‹ Éléonore de Roye, princesse de Conde, 1535-1564Chapitre 4 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En juin 1559, à des jours de fête, que célébrait le monde des courtisans, avaient instantanément succédé des jours de deuil officiel et d'intrigues. Henri II, mortellement blessé dans un tournoi, venait, le 10 juillet, de rendre le dernier soupir. Aussitôt on vit Catherine de Médicis, convoitant à tout prix le pouvoir suprême, s'en saisir d'une main avide, pactiser avec les .Guises, qui le lui disputaient; puis, travailler, ainsi qu'eux, à paralyser les droits des princes du sang, à éliminer de la cour le connétable, les Châtillon, d'autres grands dignitaires, et à faire peser sur la France, un despotisme dont les excès accumulés devaient nécessairement provoquer une réaction.

Cette réaction eut un caractère complexe : elle fut politique et religieuse. Dans la sphère politique se constitua, sur la base du dévouement à la double cause de Tordre social et de la royauté, un parti dont les tendances, circonscrites par la nature des choses, n'aboutirent qu'à un rôle de sages mais infructueuses représentations, adressées à une tyrannie qui se jouait de tout contrôle. Peu après, se dégagea de la juxtaposition monientanée des éléments les plus divers le germe d'une association particulièrement empreinte du caractère religieux,- et se donnant pour missjon, dans la lutte formidable qu'elle soutiendrait contre l'intolérance, de faire triompher le grand principe de la liberté des cultes.

Dans quelle mesure le prince de Condé s'associa-t-il, sous les yeux de sa femme à la réaction dont il s'agit? C'est ce qu'il importe de rechercher.

Son frère, le roi de Navarre, et lui étaient, à la mort de Henri II, les premiers appuis du trône, en qualité de princes du sang. Leur place naturelle, en un pareil moment était donc à la cour du jeune roi. Les supplanter, sans retard, dans le poste d'honneur qui leur était traditionnellement assigné par leur rang : voilà ce que se proposèrent les Guises ; ils y réussirent aisément, grâce à la connivence de Catherine de Médicis : d'accord avec elle, ils éloignèrent aussitôt Condé de la cour, en le chargeant d'aller dans les Pays-Bas recevoir le serment du monarque Espagnol pour l'observation de la paix conclue au Cateau-Cambrésis (1). Ils espéraient empêcher par ce moyen le prince de se rencontrer et de se concerter à Paris, avec le roi de Navarre (2), dont la prompte arrivée dans la capitale avait été provoquée par le connétable. Mais Condé déjoua leur combinaison. Après s'être rapidement acquitté de sa mission, il accourut au-devant de son frère, qui ne s'avançait qu'avec une lenteur calculée, et le rencontra, en août (3) à Vendôme, Condé savait qu'Antoine de Bourbon devait s'arrêter dans cette ville, pour y conférer avec lui et d'autres personnages influents, avant de continuer sa route vers Paris.

Ce fut , alors qu'eut lieu, à Vendôme, une assemblée qui se composait du roi de Navarre, du prince de Condé, de l'amiral de

(1) Voir, sur la mission du prince de Condé dans les Pays-Bas, les dépêches de rambassadeur de France, S. de l'Aubespine, des 27 et 31 juillet, i, 5, 8 et 9 août 1559, insérées dans le Recueil des négociations sous François II, p. 4.9, 55, 61, 62, 76, 81, 83, 84, 86, 87. — Voir également ici, Appendice, n» 13.

(2) Cal. of State papers foreign séries, i août 1559, dépêche de Throckmorion

à Cecil : c This sending away of the prince of Condé to Philip is thought

j to be a device to bave the prince of Condé absent from the court when the » king of Navarre comes. >

(3) Cal, of State papers foreign séries, même dépêche : c The king of

> Navarre has come as far as Vendôme and is looked fore hère (Paris) shortly. >

Coligny, de d'Andelot, du cardinal de Châlillon, du jeune prince de Porcien (1), du Vidame de Chartres, de d'Ardois, secrétaire du connétable, et de divers seigneurs attachés aux- maisons de Bourbon, de Châtillon et de Montmorency (2).

La délibération s'ouvrit sur le parti à prendre, dans les conjonctures présentes. Délivrer le jeune roi de l'oppression des Guises; amener sa mère, qui, concurremment avec eux, s'était de fait substituée au débile monarque dans le gouvernement, à recourir, quant à l'exercice du pouvoir suprême qu'elle s'était arrogé, aux conseils et à l'appui des princes du sang; faire réintégrer dans leurs emplois, à titre de véritables soutiens du trône, les. grands dignitaires qui depuis la mort de Henri II avaient été éliminés de la cour; et débarrasser ainsi la France du joug d'un intolérable despotisme : tel était le but à atteindre. On en reconnut unanimement la légitimité; mais les avis se partagèrent sur le choix des moyens. Le prince de Condé, d'Andelot, le Vidame de Chartres, et d'autres seigneurs, dans leur impétuosité, prétendaient qu'une prise d'armes immédiate était l'unique remède qui pût affranchir la royauté et ses adhérents de la tyrannie des princes Lorrains. L'amiral combattit cet avis, en faisant ressortir l'illégalité et les périls du moyen proposé : il insista sur la nécessité de recourir, yis-à-vis de Catherine de Médicis, à la voie amiable des représentations et des négociations. Son opinion, partagée par le roi de Navarre et par la majorité. des assistants, triompha. En conséquence, il fut décidé qu'Antoine de Bourbon irait de suite à la cour; qu'il y revendiquerait le droit, que lui conférait sa qualité de premier prince du sang, d'appuyer de ses conseils la royauté et de participer à la direction des

(1) Anloine de Croy, né en 15 il ; fils de Charles de Croy, comte de Seninghen et de Porcien, et de Françoise d'Amboise. Antoine de Croy ne tarda pas à devenir par son mariage avec Tune des filles de la duchesse de Nevers, sœur de Condé, neveu par alliance de ce prince et d'ÉIéonore de Royc.

(2) Davila, Histoire des guerres civiles de France, édit. de 1757, in-i% t. I, p. 29.

affairés de l'État; puis, qu'il réclamerait pour le prince de Condé une situation digne de lui, et, pour les dignitaires évincés, leur réintégration dans les emplois dont ils avaient été dépouillés.

Les prérogatives que le roi de' Navarre devait revendiquer pour lui et ses adhérents entraînaient, à supposer qu'elles fussent reconquises, l'accomplissement de devoirs impérieux. L'un des plus grands, dans cette hypothèse, était le soutien dé la cause des protestants, qui, par leurs représentants le mieux accrédités, avaient eu recours à Antoine de Bourbon comme au protecteur le plus élevé qu'ils crussent d'abord pouvoir rencontrer. Il s'agissait pour ce prince de prendre résolument en main leur défense, de s'ériger en interprète de leurs justes réclamations, et d'obtenir, grâce à une prépondérance acquise dans les délibérations du conseil placé près du trône, qu'à une ère d'intolérance et d'oppression succédât pour eux désormais une ère de calme et de liberté. Mais Antoine de Bourbon n'était point à la hauteur d'une telle tâche. Supportant, à la cour, avec une impassibilité qui dégénérait en coupable faiblesse, un accueil dont la grossièreté eût dû cependant exciter son indignation; uniquement préoccupé de ses propres intérêts, abdiquant tout sentiment de dignité personnelle, ballotté de promesse en promesse, de déception en déception; s'affaissant enfin sur luimême de tout le poids de sa nullité, de sa lâche condescendance et de son inertie, le roi de Navarre déserta, en présence des usurpateurs du pouvoir souverain et des persécuteurs du protestantisme, sa mission politique et sa mission religieuse.

Après s'être joués de lui, Catherine de Médicis et les Guises se débarrassèrent de sa présence en le chargeant de conduire à la frontière d'Espagne la jeune épouse de Philippe II (I).

