‹ Éléonore de Roye, princesse de Conde, 1535-1564Chapitre 5 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'aspect d'Orléans, à la fin d'octobre 1560, était sinistre. François II y avait fait son entrée le 18 du môme mois, moins en monarque qu'en conquérant Les Guises avaient concentré dans l'enceinte de la ville toute une armée également menaçante pour les États généraux dont la session devait bientôt s'ouvrir, et pour les habitants, surtout pour ceux qui professaient la religion réformée. On se préparait à sévir contre ces derniers avec une rigueur que fit bientôt pressentir le rude traitement subi par leur coreligionnaire et protecteur Groslot, premier magistrat de la cité. Dans chaque rue, à chaque carrefour, sur chaque place, était établi un corps de garde. Un régime de compression et de tefreur planait sur la population.

A mesure que Condé et son frère s'étaient approchés, de nombreux émissaires des Guises (1), sillonnant la route pour retourner en toute hâte à Orléans, y avaient signalé les progrès de la marche des deux voyageurs. Avertie de leur présence sous les murs de la ville, la cour éprouva une âpre satisfaction à l'idée de tenir enfin la proie qu'elle convoitait depuis si longtemps.

Quel accueil que celui réservé aux deux princes! Du portereau

(i) La correspondance des Guises témoigne de Tardeur avec laquelle ils épiaient la marche des princes. (Voir leurs lettres des 15 et 23 octobre 1560. Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3157, f>»62 et 74.)

jusqu'au logis du roi sur la place de l'Étape (1), ils sont contraints de s'avancer entre deux haies d'hommes d'armes et d'iircherSjdont ils essuient les insultants propos; l'accès de la demeure royale par la grande porte d'entrée leur est insolemment refusé; ils mettent pied à terre, se résignent à pénétrer par une porte basse, et se présentent dans une salle où se tient le roi, entouré des Guises et de toute la noblesse de cour. Leur attitude, à la fois respectueuse et digne, contraste avec la réception glaciale qui leur est faite. Le roi ne tarde pas à les conduire dans la chambre de la reine mère. Les Guises se sont prudemment abstenus d'y suivre leur neveu, qu'ils ont d'ailleurs muni d'instructions suffisantes pour jouer le rôle convenu entre eux et lui (2). A la vue des princes, Catherine de Médicis verse des larmes d'une sincérité suspecte (3). Le roi déclare alors à Condé qu'il l'a fait venir pour savoir de lui la vérité sur les actes de haute trahison qui lui sont imputés; le prince, tête levée, repousse en termes énergiques l'accusation dont il est l'objet, n'y voit qu'une odieuse calomnie forcée dans l'ombre par les Guises qui fuient en ce moment sa présence et il déclare qu'il saura bien se justifier (4) : tf La prison d'abord, la justification ensuite (5) 3), réplique François IL Vainement Antoine de Bourbon conjure-t-il le roi d'entendre

(1) c Leroy alla loger en la maison du feu chancelier d'Alençon, père du 1 baillif (Groslot), en la place appelée TËstape. ^ (R. de La Planche, ouvr. cit., p. 617.)

(2) € Le cardinal (de Lorraine) et son frère se servent du roy comme d'un per- 1, sonnage sur un eschafaud, luy faisant faire, dire et ordonner tout ce que hon 1 leur semble. Or, rien ne leur semble bon, sinon ce qui revient à leur ambi- > tion et profit particulier. > {Jtiste complainte des fidèles de France y etc., etc. brochure in-32. Avignon, 1560, p. 25).

(3) € Larmes de crocodile», dit R. de La Planche (ouvr. cit., p. 621). — Voir aussi Appendice, n<» 15. •

(4) Mém. de Condé, t. Il, p. 378. — Casteinau, Mém.y t. 1, p. 52.

(5) c Al quai el rey respondio que para que tambien el pudiese juslificarse, » avia determinado de mandarle tener preso. > (Pap. de Simancas, série B, 1. il, n<^* 201 à 204. Dépêche de Ghantonnay à Philippe U du 4 nov. citée dans le Journal des savants, ann. 1859, p. 38.)

les explications que son frère est prêt à fournir, et de le laisser en liberté, ou tout au moins de le confier à sa vigilance; il répondra de lui sur sa propre tête : le royal esclave des Guises se tournant alors vers deux capitaines des gardes que ses oncles ont appostés là, leur commande de s'emparer du prince. Celuici, sans rien perdre de sa fermeté, se laisse emmener par eux en adressant à l'imprévoyant et crédule cardinal de Bourbon ces paroles accablantes mais méritées : c Monsieur, avec vos asseu- » rances, vous avez livré vostre frère à la mort (1). > Le malheureux prélat éclate en sanglots et demeure anéanti. Bientôt Condê est incarcéré (2) dans une maison voisine, munie de fenêtres grillées. Les approches en sont défendues par des pièces d'artillerie braquées sur trois rues. Ordre est donné d'imposer au prisonnier une captivité des plus strictes, et de ne laisser communiquer avec lui qu'un homme de service (3).

Quant au roi de Navarre, s'il n'est pas, comme son frère, jeté en prison, il n'obtient d'autre liberté que celle d'aller du logement qu'on lui assigne à l'habitation du roi. A peine lui reste-t-il quelques-uns de ses serviteurs. Il doit demeurer jour et nuit sous la surveillance de gardes et d'espions (4).

(1) Le président de La Place, Comment, p. 112.

(2) € Les Huguenotz blasment le roy François II d'avoir fait venir le prince » de Condé à Orléans et puys l'avoir fait emprisonner. Aucuns disent qu'il est È permis au roy d'ainsi fayre à rendroyt de son subject qui Ta offensé, et que

> par letres douces et parolles il le peut appeler à soy et puys le chastier;

> d'autres disent que cela sent son Turc qui mande à ses bâchas et capitaynes 1 et puys estans venus leur fait trancher la teste. (Brantôme, édit. L. Lai., 1. 1, p. 121.)

