CHAPITRE VII
II est de saintes et profondes émotions qui ne peuvent se traduire dans un récit : telles furent celles du revoir, pour la princesse de Condé, au sein de sa famille, à Orléans, alors qu'elle trouva près de son mari, Coligny, Charlotte de Laval et leurs enfants, d'Andelot et les siens, le comte de la Rochefoucauld, et le prince de Portien. A l'affectueux accueil qu'elle reçut des uns et des autres se joignirent bientôt les chaleureux hommages de chefs militaires, déjeunes seigneurs, de ministres de rÉvangile, qui eurent accès près d'elle, notamment de Soubise, de Rohan, de Mouy, d'Esternay, d'Yvoy, de Morvilliers, de Genlis, de Canny, de Lanoue, de Téligny, de Th. de Bèze, de Chandieu.
A peine la princesse se fut-elle entretenue de la marche des événements avec son mari, sa famille et ses amis, qu'elle mesura d'un coup d'œil la gravité de la situation. Le massacre de Vassy, suivi d'une impunité scandaleuse, l'atteinte portée par les Guises et le triumvirat à la personne du roi, leurs incitations, occultes ou patentes, au meurtre des protestants parmi des populations haineuses ou égarées, la concentration, opérée par eux, de forces militaires auxquelles devaient s'adjoindre celles qu'ils recrutaient à l'étranger, l'effroyable accomplissement de nouveaux massacres sur divers points de la France : tout avait promptement concouru à pousser Condé et ses adhérents à une
prise d'armes qui, de leur part, ne constituait que Texercice du droit de légitime défense. Voilà ce que comprit, avec sa perspicacité habituelle, la princesse : aussi se plaça-t-elle de suite en face des grands devoirs qui lui étaient désormais imposés. L'auxiliarité la plus puissante que, dans l'accomplissement des siens, pût recevoir Louis de Bourbon, était celle que lui apportait son héroïque compagne.
Orléans devait servir de base aux opérations militaires des protestants, dans la guerre civile dont leurs implacables ennemis étaient les promoteurs. Tandis que Condé, tout en se maintenant dans cette place avec ses principaux lieutenants, faisait rayonner au dehors son activité et la combinait avec celle de plusieurs chefs réformés, dans les provinces, des efforts étaient tentés à la cour pour étouffer dans son germe, ou tout au moins pour retarder, dans son explosion, une collision devenue imminente.
Trois mois environ s'écoulèrent en négociations entamées et maintes fois reprises, à l'instigation de Catherine de Médicis, par des intermédiaires de son choix.
Au point de vue d'une action directe à exercer sur le prince de Condé dans le cercle de sa famille, il fut fait successivement appel à l'intervention de la comtesse de Roye (f) qui, du fond de sa retraite de Muret, répondit par un refus, et à la médiation du cardinal de Châtillon qui, libre d'accepter un rôle que sa sœur était fondée à décliner, tenta ainsi que sa correspondance avec la reine mère l'atteste (2), un rapprochement difficile à opérer. II ne put réussir à faire accueillir par le parti qui maîtrisait la cour les justes revendications^du prince de Condé et de son conseil.
(1) La Popelinière, Hist. deFr., 1. 1, p. 305. 7- Bèze, HisL eccl.,.t U, p. 38
(2) Lettres du cardinal à Catherine de Médicis, des 1, 15, 20 avril et 22 mai .1562 (Bibl. nat.,mss. f. fr.,vol. 6,611, f»» 59, 61,64,67).— Lettre de Catherine
au cardinal, du 10 avril 1562 {Mém. de Condé, t. UI, p. 216 à 219). — Voir, en ,ontre, une déclaration royale du 22 août 1562 (Ârchiv. nation, de France, J., 969).
Nous n'aborderons point ici l'examen d'une série de négocialions frappées d'avance de stérilité dans lesquelles, la plupart du temps, s'efface la personnalité d'Éléonore de Roye. Nous nous bornerons à signaler le dur sacrifice dont parfois ces négociations menaçaient son cœur de mère. Tel fut par exemple, un projet de convention du 2 mai 4562 (1), dont l'exécution devait être garantie par une dation réciproque d'otages ; le prince de Condé pour sa part « présentait à ce titre non-seulement moni> sieur le marquis de Conty son fils aisné, mais tous ses enfans 3) entièrement, comme les plus précieux gages qui, après sa foy 3) et sa parolle, le scauroyent plus seurement piéger, etc., etc. > L'avortement de ce projet délivra la princesse des perplexités qui l'agitaient à la seule pensée de voir, s'il eût été adopté, ses enfans « estre et demeurer sous le bon plaisir des majestez du :& roy et de la royne (2) . »
Six semailles plus tard, la princesse de Condé apparut momentanément sur le théâtre des négociations, dans une circonstance particulière où elle crut, d'accord avec le prince, devoir s'absenter d'Orléans.
Une conférence, dont un observateur attentif a minutieusement retracé les préliminaires (3), avait eu lieu à Toury en Beauce, dans les premiers jours de juin, entre Condé, la reine mère et le roi de Navarre (4) : elle était demeurée sans résultat A l'issue de cette conférence, la princesse de Condé avait applaudi à la résolution prise par son mari d'adresser au roi de Navarre une lettre (5) dans laquelle se traduisaient en termes élevés les sentiments de la belle-sœur, aussi bien que ceux du
(1) Mém. de Condé, t. UI, p. 384 et suîv.
(2) Mém. de Condé, Ibid.
(d)Calend, of State pap. foreign.y 9 juin 1562. Throckmorton to Ihe Queen.
(4) Calend. of State pap, fm-eign.y 9 juin 1562. — Throckmorton to the Queen, 14 juin 1562, id.to Challoner; 24 juin 1562, id. toUie Queen.
(5) La Popelinière, Hist. de France, in-^, t. I, p. 317. — Bèze, Hist, ecd,, t. n, p. 78, 79, 80. — Bibl. nat., mss. Collect. Dupuy, toI. 86, f«« 109, 110.