(1) R. de La Planche, ouvr. cit. p. 91 i c Le roi de Navarre, voyant donc le

> mespris auquel il estoit à la cour, et le peu de moyen par lui tenu à recouvrer

> son lieu et rang, en sorte qu'il estoit moqué de tous costez, cela faisoit que

> sans cesse il cherchoit tous les moyens de se retirer en ses pays : en quoy

> ceux de Guise luy Grent ce plaisir, pour mieux le pourmener, de luy donner

Outré de voir abreuvé d'insultes et éconduit un frère dont il déplorait amèrement la double défaillance, le prince de Condé se sentit appelé à ressaisir d'une main ferme la haute mission ^'Antoine de Bourbon avait si tristement désertée. Mais comment l'accomplir vis-à-^is de la cour et vis-à-vis des protestants? Sous quelle forme et sur quel terrain engager la lutte avec l'une, et par quels moyens ouvrir la voie à l'affiranchissement des autres? Telles furent les questions que le second prince du sang, bouillaM d'ardeur et n'aspirant qu'à agir, voulut soumettre sans relard à ceux de ses alliés politiques, qui, étant en même temps ses coreligionnaires, lui inspiraient le plus de confiance. Il les convoqua donc chez lui, à la Ferté, poiu- délibérer sur les mesures à adopter, d'urçence, au double point de vue des inlérêls de l'État et de ceux de la religion réformée.

Coligny et divers seigneurs, parmi lesquels figuraient la plupart de ceux qui avaient assisté à l'assemblée de Vendôme, répondirent à l'appel de Condé.

Dans les conférences de Vendôme, on n'avait guère agité que des questions, à vrai dire extérieures et de pure forme, en ce sens que leur portée se limitait au maintien des prérogatives des princes du sang et à la réintégration de quelques hauts personnages dans leurs fonctions. A peine y avait-on du reste, efileuré les questions touchant au fond même des droits compromis, dont il importerait d'obtenir la consécration, par l'influence que donneraient aux princes du sang et aux grands dignitaires leurs situations reconquises. On y avait même laissé momentanément dans l'ombre la question de la liberté religieuse ; mais cette grave question, débordant de toutes parts la question politique, devait bientôt s'imposer aux esprits avec une

) la charge avec son frère le cardinal de Bourbon et le prince de la Roche-sur-

> Yon,de mener Elisabeth, sœur du roy, mariée à l'Espagnol, pour la rendre sur

> la frontière de France et d'Espagne. Parc[uoy prenant son congé, il alla de«

> Tant faire les préparatifs à recevoir et bien traiter la dite dame en ses pays >.

irrésistible énergie. En effet dans les conférences de la Ferlé, le cercle de la discussion, sous la pression des circonstances, s'élârgit sensiblement, et la question des droits sacrés de lar conscience et du libre exercice du culte y surgit dans toute sa grandeur. Mal comprise et brutalement tranchée par la majorité des assistants, elle fut replacée sur ses véritables bases et sainement résolue en droit public, d'accord avec l'Évangile, par Goligny. On le vit, homme de foi avant tout, rappelant le droit à la sainteté de son origine, rompre avec les idées erronées de son siècle, en fait de contrainte matérielle et spirituelle, proclamer les droits imprescriptibles de la conscience, asseoir exclusivement sur une base chrétienne le principe de la liberté religieuse, et signaler, comme moyen légitime de faire prévaloir ce principe, le recours à la seule force morale. La parole énergique et lucide de l'amiral se fut assurément concilié tous les suffrages, si la passion et les préjugés n'eussent étouffé chez uii trop grand nombre de ses auditeurs la voix de la raison et les inspirations de la foi. Aussi, qu'arriva-t-il?les partisans d'une prise d'armes, en tête desquels était le prince de Condé, l'emportèrent cette fois sur Coligny et quelques autres hommes judicieux et maîtres d'eux-mêmes, qui voulaient, par l'emploi des seule3 voies légales, affranchir d'un pouvoir tyrannique la royauté et la Fxance, et sans abandonner un seul instant le terrain du droit, procéder pacifiquement à la revendication solennelle du principe de la liberté religieuse. Ce principe fut ainsi momentanément compromis par des esprits impatients et aventureux qui substituant au droit la force, compliquèrent d'intérêts mondains et de passions personnelles la défense d'une cause qui eût dû en demeurer à jamais dégagée.

Contristés du résultat alarmant de la réunion de la Ferté, l'amiral et d'autres avec lui se retirèrent en déclinant d'avance toute responsabilité quant aux mesures agressives qui allaient être prises.

La princesse de Condé n'ignorait rien de ce qui venait de se passer à la Ferté ; placée entre deux opinions aussi tranchées que celles qui divisaient son mari et son oncle Coligny, dont l'une entraînait ses partisans sur une pente £adale, tandis que l'autre retenait les siens sur le terrain du droit, de quel côté inclina-t-elle à ce moment décisif? on l'ignore, mais ce qu'il est permis de conjecturer, c'est que si d'une part, comme femme elle partageait les légitimes griefs du prince contre les Guises, de l'autre comme chrétienne, elle n'aspirait au triomphe de la liberté religieuse que par la prépondérance de la force morale sur la force matérielle. Elle était trop judicieuse pour n'avoir pas discerné de suite que Condé, s'érigeant plutôt en chef d une cohorte de mécontents, qu'en protecteur eflicace de la foule des croyants opprimés, agissait dans sa fougue, moins en homme religieux qu'en homme de parti; tandis que chez Coh'gny les hautes et fortes convictions du chrétien dominaient les tendances de l'homme d'État, épuraient ses vues, et le contenaient dans le rôle de courageux et fidèle conseiller de la couronne.

Que ne dut pas souffrir de ce contraste la princesse! quelles appréhensions ne vinrent pas l'assaillir, toute énei^ique quelle était, à la pensée des dangers au-devant desquels se précipitait son mari! au surplus, qu'elle partageât ou non ses vues, une chose demeure certaine : c'est que plus elle l'aimait, plus, prête à tous les sacrifices, elle se promit devant Dieu de le soutenir de ses conseils, de son affection et de son dévouement dans les péripéties de la carrière agitée qu'il venait d'aborder.

Les mesures agressives qu'inspira, au sortir de la réunion de la Ferté, l'exaspération de la souffrance générale, plus encore que le sentiment religieux, aboutirent au tumulte d'Amboise, dont la répression sanglante n'est que trop connue.

Le prince de Condé qui était le chef muet de l'entreprise, avait eu l'imprudence de venir à la cour avant l'approche des conjurés qui comptaient la surprendre. Placé par sa présence

à Âmboisc dans une situation des plus fausses, il y avait été témoin de la défaite de ses partisans et des horribles supplices infligés à la plupart d'entre eux par la cruauté de François de Lorraine et du cardinal son frère. Frémissant d'indignation , mais impuissant à réprimer une seule des atrocités commises sur tant de victimes, il eût été lui-même immolé à la haine des Guises, sans l'indomptable énergie de son attitude au sein du conseil, réuni sur sa demande expresse. Il confondit alors leur audace par la hardiesse du défi qu'il leur jeta; paralysa, pour le moment du moins, toute résolution de leur part d'attenter à ses jours, et se mit jusqu'à un certain point, à l'abri de nouveaux périls, en allant rejoindre dans l'un de ses domaines la princesse sa femme.

Coligny, que les Guises soupçonnaient d'être complice de Condé, et qu'à ce titre ils espéraient compromettre et perdi'e, avait été à leur instigation, appelé à Âmboise par Catherine de Médecis qui voulait, disait-elle, le consulter sur l'issue à assigner à la crise, qu'on traversait. Mesurant de sang-froig le péril qui le menaçait, sans avoir un seul instant la pensée de s'y dérober par un refus indigne de son caractère et de son dévouement, fort de sa conscience puisqu'il était de tous points demeuré étranger aux projets et aux actes des copjurés qu'il avait désapprouvés par anticipation, l'amiral n'hésita pas à se rendre à Amboise. Là, comme partout ailleurs, fidèle à ses convictions les plus chèfes, il déclara sans détour à Catherine en face des Guises, que l'unique remède à adopter était de faire cesser l'effusion du sang et d'accorder aux protestants le libre exercice de leur culte. Ses ennemis n'osèrent alors ni attenter ouvertement à sa vie, ni même engager avec lui une discussisn sur la portée des conseils de modération et de justice qu'il venait de donner. Ils se turent; mais leur inaction apparente et leur silence n'en étaient pas moins menaçants. Catherine ne s'y méprit point; et afin de soustraire à un danger imminent l'amiral en qui elle

commençait, au milieu de ses fluctuations incessantes, à chercher un appui contre le pouvoir démesuré des Guises, elle le chargea d'aller en Normandie pour y étudier Tétat des esprits ; démêler les causes de l'agitation qui régnait dans cette province, et lui faire connaître les moyens à l'aide desquels elle pourrait être calmée.