(3) Le président de La Place, Comment,, p. 112. — R. de La Planche, ouvr. cit., p. 622. — Désormeaux, dans son Histoire de la maison de Bourbon, puhWée en 1782, dit (t. 111, p. 448) : c La prison dans laquelle fut conduit le prince

> était une maison voisine de la place de l'Étape.... Elle existe encore; elle est

> située dans la rue des Carmélites. On a laissé subsister de gros barreaux de 1 fer aux fenêtres de la chambre où couchait le prince, i

(4) R. de La Planche, ouvr. cit., p. 622, 623. On avoit assigné pour demeure

> au roi de Navarre un hôtel situé sur la place de l'Étape, attenant à celui où

> étoitlogé le roy. > (Desormeaux, ouvr. -cité t., III, p. 449.)

Trente-six heures après l'arrestation de Condé a lieu celle de sa belle-mère (1). Carouges et Renouart, gentilshommes de la cour, « serviteurs très-affectionnés de ceux de Guise et ayant sin-

> gulier plaisir d'exécuter leur commandement à toute rigueur p ont fait preuve de zèle en franchissant une grande distance avec une célérité telle qu'ils ont pu envahir à Timprovistc le château d'Anisy, en Picardie, qu'occupe la comtesse de Roye (2). Là, « sans aucune forme ne figure de justice 3), ils fouillent sa demeure de fond en comble, explorent jusqu'aux moindres objets qui lui appartiennent, compulsent ses papiers, s'en saisissent et l'arrachant elle-même brutalement à son intérieur, ils l'entraînent jusqu'à Saint-Germain-en-Laye, où ils l'enferment dans le château. Ordre est donné c au capitaine dudit château » de l'y recevoir prisonnière et de la tenir en si étroite garde

> que nul ne parlera à elle, fors que les juges que le roi y en- 1 voyera (3). y>

Voilà comment est traitée la belle-mère d'un prince du sang, la nièce d'un connétable, la sœur des Châtillon, une femme éminente qui a prodigué à la reine mère des conseils inspirés par un dévouement éclairé et qui a plus d'une fois reçu d'elle le noin d'amie! mais qu'attendre de l'amitié de Catherine de Médicis, dominée par les Guises? ne l'a-t-on pas vue se faire un grief contre madame de Roye de ce que, peu de jours avant son arrestation, elle lui a écrit en termes pressants pour obtenir un sauf-conduit en faveur de sa fille qui désirait se porter à la rencontre du prince de Condé (4) ?

(1) Le président de La Place, Comment., p. 113. — De Thou, Hist. univ.y t. II, p. 830 : € Madeleine de Mailly de Roye, belle-mère du prince de Condé,

> (était une) dame d'un génie élevé et d'un grand courage. Son zèle pour les 1 intérêts de son gendre Tavait rendue odieuse aux Guises contre qui elle se dé-

> chaînait sans cesse en présence de la reine mère avec trop de liberté, i

(2) Voir Appendice, n? 16.

(3) R. de La Planche, ouvr. cité, t. III, p. 624.

(4) On lit dans une lettre adressée d'Orléans, le 10 novembre 1560, au sénat de Venise par les ambassadeurs Gio-Micheli et M. Suriano {Archives générales de

Les rigueurs exercées contre madame de Roye n'arrêtent pas le courage d'une femme qui, elle du moins, est sa véritable amie. Au risque de se voir, à son tour, traitée comme la comtesse, Jacqueline de Longwic, duchesse de Montpensier, se prévaut de la familiarité, non ébranlée encore, de ses relations avec Catherine de Médicis (1), pour plaider, en sa présence, la cause du prince de Condé, de sa belle-mère et de son frère. Elle lui conseille de se défier de la puissance des Guises, de ne pas attendre que la mort du roi de Navarre et du prince Tait porlée au comble, et d'opposer aux Lorrains factieux la noblesse de France qui, s'il le faut, prendra contre eux les armes (2).

Cependant que devient Éléonore de Roye? Les douloureux pressentiments qui n'ont cessé d'agiter son âme ne se justifient que trop tôt : elle apprend à La Ferté-sous-Jouarre la double arrestation de son mari et de sa mère, tombe évanouie (3), et ne se relève que pour éprouver d'indicibles angoisses, qu'elle parvient à surmonter, grâce à son énergie morale. Convaincue que le sort du prince et de la comtesse doit se décider à Orléans, elle prend aussitôt la résolution de se rendre dans cette ville pour tenter de. les sauver tous deux. Elle doit s'arracher aux caresses et aux pleurs de ses enfants : elle les serre une dernière fois sur son cœur, les bénit et part.

Venise^ RecueUdes dépêches des ambassadeurs, Francia^ 1560-1562, Senaio ttU Sécréta) : c £ stata dapoi ritenuta di ordine de S. M. madamma di Rogia, madrc

> délia moglie del dello principe (de Condé), stimata donna di gran spirito, la » quai ardi alli di passati di scriver una lettera alla regina madré dimandandogli

> un salvo-condotto per la delta sua Ogliuola, per condursi al marito quando era

> col re di Navarra, laquai liltera fu slimata piena d'arogantia, et non senza j sospicione che elia havesse intelligentia et participatione dell' imputatione data

> al detto principe. >

(1) RelaU de Vamb, ténit. /. Michiel, ap. Tommaseo, t. I» p. 433 : c Le duc 9 de Montpensier ne se mêle pas des affaires, mais en revanche sa femme le fait

> bien pour lui. Elle est gouvernante et première dame d*honneur de la reine,

> très- familière avec elle, et elle en obtient tout ce qu'elle veut. »

(2) De Thou, Hist univ., t. II, p. 832.

(3) Désoripeaux, ouvr. cité, t. 111, p. 454.