frère, et dont voici les passages les plus saillants : « Le témoiy^ gnage que ma conscience m'a tousjours rendu tant de Tinno-
> cence des églises refformées que de vostre bon naturel et de 3> toutes mes actions m'avoit persuadé qu'en faisant comparaison » de ceulx qui sont auteurs de ces troubles avec moy, qui ay » cest honneur de vous estre frère, et duquel l'entière obéis- » sance jusques icy vous a tousjours esté congneue, vous seriez » pour le moins avec le temps plus tost esmeu à suyvre le droit y> de TafFection fraternelle qu'à vous incliner aux persuasions et y> artiflfices de ceulx qui ne sont jamais accreus et semblent en- » cores ne se pouvoir maintenir que de la ruyne de vous et des » vostres. Et de fait, je n'ay point encores perdu ceste espérance, » quelque apparence que je voys du contraire, qui est la seule » cause qui m'a maintenant esmeu à vous escripre la présente, » plustost avec larmes de mes yeulx qu'avec l'encre de ma
> plume, car quelle chose plus triste et plus pitoyable me pou- ]& voit advenir que d'entendre que vous venez la lance baissée * contre celuy qui voudroit le premier et devant tous aultres
> opposer soy mesmes à ceux qui prétendroient de vous appro- » cher, et que vous mectiez peine de ravir la vye à celluy qui la
> tient d'ung mesme père et mesme mère que vous, et qui ja- » mais ne l'a espargnée et ne la voudroit encore espai^ner pour » la conservation de la vostre.... A Dieu ne plaise que l'obéis- 5> sance que je vous doy meure jamais qu'avec moy, voyre » mesmes à la condition de renaistre à ceulx qui ne peuvent » sortir de moy qu'ils n'aient cest honneur d'estre voz plus » proches parents, de vostre sang, et voz naturels serviteurs. 3) Et cependant vous me permectrez d'ignorer comme ceux-là i> vous peuvent estre amys, qui, non contens de chercher pour D la deuxiesme fois la mort de vostre frère, osent bien entre- » prendre jusques-là de vous faire ministre et instrument de j> leur mauvaise volonté. Or, tout cecy soit dict afin que, sinon » pour l'amour de moy, au moins pour l'honneur de Dieu et le
y> respect de -VOUS mesmes, vous considériez toutes ces choses y^ avant que de passer plus oultre contre celluy qui par ung.naj> turel debvoir est ung second vous mesmes, et qui de sa part, }) ainsi que jamais, Dieu aydant, il ne faudra à son devoir, aussi > aymeroit trop mieux la mort que de survivre aux calamités 3) qui ensuivroient l'effect d'ung tel combat, de quelque coslé y> que la victoire inclinast. »
Cette lettre avait fait naître dans l'esprit du roi de Navarre ridée d'une nouvelle entrevue. Il en avait avisé la reine mère qui, reprenant le chemin de la Beauce, était arrivée à Artenay, dans des intentions révélées par elle-même (1) en ces mots : «... Le roy de Navarre m'avoit mandé qu'il avoit tellement rattaj> ché et renoué ce négoce avec mon cousin le prince de Condé, y> son frère, qu'il me prioit ne plaindre point ma peine d'aller :» faire encore un voyage jusques au-delà d'Orléans, où estoient 0^ leurs armées, pour essayer de parvenir à l'effet de ladite paci- 3> fication. Ce que je fis avec très-grande incommodité de ma 3) personne; me trouvant si mal d'une cheute que j'avois prise 3> à Estampes, au retour de mon premier voyage, que je ne 3> me pouvois soustenir ny remuer qu'avec grande peine et » difficulté. Toutefois, postposant ma santé au bien, repos et » tranquillité de ce royaume, je me fis porter en litière... àcosté » desdites deux armées, etc., etc. d
Ce fut en cet état de choses et avant que Condé, le roi de Navarre et Catherine fussent réunis pour conférer de nouveau, qu'Éléonore de Roye, accompagnée de madame de Crussol, alla trouver, à Artenay même, Catherine de Médicis, qu'elle quitta le lendemain pour rentrer dans Orléans, laissant madame de Crussol avec la reine (2).
(i) Lettre du il juillet 1562, à Tévôque de Renues, ap. l^e Laboureur, addit. aux Mém, deCasteloau, t. I, p. 814.
(2) Calend, of State pap. foreign., 22 juin 1562, p. 112. Advertisements from the prince of Condé's camp.
Quelle fut la nature de la visite faite à celle-ci par la princesse? Fut-ce un simple acte de déférence? il est permis d'en douter. Ce dut être plutôt une démarche sérieuse, dégagée de toute fausse obséquiosité, dont le but direct était de fixer Catherine sur les intentions de Condé et de son entourage, et sur les conditions sans Fobtention desquelles on ne pourrait décider le prince à déposer les armes.
Le jour même où Éléonore de Roye quitta Artenay, la reine mère en partit pour se rendre dans une localité où vinrent à sa rencontre le roi de Navarre et le prince de Condé; Tentrevue, qui eut lieu à Talsy, et dans laquelle chaque partie maintint ses exigences, échoua complètement.
Avec cette dernière entrevue, s'épuisa, en juillet, le régime des correspondances, des pourparlers et des négociations, que la cour avait, à dessein, prolongé jusque-là pour se ménager le temps de recevoir les renforts qu'elle faisait venir de l'étranger.
Des écrits et des paroles, on passa à l'action.
L'armée catholique^ opérant sur la Loire, s'empara de Blois et d'autres villes. Condé, dont l'armée était plus faible, dut se borner à reprendre possession de Beaugency, et se replia sur Orléans, qu'il s'occupa de mettre en état de défense. De là, il envoya Soubise à Lyon, La Rochefoucault en Saintonge, Duras en Guienne, le prince de Portien en Champagne, pour tirer de chacune de ces provinces de nouvelles forces, Briquemault en Normandie et en Angleterre pour y obtenir des secours en hommes et en argent, et enfin d'Andelot en Allemagne, pour y presser la conclusion d'une levée de troupes; a: d'autant que ^ c'estoit une chose notoire que les Allemands, Suisses, et Espaj> gnols entroyent jà en France pour le secours des catholiques (1). 3>
Il s'agissait, en même temps, pour Éléonore et son mari, qui voyaient l'orage s'amonceler sur la tête de leurs jeunes enfants,
(1) LaDoue, Disc. polU. et milit.y p. 688.
de soustraire à ses atteintes ces frêles créatures et leur grand*mère, en mettant un terme à leur séjour en Picardie, devenu, chaque jour, plus dangereux. Ils mandèrent donc « à madame 3) de Roye, pour sa sûreté, qu'elle se retirât en Allemagne, où 3) elle pouvoit beaucoup servir, avec ses petits-enfants, à savoir : y> François, leur fils puisné, âgé d'environ sept ans, les deux :& frères jumeaux dont la princesse estoit accouchée au tnois y> d'avril précédent, et madamoiselle de Bourbon ; ce qu'elle i> fit (4) », en se dirigeant sur Strasbourg.
Tandis que Condé et la princesse, encore sans nouvelles du long voyage entrepris par la comtesse de Roye avec leurs plus jeunes enfants, éprouvaient des inquiétudes toutes naturelles sur l'issue de ce voyage, et qu'avec le désintéressement de l'amitié, ils félicitaient Coligny et Charlotte de Laval du bonheur, qui leur était accordé, de posséder en sûreté près d'eux tous leurs enfants et ceux de d'Andelot, alors absent, une immense épreuve allait inopinément déchirer le cœur de l'amiral et de sa femme.
Leur fils aîné, Gaspard, du même âge que le marquis de Conty, compagnon assidu de ses études et de ses jeux, élevé, Comme lui, à l'école de l'Évangile, faisait toute leur joie, par le développement précoce de son intelligence et de son cœur, par sa piété touchante et par ses qualités aimables. Un charme inexprimable s'attachait à l'épanouissement de son âme candide. Sur lui reposaient leurs plus douces espéraûces, auxquelles, en un point surtout, s'associaient celles de leurs intimes amis, M. et madame de Soubise, dont la fille, Catherine, était fiancée à ce fils chéri (2).
(i) Bèze, Hist. eccL, t. H, p. 102.
(2) Voir (Bibl. nat., cabinet des titres, V**. Coligny) divers tableaux généalogiques de la maison de Coligny, notamment celui qu'a dressé Du Bouchet. On y lit : c Gaspard II épousa Charlotte de Laval en 1547... Du premier lit sortirent > Gaspard de Coligny, accordé à Catherine de Parthenay, dame de Soubize, et
Un épouvantable fléau venait d'éclater à Orléans, au sein d'une population altérée par le seul nom de peste, qui volait de bouche en bouche, lorsqu'un jour se manifestent tout à coup, chez le jeune Gaspard les symptômes, non du mal régnant, mais d'une maladie non moins dangereuse, et qui se traduit dès le début, par une fièvre ardente. Vainement les soins les plus énei^ques, les plus assidus sont-ils prodigués à l'enfant bien -aimé : la souffrance progresse, le consume; la mort s'avance; et cependant, tout affaibli qu'il est physiquement, il possède encore en son âme assez de force et de lucidité pour térnoigner de sa foi avec une angélique douceur, et pour adresser à ses parents, en chrétien confiant, en fils aimant et tendre, un suprême adieu 1 Seize jours se sont écoulés, et Dieu le rappelle à lui (1). Peu après, une main amie trace, pour être inscrits sur sa tombe, les vers suivants (2) :
€ Gaspard de Colligny, à Taage de neuf ans, » Pour suyvre Dieu laissa le monde et ses parens, » Fils aisné de Gaspard, admirai, l'espérance • > Du père et de la mère, astres clairs de la France, 1 Par lesquels le chemin des cieux il entendit
> Et soudain au Seigneur les bras foibles tendit.
