame ma sœur, en parfaite s> santé, très-bonne et longue vie. »
A peine cette lettre venait-elle d'être expédiée, que se manifestèrent chez la princesse les premiers indices d^un accouchement des plus laborieux. La complication de ses souffrances fut telle dès le début, que pendant trois jours sa vie fut en danger. Même coui-age, même résignation alors, de sa part, qu'en 1557; douce, patiente, élevant son âme au ciel, elle se remettait avec une filiale confiance entre les mains du père des miséricordes. La comtesse de Roye était là, comme toujours, ferme, vigilante et tendre, soutenant de ses exhortations, de ses soins et de ses prières sa fille bien-aimée ; car, que ne peut et que ne fait pour son enfant, à l'heure de l'épreuve, une mère chrétienne, sous le poids même des angoisses qui oppressent son cœur I
Une fois de plus, pour la pieuse princesse éclatèrent, en face des sombres menaces de la mort, la toute-puissance et les compassions de Dieu : tout danger disparut.
Au moment où Eléonore de Roye venait de donner le jour à François de Bourbon (1), la comtesse sa mère écrivit en ces termes (2) à la duchesse de Nevers, dont elle connaissait la sollicitude affectueuse :
(1) En fîxantau 29 août 1558 la naissance de François de Bourbon, Se. et L. de Saincte-Mai'the {Hist. généaL de la maison de France^ t. Il» p. 9i8), ont commis une légère erreur qu'il est facile de rectiûer, à l'aide des deux lettres, ici transcrites, du prince de Condé et de la comtesse de Roye.
(±) Bibl. nat., mss. f. îr., vol. 3081, f* 62. LeUre du 3 septembre 1558, datée de la Ferlé.
« Madame, alors que je recepvoys la lettre qu'il vous a pieu
> m'escripre par ce porteur, je n'eusse pas failly d'envoyer vei^
» vous (je crois) estre un bien pour vous aussy (celuy) que
i> Dieu nous a.faict, délivrant madame la princesse, vostre sœur, 3> de l'extrême peine et danger où je l'ay veue pour trois jours,
> luy aiant donné ung bien beau fils quy est tout de vostre sou-
> che ; dont je crois que ne l'aimons pas moins ; se portant la
> mère et l'enfant à présent fort bien, Dieu mersy. Je luy viens y> de monstrer vostre lettre, madame, dont elle est bien fort res- » jouye, tant pour estre rendue sertene de vostre bonne disposij> tion, que pour la souvenanse qu'il vous plest avoir d'elle, dont
> elle vous remercye bien humblement. Monsieur vostre frère
» n'est pas encore esveillé par moy (j'ay) voulu incontinant
T> vous renvoyer vostre laquet, m'asseurant bien que ceste nou-
> velle ne vous seroit trop tost arrivez, et pour* ne la diferé, ne
» vous feré plus longue lettre, saluant vos bonnes grasses des
î très-humbles recommandations de vostre très-humble ser-
j> vante,
3) Madelène de Mailly. D
On ne peut, sans émotion, lire, en marge de cette lettre, les lignes suivantes, tracées à la hâte par Éléonore de Roye :
« Madame m* sœur, je ne vous puys dire l'ayse que j'ay eu de "» savoyr de voz nouvelles et cognoistrè la souvenance qu'avés 3> de moy, dont ne veulx faillyr à vous mersier bien humble-
> ment; et vous diray que Dieu m'a donné ung fils quy est à )> croyre une personne quy vous fera servyse comme feray toute :» ma vye, vous suplyant me tenir en vostre bone grase à laquelle
> je présante mes biens humbles recommandations. 9
Devant ce doux épanchement du cœur de la jeune mère qui oublie la gravité d'un récent danger pour ne penser qu'à l'enfant
qu'elle lient de la bonté de Dieu, comment ne pas reconnaître que le Sauveur avait sondé dans toute sa profondeur Fabnégalion de l'amour maternai lorsqu'il disait (1) : « Dès qu'une D femme est accouchée d'un enfant, elle ne se souvient plus de » son travail, dans la joie qu'elle a de ce qu'un homme est ne » dans le monde ! »
L'une des preuves les plus frappantes de l'intimité qui existait entre la duchesse de Nevers et la princesse de Condé, ressort d'une lettre écrite par celle-ci, le 2 janvier 1559 (2). Écoutons le langage empreint de charme et d'abandon qu'ÉIéonore tient à sa belle-sœur :
€ Madame ma sœur, je vous renvoyé vostre pynctre, et suy- 3> vaut la pryere que m'avés faicte, que j'estyme comandement, » je vous envoya ma ppcture et toutes celles de mes enfants, ï> que vous suplie asseter aussy agréable comme de grande, ï) grande affection elles vous sont données, et que soyons sy 3> heures que d'estre ramentus souvant à vostre grase, et nous » en fere la plus grande part comme à ceux qui l'estiment . et i> desyrent plus, et quy n'ont volonté que de vous fere servyce; y> m'asseurant qu'au petyt langage de mes anfans ils ne dyssent » comme moy. Quant à vostre neveu (3), il vous suplye luy bien D garder sa famé (4), vous asseurant que souvant il ramentoyst > sa beauté et l'affection qu'il luy porte. Voylà, excusé-moy sy je D parle de mes enfans ; ce quy m'en faict prendre la hardiesse » c'est que je croys que l'aurés agréable. Layssant ce propos, je » croys qu'estes desjà pryée aulx nopses de madame Claude (5),
(1) Évangile de Saint Jean, chap. xvi, vers. 21.