Après un trajet fatigant, périlleux même, à peine a-t-elle atteint une localité de la Beauce, sise à dix lieues en deçà d'Orléans, qu'un émissaire de la cour <r lui fait défense de par le roy D de passer outre, sur peine de rébellion et d'estre atteinte et

> convaincue de crime de lèze-majesté d (1). Ainsi contrainte de s'arrêter, sans toutefois reculer devant la menace, elle adresse à Catherine de Médicis des réclamations énergiques et réitérées. L'attente, avec ses anxiétés si cruelles, ne la trouble point, car elle sait « posséder son âme par la patience » (2). Une lettre de la reine mère l'autorise enfin o: à venir à petite com- 3> pagnie solliciter les affaires de son mari, ce qu'elle fait. Estant » donc arrivée à Orléans, elle recourt à tous ceux qu'elle estime

> amis : mais on en fait moins de conte que de la moindre da- » moiselle de France. Le roy de Navarre mesmes n'ose parler

> à elle, pour crainte qu'il a de soy mesmes. Bref, il ne se pré- ^ sente ni courtisan, ni citadin si hardy de la saluer seulement, » soit en public ou privé, tant elle est de près observée (3). »

Abandonnée de tous, va-t-elle faiblir sous le poids de son isolement? Non, car elle porte en elle un cœur chrétien que soutiennent ces divines paroles : « Invoque-moi, au jour de la dé-

> tresse, et je te soulagerai j> (4). Le Dieu des miséricordes a entendu sa prière et l'assiste. Aussi demeure-t-elle inébranlable, plus résolue que jamais à parler, à agir et à affronter tous les obstacles.

L'accès de la prison dans laquelle est confiné le prince lui reste interdit; elle ne peut, quant à présent, ni lui écrire, ni recevoir de lui une seule ligne. Elle sait seulement que, dépourvu de tout conseil, de toute assistance, il s'est trouvé aux prises avec divers personnages, chargés, les uns de le circonvenir par

. (1) R. de La Planche, ouvr. cité, p. 697.

(2) Luc, XXI, 19.

• (3) R. de La Planche, ouvr. cité, p. 698. — Castelnau, Jtfip'm., t. I, p. 57.

(4) Ps. L, 15.

— scieurs propos captieux, les autres de lui faire subir un ou plusieurs interrogatoires. Mais qu'ont dit ces personnages? qu'ont-ils fait? qu'a dit et fait le prince lui-même? Elle l'ignore.

Il est sans défenseurs : il faut donc lui assurer immédiatement une défense. Les circonstances sont telles qu'il ne lui est pas permis de choisir un avocat pour assister son mari; elle se sournet dès lors à l'obligation de présenter au roi une requête tendant à obtenir de lui une nomination d'office. Le roi désigne Anne de Terrières, seigneur de Chappes, Pierre Robert, François de Marillac et Claude Mangot, avocats au parlement de Paris. De Terrières et Mangot étant absents de la capitale, Robert et Marillac viennent seuls à Orléans.

Leur présence dans cette ville est déjà pour la princesse un premier soulagement. Elle en éprouve un autre, à l'ouïe de la récente arrivée à la cour d'une femme vénérable sur le caractère et la sympathie de laquelle elle peut compter; car elle sait que dès son entrée à Orléans, le 7 novembre. Renée de France, duchesse de Ferrare, émue des scènes dont elle a été témoin, en dépit des hommages qu'on lui prodigue (1), s'est fait un devoir de reprocher fortement au duc de Guise, son gendre, l'incarcération de Condé, et lui a dit « que si elle eût été là, elle l'eust y> empêchée ; que cette playe saigneroit longtemps après, d'aulx tant que jamais homme ne s'estoit attaqué au sang de France, » qu'il ne s'en fust trouvé mal (2). d Cette voix courageuse serat-elle entendue ?

Étendant au loin ses généreux efforts, Éléonore de Roye cherche à obtenir pour son mari et sa mère des appuis à la fois

(1) Les ambassadeurs yénitiens Gio. Michel! et M. Surian écrivaient d'Orléans, le 10 novembre 1560 : c Entre gia terzo giorno in questa città la duchessa di Fer- » rara incontrata con molto honore non sol da tutta la corte, ma da Sua Magesta > medesima usdta piu d'un grosso miglio per riceverla, et è allogiata in pa* » lazzo e riconosciuta e trattata come figliuola di re. »

(2) Le président de La Place, Comment., f* 113. — R. de La Planche, ouvr. cité, p. 625.

religieux et politiques, hors de la France, en s'adressant direcment à Télecteur palatin Frédéric III (1), et, par l'intermédiaire de ce prince, sincère ami des protestants français, à Elisabeth, l'eine d'Angleterre, qui annonce des intentions bienveillantes à leur égard (2).

Quelle élait en ce moment la situation du prince de Condé, au point de vue judiciaire?

Les Guises avaient la prétention de le faire condamner comme coupable de lèse-majesté divine et humaine, en d'autres termes, au double titre d'hérétique et de criminel d'État. Pour ouvrir la voie à une accusation d'hérésie, ils n'imaginèrent rien de mieux, dès qu'il fut en prison, que de lui envoyer un prêtre, qui, pénétrant dans sa chambre, lui déclara qu'il venait, par ordre du roi, célébrer la messe devant lui. Le prince reconduisit, en répondant qu'il s'était rendu à Orléans, non pour y entendre la messe, à laquelle il avait depuis longtemps renoncé, mais pour se laver de l'outrage d'une injuste accusation (3).