> La fiebvre sans cesser quinze jours le pourmeine,
> Le seizième jour Christ en sa gloire le meine,
> Ayant fait de sa foy haulte confession,
> Par mort à vie alla, de grande affection. >
Survivre à son enfant, quelle inexprimable douleur! quelle croix pesante à porter ! Sous cette douleur, sous cette croix se courbèrent un père et une mère désolés, ce Coligny, cette Charlotte de Laval si forts, d'habitude, et désormais presque
j mort avant l'accomplissement du mariage, etc., etc. > — Haag, Fr. prot, V**. Larchevêque, t. VI, p. 3i2:
(1) Calend. of State pap. foreign, — Occurrences in France, 27 juillet 1562. — Lettre de Th. de Bèze à Coligny, du 27 juin 1568 (Bibl. de Genève, vol. 117).
(2) c'Épitafe de Gaspard de Colligny, fils aisné de M. Fadmiral de Chastillon, > qui mourut à Orléans, le 14 juillet 1562 > (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 22560, f>67).
anéantis. Ils eussent succombé à leur détresse, si Dieu ne se fût tenu près de leurs cœurs pour les soutenir et les relever.
A l'aspect de ce deuU dont une poignante expérience permet seule à l'âme humaine de mesurer la profondeur, écoutons Coligny, tout brisé qu'il est par une émotion indicible, exhorter devant Dieu sa femme à la résignation. Il l'a quittée récemment; il est au camp, sous sa tente, en face de l'ennemi; c'est de là qu'il lui écrit (1) :
« Encores que tu ayes raison de supporter avec douleur la 3> perte de notre fils bien aimé, si pourtant suis-je obligé de » te remémorer qu'il estoit plus à Dieu qu'à nous : et puisqu'il a » voulu le retirer à soi, c'est à toi et à moi à obéir à sa sainte » volonté. Il est vrai qu'il estoit déjà amateur du bien, et que i> nous pouvions espérer grande satisfaction d'un fils tant bien » né; mais remémore-toi, ma bien aimée, qu'on ne peut vivre j> sans offenser Dieu, et qu'il est bienheureux d'estre mort dans » un âge où il estoit exempt de crime. Enfin, Dieu l'a voulu ; je 3> lui offre encore les autres, si c'est son vouloir; fais-en de i> même, si tu veux qu'il te bénisse, car c'est en lui que nous i> devons mettre tout notre espoir. Adieu, ma bien aimée; j'es- » père te voir dans peu, qui sera toute ma joie. »
Quels que fussent les ravages exercés à Orléans par le terrible fléau, la princesse et sa tante demeurèrent constamment dans cette ville. Seuls, les enfants de l'amiral et ceux de d'Andelot en sortirent, après la mort de leur frère et cousin, pour être conduits au château de Châtillon-sur-Loing où l'on espérait qu'ils seraient à l'abri de la contagion; mais l'un d'eux, la fille aînée de d'Andelot (2), qui, sans qu'on s'en doutât, portait en elle le germe du mal dominant, succomba bientôt à ses atteintes
(1) Vie de Coligny. Cologne, 1686, p. 258, 259.
(2) Bèze, Hist. eccL, t. H, p. 461.
meurtrières. Les enfants des deux frères qui avaient été confiés à la garde du capitaine François, furent, après un séjour de trois semaines à Châtillon, ramenés à Orléans par cet officier (1) qui les remit aux mains de Charlotte de Laval et d'Éléonore de Roye.
Pendant quatre mois et demi, de juillet à novembre 1562, Orléans fut le théâtre de scènes de souffrance et de deuil, au milieu desquelles se déploya, dans une sphère d'activité incessante, la charité chrétienne. Au premier rang des femmes qui, sous son inspiration, prodiguèrent leurs soins et leurs consolations aux malades, aux mourants, figurèrent la princesse de Condé, madame FAmirale et plusieurs dames haut placées dans la société.
La généralité des femmes et des jeunes filles d'Orléans, répondant à un sérieux appel adressé par Condé, en juillet, fit preuve d'abnégation et de courage, en copcourant, dans la mesure du possible, aux travaux de défense de la place, alors que la peste se propageait dans des proportions redoutables et qu'elle faisait de nombreuses victimes, a: Le prince, raconte-t-on àcet égard (2),
> fît continuer à bon escient le labeur des fortifications, sans » qu'aucun fùst exempt, non pas mesmeles dames et damoiselles
> qui y portèrent la hotte comme les autres, croissant cependant
> toujours la peste dont mourut une grande partie des soldats et
> grand nombre de peuple de toutes qualités. Entr'autres mouru- 1^ rent de ceux de la noblesse, le vidasme de Châlons, frère du » sieur d'Esternay, homme doué de plusieurs grandes et singu-
> hères vertus, le sieur de Toury et un sien fils... Deux person-
(1) Bèze, Hi5^ eccL, t. II, p. 458. Haag, France prot, y t. V, p. 170.
(2) Bèze, Hist. eccl., 1. 11, p. 110. — Voir, entre autres documents se rattachant aux travaux de défense dont il s*agit ici une c réquisition faite par Briquemaut,
> au nom du piince de Condé à des habitants de diverses locaHtés voisines d'Or-
> léans, de fournir des fascines et autres objets pour subvenir à Térection ou ré-
> paraiion des fortiûcations, en date, à Orléans, du 22 juillet 1562 > (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 10, 190).
> nages de la ville entr'autres furent aussi emportés et très-gran- :^ dément regrettés à bon droict, pour estre personnages des plus 3& doctes et des plus gens de bien de leur estât, assavoir Guillaume y> Maillard, lieutenant particulier d'Orléans, et Jean Gaillard^ y> docteur régent es loiz. »
Vers la fin d'août, se répandit dans la ville et au dehors le bruit de la mort de la princesse de Gondé (1) ; ^ bruit qui heureusement-ne reposait que sur de simples conjectures. Éléonore de Roye, bien qu'exposant à chaque instant sa vie pour le salut des autres, fut providentiellement épargnée. Elle eut même, à force de dévouement et de sollicitude, la joie de soustraire à la mort l'une de ses filles d'honneur, mademoiselle des Fossez, que la maladie régnante avait gravement atteinte (2). .
Relevé, sur sa demande, de ses fonctions d'ambassadeur d'An^ gleterre, Throckmorton, qui, en quittant Paris, avait trouvé, grâce à l'armée protestante, un refuge à Orléans, et une bienveillante hospitalité sous le toit de l'amiral de Coligny, écrivit, le 9 septembre, à Elisabeth et à Gecil pour les informer des derniers événements et des progrès du fléau (3). « La peste, disait-il, séy> vit ici avec une intensité qui, journellement, diminue le nombre )) des défenseurs de la cause évangélique. La princesse de Condé,, i> son fils aîné et madame l'amirale sont toujours dans la ville. >
Le courage et le dévouement de ces deux femmes héroïques et charitables ne faiblirent pas un seul instant; loin de là : ils s'accrurent avec la grandeur même des épreuves qu'elles traversaient.
En octobre, alors^que la situation générale se présentait sous les plus sombres aspects, elles, ne cessaient de tenir leurs regards haut élevés vers le ciel; et une assemblée des ministres qui se
(1) Dépêche de Chanlonnay du 28 août 1562 {Mém, de Condé, t. II, p. 67. — Mém. de Q. Halon, 1. 1, p. 285).