(2) Bibl. nat., mss., f. fr. vol. 3124, f» 49.
(3) Henri de Bourbon, alors âgé de six ans.
(4) Marie de Glèves, alors âgée de trois ans environ. Henri de Bourbon l'épousa en 1572, peu de temps avant la Saint-Barthélémy.
(5) Voir sur le mariage de Claude de France, Se. et L. de Saincte-Marthe {Hist. génial, de la maison de France^ t. I, p. 382), et le président de La Place, {Comment* de Vestat de larelig. et républ, édit., de 1565. f' 16.)
y> où je croy que Vous trôuverés. Je vous asseure, madame ma D sœur, que je suys fort ayse de panser que vous veray si tost ; et, 3> attandant que j'aye tant de bien, je vous présenteray mes biens ]^ humbles recommandations à voslre bonne grâce, et me doués, D sy vousplest cobgé de les présenter aussypareylles à monsieur » mon frère, stipliant à Dieu quy vous donc, madame ma sœur, ;> l'heur et contantement .que vous desyre, à Condé, ce 2 jan^ T> vyer, Vostre plus humble et obeyssante sœur,
)) Madame de Roye, ma mère vous suplie Tescuser de se y> qu'elle ne vous escript; c'est à cause d'un grand rume qu'elle y> a quy la tourmente fort. Geste lettre servyra poqr elle et pour « mov. »
y> Léonor de Roye. j>
Sur la longueur de la marge de la lettre sont écrites ces lignes : « Je croy qu'aussy estes bien avertye come le maryage est ac- D cordé de mon cossin monsieur de Danvylle et de ma cousine i> madamoyselle de Doullon (1), dont je suys fort ayse, et d'au- }o très marrys. »
La princesse de Condé ne s'était pas méprise sur le fait d'une invitation adressée par le roi à la duchesse de Nevers (2) ; Condé et sa femme, qui assistèrent, en janvier 1559, aux solennités du mariage de Claude de France avec Charles, duc de Lorraine (3),
(1) Le président de La Place (onvr. cit. f* 16) dit : cLe connesfable estant ar- 9 rivé audict lieu (de Saint-Germain-en-Laye), qui fut trois joui*s devant Noël...., 3 le lendemain le roy le pria de faire le mariage de son second fils, Henri de » Montmorency, sieur de Damville, avec damoiselle Antoinette de La Marche, 3 fille aînée du duc de Bouillon et arrière-fille de la duchesse de Valentinois. >
(2) La duchesse de Nevers fut, en effet, invitée aux noces dont il s'agit par Henri II qui, le 23 décembre 1558, lui écrivit de SaintrOermain-en-Laye (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3136, f* 68) : c Ma cousine, je me suis résolu de faire les 1 nopces de ma fille Claude avec mon petit-fils et cousin le duc de Lorraine, le 1 22 du mois prochain, en ma ville de Paris, où je m'en voys incontinent après > la prochaine feste de Noël, pour n'en bouger que lesdictes noces ne soient j foites et parachevées, ainsi que je le désire, etc., etc. >
(3) Voir Appendice, n® 8.
y rencontrèrent, non-seulement le duc et la duchesse de Nevers, mais aussi la reine de Navarre.
