CHAPITRE VI
Rien ne saurait exprimer l'émotion qui pénétra le cœur d'Éléonore de Roye lorsque dans la soirée du 5 décembre elle acquit la certitude que les jours de son mari étaient épargnés (1). Son bonheur cependant ne fut point sans mélange, car elle ne put obtenir immédiatement ni la mise en liberté du noble captif, ni Tautorisation de le voir. Froissée de ce double échec, elle courut alors à la rencontre de son grand-oncle, Anne de Montmorency, qui sur le pressant appel que Catherine de Médicis lui avait adressé par Tintermédiaire de Lanssac (2), accélérait -sa
(1) Dans une ode chrétienne adressée au duc de Rohan, son frère, Anne de Rohan fait parler la Religion. Voici le langage qu'elle lui attribue, au sujet d'Éléonore de Roye :
€ J'enseignais la dame excellente 3 Qui, pour sauver son cher époux
> Des mains d'une mort violente,
> Ayant tant baissé les genoux,
> Sentit le ciel doux et propice,
> A la veille d'un dur supplice ;
> Qui, grande et jeune dans la cour,
> Ne brùloit que d'un saint amour, y Estimant un heur plus extrême,
> Bien qu'elle eût un auguste rang,
> D'être fille du Dieu suprême
> Que d'être princesse du sang. >
{Bull, de la Soc, d'HisU duprot. fr., année 1874, p. 22.)
(2) Lettre de Catherine de Médicis au connétable, du 5 décembre 1560. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 31 oT, f* 110.)
marche vers Orléans. Elle le trouva à Artenay (1) et se plaignit à lui du refus qu'elle venait d'essuyer. Son désir le plus cher, en ce moment, était de voir aplanis tous les obstacles qui la séparaient encore du prince. Le connétable s'attacha à la rassurer. Le 7 décembre (2) il était avec elle à Orléans, où il ressaisissait d'une main ferme ses prérogatives de chef de l'armée.
Par son influence unie à celle des Châtillons et du roi de Navarre, Condé vit bientôt s'ouvrir devant lui les portes de sa prison ; mais ayant souci de son honneur plus que de sa liberté, il refusa de sortir tant qu'il ne saurait pas à qui s'en prendre de son .incarcération, et qu'on ne lui aurait pas formellement réservé la faculté de poursuivre devant qui de droit la déclaration de son innocence et la mise à néant de la condamnation à la peine capitale prononcée contre lui. Ce prince dont l'énergie et le sang-froid (3) ne s'étaient pas un seul instant démentis, sous le coup d'une si odieuse condamnation, se montra vraiment grand en ne voulant accepter ni la liberté ni la vie comme une grâce, et en ne demandant que justice (4).
On lui réserva l'exercice d'un recours en déclaration d'innocence, mais en se gardant bien de lui faire connaître les véritables auteurs du guet-apens qui avait abouti à son arrestation et à son emprisonnement. On tremblait pour eux, comme ils tremblaient eux-mêmes, à la seule idée de la vigueur avec laquelle il leur demanderait compte de leur conduite. Aussi n'y eut-il qu'une voix surtout parmi les plus compromis, pour rejeter la responsabilité de l'indigne traitement qu'avait subi le prince sur le roi qui venait d'expirer, et dont il était facile d'incriminer les intentions et les actes, alors qu'il n'était plus là pour démentir des assertions mensongères. Respectueux envers le silence imposé par la mort,
(1) Le président de La Place, Comment,, p. 116.
(2) Calend. of State pap., foreign séries, vol. 1560-1561, p. 438. Throckmorlon to Ihe Council. Orléans, 9 décemb. 1560.
(3) Voir Appendice, n*» 18.
(4) Voir Appendice, n° 19.
généreux envers un souverain duquel il avait eu lieu de se plaindre, Condé sut honorer la mémoire de François II en refu- • sant d'admettre l'irresponsabilité personnellement invoquée par chacun, et voulut demeurer prisonnier.
Les nobles cœurs se comprennent toujours. La princesse^ dont la grandeur d'âme égalait si elle ne surpassait même celle du prince, approuva la détermination de celui-ci. Toutefois, elle s'efforça d'en tempérer la rigueur lorsqu'elle put enfin pénétrer dans sa prison et lui donner de judicieux et tendres conseils, qu'appuyèrent ceux de ses oncles, du roi de Navarre et de quelques amis dévoués. Elle ne tarda donc pas à obtenir de lui qu'il échangeât l'austère régime de sa détention à Orléans contre celui d'une captivité mitigée, plus apparente que réelle, sous forme de résidence dans l'un des domaines qu'Antoine de Bourbon possédait en Picardie.
Le 24 décembre 4560, les deux époux quittèrent Orléans (1) et prirent le chemin de Ham où Condé devait séjourner quelque temps pour aller de là résider à la Fère. Dans chacune de ces localités, le prince rencontra chez les individus qui étaient chargés d'entourer sa personne, non la gêne d'une étroite surveillance, mais les égards et les bons offices d'une déférence réelle. On rapporte en effet (2) que <c ceux qui estoient de sa y> garde lui dirent qu'ils estoyent nés ses serviteurs, et qu'ils ne 3> luy estoyent pas donnez pour le garder, mais pour le servir et }> l'accompaigner partout où il luy plairoit leur commander y> .