(2) Bèzey Hist. eccL, l. H, p. 110.
(3) CcUend. of State pap. foreign.y 9 septemb. 1562. Throckmorton to the Queen. — Ibid,y Id. Jd. to Gecil.
trouvaient alors à Orléans ne fit que traduire les pieux sentiments de ces deux fidèles chrétiennes en décidant « que, le 12 de ce y> mois, on célébrerait un jeusne public, et, le 17, la cène du i> Seigneur : l'un pour tesmoignage de ceux qui déliberoient se i> mettre aux champs bientost à la suite du prince, l'autre pour }f> s'humilier devant Dieu, à bon escient, l'ire duquel sembloit ]& journellement s'enflamber à rencontre des églises, ayant fait
> prospérer grandement les ennemis d'icelles, et frappant la ville » d'Orléans d'une peste si aspre et si longue. Aussi estoit chose ]^ pitoyable à la vérité de veoir tant de pauvres personnes aux- » quelles l'ennemi n'avoit permis d'habiter seurem'ent en leurs
> maisons, mourir ainsi à tas, au lieu qu'ils avoient choisi pour i> leur retraite, y estans morts en peu de mois plus de dix mille :» personnes, dont il y avoit une partie de ceux de la religion 3) qui avoient esté déchassés de Paris, Bloys, Tours, Gyen,
> et plusieurs autres lieux; comme aussi moururent trois miy^ nistres, à savoir Le Plessis, Badius, avec toute sa famille, sans i> en excepter un seul, et Cosson... Le jeusne donc et la cène T> furent célébrés, dont s'en suivit incontinent un très-grand al- » légement, estant la maladie comme en un instant tellement D diminuée que, le septiesme de novembre il n'y avoit quasi plus 3> de malades en la ville (1). >
Le moment est venu de suivre les traces du séjour de d'Andelot et de la comtesse de Roye sur le sol étranger.
D'Andelot avait devancé sa sœur à Strasbourg. Dès le 17 juillet, on l'avait vu traverser cette ville, alors qu'il se rendait près des princes protestants d'Allemagne (2). Ses démarches vis-à-
(1) Béze, HisL eccL, t. II, p. 149.
(2) Calend. of State pap, foreign, 17 juillet 1562. D'Andelot to Ihe Queen. — Ibid., 21 juillet 1562, Muadt to Ceci!. — Frédéric III écrivait à Christophe, duc de Wurtemberg, le 20 juillet 1562 (Kluckohn, Briefe Friedrich des Frommen, erst. Band, p. 318, n? 187) : c M. d'Andelot, frère de l'amiral, est arrivé à Heidel-
> berg, le 19 juillet, avec une lettre de créance, adressée à tous les électeurs et
> princes de la Confession d'Augsbourg, etc., etc. >
vis d'eux avaient été, en quelques jours, couronnées d'un premier succès; car Hotinan, qui correspondait avec lui de Strasbourg, où il résidait pour les affaires du prince de Condé, écrivait le 8 août, à Tavoyer de Berne (1) : <c desjà monseigneur d'Andelot 3> a trouvé telle faveur, qu'il a promesse de trois mil reistres pour 3> le moins, et de quatre mil Lanskenets, qui s'assemblent main- D tenant au païs de Hessen près Cassel. » D'Andelot, de son côté, dans une lettre expédiée, le 21 août, de Cassel à Hotman (2) lui faisait part de son espoir de procéder le 18 septembre à la montre des troupes allemandes dont il opérait la levée. *
En quittant la Picardie avec les enfants de sa fille, la comtesse de Roye ne s'était pas fait illusion sur la longueur et les difficultés du trajet qu'elle entreprenait à travers la France. Le 20 août, on s'étonnait à Strasbourg de ne pas la voir déjà arrivée. Th. de Bèze, appelé dans cette ville, au cours d'une mission à remplir en Allemagne et en Suisse, s'inquiétait, à cette date, du défaut de nouvelles récentes de la noble voyageuse (3). Le 29 août, le crédule cardinal de Bourbon, se disant bien informé, prétendait (4) que « madame de Roye estoit allée à Strasbourg > mener ses petits nep veux en ostaige pour avoir gens ; qu'ils y » avoient esté reffusez, et qu'elle s'en estoit revenue. > Ce qui est certain, c'est que dans les derniers jours d'août, madame de
(1) Archives de Berne. — Frankreich, vol. Il, 1551 bis, 1569. — La correspondaace qu'en Allemagne les princes protestants entretenaient soit entre eux, soit avec la cour d'Angleterre, contient de nombreuses traces de leurs efforts en faveur de Condé et de Goligny, en 1562 (voy. Kluckohn, ouvr. cité, erst. Band, passim).
(2) Lettre écrite par Hotman aux magistrats de Berne, le 30 août 1562 (Archivesde Berne, — Frankreich, vol. H, 1551 bis, 1569.
(3) Beza ad Calvinum, 20 août 1562 (Baum, append. p. 189, 190) : c Socrus
> principis nondum advenit, et certe valde metuo ne quid illi incommodi acci-
> derit in via, quanquam non placet maie ominari. >
(i) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3187, f» 23. — Lettre du 29 août 1562 à de Humières, gouverneur de Péronne«
Roye atteignit enfin (1) la grande cité hospitalière d'Alsace. Là, un accueil sympathique lui était réservé, ainsi qu'aux frêles créatures conûées à ses soins, dont Calvin devait plus tard rehausser la condition alors précaire, par ces touchantes paroles adressées k leur aïeule (2) : « Dieu, madame, a honoré vos petits enfants, 3> en les faisant pèllerins en terre estrange. »
Dès le 9 septembre, d'Andelot remerciait en ces termes, de l'accueil fait à sa sœUr, « messieurs les consul et seigneurs du ^ principal conseil de Strasbourg (3) : — Messieurs, ayant esté » adverty par madame de Roye, ma sœur, du bon et gracieux i> accueil que vous avez faict à elle et à messieurs ses petits enf- :& fants, à son arrivée à vostre ville de Strasbourg, je n'ai voulu » faillir de vous en mercier bien affectueusement, tant pour le » regard de monsieur le prince de Condé, père des dits enffants, D que particulièrement au nom de monsieur l'amyral mon frère D et au mien ; vous pouvant asseurer que la mémoire d'une telle y> honnesteté et courtoysie demeurera tellement imprimée en y> noz espritz que, si Dieu nous faict la grâce de venir au but de D nos affaires, nous ne perdrons jamais occasion de le recognoiss> tre en vostre endroict, et vous démonstrer par effect que les » plaisirs que nous avons reçus et recevons de vous durant ces » troubles ne sont employez en personnes ny ingrates, ny mes- » congnoissantes, ny dépourveues de bons moyens de le recog- » noistre, etc., etc.
La comtesse de Roye, au moment de son arrivée, se trouvait réduite par h rigueur des circonstances à un état voisin du dénûment. Les premières ressources nécessaires lui furent spontanément fournies par un généreux ami des protestants français,
(1) Bezaad Calvinum, l^** septembre ir)62(Baua],append.,p. 192) : c Principis 1 socrus salva tandem eo pervenît ubi a magistratu est perhonoriGce excepta. >
(2) Lettres françaises, t. II, p. 498, Lett. d*avril 15G3.
(3) Documents historiques tirés des archives de la ville de Strasbourg par M. Ant. de Kentzingcr. Strasbourg, 1818, t. I, p. 55. Leitre de d*Andelot, datée de Francfort.
par le vénérable Jean Sturm (l),qui plus d'une fois encore vînt à son aide.
Fidèle à la double mission qu'elle avait à remplir dans sa nouvelle résidence, la comtesse sut, tout en s'occupant avec sollicitude de ses petits-enfants, saisir habilement chaque occasion qui s'offrait à elle de seconder les intérêts de la cause au service de laquelle se consacraient ses frères, sa fille et son gendre.