Tandis que Coligny se préparait à accomplir sa mission , Condé, de retour près d'Éléonore de Roye, dont les angoisses avaient été extrêmes depuis qu'il s'était rendu à Amboise, se concerta avec elle sur le parti qu'il avait à prendre. La fidèle compagne du prince entrevit de suite le danger auquel il s'exposerait sans nécessité s'il prolongeait sa résidence chez lui, dépourvu de tout appui, de tout secours, dans une stérile expectative des événements. Le temps pressait : elle savait que les Guises en voulaient aux jours de son mari et qu'ils étaient gens à ne reculer devant l'emploi d'aucun moyen pourvu qu'ils les conduisîtà leurs fins. 11 fallait donc que Condé se trouvât promptement à l'abri de leurs captieuses menées, de leurs brutales atteintes, et se ménageât l'occasion de grouper en lieu sûr autour de lui, des éléments de force et d'influence qui le missent en position de contraindre les Guises et la cour à compter désormais avec sa personne et les soutiens de sa cause. L'unique ressource qui lui fût offerte était celle d'un séjour en Béarn où l'attendait un accueil fraternel de la part d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albrel. Il fut décidé d'un commun accord qu'il se rendrait près d'eux. La prudence exigeait qu'il partît seul; aussi la princesse renonça-t-elle à toute idée de le suivre avec ses jeunes enfants. Le sacrifice de la séparation était grand, mais elle l'accepta avec sa fermeté et sa douceur habituelles. Elle se sentait d'ailleurs soutenue par l'espoir de seconder même de loin le prince lorsqu'il serait en Béarn, en l'informant ponctuellement de la marche des circonstances, et en combinant la gestion de sa fortune personnelle de manière à alléger, au prix même de ce qu'elle

possédait, les chaînes matérielles qui viendraient à peser sur lui.

Cependant les Guises ne demeuraient point inactifs. Ils faisaient surveiller de près Condé et sa femme (1) par des affidés, au nombre desquels figuraient quelques-uns des gens de service de ce prince qu'ils stipendiaient à cet effet. Soupçonnant ses projets de départ, ils lui écrivirent pour protester de leurs bonnes intentions à son égard et l'engagèrent à retourner à la cour. Le piège était trop grossier pour que Condé s'y laissât prendre ; il déjoua leurs calculs par un subterfuge, que le récit suivant d'un contemporain (2) nous fait connaître :

« 11 faut entendre que le prince, estant sur son partement, 3> fut visité de Genly, lequel encores qu'il eust reçu grande j> faveur de ce prince, ce néantmoins suyvant le vent de la cour, y> s'estoit rongé du parti de ceux de Guise. Estant donc parti en y> intention de descouvrir quelque chose de nouveau pour estre le 3> bienvenu en cour, il fit entendre au prince qu'il alloit trouver i& le roy, et qu'il n'avoit voulu faillir luy venir faire la révérence y> pour savoir s'il lui plaisoit rien niander à Sa Majesté. Le prince y> qui jà se doutoit de lùy, respond qu'il n'avoit autre que man- » der. L'autre luy secoue la bride disant qu'il savoit que le roy 3> ne faudroit à luy tenir propos de luy, sachant qu'il avoit eu 3) cest honneur de luy estre serviteur, et qu'à cesle cause, il dé- 3> sireroit grandement estre chargé de quelques bonnes nouvelles i> pour les dire au roy : mesmement qu'il eust quitté toutes ces j) resveries et opinions nouvelles de la religion d'autant qu'elles > ne convenoyent nullement ni à sa grandeur ni à son aage i> pour estre si sage. Le prince sur cela le charge de présenter y> ses très-humbles recommandations au roy et à la royne. Et

(2) R. de La Planche, HUL de France sous Françcds II, édit. de 1576, p. 394, 395. . '

» s'il vous demande, dit-il, plus avant de mes nouvelles, vousluy ï) direz comme je luy mande par vous, que je luy suis très-hum- -» ble et très-obéissant serviteur et parent, et que quelque chose » qu'on luy ait dite au contraire, il me trouvera lousjours prest B de le luy montrer par effet en tout ce qu'il me voudra com- ]> mander, sinon contre la religion, car j'ay protesté (dit-il) ï comme je fay encores de n'aller jamais a la messe. Genly le

> supplia de donner la charge de si piteuses nouvelles à d'autres » qu'a luy. Le prince répliqua que s'il ne lui disoit il en seroit i> luy mesmes le messager dedans peu de jours, qu'il esperoit 3> aller trouver le roy de Navarre son frère, et en passant i> prendre congé du roy. — Ces nouvelles venues à la cour re- ]> jouyrent ceux de Guise, pour avoir, ce leur sembloit, double » matière de faire le procès au prince, et un tesmoîn comme -» domestique, et non reprochable : joint qu'il y en avoit

> d'autres avec Genly quy en pouvoient parler, pour avoir esté » tenu ce propos en grande compagnie. Ils estimoyent aussi que » sa venue estoit bien à point, et les délivreroit d'un dangereux » voyage et entreprise comme celle qu'ils avoient faite , de se y> saisir de sa personne, en quelque part qu'il fust. Ainsi se » reposans et endormans sur les paroles de Genly, ils ne purent

> imaginer qu'il eust autre volonté que de passer par la cour » allant devers son frère, en sorte que cela les engarda de luy » dresser des embusches par les chemins. >

Mais les Guises avaient ici affaire à un plus habile qu'eux.

€ Le prince de Gondé (1) print le chemin de Béam, sachant ^ que s'il tomboit es mains de ses ennemis c'estoit fait de

> sa vie, veu la corruption qui estoit en la justice, tant es cours

> souveraines qu'inférieures , desquelles il n'attendoit aucune » équité; de quoy il avoit veu tant de preuves qu'il n'en pouvoit r> ne devoit nullement douter. Son pai'tement fut assez accorte-

(1) R. de La Planche, ouvr. cit., p. 395.

» ment et ingénieusement dressé, et ne le déclaira qu'à peu de » gens, dont bien luy en print. Car feignant d'aller à la cour, i> il envoya son train devant, puis quand il fut à Bloys, au lieu :» d'aller à Chenonceau, où le roy estoit, il print la traverse par » la yoye de la poste, et le chemin de la Gascogne, avant que j> ses ennemis le peussenl apercevoir. Car ils épient si aveu-

> glez d'aise de sentir approcher son train, qu'ils le tenoient pour » attrappé, et n'estoit question que de luy préparer son pacquet » quand ilz eurent advertissement certain qu'il avoit passé te-

> nant la route de Béam : de quoy ils furent fort mal contents,

> mesmes de ce qu'ils entendirent que Maligny l'aisné l'atten- » doit à Poitiers, feignant venir en cour, et que ce néantmoins i> ils s'en estoyent allez ensemble. »

Arrivé à Nérac, le prince de Condé y attira bientôt les regards, et y reçut plus encore que le roy de Navarre, les pressantes sollicitations d'une partie de la noblesse protestante. Les deux frères furent provoqués par elle à l'action et conçurent le plan d'un vaste soulèvement dont Lyon deviendrait le centre. Condé devait se rendre dans cette ville au début du mois de septenibre et y faire converger vers lui les forces du raidi de la France. Antoine de Bourbon devait, de son côté, entraîner à sa suite les forces du sud-ouest et de l'ouest, formuler hautement la revendication de ses droits comme premier prince du sang et faire appel aux états généraux.

Ce plan, dont une exécution énergique et rapide eût peut-être assuré le succès fiit à peine mis en œuvre.

L'occupation de Lyon constituait le préliminaire indispensable des opérations à accomplir.

Une tentative sur cette grande cité, confiée à la hardiesse et à la bravoure du jeune Maligny, avorta sous l'influence d'un contre-ordre dicté par les incertitudes et la faiblesse de caractère du roi de Navarre.