Non moins dévouée comme fille que comme épouse, Éléonore de Roye avait tenté, dans l'intérêt de sa mère, de même que dans celui du prince, des efforts qui, après être demeurés trop longtemps infructueux, devaient trouver leur complète récompense. Le jour vint où au bonheur d'avoir reconquis son mari
(i) Calend. ofSlatepap.y foreign séries, vol. 1560-1561, p. 471. Throckmorton to the Queen. Orléans, 31 décemb. 1560.
(2) Le président de La Place, Comment, p. 116.
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et rejoint ses enfants, s'ajouta celui de voir madame de Roye rendue à son. affection. La comtesse avait, elle aussi, refusé d'accepter la liberté comme une grâce et n'était sortie du château de Saint-Germain que sous la réserve du droit d'exercer, comme son gendre, un recours en déclaration d'innocence.
Il était temps qu'Éléonore de Roye pût enfin goûter un peu de repos d'esprit et de cœur après les indicibles angoisses qu'elle avait ressenties. Son âme se retrempa dans la retraite, sous la bienfaisante influence de la vie de famille, dont il lui fut permis de jouir de nouveau. Mais ses forces physiques presque épuisées ne se rétablirent qu'en partie et difficilement. Sous le coup de ant d'émotions accumulées en quelques mois, sa santé avait reçu une irréparable atteinte ; et c'est au séjour d'Orléans que remonte l'origine de la maladie qui devait, peu d'années après, moissonner dans sa fleur une princesse dont on peut dire qu'elle fut presque martyr de la piété conjugale.
S'oubliant elle-même pour s'occuper avant tout de son mari, de ses enfants et de sa mère, dans la retraite que Louis de Bourbon s'était momentanément imposée, Éléonore de Roye soutenait le prince de sa sympathie, de ses conseils, et l'affermissai/ dans sa résolution de conquérir désormais à la cour une situation qui, sans être prépondérante, fût du moins digne de son rang et surtout conforme à ses devoirs. Le premier de ceux-ci, aux yeux de la princesse et ainsi qu'il le comprenait lui-même, était, qu'après s'être posé naguères avec éclat en sectateur de la religion nouvelle et avoir souffert en cette qualité, il se maintînt ouvertement comme tel, à la face des adversaires de tout genre qui s'efforçaient de comprimer l'essor régulier de la réformation française. Ajoutons que, quelles que fussent chez Louis de Bourbon les vues ambitieuses qui, mêlées au sentiment religieux, en altéraient parfois la pureté, il n'en faut pas moins reconnaître que ce prince, à la différence du roi de Navarre, son frère, était du nombre de ces hommes qui, au xvi° siècle, acceptaient sans
détour, sans idée de rétractation ultérieure, les conséquences d'une profession publique de protestantisme, et dont l'âme fortement trempée était prête à affronter les périls du présent et les menaces de l'avenir.
Du fond de leur retraite volontaire, Éléonore de Roye et son mari suivaient avec vigilance les événements dont la cour était le théâtre, et où les Guises avaient réussi à se maintenir. Condé demanda résolument qu'il leur fût enjoint de s'en éloigner, alors qu'on se disposait à procéder à la vérification de son innocence.
<c Je vous supplie très-humblement, madame, écrivit-il à la
> reine mère (1), que messieurs de Guise, qui sont ceux-là que y> j'entens et que je tiens pour mes accusateurs et parties, n'ayent
> pas cest honneur pendant que je me soubmés à justice, d'estre y> auprès du roi et de vous pour desfavoriser ma cause, à quoy y> je m'assure qu'ils n'auront jamais faute de moyens s'ils veuy> lent, et commander qu'ils se retirent hors de la cour, afin que 5> toutes choses soient conduites à l'honneur de Dieu, à vostre » gloire et à la cognoissance de mon innocence, et au bien de
> Testât et tranquillité des affaires du roi, pour lequel et vostre )> service toutes mes intentions ont toujours esté dirigées, ainsi y> que j'espère vous faire cognoistre moyennant l'aide de cehiy )) qui fait luire la vérité quand il luy plaist. ]>
Catherine de Médicis, sans aller jusqu'à bannir les Guises de sa présence, réussit à rassurer Louis de Bourbon sur l'impartialité qui présiderait à la solution de la grave question qui le préoccupait. L'apparition de ce prince à Orléans, au moment de la clôture des États généraux, et le langage qu'il tint alors à son beau-frère le duc de Nevers (2) attestent sa confiance dans le bon vouloir de la reine mère à son égard.
(1) Mém. de Condé, t. H, p. 390, 391. —Voir Ibid,, p. 388 à 390, une lettre que le prince de Condé écrivit, dans le même sens, au roi de Navarre, son frère.
(-2) Lettre du l«'févrierl56i, datée d'Orléans. (Bibl.nat.,mss.f. fr., vol. 3136, f 87.)
La cour quitta Orléans pour se transporter à Fontainebleau, où elle arriva le 5 février 1561.
La princesse de Condé s'y rendit presque aussitôt, pour y préparer les voies à l'éclatante réparation sur laquelle le prince était en droit de compter. Là, comme ailleurs, elle rencontra l'appui de ses oncles Gaspard et Odet de Coligny.
Sa situation au sortir des douloureux événements qu'elle avait héroïquement traversés, commandait aux simples courtisans la déférence, et aux gens de cœur une sympathique admiration. Parmi ces derniers certains étrangers ne restèrent point en arrière des Français. En effet le 16 février elle reçut la visite des ambassadeurs d'Angleterre, Bedford et Throckmorton, qui lui transmirent un courtois message de leur souveraine (1).