Et d'abord, pour justifier la prise d'armes de Condé, elle produisit les originaux mêmes des lettres que Catherine de Médicis avait adressées, en mars 4562, à ce prince, originaux que ce dernier avait confiés à sa belle-mère en la priant de les tenir à la disposition de Spifame, afin qu'il les utilisât officiellement, en temps et lieu. Spifame, en effet, ne manqua pas de s'en prévaloir dans une circonstance solennelle, ainsi que l'atteste le passage suivant de la harangue qu'il adressa à Ferdinand P', lorsque se tint la diète de Francfort (2) : « Du commandement que la reine » a fait à monsieur le prince de Condé de prendre les armes pour y> la liberté du roy et la sienne, outre ce que dessus, il ya té- > moignage de plusieurs chevaliers... aussi il y en a lettres... » lesquelles sont pardevers mondit sieur le prince, qui n'a voulu » les hasarder au danger des chemins, mais nous a recommandé, j> sire, recouvrer de madame de Roye, sa belle-mère, estant avec ï> messieurs ses enfants à Strasboui^ (3), quatre lettres escrites j> et signées de sa main, que nous exhibons, sire, à vostre sacrée j) majesté (4). »
(1) Voy. La vie et les travaux de Jean Sturm, par Ch. Schmidt. Strasbourg, 1855,iû-8%p. 131.
(2) Harangue de Jacques Spifame y seigneur de Passy, envoyé en Allemagne par le prince de Condé pour justifier ses armes envers V Empereur et les princes de ia Germanie (ap. Le Laboureur, addit. aux Mém. de Gastelnao, t. II, p. 28 et suiv.).
(3) Voy. Lettre de Condé, du 3 octobre 15(32, aux magistrats de Strasbourg, relative au passage de Spifame dans cette ville (M. A. de KenUinger, Docum. hist.f t. 1, p. Gi).
(i) La Popeliniêre, Hf5^ deFr., 1. 1, ^ 333. — Bèze, UisL ecc/., 1. 11, p. 178:
La production des lettres de Catherine de Médicis fut suivie, à Strasbourg et ailleurs, de démarches actives de madame de Roye en faveur de la cause protestante.
Ce fut ainsi, en premier lieu, qu'elle appuya près de Sturm, dont le dévouement et Tesprit de sacrifice lui étaient bien connus, les demandes de secours que présentèrent, l'un après l'autre, en septembre, le prince de Portien et d'Andelot, alors aux prises, tous deux, avec de sérieuses difficultés pour la solde des levées allemandes. Ce fut ainsi, en outre, qu'elle entra par correspondance en relations avec plusieurs princes allemands. Ce fut ainsi encore qu'à quelque temps de là, elle se rendit» en compagnie de Jean Sturm, près du duc de Wurtemberg, du margrave de Bade et de l'électeur palatin Frédéric III, pour rechercher leur appui en faveur des chefs de ses coreligionnaires : qu'après avoir conféré avec chacun de ces princes, elle entretint leur zèle par l'envoi de nombreuses leUres; et qu'elle stimula, à diverses reprises, celui d'Elisabeth, reine d'Angleterre (1).
Il suffira de consulter trois lettres adressées parla comtesse au duc de Wurtemberg, en octobre et novembre 1562, alors que d'Andelot se préparait à entreprendre et accomplissait avec sa petite armée une marche hardie à travers les provinces de France, pour avoir une idée de l'énergie avec laquelle la mère de la princesse de Condé, la sœur des Chàtillon, plaidait devant certaines cours étrangères la cause des chefs du protestantisme français, et reconnaissait les services déjà rendus par ces cours
c Spifame exhiba les quatre lettres... èsquelles il requit que le sceau de la chan-
> cellerie de rEinpire fût apposé... afin qu*on ne pût dire puis après qu'elles
> eussent esté contrefaites et falsifiées par quelque artifice. Ce qu'il obtint de 9 l'empereur après qu'il luy en eûst donné copie et que Toriginal eûst esté leu et 9 collationné. > — Voir 3fem. de Condé, t. II, p. Ht, 113, ce que raconte Tambassadeur d'Espagne, Perrenot de Chantonnay, de l'entretien qu'il eut avec Catherine de Médicis au sujet des quatre leUres dont il s'agit.
(I) Calend. of Staiepap. foreign, 23 nov. et 13 déc. 1562, M"»» de Roye to the Qneeo.
aux courageux défenseurs de la liberté religieuse, en faveur desquels elle ne cessait d'intercéder.
Une première lettre du 14 octobre 4562, adressée au duc de Wurtemberg (1), lorsque d'Andelol avait pénétré en Lorraine pour y passer la revue de ses troupes (2), était ainsi conçue :
« Monsieur, aïanj; entendu par monsieur d'Andelot, mon frère,
> les faveurs et plaisirs infinis qu'il a reçeuz de vous en ses
> grandz affaires, je n'ay voulu faillir de vous en remercier bien
> humblement et déclarer combien je me sens redevable à votre
> Exellence, prenant volontiers cette opportunité de renouveler
> la cognoissance que nous avons autrefois eu ensemble en notre
> païs de France, du temps du feu roy Françoys. Et d'autant
> quejay été advertie que ce vous seroit plaisir d'entendre » quelquefoys nouvelles de Testât de nostre France, j'ay bien » voulu vous faire part de l'advertissement que j'en ay reçeu par
> la dernière despeche de monsieur le prince, mon gendre, par y lequel vous entendrés comme Dieu continue sa faveur et bé- » nédiction sur sa pauvre église, encore qu'elle soit fort affligée 5> par les hommes. y>
Une seconde lettre, du 40 novembre 4562 (3), portait :
« Monsieur, ayant présentement reçeu une dépesche de mon- :p sieur d'Andelot, mon frère, qui vous ôscript, j'ai advisé de vous
(1) Archives de Stuttgart. Frankreich, B. 16, n° CI, a.
(2) D^Andelot écrivait de Strasbourg, au duc de Wurtemberg, le 26 septeinbn> 1562 (Mém, de Condé, t. UI, p. 707) : € Je fais mon conte de partir demain de » celte ville pour m'acheminer au Jour de la monstre... J'ay trouvé argent en
> cette ville, qui me vient bien à propos. > — Th. de Bèze, que d'Andelot appelait à lui, vers la même époque, adressait de Berne à Bullinger, le 24 septembre 1562 {Archives de Zurich, B. 24, Gest. VI, 166, p. 219 à 222), la confidence suivante : € Ecce iterum in vastissimum gurgitem referor. Cogunt enim me Andeloti
> obtestationes ad ipsum quam celerrime reveili nisi velim desertor videri. Itay que jam recurro in Lotharingiam ubi illi occurram et ipsius copiis. >
(3) Archives de Stuttgart. — Frankreich, B. 16, n'* 67, a.