Plus d'une fois encore, dans le cours de quelques mois, le prince et la princesse de Condé durent assister à des solennités du môme genre. Ce fut ainsi, par exemple, qu'on les vit figurer au contrat de mariage d'Elisabeth de France et de Philippe II, dressé tiu ckasteau du Louvre^ le ^O-înin 1559(1), et à celui de Marguerite de France et d'Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, passé en Vhostel des TournelleSy le 27 juin 1559 (2). Une autre solennité, celle du sacre de François II, en septembre de la môme année, réclama également leur présence (3).
L'intimité qui régnait entre le prince et la princesse de Condé et leur sœur avait influé sur la nature des relations de celle-ci avec la comtesse de Roye. La correspondance de cette dernière avec la duchesse de Nevers prouve que ces relations portaient le cachet de la familiarité (4).
Des liens d'amitié, semblables à ceux qui unissaient Éléonore de Roye à chacune de ses belles-sœurs, existaient entre Jeanne d'Albret et la duchesse de Nevers. Certaines lettres de la première de ces princesses à la seconde respirent l'affection et tout le sérieux de la véritable confiance (5).
Vers les derniçrs mois de 1559, Éléonore de Roye et Jeanne d'Albret, sans que rien pût leur faire pressentir qu'elles dus-
(i) Bibl. nal., mss. f. fr.,vol. 27i6, f<»»205et suiv.,el vol. 6843,f«4 et suiv. — Dans celte circonstance le prince de Condé ût même partie d'une députation envoyée au-devant du représentant du roi d*Espagne. Un document de Tépoque (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6843, f» 10), porte en effet : € Le roy (de France) » ayant entendu par ses ministres que le duc d'Albe devait venir pour espouser, 1 comme procureur du roy d'Espagne, Elisabeth, sachant qu'il était fort près de
> Paris, envoya aucuns princes de la cour pour lui faire l'accueil qui lui appar-
> tenait, lesquels estoient les révérendissimes cardinaux de Lorraine et deGuise,
> monseigneur le duc de Lorraine, monseigneur le prince de Condé, etc., etc.
(2) Bibl. nat., mss. f. f., vol. 2749, f»» 131 et suiv.
(4) Voir Appendice n<* 10.
(5) Voir Appendice, nMI.
sent bientôt être frappées l'une et l'autre comme sœurs, dans l'une de leurs plus chères affections, s'associaient avec une vive sympathie aux joies domestiques que goûtait alors dans toute leur étendue la duchesse de Nevers. Elles la voyaient trouver dans l'estime et l'attachement de son mari, dans l'amour et la respectueuse soumission de ses fils et de ses filles (1), la douce récompense du soin qu'elle avait pris de leur bonheur commun, avec cette incessante sollicitude que connaît si bien le cœur de toute épouse fidèle, de toute mère dévouée. D'intimes confidences les avaient initiées à ses préoccupations sur l'avenir de ses enfants. Les deux aînés, dont l'éducation était terminée, allaient faire, sous ses yeux, leur entrée dans le monde. En même temps que s'éveillaient ses émotions à l'idée d'y guider leurs premiers pas, elle devançait, dans ses prévisions, le moment où les trois plus jeunes aborderaient à leur tour ces régions parfois si périlleuses de la société contemporaine, au milieu desquelles sa prudence maternelle s'attacherait à éloigner d'eux plus d'un obstacle et à les prémunir contre plus d'un écueil. Alors qu'elle espérait veiller longtemps encore sur ces êtres chéris, la mort vint prématurément la ravir à leur affection et à celle de son mari, de ses frères, de ses sœurs, de ses nombreux amis.