Le 7 mars, elle eut la joie de voir arriver à Fontainebleau son mari, qu'accompagnaient le comte de Larochefoucault et Sénarpont.
y> Dès le lendemain (Condé) entra aux affaires et conseil privé 3> du roy. Et là, après quelques remontrances, ayant interpellé ]p le chancelier de dire s'il sça voit que aucunes informations eus- 3> sent esté faites à rencontre de luy, lequel respondit que non : » ledict sieur prince ayant esté déclairé par un chascun dudict
> conseil qu'il n'y avoit celuy qui ne le tinst pour suffisamment
> purgé, se mit en son rang et lieu accoustumé audit conseil, et
> là fut déclaré par le roy en la présence de la royne sa mère,
> des princes de son sang et gens de son dict conseil (2), que
> ledict sieur prince lui avoit rendu tesmoignage et faict deue 3> preuve de son innocence' dont il s'estoit suffisamment informé :
(1) Calend, o{ State pap., ann. i561, p. 565, 26 février. Bedford and Throckmorton to the privy council.
(2) Le duc de Guise y siégeait : Condé n'échangea pas une parole avec lui. — c Fù notato questo, che se ben M. de Ghisa era présente perô il principe non li parlé > ne pur lo guardô mai. > {Archiv. générât, de Venise. — Francia, 1560-1562. — Senato UI, Sécréta. — Dépêche de Tambass. vénit. Mich. Surian du 16 mars 1561.) — Calend. of State pap., 31 mars 1561. Throckmorton to the Queen.
y>, manda à la court de parlement de le recevoir : permis à luy de 5> poursuivre en icelle autre et plus ample déclaration et tesmoiï> gnage de sa dicte innocence. Et afin qu'elle fûst cogneue par-
> tout, fut ordonné que le jugement dudict conseil seroit publié 3> et enregistré es cours souveraines, .et les doubles et copies }> d'iceluy envoyées par devers les ambassadeurs, qui estaient i> près des princes estrangers (1). »
Muni de cette décision, le prince de Condé se rendit presque immédiatement à Paris, pour y solliciter du parlement un arrêt dont la solennité constituât pour lui une réparation complète.
Son attitude devant les chambres assemblées fut noble et ferme. <r II leur remonstra que son emprisonnement practiqué y> par . ses adversaires soubs un faux prétexte avoit esté trouvé i> estrange, et devoyent les hommes entrer en admiration de la 5> providence de Dieu tout-puissant, par la seule clémence du- » quel il avoit esté préservé des agents de ses ennemis, et fait 3> cognoistre son innocence avec un exemple perpétuel : que les y> artifices des calonmiateurs profitent bien peu à rencontre de y> ceux qui ont mis leur espérance en luy et qui Tout invoqué à )> leur secours pour leur invincible protecteur. Puis il adjousta y> qu*il avoit tousjours désiré que sa cause fût cogneue et jugée
> par ladicte cour qui estoit le vrây temple de la justice française, 3> et du corps de laquelle il estoit, comme prince du sang; et » qu'il penseroit se faire grand tort s'il n'y représentoit, comme y> au plus célèbre théâtre du monde, le droit et l'équité de sa » cause contre la calomnie de ses ennemis : afin que le tout y » fûst jugé et décidé par un honorable et mémorable arrest, y> digne de l'accoustumée gravité et saincteté de la cour : la 5> suppliant de luy garder son honneur, qu'il avoit tousjours )) estimé beaucoup plus cher que sa vie (2). »
(1) Le président de La Place, f» 184. — Arrêt du conseil du roi du 8 mars 1561, sur rinnocence de monsieur le prince de Condé. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3188 f» 2.) — Mém, de Condé, t. HI, p. 156.
(2) Le président de La Place, f» 197.
A la suite d'une instruction minutieuse et de longs débats, dans lesquels Pierre Robert, avocat du prince, sut, cette fois, allier au talent le tact et l'énergie, intervint, le 13 juin 15Ç1, un arrêt définitif qui « déclara le prince pur et innocent des > cas à luy imposez, son recours à luy réservé contre qui il ji appartiendroit, pour telle réparation que la qualité de sa ï personne requéroit (1) ».
Le même jour, fut rendu en faveur de la comtesse de Roye, qui, ainsi que son gendre, avait coniparu en personne devant le parlement, un arrêt de déclaration d'innocence (2).
La princesse de Condé voyait enfin vengés dans leur honneur son mari et sa mère : justice venait d'être faite du prétendu crime de lèse-majesté divine et humaine qui leur avait été imputé. Comment eût-il pu en être autrement, alors que, d'une part, rien n'établissait leur culpabilité quant au chef de hautetrahison, ou de lèse-màj esté humaine^ et que, d'autre part, il eût été tout au moins téméraire de voir dans le seul fait de leur franche adhésion à la religion réformée, un crime de lèse-majesté divine^ en présence du nouvel état de choses qu'avait amené la mort de François II ! Depuis lors, en effet, Catherine de Médicis avait cru devoir chercher un point d'appui contre les Guises dans la noblesse protestante, et, pour mieux se la concilier, elle avait commencé à tolérer, de sa part, l'exercice public du culte réformé, sur divers points de la France (3).