» envoyer ce porteur pour faire entendre à votre Excellence les » nouvelles qui me sont venues, ainsy qu'il vous plaira veoirpar » Textraict qui m'a esté envoyé. Sur quoy, monsieur, je ne puis y> que adjouster, sinon que je vous prie bien humblement que, y> en continuant vostre bonne vollonté envers nous, faire tant de » bien et faveur à monsieur le prince de Condé, mon gendre, y> que le voulloir assister en ce qui luy touchera et concernera » selon l'équité de sa juste cause et querelle. 3>
Dans une troisième lettre, du 4 5 novembre 1 562, il était dit (1) :
a: Monsieur, encores que je sache assez les grands et urgens y> affaires que vous avez pardelà, toutesfois l'asseurance que j'ay 3> de vostre bonne voulonté envers nos pauvres églises, avec l'ex- 3> trême nécessité à quoy je les voy maintenant réduites, m'a » contraint vous supplier, au nom de Dieu, de les avoir en plus y> grande recommandation que jamais. Car veu la prise de y> Rouen et l'empeschement que l'on a donné à monsieur le 3> comte de Larochefoucault, mon gendre, de se joindre avec la D compagnie d'Orléans, je ne puis conjecturer qu'une fort grande » désolation des nostres et au contraire une puissance de nos :» ennemis redoutable à ceux qui se voient en si petit nombre ; 2> vous asseurant, monsieur, qu'il n'est demeuré ny à Metz, ny en » toutes les villes de Champagne, un seul soldat qui n'ait esté y> mandé pour augmenter l'armée de nos ennemis, à quoy je » vous supplie, monsieur, avoir quelque esgard à ce que, s'il est ^ possible, l'on peust envoier encore quelque renfort de secours 5> aux nostres, et par ce moïen retirer une partie des forces de y> nos ennemis. Je scay bien que la vraye force vient d'en hault, » et que Dieu sauve aultant en petit qu'en grand nombre; i> toutes fois, puisqu'il luy a pieu nous commander de nous servir » des moïens ordonnez en nature, j'espère que ne trouverez
(i) Archives de Stuttgart. — Frankreich, B. 46, n? 70.
> étrange si je vous recommande si affectueusement ce que j'ay » de plus cher au monde, qui sont mes deux gendres et mes y> deuxfrères, vous suppliant vous monstrer leur ami, au besoin. >
L'arrivée du secours que d'Andelot devait amener était d'autant plus impatiemment attendue, à Orléans, que, du milieu de juillet à la fin d'octobre, l'armée catholique avait remporté des avantages signalés. Elle s'était successivement emparée de Bourges, de plusieurs autres villes, et en dernier lieu, de Rouen, dont la prise d'assaut avait été suivie d'atroces exécutions. Orléans était de plus en plus menacé : aussi les préoccupations du prince de Condé et de son entourage étaient-elles des plus vives alors que, sans nouvelles récentes de d'Andelot, ils craignaient que son sort et celui du renfort qu'il devait amener ne fussent gravement compromis.
La princesse s'attendait à voir, si les circonstances l'exigeaient, son mari se séparer d'elle et de ses compagnons d'armes pour tenter seul, au loin, à la suite d'un trajet périlleux à travers la France, une démarche suprême, dans l'intérêt de la cause qu'il soutenait. Lanoue (1) dit, à ce sujet : « En ces entrefaites, j'ay y> souvenance, oyant deviser de ces choses, que monsieur lad-
> mirai dit à monsieur le prince de Condé qu'un malheur estoit » tousjours suyvi d'un autre, mais qu'il falloit attendre la troisième 3> avanture, entendant du passage de son frère, et qu'elle les re- » lèveroit ou abatroit du tout. Aussi eux s'attendoient, si mal
> luy fust avenu, d'avoir le siège, et en tel cas ils avoyent pris » une résolution fort secrette, que l'un d'eux s'en iroit en Alle- » magne, pour s'efforcer d'y relever encore quelque secours; » et avisèrent que monsieur le prince de Condé, pour la grandeur
> de sa maison, auroit beaucoup plus d'efficace pour persuader » les princes protestans de la Germanie, de lui assister en une » cause où eux-mêmes avoient quelque participation. La diffi-
(1) Disc, polit et milit., p. C96, 697, 698.
i> culte estoit du moyen de l'y conduire seurement, mais aucuns
> gentilshommes se trouvèrent qui montrèrent évidemment :ù qu'allant de maison en maison de ceux qui favorisoyent son » parti, et marchant la nuit et reposant le joui', il estoit facile :& de passer, ayant vingt chevaux et non plus. Mais il ne fut be-
> soin de tenter ce hazard, pour ce qu'à dix où douze jours de là » ils eurent nouvelles que monsieur d'Andelot, ayant passé les i> principales difficultez de son voyage, estoit à trente lieues d'Orly léans Il ne faut point demander si chacun sautoit et rioit
» à Orléans : car c'est la coustume des gens de guerre de se res- » jouir plus ils ont de moyen de faire du ravage et du mal à ceux » qui leur en font, tant Tire est puissante en leur endroit. Et
> comment n'auroyent-ils quelquefois les affections lachellées 2> de sang, veu que plusieurs gens d'église les ont si rouges de la » teinture de vengeance, au cœur desquels ne devroit résider 2> que charité? »
Enfin, au début de novembre, d'Andelot appai'ut non loin d'Orléans, à la tête du corps de troupes que, grâce à une suite d'habiles manœuvres, il avait soustrait aux embûches et aux attaques de l'ennemi, dont il avait déjoué les desseins et contrecarré les mouvements.
Renforcée par ce corps, l'armée protestante se dirigea bientôt sur Paris, sous la conduite de Condé, qu'accompagnaient Coligny et d'autres chefs.
Un seul d'entre eux, d'Andelot, épuisé de fatigues, fut retenu à Orléans par une grave maladie (1). H y reçut les soins assidus de sa belle-sœur, madame l'amirale, et de sa nièce, Éléonore de Roye, à peine remise des inquiétudes que lui avait causées récemment la santé du prince son mari, auquel elle avait, comme toujours, prodigué les témoignages du plus tendre dévouement (2)
(1) Calend. of State pap. foreign, 22 novemb. 1562. Throckmorton to the Queen. — Ibid., 7 décem|). 1562. Smith to Gecil.
(2) Voir Appendice, n» 20.
Ce fût au chevet du lit de souffrances de son oncle que la princesse de Condé reçut la nouvelle de la mort du roi de Navarre, son beau-frère, qui, blessé le 16 octobre au siège de Rouen, avait, le 17 novembre, rendu le dernier soupir. Ce prince, sentant de jour en jour ses forces décliner, avait exprimé le désir de revoir Jeanne d'Albret et chargé un gentilhomme qu*elle lui avait envoyé de retourner près d'elle, et de l'accompagner de Béarn en Normandie (1) ; mais il était trop tard : Jeanne, qui se fût estimée heureuse d'apporter à son mari de suprêmes consolations, n'avait plus devant elle la possibilité de franchir, en temps opportun, la longue distance qui la séparait de lui. Couvrant d'un généreux pardon le loyal aveu qu'au terme de sa carrière Antoine de Bourbon avait fait de ses torts envers elle, elle ne se rappela plus que son affection pour lui, et pleura sa mort en femme chrétienne.
Au double titre de sœur et d'amie fidèle, la princesse de Condé partagea la douleur de Jeanne. Aussi, dès les premières informations reçues, et après s'être concertée, de loin, avec le prince de Condé pour l'envoi d'un messager sûr en Béarn, adressa-t-elle d'Orléans à la jeune reine les quelques lignes que voici (2) :
<( Madame, ayant sçeu, monsieur mon mary et moy, ce qu'il a y> pieu à Dieu ordonner du roy vostre mary; ressentans d'un » costé ce qu'avons en luy perdu, et de l'autre l'ennuy qu'en » portez (cela), nous cause tel desplaisir que pouvez penser; » mais quand je considère qu'il n'est advenu que par la volonté » et permission de celuy qui a pouvoir sur toutes créatures et qui y> ne fait rien que pour le bien et salut des siens, c'est qui m'as- » seure, madame, qu'au milieu de vos ennuys,il vous consolera, y> remettant toute vostre volonté à la sienne, et vous servant,
(1) Calend. of State pap. foreign, 31 october 1562. News sent from France. {^)Mém. de Condé, t. IV, p. 131. Lettre du 27 novembre 1562.