Quand un vide, que rien ne saurait combler, se creuse au foyer domestique, par la mort d'une mère dont la présence répandait autour d'elle la sérénité et le bonheur, il est touchant de voir la sympathie fraternelle s'étendre aussitôt sur ses enfants, et accepter pieusement comme un legs tacite, la mission d'atténuer à force de vigilance et de tendresse, les rigueurs de
(1) Du mariage do François de Clèves, duc de Nevers et de Marguerite de Bourbon étaient issus cinq enfants, savoir : François, né le 31 mars 15i0; Henriette, née le 31 octobre 1542; Jacques, né le 1"' octobre 1544; Catherine, née en 1548 et Marie, née quelques années plus tard. (Voir dans les œuvres de maislre Guy Coquille, sieur de Romenay, YHist, duNivemois, édit. de 1703, in-f», t. I, p. 393.)
la dispensadon qui pèse sur eux. Étroitement associées au deuil général de la famille de Marguerite de Bourbon, Éléonore de Roye et Jeanne d'Albret, jeunes mères dont les cœurs recelaient des trésors de dévouement et de bonté, furent profondément émues, à la pensée de l'isolement des cinq orphelins laissés par leur bellesœur, et n'aspirèrent qu'à les entourer de soins affectueux. Elles concentrèrent sur eux, alors qu'ils n'avaient plus désormais d'autre protecteur que leur père, cette délicatesse de sentiments, qui ne se rapproche jamais plus de l'amour maternel, qu'en s'inspirant de son exemple, sans prétendre l'égaler. Aimer ainsi les enfants de Marguerite, c'était, sous le regard de Dieu, l'aimer encore au delà du tombeau, de cet amour sacré qui, dans son irréâstible élan vers le ciel, est dès ici-bas, plus fort que la mort. Jeanne, alors absente, épanchant son cœur dans celoi d'Éléonore, lui écrivit (1) : « Ayant entendu qu'estiez avec mon frère et ma-
> dame de Roye vostre mère, je n'ay vouUu faillir vous escrire
> ceste lettre, sentant l'ennuy que vous portés de la perte de nostre » sœur, et de laquelle je suis à bon escient participante, consi-
> dérant le défault qu'elle nous fera, et seroys bien ayse de vous )^ pouvoir voir, d Parlant ensuite des enfants de Marguerite, elle ajouta : « Vous leur présenterés de ma part, avecq mes recom- 3> mandations bien affectionnées, tout ce que je pouvray pour i> de présent, leur tenir place de mère, et à vous de la plus yy affectionnée parente que sauriés avoir, supliant Dieu qu'il vous
> donne la consolation de vostre ennuy... Vostre meilleure
> amye, Jeanne. j>
A une époque voisine de celle à laquelle furent tracées ces lignes, le duc de Nevers confia l'entière direction de sa troisième fille, Marie, encore en bas âge, à Jeanne d'Albret, qui depuis lors ne cessa de lui porter une affection presque maternelle, dont on aime à retrouver l'expression dans ce passage d'une lettre que
(i) Bibl, nal., mss. f. fr., vol. 3188, f» 17.
-la reine de Navan^e adressa, en 1570, à sa jeune protégée (1) : « En quelque part que je soye,je vous prie, maniepce, croire que y> je vous feré tousjours office de mère. y> On aime aussi à entendre Marie dire, dans Témotion d'une filiale gratitude envers sa bienfaitrice (2) : « Je ne lairay de lui faire service quand > elle me voudra commander, pour l'honneur que j'ay reçeu en j>-sa compagnie et pour le long temps que j'y ay demeuré. >
Momentanément moins heureuse que Marie, la seconde fille du duc de Nevers, Catherine de Clèves, qui eût tant aimé à se sentir entourée des tendres soins de Tune ou l'autre de ses jeunes tantes, fut confiée à la duchesse-douairière de Guise, dont le patronage, quelque bienveillant qu'on le supposât, ne pouvait équivaloir à l'accueil qu'elle eût reçu, soit de la princesse de Çondé, soit de la reine de Navarre.
Le mariage que Catherine de Clèves ne larda pas à contracter avec Antoine de Croy, prince de Porcien, ne la sépara de la duchesse-douairière de Guise que pour la rapprocher désormais d'Éléonore de Roye, dont l'affection pour elle et pour son jeune mari fut moins celle d'une tante que d'une seconde mère.
Quant à Marie de Clèves, elle épousa plus tard le fils aîné d'Éléonore, mais à une époque où depuis plusieurs années déjà cette princesse avait cessé de vivre. .
Nous venons de donner une idée des relations de la princesse de Condé avec les principaux membres de la famille de son mari jusqu'en 1559 : ajoutons que celles qu'elle n'avait cessé de soutenir avec les plus proches parents de sa mère étaient au moins aussi étroites, et, qu'à dater de cette même époque, elles acquirent un nouveau degré d'intimité et d'élévation, grâce à une heureuse conformité de vues et de convictions religieuses.