Battus de ce côté, les Guises se retournèrent d'un autre. Connaissant l'indomptable fermeté de leur prisonnier, et alarmés de la persistance avec laquelle il flétrissait en termes non équivoques leur conduite, ils tentèrent d'acheter son silence, au prix d'avances captieuses qu'ils lui firent faire par un de leurs agents , pour arriver à une sorte de réconciliation. Le prince renvoya cet agent en lui enjoignant de dire à ses maîtres (4) : « Qu'il avoit reçu JD tant d'outrages, qu'il ne restoit autre voye d'accord, sinon de

(1) Frédéric UI écrivait le 8 décembre 1560 à Jean-Frédéric : c J'ai reçu hier

> la visite d'un secrétaire qae la princesse de Condé a dépêché vers moi en toute » hâte. Elle me témoigne la plus entière confiance, et ne doute pas que j'inter-

> cède en faveur de son mari pour tenter d'obtenir sa mise en liberté. > (V. Kluckhohn, Briefe Friedrich des Frommen, Kurfursten von der Pfalz, erster Band, p. 153, n» ni.)

(2) Calendars of State papers, foreign séries, vol. 1560-1561, p. 429. Frédéric, Oount Palatine of the Rhin, to thc Queen, 7 décember 1560.

(3) Castelnau, Mém., t. I, p. 53. — R. de La Planche, ouvr. cité, p. 688.

(4) Castelnau, Mém.y t. I, p. 5i.-*R. de La Planche, ouvr. cité, p. 691,692.

ï> vuider leurs querelles à la pointe de la lance et de l'espée : et

> combien qu'il fust enserré en leurs liens, et qu'il semblast en y> apparence n'en devoir jamais sortir sans recevoir une mort j> ignominieuse, si est-ce qu'il espéroit tant de la bonté et misé- 3> ri corde de Dieu, qu'il leur feroit réparer l'injure par eux faite à i) un prince du sang, lequel estant venu au mandement et sous la y> parole et assurance du roy, avoit esté si honteusement empri- 3> sonné à leur pourchas et solicitalion, afin de commencer en 3) luy à esteindre le sang royal; mais que cela n'aviendsoit point :^ qu'il ne les eust fait conoistre coupables des crimes à luy par

> eux imposez et que le roy n'a voit de si grands ennemis que la j> maison de Lorraine. »

Une dernière voie restait ouverte, celle de la violence déguisée sous de fausses apparences judiciaires : les implacables ennemis du prisonnier y poussèrent aussitôt quelques-unes de leurs créatures. Là où la plus élevée des juridictions régulières eût seule été compétente pour informer et statuer, ils firent arbitrairement intervenir une juridiction d'exception^ en érigeant en commissaires instructeurs le président Christophe de Thou, Barthélémy Faye et Jacques Viole, conseillers, auxquels ils adjoignirent Bourdin, procureur-général, et Dutillet, greffier.

Chaînés de procéder à l'interrogatoire de Condé, ces divers personnages se rendirent dans sa prison. Le prince, interpellant de Thou personnellement, lui fit sentir combien il trouvait étrange qu'un homme tel que lui, affidé des Guises, osât venir r interroger, alors « qu'il devoit, plus que tous les bonnets ronds y> du royaume, s abstenir de ce négoce y> (1). Il ajouta, en s'adressant aux autres commissaires, qu'il refusait de répondre, « parce i) qu'il n'avoit d'autres juges que le roy, accompagné de ses » princes, séant en la cour du parlement de Paris, les chami> bres assemblées t> (2). Les assistants voulant passer outre, il

(1) R. de La Planche, ouvr. cité, p. 693.

{i) Castelnau (.Vem., t. I, p. 55, 56) démontre péremptoirement la justesse de

interjeta d'abord « un appel de son emprisonnement devant le » roy séant en sa cour de parlement, suffisamment garnie de > pairs de France )>, seule juridiction compétente. Dès le lendemain, le conseil privé, transformé, pour la circonstance, en tribunal supérieur, au mépris des attributions souveraines du roi, des pairs et du parlement, réunis, déclara l'appel non recevable, sans avoir d'ailleurs entendu ni même cité devant lui le prince, Condé attaqua, comme entachée d'un excès de pouvoir flagrant, la décisign qui venait de repousser son appel ; sa réclamation fut écartée, et injonction lui fut faite de répondre aux commissaires. Ces derniers retournèrent près de lui. Dédaignant de satisfaire à une seule de leurs questions, il protesta contre leur présence, et par un nouvel appel interjeté, déclara persévérer dans l'appel précédent. Le conseil privé rejeta le second appel ; toujours sans avoir entendu le prince. Chaque fois que les commissaires revinrent à la charge, Condé formula un nouvel appel, que le conseil privé se garda bien d'accueillir. Une dernière décision de ce conseil ordonna au prince de répondre enfin aux commissaires, sous peine, cette fois, en cas de refus, d'être ré^ puté atteint et convaincu du crime de lèse-majesté; elle prescrivit en outre le recollement et la confrontation des témoins.

Tel était l'état des choses au moment de l'arrivée de Robert et de Marillac à Orléans.

Les deux défenseurs délibèrent entre eux sur ce que requiert désormais une situation que la fermeté et la judicieuse résistance du prince ont, à elles seules, maintenue jusqu'à présent, mais qui n'en demeure pas moins périlleuse. Ils demandent en premier lieu, communication du procès-verbal relatant les opérations des commissaires, leurs paroles et celles dû prince : une communication proprement dite de cet acte leur est refusée ; il leur

cette opinion du prince. — Voir aussi I^e Laboureur, addit. aux Mém, de Castelnau, t. I, p. 518 à 520, et B. de La Rocheflavin, les Parlements de France^ in-P» 1617, liv. XUI, ch. xvin, p. 712.

en est simplement donné lecture parDutillet, en présence des commissaires et du procureur général.

Robert et Marillac demandent, en second lieu, permission de conféra avec le prince : d'incroyables difficultés s'élèvent, et l'on méconnaît à tel point vis-à-vis d'eux les droits sacrés de la défense, qu'on va jusqu'à o: limiter les propos dont ils useront j> envers leur client » et ordonner que « Robertet, secrétaire

> d'Etat, et le grefTier Dulillet seront présents à leur communi- » cation » avec Condé.