' * Alors que du fond du Béarn, Condé et son frère prenant leur

.point d'appui sur une réunion d hommes généralement plus politiques que religieux, plus mécontents que désintéressés,

•frayaient les voies à une prise d'armes, que se passait-il au loin dans les régions du pouvoir?

Col igny, conséquent avec lui-même, venait par sa présence

• en Normandie de faire faire un nouveau pas à la question politique de môme qu'à la question religieuse. En sage conseiller de la couronne, il ne tarda point à faire savoir à Catherine de

,Médicis que le vrai moyen de ramener les esprits, non-seulement en Normandie mais dans toutes les provinces de France, consistait, d'une part, à dépouiller les Guises de leur pouvoir démesuré, à convoquer les états généraux, et d'autre part, â mettre un terme aux persécutions dirigées contre les protestants, et à leur assurer l'exercice public de leur culte.

Les Guises reconnaissaient qu'ils ne pouvaient échapper à une- lutte désormais engagée par la ferme initiative de l'amiral, au nom des populations opprimées (1). Afin d'atténuer en ce qui les concernait les périls de cette lutte, d'autant plus redoutable pour eux, hommes d'arbitraire et de violence, qu'elle était la première qui se déployât sur l'inébranlable terrain des principes, trop longtemps méconnus, du droit et de l'équité, ils tentèrent d'accorder à l'opinion publique une sorte de satisfaction. De concert avec Catherine de Médicis, ils firent convoquer à Fontainebleau, par le jeune roi, une assemblée de grands personnages, que les lettres de convocation appelaient à exprimer officieusement à la couronne leur avis sur la marche à imprimer

(1) L'un des rares écrits, publiés en 1560, au nom de ces populations, caractérise l'intolérance des Guises en ces termes : c Entre les mains de ces deux ty- » rans sont mis les deux glaives de France, le spirituel es mains du cardinal et

> le matériel es mains de son frère. Le cardinal ne pouvant plus rien faire de

> son glaive à rencontre de nous (moqueur de Dieu qu'il est, et de sa parole)

> n'y trouve point de plus court chemin que de nous charger du crime de sédi-

> tion, et nous bailler entre les mains de son frère; auquel, si vous voulez rendre

aux affaires de TÉlat, en présence des complications politiques et religieuses qui agitaient la France.

Dans le cours du mois d'août 1560 se réunirent au château de Fontainebleau, les membres du conseil privé, divers grands dignitaires, des prélats, des chevaliers de Tordre et une foule de seigneurs. Ces derniers, sans avoir le droit de prendre une part directe aux délibérations à intervenir, pouvaient du moins y assister.

Devant cette assemblée, préparée en partie par ses conseils, le chancelier de l'Hospital posa en termes généraux les questions à résoudre; laissant le soin de les discuter et de les approfondir à des hommes tels que Coligny, Montluc et Marillac, dont il s'était assuré le concours. A ce moment il fut sobre de paroles, surtout parce qu'il savait quelle autorité prépondérante devait s'attacher à celles que le pieux amiral se proposait de faire entendre au nom des protestants dont il allait présenter les requêtes, tendant à la cessation des persécutions et à la consécration du droit de réunion pour l'exercice public des actes du culte (i). L'attitude que prit Coligny dans l'assemblée fut admirable. Il s'y posa avec une sainte hardiesse, non sur le sol mouvant des expédients et de l'empirisme, mais sur le solide terrain du droit, en défenseur du principe de la liberté religieuse. La fermeté de son langage commanda le respect, et l'ascendant qu'il exerça sur l'assemblée fut immense : « Le roy de lui-môme dit qu'il » avoit bon témoignage de ses services et aussi bonne réputation » de Inique d'hommes de son royaume, et qu'il prenoit en bonne » part ce qu'il en avoit fait (2). » L'examen des requêtes

> raison de votre fait, il vous dira soudain que, de lui, il n'entend rien à dis-

> puter de Dieu, mais qu'il sçait fort bien faire couper des testes ! ù parole de

> diable, et non d'homme ! comme s'il vouloit dire que son frère fait la dispute,

> et lui la conclusion. » {Juste complainte des fidèles de France y etc., etc., broch. in-32, en Avignon, 1560, p. 26.)

(1) Voir le texte de ces requêtes dans les Mémoires de Gondé, t. U, p. 645, 646, 647, 6i8.

(2) Recueil de pièces sur les États généraux, in-8, 1789, t. I, p. 69.

loin d'être repoussé, fut simplement ajourné après la tenue du concile national, dont la convocation venait d'être décidée ainsi que celle des étals généraux.

Antoine de Bourbon et Condé ne s'étaient point rendus à l'assemblée de Fontainebleau, quoique François II eût prié le roi de Navarre « de s'y trouver, et son frère aussy, ensemble lesseiy> gneurs qui estoient lors avec luy. Mais quand ceux de Guise » eurent descouvert qu'ils y pourroient venir si forts qu'ils se- » royait en danger de perdre la partie, ils aimèrent mieux éviter D ce hazard, et donnèrent ordre que le roy de Navarre en fût » adverty par leurs propres serviteurs secrets, que ceux de Guise 3> entretenoyent près de luy, de sorte qu'il se résolut d'attendre y> quelle seroit l'issue de ces affaires. Celq fut entièrement contre » le conseil et avis du connestable et de tous les autres sei- D gneurs qui tenoyent son party, sachant que ce retardement j> empireroit sa cause, et apporteront quelque ruyne, car ils insisy> toyent qu'il s'acheminast avec ceux qu'il a voit en sa compar> gnye, qui accroistroient par les chemins plus qu'il ne voudroit ; » de nianière que joints avec les connétablistes, ils seroyent les 2> plus forts et bailleroyent la loy à leurs ennemis (1). »

Détachons maintenant nos regards du cours des événements généraux, pour les reporter sur la princesse de Condé.

Depuis le départ du prince pour le Béarn, elle n'avait cessé de partager son temps entre les soins prodigués à ses enfants, la direction des affaires domestiques, parfois compliquées, dont tout le poids était retombé sur elle, et une surveillance prudemment exercée sur les intentions, les paroles et les actes des personnages qu'elle tenait pour ennemis implacables de son mari. Sa tâche était grande : en l'accomplissant avec la vive sollicitude que lui inspiraient ses sentiments d'épouse et de mère, elle n'avait pas toujours pu garder les ménagements que réclamait l'état de

(i) R. de La Planche, oitvr. cit., p. 514, 515. — Voir aussi €astelûau, Mém., 1. 1, p. 48.

sa santé, ébranlée depuis quelques mois par une série d'anxiétés inévîtables et par une noaveile grossesse. Moins, dans sa touchante abnégation, die s'était occupée d'elle-même, plus la comtesse de Roye arait mis d'ardeur li l'entourer de son affection matemdie et à l'assister de ses conseils et de sa coopération.

Vers la fin de juillet 1560, la princesse aceoncha, en Picardie, d'une fiUe à laqnelie elle donna un nom qui lui était parliculièremeoi cher, celui de Madeleine, que portait Texcellente mère dont le cœur était si étroitement uni au sien.