(1) Béze, Hi$t, eccl.y t. I, p. 464 à 467. — Le président de La Place, f> 199. — La Popeliuière, Hist. de France, 1. 1,^ 2i4. — Mém, de Condé, t. H, p. 391 à 394. — De Thou, Hi$L unw,, t. III, p. 50, 51.
(2) Béze, Hist, eccLj l. 1, p. 467. — Le président de La Place, f« 199. — Mém. de Condé, t. II, p. 394. — La Popelinière, Hist de Fr,, t. I, f« 244. — De Thou, Hist. univ,, t. IIl, p. 51.
(3) L'évéque de Valence, Monluc, conseillait à Catherine d'étendre ses concessions aux réunions tenues pour Texercice du culte réformé par d'autres personnes que les membres de la noblesse. (Voir sa lettre du 12 avril 1561, Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3898, f^ 87.) Son avis était partagé par divers agents supérieurs du gouvernement dans les provinces, tels, notamment, que Crussol et Biron.
Elle fit plus, à Fontainebleau, dès ram?ée dans cette ville, au printemps de i561, dn prince et de la princesse de Condé, de Renée de France, duchesse de Ferrarre, de l'amiral de Coligny et de sa femme : elle laissa ces hants personnages tenir osten* siblement des réunions affectées à la célébration du nouveau culte, dans les appartements qu'ils occupaient au château (i). Cette concession, contre laquelle, en tête de maints censeurs (S), fulmina le connétable, et qui contribua à le pousser, en dépit des sages remontrances de son fils aîné et de ses neveux, à s'allier désormais aux Guises, n'en demeura pas moins un fait considérable, destiné à se reproduire, quelques mois plus tard, au château de Saint-Germain.
Voir leurs lettres des 25 avril et 3 mai 1561. Bibl. nat., mss. f. fr., toI. 3186, ï<^ 101, 105.)
(1) Mém. de Condé, t. U, p. 5. — La Popelinière, Ei$t,deFr., t. I, f» 256.— De Thou, But, finir, t. 111, p. 41 , 42. — {Arclùv* génér. de Venise. Fraocia, 1560-1561. Senato in. Sécréta. Lettres des 4 et 17 avril 1561 de Fambass. Michel Surian) : c Alla corte si predica pabUcamente in casa di M. Armiraglio
> queste opinion nove et con un gran concorso di gentilfaomini et signori, et non
> se li fa niuna prohlbitione ne impedimento. — Nicolô Tomabuoni à Cosme P*" {Négoc. de la France avec la Toscane, t. III, p. 450), 15 avril 1561 : c L'ammi-
> raglio alla corte seguita in casa sua con le sue usate prediche, e si va chî
> vuole; e, benché aventi pasqua gli fussero vietate, è ritomato ora ail* usato 1 modo. >
(2) Vers cette époque on placardait à Saint-Germain et à Paris un libelle inti' tulé : Régime de santé, adressé à Catherine de Médicis (l^e Laboureur, addit» aux Mém, de Gastelnau, 1. 1, p. 495), duquel nous extrayons les lignes suivantes :
> pour longtemps estre saine
> Les grands citez et les lieux peuplez habite 9 Et ce faisant, les ChastUlons évite (A)
> Mais parsus tout VHospital (B) ne fréquente,
> Car de ce lieu le vent pestilent vente.
> Fuy les hauts lieux, de peur que de Tonnere (C)
> Ne soit touchée, où bien souvent on erre.
> Ne suy celui qui en la gauche Roye
> S'est abusé; pas n'est la bonne voye.
A. L*ainiral de Coligny et ses frères.
B. Le chancelier Michel de TUospital.
C. Louise de Clermont, comtesse de Tonnerre, mariée à Antoine de Cnissol, duc d^Uzes» D* Louis de Bourbon, prince de Gondé, mari d*Éiéonore de Roye.
La cour, lorsqu'elle y résida, dans Tété de 1561 , était devenue une sorte de milieu neutre, dans lequel l'élément protestant contre-balançait l'élément catholique et aspirait à une reconnaissance officielle, dont on s'accordait à envisager comme signe précurseur le prochain colloque de Poissy.
On vit alors, ainsi que nous l'avons dit ailleurs (1), le prince et la princesse de Condé ouvrir journellement leur demeure aux prédications de Théodore de Bèze, qui attiraient un grand concours d'auditeurs (2), et déployer au service de la religion réformée une ardeur qu'un contemporain (3) qualifiait d'incroyable. Mais, qu'était l'ardeur du mari, comparée à celle de la femme ? Peu riche de son propre fonds, en fait de convictions religieuses, entraîné par un zèle, sincère sans doute, mais superfîciel et plus impétueux que soutenu, Condé étendait sur les protestants un protectorat dans l'exercice duquel un esprit éclairé et ferme lui venait en aide. Les opinions qu'il émettait devant eux, les conseils qu'il leur donnait, l'appui qu'il leur accordait, sans se départir des règles de l'impartialité entre les sectateurs des deux cultes, alors qu'il s'agissait de réprimer des écarts commis (4), se ressentaient, la plupart du temps, de la douce et pénétrante influence acquise sur lui par l'incomparable compagne que Dieu lui avait donnée. Éléonore de Roye et lui, durant leur séjour à la cour, lors du colloque de Poissy, rendirent à leurs coreligionnaires de tous rangs d'importants services.
A leurs généreux efforts s'associaient les membres les plus
(1) Les protestants à la cour de Saint-Germain, lors du colloque de Poissy, iû^, Paris, 1874. .