Ces derniers mots nous conduisent naturellement à rechercher
(1) Bullet delà soc, deVHisi, duprotest franc. , t. V, p. 147.
(2) Bibl. nal., mss. f. fr., vol. 3196, ^ 97. Lellre de Marie de Clèves au mari de sa sœur ainée, UeurieUe de Clèves.
jusqu'à quel point la princesse de Condé se trouvait en 1559, avancée dans la carrière évangélique et dans la profession extérieure du culte réformé.
^ous savons déjà, d'après une déclaration'émanée d'elle-même, qu'elle avait dès sa jeunesse, obtenu l'assurance de son salut par la foi en Jésus-Christ. Nous ignorons, il est vrai, par quelle voie et à quel moment précis cette assurance lui avait été accordée; mais nous pouvons du moins supposer quelle s'était développée avant tout au contact des grandes expériences de l'âme par lesquelles avait passé sa mère (1). Devenue pour celleci une amie et à ce titre, une confidente habituelle de ses pensées et de ses sentiments, la princesse de Condé n'ignorait aucune des circonstances sous l'influence desquelles la comtesse de Roye s'était peu à peu détachée du catholicisme et avait adhéré aux doctrines du pur Évangile, professées en France par les sectateurs de la religion réformée. Quoi de plus propre à toucher le cœur de la fille que l'exemple donné par la mère? Intimes entretiens de l'une avec l'autre, examen sincère de soi-même sous le regard de Dieu, étude sérieuse de l'Écriture sainte, prière, lecture de pieux écrits : rien ne fut négligé par Éléonore de ce qui pouvait la seconder dans la recherche de la vérité chrétienne.
Aux encouragements que lui prodiguait la tendresse maternelle se joignirent ultérieurement les enseignements qu'elle puisa dans la fermeté d'attitude de deux de ses oncles. Elle avait vu l'amiral dès 1 555 accorder ouvertement une protection sympathique à des protestants français, en fondant au Brésil une colonie destinée à devenir pour eux un refuge contre les persécutions organisées dans la métropole. Elle l'avait vu, l'année suivante accueillir avec bonté dans son château de Châtillon-sur Loing, Jean de Léry et d'autres ministres de la parole de Dieu, au
(1) Gasteinau, Mém,^ chap. yi c Le prince de Condé avoit sa femme de
> ceste religion, instruite en icelle par la dame de Roye, sa mère. >
moment où ils allaient accomplir une mission évangélique au sein de la nouvelle colonie des réfugiés (1). Elle avait suivi de cœur et de pensée l'héroïque défenseur de Saint-Quentin dans sa longue captivité à FÉcluse et à Gand; elle s'était associée aux saintes émotions de sa tante Charlotte de Laval, et avait appris des deux époux durant leur séparation, à mesurer la puissance de la vraie piété sous le coup d'une austère épreuve ; puis après le retour de Coligny dans ses foyers, elle avait constaté la réalité des privilèges d'une union chrétienne dans laquelle deux nobles existences étaient tout entières consacrées au service de Dieu.
Les fruits de régénération et de vie spirituelle qu'avait portés une autre captivité, étaient également connus d'Eléonore. Elle avait, en effet, vu son oncle d'Andelot, au sortir des prisons d'Italie, faire profession de la foi évangélique, et persévérer dans cette profession, en 1558, soit au sein de ses domaines de Bretagne, soit à la cour, en présence du roi.
Elle avait, en outre, été frappée des sentiments de piété qui animaient plusieurs femmes distinguées, bien connues de sa mère, telles entre autres, que mesdames de Rothelin, de Grammonf, de Seninghen, de Renty, de Budé.