Ce n'est pas tout encore, en fait de questions préliminaires à résoudre. La preuve en est, dans les paroles suivantes, empruntées au récit d'un contemporain (1) : « Les advocats allèrent faire

> la révérence à monsieur le prince, lequel déclara qu'encore

> qu'il cogneust Robert (2), pour avoir esté à son conseil de j> long temps, et qu'il s'assurast bien de Marillac, pour la bonne

> opinion qu'il avoit de lui (3), loutesfois il supplioit le roy de

> permettre de prendre plus grande assurance d'eux par le

> moyen du roy de Navarre, le cardinal de Bourbon, ses frères, » et de madame la princesse, sa femme ; et pour cest effect, luy

> permettre de communiquer avec eux, en telle compagnie et

> en telle distance qu'il plairoit à Sa Majesté adviser : ce qu'il re-

> quéroit principalement pour l'obéissance qu'il vouloit garder » au roy de Navarre, sans lequel il ne vouloit rien faire. — Sur » ces propos, la compagnie se départit. Et après que Robertet

(1) Mém. de Condé, t. II, p. 381, 382. — Le président de La Place, Coni' ment., f»» 115, 116.

(2) c M. Hcrre Robert estoit homme d'une belle présence, voix et action, di-

> soit assez heureusement, et se faisoit plus estimer par son sens naturel que

> par son estude et son travail S'estant fait de la religion prétendue ré-

> formée, il fut employé par M. le prince de Condé au faict de la déclaration

> de son innocence, depuis lequel temps il fut toujours recherché par ceux de » cette religion, ce qui lui cousta la vie, car il fut tué le jour de la Sainct- » Barthélémy. » (Loisel, Dialogue des avocats, 1832, t. I, p. 220.)

(3) c On faisoit plus d'estime de François de Marillac, auvergnat (que d'autres

> avocats) en ce qu'il estoit fort en la réplique ; mais il fut ravi au milieu de son >.aage. » (Loisel, Dialogue des avocats, 1. 1, p. 321.)

» et Dutillet eurent récité au roy la requeste que lui faisoit mon- ^ sieur le prince, la communication qu'il requéroit luy estre oc- > troyée avec monsieur le roy de Navarre et monsieur le cardinal. }[> de Bourbon, ses frères, luy fut refusée tout à plat, et permis 5) seulement à madame la princesse de l'assurer par lettres, que » Robert et Marillac luy estoient distribuez pour conseils, et qu'il 7> pouvoit communiquer avec eux en assurance : de laquelle réî) ponse madame la princesse advertit monsieur le prince par T> lettres qui luy furent présentées, le mesme jour après le disner 3> par Robertet et Dutillet; et là se trouvèrent Robert et Marillac 3> pour communiquer avec luy en la présence du mesme secré- 3) taire et du mesme greffier, accompagnez du seigneur de Brei> zay, capitaine des gardes. y>

Ainsi, que d'entraves déjà apportées à la défense du prince ! s'agit-il des moyens d'incompétence soulevés par lui seul contre les commissaires instructeurs, et de la juridiction souveraine qu'il revendique pour le jugement de sa cause : le conseil privé le repousse sans l'avoir entendu. L'autorité royale, méconnaissant le droit qu'avait la princesse de choisir des défenseurs pour son mari, prétend-elle lui en désigner d'office : ce n'est qu'en enserrant d'avance dans un cercle infranchissable les quelques paroles qu'ils pourront adresser à leur client. Condé réclame-t-il l'assistance de ses frères, de sa femme : on la lui refuse. Veut-il s'entretenir avec ses défenseurs : il ne le peut, qu'en présence d'un secrétaire d'État, d'un greffier et d'un capitaine des gardes, dont il doit subir le contrôle. Eh bien, sous le coup de tant d'excès de pouvoir, de dénis de justice et de restrictions brutales accumulés, le prince ne faiblit pas un instant. Quelle fermeté, au contraire, dans le langage qu'il tient à ses défenseurs alors que Robertet, Dutillet et Brézé sont là pour épier son attitude, ses paroles, Taccent de sa voix et jusqu'au jeu de sa physionomie!! «c Adonc, continue le récit auquel nous nous sommes reporté, j> monsieur le prince commença à- déduire sommairement et

i> néantmoins très-disertement, que Taffliction qu'il souffroit rie

> luy estoit point envoyée de Dieu pour l'offense qu'il eust (aite y> contre la majesté du roy, mais bien pour l'esprouver en son » adversité : et quant à luy, ayant l'esprit libre et la conscience » entière, il ne pensoit estre prisonnier, encore "que sa personne D fust arrestée; mais beaucoup plus estimoil-il ceux-là prisonj> niers, lesquels, avec la liberté du corps, sentoyent leur cons- » cience asservie et affligée d'une perpétuelle souvenance de

> leurs vices et de leurs forfaits. Et à ce propos, il alléguoit plu- » sieurs mémorables histoires çn très bons termes, et avec visage » constant et assuré : ce qui ne se peut rencontrer en ceux qui 3> sentent leur conscience chargée de quelque meffait et qui ont y> l'esprit troublé de confusion et de suspicion que leurs offenses

> ne soyent descouvertés. »

Ayant terminé son allocution, le prince écrit à sa femme, remet à ses défenseurs des notes et mémoires pour le soutien de sa cause, et les charge verbalement d'un message affectueux pour le roi de Navarre et le cardinal de Bourbon; puis, lorsque Robertet se retire, il le prie « de présenter ses humbles recom-

> mandations à la majesté du roy et de la royne mère t>.

Dans la lettre qu'il vient d'adresser à Éléonore, Condé l'exhorte à ne point se laisser abattre par leurs communs malheurs, et s'efforce de relever ses espérances, par la conviction dans laquelle il est, qu'au moment où tous l'abandonnent, Dieu . daignera protéger son innocence (1).