(2) Beza Galvino, 30 aug., 1561, ap. Baum, app. p. 58 : c Ego quoUdie con-
> cionemhabui in principis œdibus, tanto hominum concursu ut pœne opprime*
> remur. > — Mém. de Cl. Hatton, 1. 1, p. 156.
(3) John. Guil. Stuckius ad Conr. Hubertum, 18 sept. 1561, ap. Baum, append. p. 65.
(4) Lettre du prince de Condé au lieutenant de Roye, du 11 novembre 1561.
pieux et les plus distingués de leur famille, qui se groupaient alors autour d'eux, au château, dans le cercle de l'intimité, savoir : la comtesse de Roye, le comte et la comtesse de Lamchelbucault, Jeanne d'Albret, l'amiral et sa femme, le prince et la princesse de Portien. Toutes les pensées échangées par ces belles âmes, au sein d'une confiance réciproque, avaient pour but le soulagement des maux qu'endurait la France, Féloignement des périls qui la menaçaient, et le pacifique triomphe de la liberté religieuse.
Da sympathiques hommages, de puissants encouragements, venaient, en même temps, du dehors fortifier l'attitude chrétienne qu'avaient prise à la cour Éléonore et les principaux membres de sa famille. Quelles paroles, entre tant d'autres, que celles qu'adressait Calvin à la comtesse de Roye, en insistant sur sa piété et sur ses privilèges de mère ! « Madame, lui écri- » vait-il, Ib 24 septembre 4564 (1), j'ay bien occasion de glp- » rifier Dieu de la grande vertu qu'il a mise en vous pour 3> advancer le règne de nostre Seigneur Jésus-Christ, en faisant > protestation franche et pure de suivre la vérité de l'Évangile, » en la vie et en la mort, comme c'est toute nostre félicité que D d'estre disciples de ce grand maistre et subjects de ce souy> verain roy qui nous a esté envoyé du ciel pour nous retirer de
3> perdition à l'espérance du salut éternel qu'il nous a acquis
3f> Il y a encore un aultre bénéfice de surcroist, que tant madame 3> la princesse que madame sa sœur, vos filles, vous tiennent i> compagnie à tendre et aspirer au droit but de nostre vie, y> s'adonnant d'un commun accord et se desdiant à l'obéissance » de la pure vérité. y>
Il n'est pas jusqu'à l'impression produite par Éléonore et par
(i) Lettres françaises, t. U, p. 433 à 435. -^ Voir J5trf., p. 426 à 432, les lettres, qu'à cette même date du 24 septembre 1561 Calvin écrivait à Tamiral et à Charlotte de Laval; puis (p. 437 et suiv.) sa lettre du 24 décembre 1561 à Jeanne d*Albret.
sa mère sur de simples étrangers, en passage à Saint-Germainy le 21 novembre 1561, qu'il ne soit intéressant de constater, « Nous fûmes (racontent les théologiens palatins et wurtem-
> bergeois (1) qui n'arrivèrent qu'après la clôture du colloque » de Poissy) reçus par la princesse de Condé : son accueil fut
> des plus aimables. Elle nous fit part de ses vives préoccupa- » tious et de ses vœux ardens pour l'extension de la piété chré- » tienne dans les âmes, et nous exhorta à y concourir par des- 3) efforts soutenus. Ce qu'elle savait de l'étendue de ceux aux- 3 quels se livrait Frédéric III la portait à désirer qu'il fût in- ]p formé des prières qu'elle adressait au ciel en sa faveur. Nous 3> vîmes, en même temps que la princesse madame de Rôye, sa
> mère, femme d'une rare piété et d'un noble caractère, qui, jp depuis bien des années, professe la religion évangélique, dans 3> les voies de laquelle elle a attiré ses filles, son gendre et plu- 3> sieurs autres personnes. Sa conviction et son zèle motivèrent 3> récemment, sous François II, son incarcération. Douée d'une
> éloquence réelle et d'un grand amour pour la vraie religion^
> cette noble dame nous a parlé avec entraînement dessenti-
> mens qui l'animent, i^
Des hommages identiques à ceux dont Éléonore de Roye et sa mère étaient ainsi l'objet s'adressaient, vers la même époque^ à la reine de Navarre; mais, quel contraste entre ces hommages^ venant de l'extérieur, et les tortures morales qu'infligeait à Jeanne d'Albret, au foyer domestique, son indigne mari, devenu l'esclave de honteuses passions, et le triste jouet des Guises, ainsi que des cours d'Espagne et de Rome 1 Vainement le prince et la princesse de Condé, témoins des angoisses de leur pieuse belle-sœur, s'efforçaient-ils de ramener Antoine de Bourbon au sentimept de ses dévoilas conjugaux et paternels : sourd à leurs
(1) Voir une relation en langue latine, adressée en décembre 1561 , par Diller ei Boquin à Télecteur Frédéric UI. (Kluckhohn, Briefe Friedrich des Frommen, erst. Band, p. 224.)
— no —
exhortations, cet homme, qui naguères se targuait de suivre et de protéger la religion réformée, et qui maintenant s'était tourné contre elle (1), s*obstinait à froisser sa noble femme dans les plus chers intérêts de son âme, dans ses plus vives affections, et prétendait lui arracher, avec la liberté d'exercice du culte auquel elle demeurait fidèle, la direction religieuse de son fils. Trop énergique et trop fière pour plier, un seul instant, sous le joug d'une oppression brutale, Jeanne d'Albret se dégagea résolument des étreintes de l'épreuve : abandonnant Antoine de Bourbon aux conséquences de sa lâche défection, elle se retira, tête levée, et prit le chemin de ses États.