y> au besoing, de la congnoissance de sa parole, laquelle a mise » en vous, et de tant de vertus dont estes accompagnée; ayant y> grand regret que suis si esloignée de vous, que ne puis moy- » mesme vous présenter ce que dès longtemps vous ay voué, » qui est entière obéissance et service en tout ce que congnois- » tray avoir de pouvoir, ou qu'il vous plaira me commander; i> semblablement à messieurs vos enfants. El pour ces te occasion, y> monsieur mon mary et moy vous envoyons La Rivière, présent » porteur, qu'avons choisy, ancien serviteur de vostre maison, y> pour vous visiter; vous suppliant incontinent nous mander par jo luy de vos nouvelles, et ce qu'aurez aggréable que fassions pour i> vostre service, en ces quartiers : car vous n'y pouvez employer y> personnes qui vous soyent plus affectionnez, comme nos effects > vous en rendront en toute chose preuve, etc., etc. »
Ces lignes étaient accompagnées de la lettre suivante, de Condé à Jeanne (4) :
« Madame, quand encores la mesme douleur que le sang et la y> nature me font justement ressentir, n'auroit telle vigueur sur » moy, que de me condouloir avec vous, l'argument d'un sem- » blable ennuy de la perte qu'en affliction commune et en re- » grets particuliers, j'ay premièrement reçeu, et que je ne » doubte point ne vous ait pareillement saisie, et possédée; si y> est-ce que j'eusse pour beaucoup de raisons fait très grande y> difficulté d'estre le premier annonciateur d'une nouvelle non y> moins amère en vostre endroit, que grandement difficile à ï> comporter au mien, sans que je considère que nostre Sei- » gneur qui vous a assez fait goûter la faveur des fruits de ce * monde, vous a quant et quant fortifiée de sa vertu et constance » en luy, et en long cours d'adversité et prospérité, pour main-
(I) Mém. de Condé, t. IV, p. 126, 127; lettre du 22 novembre 1562, datée du camp, devant Corbeil.
i> tenant vous savoir reigler et conformer soubs le bon plaisir de » sa saincte volonté : ce que je di. Madame, pour le renouveli> lement du deuil que ceste lettre vous apportera, sans que mon
> peu de moyen puisse appliquer grand remède à un mal si
> prégnant, quand vous entendrez ce qu'il a pieu à Dieu ordonï ner du feu roy vostre mary et mon frère très regretté. Mais :!> tout ainsi que la condition de nostre nature est à tous égalej> ment bastie avec subjection du naistre et du mourir; aussi :» cest accident estant commun à tous ceux qui restent, je ne » m'efforceray davantage à vous alléguer ce qui se doibt faire, ï ne ce que debvons laisser ; sachant bien que n'ignorez point 1^ le chemin que l'on doibt tenir aux choses irrécouvrables; et
> pour ceste cause, Madame, afin de ne m'esgarer par trop en ce
> discours, je tourneray tout court pour vous supplier très-hum-
> blement me faire cest honneur de croire que l'estroite obli- » gation que j'ay à vous faire très humble service, accompagnée 3> d'une naïfve et sincère affection, me font franchement à ce
> coup vous offrir ce que vous sçauriez désirer et attendre d'un :» très-fidèle et plus affectionné frère et serviteur, pour en dis-
> poser en tous endroits que me voudrez employer, selon que » vous jugerez mes moyens se pouvoir estendre; et au demeu- » rant, pensez que si la mort vous a osté et à moy aussi, un sup- » port qui appuyoit et fortifioit vos affaires, si vous a-il encore » réservé en moy une recongnoissance de vous porter la mesme
> obéissance, l'amour et la révérence, que par sa présence vous
> eussiez pu désirer et attendre de tous ceux qui vous eussent ï voulu pour ce mesme effect gratifier, etc., etc. ^.
Éléonore de Roye avait été laissée à Orléans exposée à des dangers qu'elle envisageait de sang-froid, sans se laisser un seul instant détourner de l'accomplissement de ses nombreux devoirs. Elle suivait, de loin, par la pensée, les opérations de l'armée protestante, que d'Andelot, au terme de sa maladie,
avait rejointe. L'insuccès du mouvement agressif sur Paris et ses environs, la rupture des négociations qui en avaient paralysé les effets, la marche de Condé dans la direction de la Normandie, celle des troupes catholiques, qui s'avançaient parallèlement aux siennes : tout faisait présager à la princesse, comme inévitable, une sanglante rencontre des deux armées. Condé et ses lieutenants s'y attendaient également. Arrivés dans le voisinage de Dreux, ils jugèrent opportun, avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, d'adresser, en vue d'éventualités prochaines, un nouvel appel au bon vouloir de leurs auxiliaires étrangers. L'étendue de leur confiance dans le zèle et l'habileté de l'intermédiaire qu'ils se décidaient à employer près de ceux-ci ressort clairement de la teneur du mandat dont ils l'investirent; et, circon- . stance digne de remarque, cet intermédiaire fut, non pas un homme rompu aux négociations, mais une femme éminente qui, par la double autorité de son caractère et de son expérience, offrait toutes les garanties désirables à des commettants tels que Condé, Coligny, d'Andelot, de Larocliefoucault, Jean de Rohan, de Grammont et le prince de Portien. Un fait de cette nature est tellement exceptionnel, qu'un intérêt historique incontestable s'attache au texte des pouvoirs que ces divers chefs, réunis au camp de Néron, conférèrent, le 18 décembre 1 562, à la mère de la princesse de Condé. Voici, dans ses parties principales, ce texte (1), à peu près inconnu jusqu'ici :
<i... A haulte et puissante dame Magdalaine de Mailly, dame
> de Roye, salut et dilection!... Comme nous puissions prévoir,
> à nostre grand regret, que la guerre par nous entreprise pour
> le service de Dieu, du roy nostre souverain seigneur, et pour :& le bien public de ce royaume, est pour prendre long traie t, et
> que, à ceste cause, pour fournir aux grands frais qu'il nous
> convient faire et soustenir pour icelle entretenir et continuer
(1) Archives de Stuttgart. Frankreich, B. 16, n*» 73.
y> jusques à ce que le plaisir de Dieu sera nous en donner Theu- T> reuse yssue que nous prétendons, nous ayons besoing de faire y> et assembler le meilleur fonds de deniers qu'il nous sera pos- T> sible, lequel est le vray nerf de la guerre, et que entre aultres y> endroictz desquels nous ont esté faictes offres de nous subvenir D et aider libéralement, vous nous ayés faict entendre que au » pays d'Allemaigne, auquel vous estes de présent, vous sériés » tellement employée pour nous moyenner tel secours d'argent y> que vous avez trouvé aulcuns princes dominants et aultres no- » tables personnages, lesquelz, meuz d'un bon zèle et affection » envers une si saincte entreprise comme est celle-cy, à laquelle y> nous avons dévoué noz biens et personnes, vous ont déclairé y> qu'ilz sont contents nous aider et accommoder par prest de » bonnes et grandes sommes de deniers, en leur estant par vous » pour nous et en nostre nom pourveu de bonnes et suffisantes •) seuretez d'estre bien satistisfaitz et remboursez aux termes et )) conditions et par les moyens que vous, en vostre dict nom, » aurez convenu et accordé avec eux; auquel party, après avoir i> esté consulté et deslibéré entre nous, il nous auroit semblé » bon d'entendre; pour ce est-il que nous et chacun de nous, » tant en général que en particulier, vous avons constituée, com- » mise et depputée, constituons, commettons et depputons par » ces présentes pour traicter, convenir et accorder pour nous » et en nostre nom avecques tous et chacun de ceulx lesquelz » vous aurez trouvés avoir intention de nous accommoder pai' j) prest d'argent des parties et sommes de deniers qu'ils nous y> fourniront et presteroHt, des voies, conditions et moyens de » leur en faire le remboursement et leur en passer telles recon- » gnoissances, obligations et seuretez que vous adviserez bon y> eslre, et généralement en ceste affaire vous employer tout » ainsi que nous ferions et pourrions faire nous mesmes en prés> sence. De ce faire nous vous avons donné et donnons toute j> puissance, autorité, commission et mandement espécial, et
y> de pouvoir substituer et commectre à traicter et accorder ce > que dessus, en vostre absence, tel ou tels que bon vous sem- » blera; promettons en bonne foy et paroUe de vérité avoir pour » aggréable, garder, entretenir, ratifier et approuver tout ce qui pai* vous ou aultres de par vous commis et substitués aura y> esté accordé, faict et passé en l'affaire susdicte; et toutes et y> chacunes les parties et sommes de deniers ainsi par vous prises y> et reçues ou par aultre ayant tel pouvoir de vous, bien et 3> loyaulment rendre et payer ou faire rendre et payer, selon et s> en la forme et manière que par vous ou iceulx ayant pouvoir ^ de vous aura esté accordé et convenu; et ce, soubz obligation i) de tous et chacuns noz biens, tant meubles que immeubles, jt> présents et advenir, etc., etc. »
Le lendemain du jour où cette pièce avait été signée, se livra la mémorable bataille de Dreux (1). Les deux commandants en chef des armées catholique et protestante, le connétable et Condé y furent faits prisonniers : l'un, au fort de la mêlée, par un gentilhomme allemand, Volpert von Derst (2) ; l'autre, à la fin de Faction, par Damville.