Profondément émue à la lecture de ces lignes, auxquelles il lui est hélas! interdit de répondre, la princesse implore avec ferveur la protectioa divine. Quelque rude que soit l'épreuve qui déchire son cœur, si douloureux que soit son isolement au sein de la cour, elle persiste dans ses démarches et ses supplications en faveur de son mari et de sa mère. Fatigues, humiliations, dédains, souffrances physiques et morales, rien ne l'arrête, dès

(1) De Thou, Hist untt?., t. II, p. 833.

qu'il s'agit de ces deux êtres si chers. On la voit souvent âgeuouiUée et en pleurs devant le roi (1). Dans son dévouement, que d'énergie! dans son abnégation, que de grandeur! dans sa détresse, quel touchant appel à la commisération de tout cœur noble et généreux! Mais le jeune monarque est prémuni contre tout attendrissement : les Lorrains font bonne garde autour de lui. Il n'a pour la princesse de Condé que regards courroucés et paroles amères.

Maîtres de l'esprit du roi, par leur nièce Marie Stuart, les Guises ont hâte d'en finir avec Condé. Il n'est que trop vrai qu'ils ont d'avance résolu sa mort, et qu'ils tiennent en réserve de nombreux suppôts prêts à prononcer la sentence; mais il faut un semblant d'instruction contradictoire pour arriver à une condamnation capitale. Or, quelque menaçante que soit la dernière décision qui a enjoint au prince de répondre, ils appréhendent, qu'une fois encore, il ne refuse d'obéir. C'est alors que leur imagination pervertie enfante de toutes les combinaisons la plus odieuse, en substituant aux commissaires interrogateurs qui déjà ont procédé, l'un des deux avocats du prince, Robert. Ordre lui est donné de dénaturer son ministère et de passer du rôle de défenseur à celui de juge; il doit demander à Condé s'il a quelque chose à dire sur les accusations dirigées contre lui, recueillir ses réponses par écrit, et les lui faire .signer (2).

Robert manque de cette énergie, qui, seule, pourrait le maintenir à la hauteur de ses devoirs envers une noble infortune. Sa raison se trouble, sa conscience s'égare; il oublie qu'il se trouve dans une de ces crises où il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes; et, enfreignant ses obligations professionnelles, il commet la double faute de provoquer les réponses du prince et de lui faire signer l'écrit dans lequel elles sont con-

(1) Casteinau, ifém., t. I, p. 56, 57.

(2) Castelnau, Mém,^ 1. 1, p. 55. . ,

signées (1). Condé devient ainsi victime de sa confiance en un défenseur auquel il a remis le soin de son honneur et de sa vie.

Aussitôt se forme sous la présidence du roi, une assemblée composée de membres du conseil privé, de chevaliers de l'ordre, la plupart de création récente, et de quelques pairs de France. Ce tribunal improvisé, pour qui la seule comparution du prince serait un sujet d'effroi, refuse de le tirer de sa prison pour l'entendre, ne recourt même pas à une confrontation de témoins, que la dernière décision du conseil privé a cependant ordonnée, et se contente de jeter un coup d'oeil superficiel sur les pièces du procès. Il n'en ressort rien qui prouve la culpabilité de l'accusé quant au chef de haute trahison ou de lèse-majesté humaine. Le seul fait qui soit établi, et que d'ailleurs il a nettement reconnu, est son adhésion à la religion réformée, que l'on qualifie de crime de lèse-majesté divine. C'est assez pour motiver, dans les derniers jours de novembre, une sentence qui condamne à mort Louis de Bourbon, fixe au 10 décembre suivant, lors de l'ouverture de la session des états généraux, l'exécution capitale, et décide que cette exécution aura lieu devant le logis du roi (2).

L'inique sentence est promptement signée par le roi et par tous les courtisans qui, de concert avec lui, l'ont rendue ; mais trois hommes, dont le caractère tranche avec la lâcheté générale, n'y ont pas encore apposé leurs noms : l'un, le comte de Sancerre, refuse sa signature, au péril de ses jours; les deux autres, le chancelier de l'Hospital et Dumortier, ajournent la leur, au risque de compromettre leur position officielle. Les passions déchaînées de la royauté et de la cour s'arrêteront-elles devant l'obstacle que crée la courageuse résistance de ces hommes de cœiu*?

Êléonore de Roye n'ose le présumer, car elle sait jusqu'où

(1) Voir Appendice, n® XVU.

(2) IL de La Planche, ouvr. cité, p. 696.

peuvent aller les passions attisées par les Guises. La voilà donc face à face avec l'accablante réalité qui domine sa destinée ; et cependant, alors que la fatale nouvelle de la condamnation de son mari vient de briser son âme, elle trouve encore dans sa foi, dans son dévouement, assez de force pour tenter un suprême effort. Maîtres du corps de leur victime, les ennemis de Condé peuvent lui arracher la vie ; mais ils ne peuvent atteindre son âme : eh bien, c'est au sort de cette âme immortelle qu'Eléonore regarde, c'est de cette âme indissolublement .unie à la sienne qu'elle veut demeurer le fidèle soutien jusque sur le seuil de l'éternité. Aussi, voir une fois encore le prince, lui parler, l'entendre, affermir son courage en face de la mort, lui adresser, en femme chrétienne, un dernier adieu : voilà ce à quoi elle aspire ! Se rencontrera-t-il un être assez dépourvu de pitié pour lui refuser cette consolation, dans son immense douleur? On ne saurait le concevoir, et pourtant que de déceptions lui réserve la déplorable réalité des faits I

Il existe, à la cour, un homme qui, naguère servile adulateur de Diane de Poitiers, n'a puisé à son école et à celle d'autres femmes dissolues, que des leçons de dégradation morale, et, par cela même, de dédain et d'aversion pour toute femme vertueuse. Les désordres de la vie privée de cet homme, son orgueil, son insatiable ambition, l'ont habitué à la dureté, à la cruauté même envers quiconque ne plie pas le genou devant lui. Abusant d'un pouvoir usurpé, affranchi de tout contrôle dans son exercice, il a, pour sa part, largement contribué à pervertir l'esprit et le cœur du débile François IL II inspire, il surveille les actions, les paroles du jeune monarque, et réprime chez lui, au besoin, tout penchant à une commisération qui contrarierait les desseins de sa politique machiavélique. Cet homme, c'est un prélat, le cardinal de Lorraine. C'est lui qui va se montrer insultant, impitoyable et lâche vis-à-vis d'une femme qui n'a pour arme que l'infortune ; incapable qu'il est, dans l'abjection

de ses sentiments, de comprendre et de respecter ceux qui animent le cœur d'Éléonore de Roy e.