Éléonore de Roye vit avec douleur s'éloigner celle qu'elle aimait comme une sœur. Sa tendre affection et sa sollicitude suivirent la jeune reine dans l'austère retraite que la force des circonstances lui imposait.
Cependant, en dépit des obsessions du triumvirat et de ses adhérents français et étrangers (2) , le prince et la princesse de Condé, sous un régime précaire qui n'était encore que celui d'une tolérance tacite, continuaient, soit à la cour, soit dans leurs demeures privées, à faire respecter l'exercice de leur culte, lorsque vint le moment où ils purent le croire placé désormais à l'abri de toute atteinte par un acte solennel, dû aux efforts combinés de leur oncle Gaspard de Coligny et du chancelier de l'Hospital.
Le célèbre édit de janvier 1562, qui accordait à la religion réformée une existence légale, trop longtemps méconnue, souleva dans le parti catholique une désapprobation que les parlements, instruments dociles du triumvirat, fomentèrent par d'audacieuses résistances. Il ne suffisait pas que ces résistances cessassent devant des lettres de jussion aboutissant à un enregis-
(1) N. de Bordenave, Hist. de Béam et Navarre, 1873, in-S*», p. 109. — Mém. de Condé, t. HI, p. 190.
(2) Calend. of State pap, foreign, 16 février 1562. Throckmorlon to UieQuçen. — Ibid.y 6 mars 1562, Throckmorton to the Queen.
trement de l'édit : il fallait, de plus, que cet édit, une fois promulgué, loin de demeurer à l'état de lettre morte, fût observé dans toute l'étendue du royaume, à commencer par la capitale, au sein de laquelle fermentait une opposition menaçante. Le prince de Condé, relevant à peine d'une grave maladie, fut chargé par le gouvernement d'en assurer l'exécution à Paris (1) ; mission ardue qu'il accepta aussitôt avec un dévouement d'autant plus digne d'éloge, que le massacre de Vassy venait d'éclater, et que le contre-coup s'en faisait déjà sentir dans la masse intolérante et factieuse de la population parisienne. La fidèle compagne du prince, toujours à ses côtés, dès qu'il s'agissait d'affronter un péril, ne voulut pas se séparer de lui dans l'accomplissement de cette mission. Elle savait bien que par là elle compromettait à un haut degré ses forces physiques et sa santé,*déjà fortement ébranlées ; mais peu lui importait, car son noble cœur savait étendre jusqu'à leurs dernières limites les saintes abnégations de l'amour conjugal.
Tandis qu'assisté de la princesse, Condé rassurait les protestants par sa présence dans la grande ville, où il s'attachait à maintenir l'ordre et à protéger leur culte, le duc de Guise, arrivé de Vassy à Nanteuil, affectait d'y tenir une sorte de cour, et se disposait à quitter avec ses partisans cette résidence, pour se rendre non à Monceaux, où l'appelaient expressément le roi et la reine mère, mais à Paris, afin d'y neutraliser l'action du prince et de l'en expulser. Bientôt, escorté du connétable, du maréchal de Saint- André et de nombreux seigneurs, il y faisait, aux acclamations enthousiastes de la foule, une entrée triomphale, y attirait peu après le roi de Navarre; et, insultant aux prérogatives de la royauté, y agissait en maître.
Nul, parmi les protestants éclairés qui se trouvaient alors dans
(i) Calend. of State pap.y foreign. — 16 février 1562. Throckmorton to Ihe •Queen. — Ibid,, 9 mars 1562, Throckmorton to the Queen. — Déclaration du prince de Condé du 8 août 1562. — Mém. de Condé, t. lU, p. 223, 224.
la capitale, ne se méprenait sur la gravité, chaque jour croissante, de la situation. De là les lignes suivantes adressées par Tun d'eux aux Églises réformées de France (1) : « ...Vous en- 3> tendrez doncques la nécessité en laquelle nous nous sommes
> retrouvez depuis peu de jours, comme Dieu nous en a garanti >> par la constance et vertu qu'il a donné à monseigneur le prince » de Condé pour nous assister en efFect en cet extrême besoin,
> sans dissimulation aulcune, l'affection singulière dudit seî- » gneur et prince à maintenir l'authorité du roy et la liberté 3) octroyée aux églises par le dernier édit, et finalement les forces j> et menaces de nos ennemis 1 sur cela il vous est aisé de cony> dure que si jamais il fut besoin de penser à soy, de se munir >> pour obvier à tels desseings, c'est maintenant, sans user de 3> tergiversations ni longues consultations. Car il est question }> d'estre du tout ruinez et quant à Testât de la conscience et
> quant aux corps et aux biens, ou bien de s'opposer entièrement » et résolument à ceulx qui non-seulement contre Dieu et raison ]i> comme ils ont toujours faict, mais aussi contre la défense du 3) roy (ce que jamais nous n'avons obtenu jusques à présent) ont
> soif de nos vies et de nos biens, d
Entre les forces énormes dont le duc de Guise disposait, et les quelques centaines d'hommes sur lesquelles seules Condé pouvait compter, la disproportion était trop grande pour que ce prince songeât à accepter la lutte. Le judicieux et brave de Lanoue ne laisse aucun doute à cet égard (2) : « Quant à la 3) force nerveuse et asseurée, dit-il, de quoy ceux de la religion » faisoyent estât, elle consistoit en trois cents gentilshommes y> et autant de soldats expérimentez aux armes : plus en quatre 3) cens escholiers, et quelques bourgeois volontaires, sans expé- 3> rience. Et qu'estoit-ce que cela contre un peuple comme in-
(1) Lettre de Th. deBèze, du 25 mars 1562 (ap. Baum, app. p. 172, mss. de Genève).