Peu après la naissance de cet enfant, la comtesse de Roye dut, dans l'intérêt même de la princesse, se séparer d'elle momentanément, pour aller à Écouen. Elle voulait essayer d'y terminer arec le connétable une affaire de famille, entamée depins quelque temps déjà. La conclusion à intervenir, telle qu'elle la désirait, d'accord avec sa fille, pouvait aisément affranchir celle-ci des conséquences éventuellement désastreuses d'une négociation à laquelle elle avait dû condescendre, afin de satisfaire aux exigences d'un état de gêne imposé à son mari, par la rigueur des circonstances(l). Eléonore de Roye , pour lui créer des ressources, s'était trouvée contrainte d'emprunter à des marchands une somme d'environ vingt mille livres^ au rejnboursemenl de laquelle . elle avait affecté, à titre de gage, entre leurs mains, ses bijoux et divers objets précieux, d'une valeur totale de cent miUe livres. Sa prompte libération, à laquelle, en femme délicate, elle aspirait ardemment, pouvait lui être facilitée par le connétable, son grand oncle, possesseur d'une immense fortune, sans qu'il eût à faire en sa faveur le moindre sacrifice. Il sufjQsait,à cet effet, qu'il achetât, moyennant un prix d'ailleurs avantageux pour lui, la teire de Germiny, qu'elle avait proposé de lui vendre. Le versement immédiat de ce prix aux marchands prêteurs devait

(1) De ThoQ» Hist, untï*., t. II, p. 795. — Désonneaux, Hist, de la maison de

autoriser le retrait des objets livrés en gage. Rien n'eût été plus simple pour le connétable que de venir en aide à sa petite-nièce, en accédant de suite à sa proposition; njais il était trop partisan des temporisations pour adopter une décision immédiate. Il tenait donc tout en suspens, lorsque madame de Roye arriva à Écouen. Les entretiens qu'elle eut avec lui, les instances qu'elle lui adressa, et qu'appuya Robert de Lahaye, membre du parlement de Paris et conseil habituel du prince et de la princesse de Condé (1) dans leurs affaires, n'amenèrent d'autre résultat qu'une avance de quinze cents écus par Anne de Montmorency, qui ne consentit pas encore à acheter la terre dont il s'agissait.

Deux mois plus tard, l'affaire était même si loin d'une conclusion, que la princesse de Condé crut devoir adresser au connétable les lignes suivantes, qui peignent la détre.sseà laquelle elle était en proie (2) :

« Monsieur, me voyant de toutes parts environnée de maints y> grands affaires et* d'extrêmes peines et nécessité de sçavoir où j> recouvrer deniers pour y remédier et subvenir comme elles me 3> pressent, mesmement du cousté de ceux qui tiennent mes j> bagues et buffet, et pourquoy je suis entrée si avant en propos 3> avec vous de ma terre de Germiny, mais encore beaucoup

> plus pressée que je ne vous puis dire de les retirer promptey> ment ou de perdre le tout, comme tout de nouveau j'en suis }> menassée, je suis conlraincte vous envoyer ce porteur exprès » et vous supplier, monsieur, me vouloir faire ce bien que de » me mander par luy sur ce résolutivement votre intention et

> volonté et y adviser de deux choses Tune, ou de m'en parfaire

(1) Voir, sur Robert de Lahaye, Le Laboureur, addit. aux Mém. de Caslelnau, 1. 1, p. 517.

(2) Lettre du 29 septembre 1560. (BibL nat., mss. f. fr., vol. 3260, f» 81.)

» le payement promptement et comptant, et, en ce faisant, m'en- » voyer tel dé vos gens qu'il vous plaira incontinent avec pouy> voir pour vous en passer la vendition telle qu'elle vous a esté D arrestée par madame ma mère, sans m'y tenir davantage en » suspend, afin que je n'aye à regretter ci-après que vingt mille i> livres aient esté cause de m'en faire perdre pour cent mille, » comme je m'apperçois déjà en estre en chemin et danger ; ou » bien me quicter de la promesse que vous y afaictemadite dame i> ma mère, en vous remboursant de quinze cens escuz que m'y ï> avez advancez, pour d'un coustéou d'autre (comme j'en aydesjà » d'ailleurs offre de trente mil francs) avoir de quoy appaiser D mes marchans et recevoir mes besongnes. Si est-ce, monsieur, ^ qu'il me desplairoit fort, puisque en sommes si avant et que » la chose vous est si propre qu'elle ne tombast en vos mains, » qui est cause que si avez doubte de quelque chose, que j'ac- }) corde et consens dès à présent que vous puissiez par vos mains y> mesmes faire faire la distribution desdits deniers ainsi qu'il » vous plaira à ceulx qui ont mes dites besongnes, pourvu que » dès cette heure ils me les rendent, sans que j'en touche ung » seul denier; parquoy, monsieur, je vous supplie bien humbley> ment encore cette fois me résouldre au retour de ce dit por-

> teur, en la suffisance duquel je remettrai à vous dire de toutes » les autres nouvelles et de moy et de tout mon petit mesnage, t> où, puis deux mois, j'ay toujours eu tant d'adversité et ennuy,

> que encores ne vous pourroys-je commodément escripre de » ma main. Vous excuserez le tout, s'il vous plaist, me conti- » nuant toujours en vostre bonne grâce, comme de toutes vos 3> niepces la plus affectionnée à vous obéyr et qui sur ce s'en va

> vous présenter ses bien humbles recommandations, suppliant y> le créateur qu'il vous doint, monsieur, en parfaite santé la ^ très-heureuse et longue vie que vous désire, d'Anisy, ce XXIX i> septembre 1560.

> Je voua suplie, monsieur, n'estre marry de se que vous

> presse en cest af&yre; c'est à mon grand r^et, mais nesaysyté » pour ung sy grand dommage my contndnct. »

» Yostre homble et obéyssante niêpce

> LÉorvoR DE Rote. >

L'incarie A le manyais vouloir du connétable se prolongeant, la princesse réitéra près de loi ses instances, dans une seconde lettre (1), ainâ conçue :

€ Monsieur, j'ai tousjours atendu jusque à presant que me^ ]» dussyes fayre réponse touchant le faict de Germiny, suyvant y> ce qu'avyes dict à Bi^on par lequel vous avoys emplemant

> escript de cette aiayre et l'estremy té en quoy je suys crayngnant y> que perde pour saynquante mylle escus de bagues sy je ne^ 9 pourvoy à les désangager en dans le vinct et sayncquiemede se ]» moys, e par se, monsieur, que je me suys tousjours attandue ]» que me foumyryé les denyers dont sômes dacort pour la dicte » terre, et que je voy que ne m'en faites nulle réponse, je ne say » quy en peult estre l'ocasyon, quy faict que vous envoyé sepor- » leur esprés pour vous suplier bien humblement par luy me

> fayre sertaine de voslre resolusyon, e sy vous plest achever le D marché e que veyllyes vous trouver à Parys en dans huit jours 3> je my trouveray me faysant savoyr au sertyn le jour quy y> pouré estre, pour là passer les contras e layre lyvrer les dei> nyers à seulx quy ont mes bagues lequelles faull que retire » moy mesme craygnant que on ne m'en aist changé quelque » une, aussy que j'ay désires affayi'es de grande ymportanse, et » sayrays bien ayse par mesme moyen de vous pover veoyr, e » sy vostre comodyté n'est d'aller au dict Paris, et que le troui> vyes bon, je paseres par ou vous seryes, parcoy vous suplie sus y> le tout me mander vostre voulonté e me renvoyer ynconlynant y> se porteur, vous presanlant, monsieur, mes humbles reco-

{{) Bibl. nat., ntes. t fr., vol. 3260, f» 77.

> mandalyons à vostre bone grase, pryant Dieu quy vous done,

> monsieur, en santé Theureuse et longue vye que vous desyre.

3> Madame ma mère me charge de vous presanter ses trôs-

> humbles recomandations à vostre bonne grase. 5> Vostre humble et obeyssanle nieyse

3> Léonor de Roye. 3>

Au moment même où la comtesse de Roye avait tenté, à Écouen, près du connétable, une démarche destinée à demeurer à peu près infructueuse, s'était accompli, vis-à-vis d'elle et de sa fille, un message qui, par l'imprudenoe de la personne que le prince de Condé en avait chargée, devait, dans des proportions diverses, réagir d'une manière fâcheuse sur la situation de ce prince et de sa famille.

Lasague, gentilhomme du Béarn, envoyé par Louis de Bourbon en Picardie, était arrivé, vers la fin de juillet 1560, à Anisy, où il comptait trouver réunies Eléonore de Roye et sa mère, qu'il devait visiter de la part du prince. Il n'y rencontra que la princesse, alors retenue dans sa demeure par les soins qu'exigeait sa santé. Il s'entretint avec elle de tout ce qui concernait son mari, et se chargea de transmettre à ce dernier les réponses qu'il attendait de sa femme. Madame de Roye étant alors à Écouen, Lasague s'y rendit et y vit la comtesse, de Lahaye, et le connétable, qui lui remit des lettres pour Condé. De là il alla à Paris, où le vidame de Chartres et d'autres seigneurs lui confièrent aussi des lettres pour le prince. Ensuite il gagna Fontainebleau, où, après avoir délivré à plusieurs adhérents de ce dernier des missives qui leur étaient destinées, il rencontra inopinément un officier nommé Bonval avec lequel il avait précédemment soutenu d'étroites relations en Piémont ; Bonval se répandit en plaintes contre les Guises, provoqua par supercherie des confidences auxquelles Lasague se laissa entraîner et lui déclara qu'il était prêt à le suivre, pour aller, sous ses auspices, embrasser à Nérac la cause du

prince de Condé. Dénoncé par le fourbe Bonval,'qui n^était en réalité qu*un agent des Guises, Lasague fui bientôt, arrêté. On saisit sur lui les lettres du connétable, du vidamede Chartres, et d'autres papiers; puis « il fut tant tiré sur la géhenne, qu'il D déclara tout ce qu'il savait, et davantage 's> (1).