Écoutons ici quelqu'un qui connut de près les déchirantes angoisses de la princesse (1) : ce qui se passait a luy fit juger y> que c'estoit fait du prince. Et à tant luy faloit trouver tous » moyens de le voir une seule fois avant que mourir, et luy j> donner courage^ puisque la tyrannie estoit ainsi rigoureuse- » ment exercée en son endroict, et qu'elle ne luy pouvoit autre- » nient servir. Cela luy fut refusé : et ne peurent toutes ses » importunes requestes envers la royne mère avoir aucun lieu. 3) Ce nonobstant elle s'enhardit un jour d'entrer en la salle du j> roy, devant la majesté duquel elle se jeta à genoux, le sup- 3) pliant très-ardemment avec larmes et soupirs incroyables, » que tant seulement on lui monstrasl une seule fois son sei- }) gneur et mary : non qu'elle voulust autrement parler à luy, ou jy luy donner aucun signe, ains pour avoir cest heur de le voir 3> encore une fois de sa vie; mais tant s'en faut que pour ses » gémissemens et pleurs ledit seigneur fust esmeu à pitié, que » cela l'aigrit et anima davantage, voire jusques à luy reprocher 3> que le prince estoit son plus grand et mortel ennemy, et que » luy ayant voulu oster la vie avec le royaume, il ne pouvoit de j> moins que de s'en venger. Sur cela, comme elle entroit en j> défenses, et ne se lassoit d'ioiportuner le roy : le cardinal (qui 3> de sa part craignoit que Sa Majesté ne fust esmeue à pitié et 3> compassion) voulant aussi monstrer son animosité, chassa 3> ceste princesse fort rudement, l'appelant importune et fas- » eheuse, et disant que qui luy feroit droit, on la mettrôit en un j> cul-de-fosse elle-mesme. Ceux qui virent son ennuy et passion, ^ disoyent d'une commune voix, que jamais n'en avoit esté vu » ni ouy parler d'une telle. Car ceste pauvre dame affligeoit 1 tellement son corps jour et nuict et sans cesse aucune, que

(1) R. de La Planche, ouvr. cité, p. 698, 699.

> plusieurs de Ses ennemis mesmes en avoyent pitié, et en fai-

> soyent récit es privées compagnies. y>

Ce n'est pas tout encore. Pour des hommes tels que les Guises, à qui rien ne coûtait en fait d'indignes , traitements et de cruautés, la distance de l'outrage au meurtre était courte : ils eurent, une fois de plus, l'idée de la franchir, en projetant de faire tomber la tête de la princesse elle-même, avant celle du prince, tant ils tenaient à se délivrer, par un coup décisif, des entraves qu'apportait à la réalisation de leurs plans sanguinaires cette femme énergique qui, dans la défense de son mari, savait si bien unir l'action à la parole, o: La princesse, dit à ce sujet

> un contemporain digne de foi (1), leur estoit une espine au y> pied : car elle n'avoit faute d'esprit^ de langue, ni de courage, j> pour remonstrer l'injustice de laquelle on usoit en ceste cause )) (de Condé), tellement que ceux de Guise furent en quelque j> délibération de s'en desfaire, quelques jours devant l'exécuj> tion du prince*. i>

Ils voulaient aussi se défaire de bien d'autres personnes, par divers genres de mort ; car ils avaient organisé un vaste système de compression morale et matérielle, qui devait entraîner finalement, ici par Tassassinat, là par des condamnations arbi-t traires, la perte de la vie pour des hommes considérables, tels que le roi de Navarre, les Châtillons, et le connétable, unis à Louis de Bourbon par des liens de famille. C'est trop peu dire encore ; à la destruction du prince et de ses parents ils se proposaient d'ajouter celle de tous les protestants français, à quelque mng de la société qu'ils appartinssent.

L'histoire a conservé la trace de ■ ces projets atroces, dans le détail desquels nous nous abstenons d'entrer ici. Tramés de longue date, ils avaient été en dernier lieu définitivement arrêtés h Orléans, théâtre désigné de l'exécution sanglante qui devait inaugurer tant d'autres forfaits.

(i) R. de La Planche, ouvr. cité, p. 700.

Ils étaient parfaitement connus de Coligny à Châtillon-sur- Loing, au moment où il reçut du roi vers la fin de novembre, l'ordre de venir à la cour. Sans illusion sur le sort qui l'attendait à Orléans, l'amiral, après avoir adressé à sa digne compagne de touchantes et mémorables recommandations, se rendit dans cette ville. Une prison qui à cette époque fut nommée YA^nirale lui était destinée; mais, comme il entrait dans les vues de ses ennemis de ne s'emparer de sa personne qu'après la mort de Condé, ils le laissèrent libre pour le moment Incapable en face du danger de reculer devant l'accomplissement d'un seul de ses devoirs, Coligny se déclara prêt à rendre raison doses convictions religieuses, dont on se faisait contre lui un grief, parla courageusement en faveur de son neveu le prince de Condé, de sa sœur, la comtesse de Roye, et soutint de sa sympathie, de ses pieuses exhortations Éléonore qu'il aimait d'une affection paternelle. Il entoura aussi de constants égards et aida de ses virils conseils le roi de Navarre. Le cardinal de* ChâtUlcn aiTivé à Orléans en même temps que Coligny, et exposé aux mêmes dangers que lui, se montra digne de son frère, en s'associant à sa mission de dévouement vis-à-vis de chacun.