(2) De Lanoue, Discours polit, et milU. Bàle, 1587, p. 657, 658.
3> fini, sinon une petite mousche contre un grand éléphant ? Je
> cuide que si les novices des couvents, et les chambrières des
> prestres seulement, se feussent présentées à l'impréveue avec » des bastons de cotterets es mains, que cela leur eust fait tenir
> bride. Néantmoins avecques leur foiblesse ils feirent bonne >*mine, jusques à ce que la force descouverte des princes et sei-
> gneurs liguez les contraignit de quitter la partie. »
En se résignant à un départ de la capitale, provoqué d'ailleurs, ainsi que celui du duc de Guise, par la reine mère, Condé évitait, pour le moment du moins, TefFusion du sang. Catherine de Médicis, dans une correspondance mémorable (1), venait de réclamer l'appui de son dévouement et de son énergie : il semblait même qu'elle l'appelât près d'elle et du roi. L'hésitation n'était donc pas permise. Ajoutons qu'aux préoccupations de rhommè d'État et du guerrier se joignaient, dans l'esprit du prince, celles du mari et du père. En effet, Éléonore de Roye, qui ne l'avait pas quitté, se trouvait en ce moment dans un état avancé de grossesse réclamant d'extrêmes ménagements et un abri assuré, si tant était qu'il fût possible d'en rencontrer un, dans les temps de troubles qu'elle et lui traversaient. Il prit donc la résolution « d'aller en sa maison de la Ferté-sous-Jouarre, pour y 3) rendre la princesse • sa femme, qui estoit preste d'accoucher, » ayant toutesfois adverti l'amiral et Andelot qu'il prendrait son > chemin par la ville de Meaux, afin d'aviser ensemble ce qu'ils 3> auraient à faire (2). »
Partis de la capitale le 22 mars (3) , le prince et la princesse ne tardèrent pas à arriver à Meaux.
(1) c Lettres envoyées par la royne à monsieur le prince de Condé, par les-
> quelles elle le prie d*avoir en recommandation Testât de ce royaume, la vie du
> roy et la sienne, et entreprendre la delTence contre ses ennemis. > Mém, de Gondé, t. ni, p. 213 à 215. — Le Laboureur, addit. aux Mém. de Gastelnau, 1. 1, p. 763, 764, et t. U, p. 40. Texte et annotations des dites lettres. Elles doivent avoir été écrites vers le milieu du mois de mars 1562.
(2) Bèze, Hi$t, eccL, t. U, p. 5.
(3) Th. de Béze, qui accompagnait le prince et la princesse de Condé, écrivait
Que se passa-t-il pendant leur court séjour dans cette ville, et quelle direction prit Condé en en sortant? Un témoin fidèle (1) présent sur les lieux, et activement mêlé aux événements qui se pressaient alors, nous l'apprend en ces termes :
a: Monsieur le prince de Condé estant là avecques une bonne y> suite de noblesse, envoya en diligence vers messieurs Tamiral » et d'Andelot, et leur manda que faute de courage ne Tavoit T& contraint d'abandonner Paris, ains faute de force et. qu'ils ) marchassent en diligence vers lui : car Caesar n'avoit pas seu- D lement passé le Rubicon, mais desjà avoit saisi Rome, et ses » estendards commençoyent à bransler par les campagnes. Ce » qu'ils firent incontinent, avec tous leurs amis et équipage, sans j> toutesfois descouvrir les armes que ceux de la Ligue avoient jà y> descouvertes. Là falut-il séjourner cinq ou six jours, tant pour » délibérer de ce que l'on feroit, que pour la cène, qui se célébroit 3) le jour de Pasques. Monsieur l'admirai, qui n'estoit pas novice
> es affaires d'Éstat, prévoyant que le jeu s'alloit eschauffer, rei> monstra qu'il convenoit se renforcer d'hommes diligemment,
> ou se préparer à la fuite : et encores craignoit-il qu'on eust 3> beaucoup tardé. Mais comme l'on estoit en tels termes, gen- » tilshommes aiTivoyent inopinément de tous costez, sans avoir i> esté mandez : de manière qu'en quatre jours il s'en trouva là plus » de cinq cents. Ce renfort les fit résoudre de desloger, et à deux
> fins, l'une pour essayer de gaigner la cour, et s'installer auprès -» du roy et de la royne, et, ne le pouvant faire, se saisir d'Orléans,
de Meaux, à la fin du mois de mars 1562 (Bibl. de Geuôve, mss., f* 117) : < Die » yicesima secunda hujus mensis excessimus ex urbe, me quidcm invito sed » frustra reluctante. Postridie Mddas pervenimus, ubi quotidie augentur copiae. » Heri demuiii sese nobiscum conjunxit Possidonius (Coligny), qui utinam citius » advenisset. Cras cœnam favente Deo celebrabimus. Andelotus quoque aderit > cum magna turma et alios subinde adventantes excipiemu^.... Nostris yideo » nec animum déesse, nec vires, sed praeclaras occasioues nostra cunctatione jam » amissas esse, aegerrime fero. »
(1) DéLanoue, Disc, polit. etmUit., p. 651, 653.