Ses déclarations compromettaient notamment Condé, le vidarae, et, jusqu'à un certain point, le roi de Navarre.

« Soudain (le 29 août) les capitaines des gardes furent envoyez 3> à Paris pour mettre le vidame estroitement prisonnier en la j> Bastille. Ce qiii leur fut bien aisé, car il estoit à grand peine 2> sorti d'une grande maladie, et n'eust-on esgard à autre chose )) qu'à exécuter le commandement, sans mesme permettre aiix » médecins de le pouvoir assister (2). » Jeanne d'Estissac, sa femme, qui voulait s'enfermer avec lui, ne. put même pas obtenir l'autorisation de le voir (3).

Cette brutale main-mise, ainsi opérée sur un homme sans défense, et l'arrestation du conseiller Robert de La Haye, qu'on supposait être informé des intentions du prince de Condé (4), ne constituaient encore que le prélude d'excès d'une plus haute gi^avité.

Il s'agissait, en effet, de s'emparer de Louis et d'Antoine de Bourbon. Ne pouvant, de loin, y réussir par la force, les Giiises se servirent de leur royal neveu, qu'ils faisaient agir et parler à leur gré, pour attirer les deux frères à la cour.

Le 30 août, Crussol fut envoyé en Béarn, muni d'instructions

(1) R. de La Planche, ouvr. cit., p. 50 i.

(2) Le Pr. de La Place, Comment., p. i05, 106. — R. de La Planche, ouvr. cit., p. 503 : « Le connestable ne craignit de recommander le vidame au roy et » à la royne mère, les suppliant ne permettre qu'il reçeust trop rude traitement.

> Car sa fidélité et ses grans services méritoyent toute autre récompense, ce que

> ne pouvoyent ignorer ses ennemis, et qu'il n'eûst despendu cinquante mille li-

> vres de renie et un million d'escus pour le service de ses prédécesseurs roys. t

(3) De Thou,HMr. wiiit?., t. H, p. 809.

(4) Le P. de La Place, Comment,, p. 107; — Journal de Bruslart, Mêm. de Condé, 1. 1, p. 16, 17.

menaçantes (i), et porteur d'une lettre de François II au roi de Navarre. On y faisait tenir au jeune monarque le langage suivant (2) :

« Mon oncle, je crois que vous estes bien mémoralif des

> lettres que je vous escrivis d'Amboise, quand ceste dernière :» esmotion survint (3), et de ce que je vous manday de mon

> cousin le prince de Condé, vostre frère, qu'une infinité de

> prisonniers chargeaient merveilleusement : chose qui ne me

> pouvoit entrer en Tentendement pour Fhonneur du sang dont :» il est, et l'amour que je porte aux miens, espérant que le :» temps et ces déportemens feroient cognoistre la menterie de

> tels malheureux, et me donneroyent parfaite assurance de son

> innocence : mais j'ay eu depuis continuellement tant d'advcr-

> tissemens conformes de tous les endroits de mon royaume

> des pratiques et menées que on le charge avoir faicts et faict

> faire au préjudice de mon service et la seureté de mon estât,

> que je n'ay néantmoins jamais voulu croire jusques à ce que

> de fresche mémoire j'en ay vu si grande apparence, que je

> me suis résolu m'en éclaircir et sçavoir ce qui en est, n'estant

> pas délibéré, pour la folie d'aucuns de mes subjects, vivre

> toute ma vie en peine. Et pour ce, mon oncle, que je me

> suis tousjours asseuré de l'amitié et fidélité que me portez,

> et que vous m'en avez tant fait d'offres et de preuves, que je

> n'en puis ny ne veux doubter aucunement, je n'ay voulu faillir

> de vous en advertir incontinent et escrire la présente, par

> laquelle je vous prie sur tout le service que desirez jamais i> me faire, et ordonne sur tant que vous avez chère ma bonne ^ grâce, de me l'amener vous-mesme, dont je n'ay voulu charger

(1) Instraction de M. de Grassol, allant, par ordre du roi, vers le roi de Navarre, du 30 août 1560. (Bibl. nat., mss. Golbert, vol. 28. — Négoc. sous François i7, p. ^82 à >i86.)

(2) Mém.de Gondé, 1. 1, p. 572, 573. — Mém, de Tavannes, chap. xvi.

(3) Mém. de Gondé, t. I, p. 398 et suiv. Lettre du 9 avril 1560.

:» autre que vous, non pour autre intention que pour se justifier 3) en vostre présence de ce dont il est chaîné : vous pouvant » asseurer que je serai aussi aise et aussi content qu'il se 3) trouve innocent et net d'une si infâme conspiration, comme » je serois très -desplaisant que au cœur d'une personne de » si bonne race et qui me touche de si près, si malheureuse 3> volonté fût entrée : vous pouvant asseurer que là où il refu- 3> sera de m'obéyr, je sauray fort bien faire cognoistre que je » suis roy, ainsi que j'ay donné charge à M. de Cursol {de Crus^ » sol) vous faire entendre de ma part, ensemble plusieurs autres 3> choses dont je vous prie le croire, comme vous voudriez faire

> moy-mesme. Priant Dieu, mon oncle, vous avoir en sa très-

> sainte et digne garde. Donné à Fontainebleau, ce xxx* jour i> d'aoustl560. »

. Ni cette lettre, ni les commentaires qu'y ajouta oralement de Crussol, n'étaient de nature à décider immédiatement les deux princes à quitter Nérac.

Bientôt arriva près d'eux leur frère, le cardinal de Bourbon (1), chargé par la cour de presser leur départ.

Il y avait le plus grand danger pour le roi de Navarre et pour Condé à obtempérer aux ordres réitérés de la cour, en venant, l'un, comme une sorte de gardien responsable, livrer son frère à des mains hostiles, l'autre accepter la situation d'un accusé condamné d'avance. Il y avait au contraire chance de succès dans une ferme attitude, digne du rang des deux frères, si, accueillant l'appui que leur offrait encore une partie de la noblesse et de la population, ils se mettaient en marche, non pour venir présenter une justification, mais pour revendiquer

(1) LePr. de La Place, Comment., p. 107. — Le départ du cardinal eut lieu trois ours après celui de Crussol. (V. Cal. of state pap.y foreign séries. Lettre de Throckmorton à Gecil, du 8 septembre 1560.)

des droits, à la tête d'un nombre imposant d'hommes qui les avaient choisis pour chefs et pour protecteurs.