D'une autre part, la gravité des événements contemporains n'avait pas peu contribué à développer la foi d'Eléonore. Quoi de plus saisissant, quoi de plus solennel, quelle démonstration plus énergique de la puissance de l'Évangile, que l'inébranlable
(1) Histoire d*un voyage fait en la terre du Brésil, dite Amérique y par Jean de
Léry, 4* édit., iCOO, p. 7. c Nous fusmes quatorze en nombre, qui, pour
f faire ce voyage,- partismes de la cité de Genàve, le dixiesme de septembre, en » l'année 1556. Nous allasmes passer à Chastillon-sur-Loing, auquel lieu ayant
> trouvé monsieur Fadmiral de Coligny en sa maison, des plus belles de France,
> non seulement il nous encouragea de poursuyvre nostre entreprise, mais aussi
> avec promesse de nous assister pour le faict de la marine, nous mettant bcau-
> coup de raisons en avant,il nous donna espérance que Dieu nous feroit la grâce
> de voir les fruicts de nos labeurs. > — Voir Ibid. la préface adressée à Louise de Coligny, princesse d'Orange.
fidélité des martyrs, sous le coup des persécutions et des lortures, et que la sérénité avec laquelle ils affrontaient les hor-r reurs du dernier supplice!
La réunion des diverses circonstances que nous venons d'indiquer conduisit Éléonore de Roye à une adhésion ostensible aux doctrines et au culte des réformés français; adhésion dont on put saisir déjà de sérieux indices en 1558, et qu'au surplus on vit se dessiner nettement en 1559.
Les faits ici parlent d'eux-mêmes.
Et d'abord, écoutons Théodore de Bèze *(1), se référant à la date de 1558, dire expressément, de la princesse de Condé et de la comtesse de Roye, « qu'elles prirent dès lors les matièi'es y> k cœur, profitants en la parole de Dieu, comme les grands et y> bons effects l'ont montré depuis, d Voyons ensuite Condé,. d'accord assurément avec sa femme, si ce n'est même agissant à 3on instigation, demander, en cette même année 1558, aux réformés de Genève l'envoi d'un prédicateur pour lui et sa famille (2).
Plus tard, en 1559, la princesse de Condé dont les convictions chrétiennes et l'activité s'identifient avec celles de sa mère, non-seulement entre pleinement avec elle dans le mouvement évangilique de l'époque mais de plus s'associe, par sa vive sympathie, aux démarches tentées, à diverses reprises, par madame de Roye près de Catherine de Médicis, en faveur de l'église réformée de Paris et de la généralité des protestants français. (3).
Éléonore est alors devenue décidément protestante. Dégagée de toute préoccupation humaine, pure de tout alliage, sa foi, qui jusqu'ici l'a soutenue dans plus d'une épreuve de sa vie
(1) Hist. eccL des égl, réf.^ édil. de 1580, t. I, p. 141.
(2) Ullre du 15 octobre 1558, de Macar à Calvin. Précis de VHisi. de VégL réf. de Paris^ par M. Coquerel, 18G2, pièc. hist., p. GO.
(3) Voir Appendice, n® 12.
privée, la soutiendra non moins énergiquement dans les grandes crises de la vie publique qu'elle va être appelée à traverser, aux côtés de son mari, et au début desquelles louche maintenant notre récit
Quant à Condé, amené sur les traces de sa femme et de sa belle-mère à professer, lui aussi, la religion réformée, nous le verrons, à en juger par l'ensemble de sa conduite, sincère, sans doute, dans l'adoption du • nouveau culte, mais touché uniquement à la surface de son âme par les doctrines évangéliques, demeurer accessible aux calculs et aux entraînemens de la vie politique, qu'il ne dominera jamais des hauteurs d'une foi stable; et compromettre trop souvent, ici, par les vues restreintes de l'homme de guerre et de l'homme d'État, là, par la légèreté de l'homme du monde et par les défaillances de l'esclave du plaisir, la dignité morale du chrétien, de l'époux et du père. De sa vie, comparée à celle de la princesse, jaillira un constraste qui fera ressortir en traits éclatans l'inébranlable foi d'Éléonore et la noblesse des actes qu'elle lui aura inspirés. •
Une simple considération, qui, nous osons le croire, se justifiera par son seul énoncé, doit trouver ici sa place :
Quand la vie d'une haute personnalité historique se lie, comme dans le cas présent, à des événements politiques et sociaux de premier ordre, il est à peu près impossible de réussir à retracer fidèlement l'une sans effleurer au moins l'exposé des autres. Nous devrons donc désormais aborder certains faits appartenant à l'histoire générale du xvf siècle; mais nous ne nous arrêterons à leur constatation qu'autant qu'elle contribuera à déternliner le milieu précis dans lequel se déployèrent à dater de 1559, la piété, les vertus et le grand caractère de la princesse de Condé.