> pour là dresser une grosse teste, si on venoit aux armes. Ayant 3) doncques recueilli en six jours ce qu'ils n'espéroyent pas
> avoir en un mois, ils s'acheminèrent vers Saint-CIoud, où la
> troupe se renforça de trois cens bons chevaux : et là ils eurent
> advertissement que monsieur de Guise et ses associez s'es-
> toyent emparez de la cour : laquelle diligence, bien à propos ]> pour eux, rompit le premier dessein de monsieur le prince de » Condé,qui y vouloit faire le mesme, et s'authorizer de la fa-
> veur du roy, pour la conservation de lui, et de ceux de la reli-
> gion. De Saint-Cloud ils marchèrent vers Chartres et Anger- » ville, et par le chemin rencontrèrent cinq ou six troupes de
> noblesse, ce qui apporta de Fesbahissement, quand on consi-
> déroit le soudain rengrossissement de nostre corps, qui n'estoit 7> moindre de mille gentilshommes, qui faisoyent bien quinze 3) cents chevaux de combat, plus armez de courage que de cor- D celets. Après on tira vers Orléans qui fut pris de la façon que
> les historiens l'ont descrit. >
Le jour même où le prince de Condé avait quitté Meaux et s'était dirigé Vers Orléans, la princesse était partie pour son château de Muret. Elle était « accompagnée du marquis de Conty, » son fils aisné aagé pour lors de huit à neuf ans seulement avec » ses femmes et bien peu d'autre train (1). 3> C'est assez dire, qu'elle et son faible entourage se trouvaient livrés sans défense aux lâches agressions qui pouvaient se produire, durant un trajet péniblement entrepris. Les faits ne le prouvèrent bientôt que trop clairement; car elle fut assaillie par une bande de fanatiques, sous les coups de laquelle elle et son fils faillirent succomber. Ecoutons à ce sujet le récit de l'une de ses amies (2) :
a: Ainsi que la princesse s'acheminoit, passant par un village
(1) Bèze, Hist.eccl., t. H, p. 11.
(2) Épistre d'une damoiselle fraaçoise, etc., elc, 1564, p. 3 et i.
> nommé Vauderay, près Lizy-sur-Ours, une fourmière de y> païsans qui estoient en procession luy courut sus, et à mon-
> sieur le marquis de Conty, à coups de pierres et de bastons de
> croix et de banières, sans aucune occasion, sinon que ceste 7> troupe fust suscitée et barée par un prestre malin, en haine y> de la religion. Or, les feux des troubles commençoient lors à
> s'allumer, et de toutes parts on en voyoit jà des estincelles !
> Geste fureur et rage populaire esmeut ceste bonne dame de telle y> façon, qu'estant sur la fin du huictiesme mois, elle accoucha^
> le jour mesme, de deux fils par frayeur et avant terme, au vily> lage de Gandelu, sans qu'elle eust loisir de pouvoir gaigner » aucune de ses maisons. Et peu de jours après, comme elle » estoit courageuse et active de son naturel, elle se mit en che- » min pour aller à Orléans vers monseigneur son mari, où elle » parvint à grandes et difficiles journées : car vous pouvez penser y> quales passages estoient jà occupez, et qu'il fallait user de ruse
> et s'exposer en danger pour faire ce hasardeux voyage (1). >
L'amie de la princesse ajoutait : m Vous sçavez que jamais y> femme n'aima, ne chérit, n'honora, ne respecta plus mari 3) qu'elle faisoit le sien. > Cette vérité, qui déjà avait éclaté avec une irrésistible évidence à Orléans, lors du procès du prince, se reproduisit, au moment du nouveau départ d'Éléonore de Roye pour cette même ville, en avril 1562. Quelle plus grande preuve d'affection et de dévouement pouvait-elle donner à son mari, que de sacrifier, pour le rejoindre, non-seulement sa
(1) Beza ad Turicenses et Bernâtes, 12 avril 1562 (mss. Tuncens. ap. Baam, app. p. 181) : < P. s. — Omiseram îndignum facinus. Condensis principis uxor
> prœgnans, dum profecto marito ad suos revertitur, ecce rusticorum manus
> principis filium circiter novem annos natum in equo insedentem lapidibus ad-
> greditur, et duos ex ejus comitatu Tulnerat. Mater filii periculo ita fuit percussa
> ut eo ipso die iromaturo partu gemellos sit enixa. Vivit tameauterque et puer-
> pera satis bene habet. Sed hinc conjicite quo usque progressa sit hoslium ra-
> bies et quantopere necesse sit eam retundi, cum expressis ediétis regiis nita-
> mur. >
santé, sa vie peut-être, mais jusqu'aux plus douces prérogatives du cœur maternel, en se séparant de ses enfants en bas âge, sans savoir si jamais il lui serait donné de les revoir ! Dieu permit du moins qu'elle laissât ces êtres chéris aux mains de la comtesse de Roye : un seul d'entre eux, Faîne, partit avec elle.
Suivons maintenant la princesse de Condé dans chacune des phases de la noble mission qu'elle va, pendant toute une année, accomplir à Orléans.