Voilà ce que parurent originairement comprendre Condé et Antoine de Bourbon. Celui-ci, en effet, répondant à la lettre que François II lui avait écrite le 30 août, déclara (1) « ne pouvoir T> croire son frère avoir entrepris contre sa personne, ny Estât, » comme aussi n'en avoit-il aucune occasion; mais que plus i> tost voudroit-il bazarder la vie et les biens pour la conserver

> contre ceux qui seroient si téméraires de l'entreprendre. Et

> ne faisoit doute que ses haineux et ennemis qu'il avait près » de sa personne ne luy eussent preste cette charité par leurs j> fausses calomnies et accusations; que s'ils se vouloient rendre

> parties et qu'il pensast trouver la justice ouverte à la cour, il » connoissoit l'innocence de son frère si grande, que luy mesme î ne feroit difficulté de l'y mener, et iroit en si petite compa-

> gnie, qu'on auroit occasion de croire toute autre chose de i> luy; encore que grâces à Dieu il eust tant d'amis, que s'il les

> vouloit emploier, il esperoit bien ne tomber à la mercy de » ses ennemis, qu'il sçavoit préparer leurs forces sous le nom et » autorité dudit seigneur. Que s'il y avoit gens en ce royaume j> qui eussent entrepris sur son Estât et autorité, il esperoit j> bien démontrer que c'estoient tels imposteurs mesmes qui y> rejettoient leurs crimes sur les innocens; n'aians tous les y> princes de son^sang rien plus cher en ce monde, ny tant » recommandé que la conservation de sa couronne, laquelle ne ]> pouvoit estre esbranlée ne transférée, que ce ne fust à leur » ruyne et subversion entière, comme estans après luy et ses » frères les plus proches et apparens héritiers du royaume, ï Partant, il suppliait ledit sieur de ne recevoir légèrement » aucune mauvaise et sinistre opinion de ses plus proches parens

> et serviteurs très-affectionnés. »

(1) R. de La Planche, ouvr. cit., p. 597, 598. — L. V. de La Popelinière, Hist. de France, édit. de 1581, m.^, t. I, f» 209.

Le prince de Condé adressa aussi à François II une réponse des plus explicites, « se défendant de toutes les calomnies qu'on » lui avoit imposées, desquelles il désiroit sur toutes choses 3 s'aller justifier, pourvu que ses accusateurs se voulussent reny> dre parties, et que l'autorité qu'ils avoient embrassée leur

> fust ostée; car il ne s'attendoit pas de voir aucune bonne 3> justice administrée au royaume, pendant que ceux-là gou- 3> verneroient (1). i>

De leur côté, dès qu'elles avaient été informées de l'arrestation de La Sague, des déclarations que lui avait arrachées la torture, et de la double mission de Crussol et du cardinal de Bourbon en Béarn, Éléonore de Roye et sa mère, mesurant l'étendue du danger que courait Condé, s'étaient efforcées de Ty soustraire. Elles avaient de suite émis l'avis que, e: quand même j> Antoine de Bourbon irait trouver le roi, le prince de Condé, » à qui surtout on en voulait, ne devait pas venir; que, par là » même, la vie du premier serait plus en sûreté, et que les

> Guises ne seraient pas assez téméraires pour attenter à sa 3> personne, tant qu'ils craindraient la vengeance du prince, son 3> frère (2). i> De plus, lorsque Catherine de Médicis avait fait dire à madame de Roye que, si elle croyait à l'innocence de son gendre, elle l'engageât à partir, la comtesse lui avait écrit aussitôt,' en son nom et en celui de sa fille (3) : « qu'elle estoit » certaine de l'innocence de son' gendre ; qn'il n'avoit jamais

> fait ny pensé chose ' qui feilst contraire 'au roy et qu'elle ne

> devôit croire les sieurs de Guise, ses ennemis; que c'estoit 3> chose dure de presser un prince du sang de venir en lieu où

> ses ennemis commandassent. i>

Dans une lettre postérieure, également adressée "à Catherine

(1) R.'de La Planche, ouvr. cit., p. 59^. — L. V. de La Popelinière, Hist. de France, t. I, p. 209.

(2) De Thou, Hist, univ,, t II, p. 824.

* Ç-i) Le Pr. de La Place, Comment,, p. 106. — L. V. de La Popeliniéré, ouvr. cit., t. I, ^ 207. ...

deMédicis, madame de Roye disait (1) : ^ qu'elle pensoitbien » que monsieur le prince lui estoit si obéissant parent et ser- 3> vileur, qu'il obéirait à son commandement de venir en court; :p mais, pour ce que ses ennemis y estoient, la prioit ne trou- ]ft ver estrange s'il y venait mieux accompagné que de cous- 3> tume. » Blessée au vif par ces derniers mots qui avaient frappé, juste, la reine mère répliqua (2) : « Que le prince trouve-

> roit le roy mieux accompagné que luy, et que ce n'estoit

> au lieu où estoit le roy son maistre où il falloit venir

> fort. T>

Bientôt la cour changea de tactique. A des ordres altiers et à un langage d'intimidation, qui avaient manqué le but, succédèrent de simples invitations au départ, formulées avec des ménagemens apparents et de fallacieuses promesses. « Dépesche » fut promptenient faite par laquelle le roy manda (aux deux

> princes) qu'ils pourroient aller devers luy en toute sûreté 3> et s'en retourner quand bon leur sembleroit, les assurant en

> parole de roy, qu'il ne seroit attenté en leurs personnes en y> aucune manière ; qu'il entendroit paisiblement leurs remon- » Irances et justifications sans qu'ils entrassent en prison, ou y> qu'on leur fit procès ; el que seulement il voulait avoir res- 3> ponce de la bouche (d'Antoine de Bourbon) sur les points dont y> on chargeoit ledit seigneur prince (de Condé), et qu'il ne » le pouvoit aucunement croire : bref, qu'ils seroient recueillis » selon leur estât et dignité, voire qu'on leur baillerpit le rang » qui leur appartenoit au maniement des affaires, afin d'avoir » leur conseil et avis pour rendre toutes choses bien policées. T> Et quant à la religion de laquelle ledit sieur prince avoit fait i> déclaration et protestation publique, il nevouloit et n'entendoit

(1) Le Pr. de La Place, Comment, p. 406. — L. V. de La Popelinière, ouvr. cit., f> 207. — D'Aubigné, Hist, univ.y t. I, liv. II, chap. xvui.

(2) Le Pr. de La Place, Comment,, p. 106. — L. V. de La Popelinière, ouvr. cit., f> 207.

» que pour raison de ce il en fust aucunement troublé ni in- » quiété (1). 3

Les assurances contenues dans celte dépèche étaient démenties par les mesures que la cour avait déjà prises, telles notamment que la concentration de forces militaires autour de la personne de François II, que la demande de troupes adressée au roi d'Espagne et que l'envoi en mission extraordinaire de divers chefs dévoués, pour contenir les provinces, de concert avec les gouverneurs qui y commandaient. Ces mêmes assurances étaient également démenties par les termes menaçants de la correspondance du souverain avec plusieurs hauts fonctionnaires (2) . Le docile François II écrivait à l'un d'eux, sous la pression des Guises : « Je me délibère m'acheminer en peu de » jours à Orléans où je veux faire l'amas de mes forces, y faisant y> dès ceste heure marcher de tous costés un grand nombre de D gendarmerie avecques une bonne troupe de gens de pied, de y> façon que j'espère, avec l'ayde de Dieu, s'il y en a de si fols • y> de me mesconnoistre, de leur faire sentir à bon escient que je » suis roy qui me sais bien faire obéir (3). >

La trame ourdie contre Louis et Antoine de Bourbon n'avait pas échappé à la pénétration d'un homme d'État distingué, Marillac, archevêque de Vienne, qui, rappelant à Jacqueline de Longwic, duchesse de Montpensier, dont il possédait toute la confiance, la promesse qu'elle lui avait faite naguère de s'opposer on temps opportun, aux desseins des Guises, lui signala (4) les mesures à prendre pour détourner le coup que voulaient frapper les ennemis de la France et des princes du sang. Il lui conseilla

(i) R. de La Planche, ouvr. cit., p. 599, 600.

(2) Ordre du roi à de Burie, commandant en Guyenne, de septembre 1560 {Négociations sous François II, p. 578, 579, 580). — Lettres de François H à révéque de Limoges, du 5 octobre 1560 {Ibid., p. 610), et au maréchal de Termes, du 6 octobre 1560 {Ibid., p. 642).

(3) LeUre du 6 octobre 1560 à de Termes {Nég., p. 642).

(4) De Thou, Hist univ., t. H, p. 824, 825. — Le président de La Place, Comment., ip, 109, 110, 111.

entre autres choses d'engager le duc de Bouillon, son gendre, à recevoir les enfants de Condé dans Sedan et Jametz et à consentir qu'on enfermât dans ces places les enfants ou les frères du duc de Guise, si l'on réussissait à les prendre, parce que leur vie répondrait de celle des Bourbons.