D'heure en heure cependant tout s'assombrissait autour de la princesse de Condé. Ses jours et ceux de ses oncles étaient menacés ; les tentatives de meurtre dirigées contre Antoine de Bourbon se succédaient avec rapidité ; trente ou quarante des plus experts bourreaux appelés des villes voisines et portant tous à dessein le môme costume, parcouraient les rues d'Orléans ; déjà même se dressait, en face de la demeure royale, le triste échafaud sur lequel, à quelques jours de là, Condé devait être immolé.

Réduite à l'impossibilité d'échanger avec le prince un suprême adieu, épuisant jusqu'à la lie la coupe des plus amères souffrances que puisse éprouver le cœur d'une femme aimante, qui porte le dévouement jusqu'aux dernières limites de l'abnégation,

Eléonore de Roye appelait par d'ardentes prières la miséricorde d'en haut sur son mari, sur ses enfants, sur sa mère, sur ellemême, lorsqu'un événement soudain vint changer le cours des choses et la relever de son abattement en faisant luire à ses yeux l'espoir de la délivrance de son mari.

En effet, au prologue déjà presque terminé des scènes tragiques qui se préparent sous la direction des Guises, se substituent tout à coup des scènes d'un autre genre, qui vont se dérouler avec une rapidité saisissante.

Le roi, dont la santé avait toujours été faible, tombe subitement malade; sa vie ne tarde pas à être en danger; bientôt même les ravages du mal sont tels, que les médecins se reconnaissent impuissants à en triompher. Le duc de Guise éclate en imprécations, et menace de les faire tous pendre; plus habile à^e contenir, le cardinal de Lorraine ordonne maints offices, processions et pèlerinages. Le moribond s'agite sur sa couche, contemple avec effroi la mort qui s'avance et promet « à Dieu et à tous

> les sainctset sainctes du paradis, spécialement àNostre-Dame

> de Cléry, que s'il leur plaist luy renvoyer santé, il ne cessera }> jamais tant qu'il n'aura entièrement repurgé le royaume de ces

> meschans hérétiques, et veut que Dieu le fasse promptement » mourir si seulement il espargne femme, mère, frères, sœurs,

> parens, amis, qui en seroyent tant fust peu soupçonnez (1). y^ Reine ambitieuse avant d'être mère, plus fréquemment renfermée dans son cabinet qu'assise au chevet d'un lit d'agonie, Catherine de Médicis s'occupe avant tout de concentrer le pouvoir entre ses mains (2) . A la vue des Guises qui tremblent maintenant devant elle, l'idée lui vient de neutraliser d'avance leurs menées ultérieures, par l'appel des Bourbons. Elle promet à ceux-ci la vie sauve, à la charge par eux d'accepter son autorité comme régente, et de se résigner à la situation secondaire

(1) R. de La Planche, ouvr. cité, p. 736.

(2) Voir la lettre du i décembre 1560. (Bibl. nat. f. fr. vol. 4638, f» 5.)

qu*elle leur assignera. Le roi de Navarre accède à ce qu'elle exige de lui dès qu'elle assure que son frère échappera à la mort. Atterrés de l'engagement pris par la reine mère, les Guises la conjurent de retenir du moins en prison Condé qui, disent-ils, a: est en volonté de leur courir sus y>. On double alors les gardes à la prison du prince a: et défenses sont faites sur peine de la vie iD'que nul quel qu'il soit, luy parle sans l'exprès congé de la » royne (4). >

Tout change alors de face : voyant que l'état du roi est désespéré, ce môme duc, ce mênie cardinal devant qui tout pliait jusqu'à présent, courbent enfin la tête eh dissimulant leur secret espoir de la relever bientôt. Non moins égoïstes et durs, comme parents, que lâches, comme hommes d'État, ils se montrent sans respect pour la douleur de leur nièce, Marie Stuart, et sans sympathie pour la touchante sollicitude dont elle entoure son jeune époux (2), en qui ils ne voient pas même un neveu, alors qu'il n'est plus qu'un instrument usé, désormais impropre au service de leurs détestables passions, et dont ils se détournent avec dédain. Ne songeant qu'à leur sûreté personnelle, ils e vont 3> se renfermer et barrer dans leur logis, pleins de crainte et D frayeur incroyable (3) y>. Homme de cœur, sujet fidèle, Coligny n a pénétré dans la demeure de François II que pour rester près de lui. Il compatit en chrétien aux souffrances physiques et morales de son souverain, aux pleurs de la jeune reine dont il honore le dévouement ; il s'émeut à la pensée de l'éternité dont une âme angoissée va franchir le seuil, et adresse à Dieu de secrètes prières pour le soulagement de cette âme. Le 5 décembre François II est au plus mal ; à peine, depuis quarantehuit heures, peut-il articuler quelques paroles ; à midi on le croit mort; cinq heures plus tard il rend le dernier soupir.

(1) R. de La Planche, ouvr. cité, p. 753, 754.

(2) Calend. ofstatepap, foreig. séries, vol. 1560-1561, p. 421. Throckmorlon lo Ihe Queen. Orléans, 6 décemb. 1560.

(3) R. de La Planche, ouvr. cité, p. 754.

Au moment où il va quitter la froide dépouille de celui qui fut son roi, l'amiral jette sur elle avec attendrissement un dernier regard, et adresse à ceux^ui entourent la couche funèbre, ces paroles éminemment significatives dans leur brièveté : o: Mes- » sieurs, le roi est mort, cela nous apprend à vivre (1) ».

(1) Bibl. nat., mss. Colberl, vol. 488. V» f 749.

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