Tandis que la duchesse de Montpensier mettait à exécution le conseil de Marillac en envoyant un messager éprouvé au duc de Bouillon et aux princes protestants de l'Allemagne pour gagner leur concours à la cause des princes du sang, que faisait une autre femme avec laquelle la duchesse soutenait de fréquents rapports et à laquelle elle avait le singulier courage d'adresser de fortes représentations, trop rarement écoutées ? Non moins dissimulée que Jacqueline de Longwic était franche, Catherine de Médicis, car c'est d'elle qu'il s'agit, engageait, ainsi que le l'apporte Tavannes (1), la princesse de Condé à recommander à Louis et à Antoine de Bourbon de ne pas quitter le Béam. Mais Catherine, alors même qu'elle prétendait accomplir quelque bon office, ne pouvait presque jamais s'affranchir d'une obliquité de procédés qui lui faisait manquer le but à atteindre. La preuve en est dans le récit de Tavannes lui-même. « La reyne mère,

> dit-il (2), escrivit au roy de Navarre qu'il vînt, y estant à demy » forcée pour plaire à messieurs de Guise; et craignant d'estre

> découverte, sans escrire, faisoit entendre secrètement à la

> princesse de Condé que c'estoit la mort de son mary s'il venait

> à la cour. Le roy de Navarre et le prince de Condé adjoustent

> foy aux escrits de la main de la reyne, non aux advertisse- » ments secrets qu'elle donnoit au contraire, les croyant pro-

> céder de la crainte de la princesse de Condé, et d'autant plus » que leurs serviteurs dépendans du roy et de messieurs de

> Guyse, estans avec eux, leur faisoient passer par-dessus tous

> advis et difficultez préoccupant leurs esprits. >

(i) Mém. de Tarannes, chap. xvi.

(2) Mém. de Tavannes, chap. xvi.

On se représentera aisément les vives supplications que, du fond de sa solitude, Éléonore de Roye adressa à son mari et à son beau-frère pour les détourner de toute idée de départ. D'elle seule venait la vérité; elle seule méritait d'être crue. Jeanne d'Albret pour sa part le savait; aussi avait-elle joint ses ardentes instances à celles de sa belle-sœur, de cette amie fidèle, dont elle connaissait si bieii le noble cœur et la rare intelligence; mais, hélas ! accordant alors plus de confiance à la servile parole d'un fantôme de roi et à l'invitation décevante de sa mère qu'au sincère et énergique langage de deux femmes aimantes, judicieuses et dévouées, Condé et le roi de Navarre se décidèrent à quitter Nérac et à s'acheminer vers Orléans.

On se méprenait tellement, à la cour, sur la sincérité de leurs intentions, ils y étaient si constamment desservis, la haine de leurs adversaires était si profonde, que les Guises, à la première nouvelle de leur départ du Béam, firent insérer dans une dépêche royale du 5 octobre 1560 (1) les lignes suivantes : « J'ay eu depuis deux jours advertissement qu'au lieu de me » venir trouver en humilité comme ils debvoient (le roi de Na-

> varre et le prince de Condé) se préparoient, poursuivant la prej> mière délibération, exécuter leur entreprinse. Quoy voyant, » par Tadvis de tant de bons et affectionnés serviteurs que

> j'ay, je me suis résollu de prévenir et avec toutes les forces i> que j'ay assemblées et que je faits encore assembler, marcher 3> au-devant de luy (le roy de Navarre) jusques à Orléans, pour i> s'il vient comme subject doibt venir à son prince, le recevoir

> et luy faire bonne chère; sinon luy courre sus et luy faire T> sentir que je suis roy, qui ay puissance et moyen de me faire y> obéyr et chastier ceulx de mes subjectz qui seront si téméj> raires de me dényer l'obéissance. Je ne scay si ce qu'on dit » est vray, pour le moins y veulx-je pourveoir en tout événe-

(1) Négociations sotis François II, p. 610.

1 ment, et de façon qu'il ne m'en puisse advenir inconvé-

> nient. j>

Partis du Béam, à la fin du mois de septembre, les deux frères, lors de leur passade à Verteuii en Angoumois, principale résidence des seigneurs de Larochefoucault, y furent abordés par un agent secret de la cour, le cardinal d'Armagnac. Protestant de son dévouement à leurs personnes, il les circonvint par de perfides conseils, par l'assurance de l'accueil favorable qu'ils recevraient à leur arrivée, et les engagea à accélérer leur marche.

En entrant à Limoges, ils y rencontrèrent un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes qui les pressèrent de se mettre à leur tête et leur promirent le concours d'une foule d'adhérents prêts à se lever et à agir dans diverses provinces.

En même temps arrivait à Limoges un homme de confiance, porteur d'une lettre adressée en toute hâte par Éléonore de RoyeàLouis de Bourbon. La princesse (1) « adverlissoit son

> mary du complot pris et arresté entre ceux de Guise, d'exter- » miner tout le sang royal : ce qu'elle avoit entendu de si bon

> lieu qu'elle n'en pouvoit nullement douter : partant, elle le » supplioit très-humblement de n'avoir le cœur si lasche que

> de s'aller jetter en leurs filets, quelques belles promesses

> qu'il eust du roy. Que si elle es toit homme et en son lieu, » elle aimeroit mieux mourir en combattant l'espée au poing

> pour une si juste querelle, que de monter sur un eschaffaul,

> pour tendre le col à un bourreau sans l'avoir mérité, comme » il en estoit menacé. D'autre coslé, elle s'assuroit tant de sa

> bonne cause et querelle, qu'elle trouveroit bonne troupe de » gentilshommes qui l'accompagneroyent de leurs vies, et pren- ]p droient tous ensemble une fin heureuse avec une perpétuelle

> louange d'eslre morts pour la sauveté du roy et du royaume,

(1) R. de La Planche, ouvr. cit., p. 608, 609. — Castelnau, Mém.y in-f», t. I, p. 51.

:» à Texemple des grands personnages qui avoient pour moindre

> occasion rendu leur nom immortel. Et que si ainsi advenoit, :» elle Taccompagneroit bientost au tombeau; mais ce seroit avec :» pfus d'heur et contentement que si elle eust possédé tous les

> biens, honneurs et richesses du monde. >

Loin de se rendre à Févidence qui éclatait dans l'admirable langage de sa femme, Condé hésitait encore : la princesse l'apprit et aussitôt courut à sa rencontre, le vit, lui retraça en termes saisissants le péril au devant duquel il se jetait, tête baissée, lui montra la droite voie à suivre, et l'adjura au nom du devoir et de l'honneur, d'écouter enfin ses conseils ; vains efforts, vaines supplications : elle ne put arracher le prince à son aveuglement et force lui fut, hélas ! c de s'en aller esplorée comme elle estoit j> venue (1). >

 Limoges, Louis et Antoine de Bourbon s'étaient séparés des seigneurs et des gentilshommes dont ils avaient refusé les offres de service. Accompagnés seulement de quelques personnes dévouées, ils continuèrent leur route n'avançant qu'à petites journées, et étant depuis Poitiers suivis à distance par une force armée chargée de les observer et de leur couper, au besoin, toute retraite. « Plus alloyent-ils avant, tant plus avoyenti> ils d'advertissemens de se retirer secrètement suyvant ce qu'ils

> ont bien reconnu depuis leur avoir esté prédit, qu'autant de 3> pas qu'ils faisoient vers la cour, autant approchoyent-ils, et

> tout Testât du royaume, de la mort, si Dieu n'y remédioit ]^ extraordinairemenl : à quoy ils ne vouloyent nullement en-

> tendre, se remettans et leur affaire du tout en Dieu, duquel

> ils attendoient tout secours et défense, et enceste confiance et

> de leur innocence se recommandoyent aux prières des églises

> réformées, &isans venir à eux tous les ministres, diacres,

> et surveillans par où ils passoyent pour les consoler : chose

(1) R. de La Planche, ouvr. cit., p. 609. — Castelnau, Mém.<, t. i, p. 51. — Hist de cinq rots, p. 109.

!► notable pour cela qui s'en ensuyvit, combien qu'il ne tinst j> aux princes qu'ils ne se perdissent entièrement. Voyià comme » ils arrivèrent à Orléans avec leur petit train qui fut la veille j> de Toussains, dernier d'octobre (1). > ■

(1) R. de La Planche, ouvr. cit., p. 619.

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