Au moment où le connétable, blessé d'un coup de feu à la mâchoire inférieure, et enveloppé de toutes parts, venait de se rendre à Volpert von Derst, des mains duquel des reistres ten-
(1) Les histoires locales offrent parfois de singuliers rapprochements à faire avec rhistoire générale de la France ; en voici un exemple : c Un acte très-remarquable » advint à Chastillon-sur-Loing, le propre jour que la bataille fut donnée à Dreux ; » c'est que les enfants un peu grandets, s'estant de leur propre mouvement mis
> en deux bandes, chacune desquelles avait un chef, Tun s'appelant le prince
> de Condé et l'autre le duc de Guyse, sans que les pères et mères y prissent » garde, se bâtirent si bien à coups de gaules, de pieds et de mains, que ce duc
> de Guyse bien blessé en mourut puis après. » (lUiM^fiiil. ecci., t. II, p. iOI.)
(2) Volpert von Derst figure dans quatre documents manuscrits, relatifs à la rançon du connétable, en date des 4 avril, 25 mai, 8 et 12 juin 1563 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3243, f>» 97, 99, 101, et vol. 3249, f*» 82). 11 est digne de remarque que le premier de ces documents est un engagement, spontanément contracté par Goligny, de payer une partie de la rançon de son oncle, le connétable.
taient de Farracher, dans l'espoir de spéculer sur sa capture, survint, pour lui sauver la vie, en faisant cesser ce brutal conflit, le jeune prince de Portien, e fils de la comtesse de Seninghen, à » laquelle le connestable avoit fait de grands maux, jusques à la y> mettre en extrême danger (1); ce quiestonna le connestable, » craignant la vengeance. Mais le prince de Portien, comme il » estoit vrayment de bon et généreux naturel, au lieu de la pisy> tôle, luy présenta la main, luy promettant toute assistance et 3> gratieus^té (2). » Après ce trait d'admirable générosité, le prince « rendit à Anne de Montmorency tous les bons offices
> qu'il pouvoit espérer » (3); il le confia à des mains sûres, commanda qu'on l'entourât de soins et* d'égards, et, d'accord avec Coligny, organisa son départ pour Orléans, où sa captivité, on le verra bientôt, devait être des plus douces.
Quant à Condé, légèrement blessé au visage et à la main, ayant eu son cheval tué sous lui et se disposant à en monter un autre, il avait été, dans son isolement momentané, assailli par un gros de gendarmerie que commandait Damville et contraint de remettre son épée à ce chef, qui l'avait conduit au duc de Guise, à l'issue de la bataille. Brantôme se trouvait alors près du duc, objet habituel pour lui, d'une admiration contre laquelle il est bon de se tenir en garde. Il parle en ces termes (4), de l'accueil qui fut fait au noble prisonnier :
<c M. le prince de Condé fut pris, non sans grand danger de la 3> mort, si M. de Guyze luy eust voulu rendre ce qu'il luy avoit y> voulu prester à la conjuration d'Amboise; mais au lieu d'un y> tel rembourcement, quand il luy fut présenté, il lui fit force
> honneur et bonne chère, le retira avec luy, luy présenta la
(1) Bèze, Hist, eccl.j t. H, p. 235. — Voir uoire étude historique sur Antoine de Croy, prince de Portien (Bulletin de la société d'hist. du protest, françab, année 1869).
^2) Bèze, Hist. eccL, t. U, p. 235.
(3) De Thou, Hist tintr., t. Ul, p. 367.
(i) Édit. L. Lai., t. IV, p. 349, 350.
j> moylié de son lict, et couchèrent tous deux ensemble aussi 3) familièrement comme si jamais n'eussent estez ennemis, mais
> comme bons amis et cousins germains qu'ils estoient. De tout » le soir (du 19) il ne fut guières veu, et M. de Guyze le luy cony> seilla; et demeura en sagarderobe, bien qu'elle fust fort petite » et chétive, car c'estoit une maison de village fort champestre. ï> Force gens le vouloient voir, mais M. de Guize l'avoit deffendu, » car une personne affligée n'ayme guières cette veue ni visi- » tation. — J'euz pourtant crédit de le voir assez près d'un fœu » faisant démonstration grande de sa douleur et d une appréhen- » sion grande. On luy porta à soupper, et souppa; puis, tout le » monde retiré, et M. de Guyze se voulant coucher, il donna ^ congé à un chascun, non sans avoir demeuré longtemps assis ^ près du fœu à causer de la bataille parmi nous, où chacun y » estoit reçeu pour son escot et son dire. — Luy et monsieur le 2> prince couchèrent ensemble, et l'endemain nous allasmes à » son lever. Il se mit à escrire au roy et à la royne le plus brio- » vement qu'il put, et sortit voir le champ de bataille, non trop JD loing pourtant, car il disna et y alla après à bon escient. — » Cependant le prince se leva, qui estoit encore au lit quand » nous estions en sa chambre, les rideaux tout tirez au-dedans. ï S'il fust esté pressé de se lever, il fust esté bien estonné, ce i> disoit-on. Puis, quand fallut desloger, M. de Guyze le redonna » à M. Damville à le tenir en bonne garde, et pour faire l'es- » change de luy et de M. le connestable, ainsi que le porte le
> droit de la guerre. ï>
Le lendemain de la bataille, on conduisit Louis de Bourbon, du campement du duc de Guise à Dreux, où il fut incarcéré et soumis à une stricte surveillance. Ainsi Je voulait Catherine de Médicis, qui, sous le nom du roi, se chargea dès le surlendemain, 21 décembre, de fixer les attributions de Damville, par une commission, en forme de lettres-patentes, portant (1) :
(1) Bibl. nat., mss. f. fr., 319-4, M. — Mém. de Condé, t. IV, p. 181.
a Charles, etc.». Comme en la dernière bataille donnée près de
> Dreux, noslre très cher et très amé cousin Loys de Bourbon,
> prince de Condé, ayt esté faict et arresté prisonnier, au moyen
> de quoy soit besoing pour l'importance de sa personne establir 5> à la garde d'icelluy quelque bon, digne etgrant personnage sur y> lequel nous puissions nous en assurer et reposer, sçavoir fai- )) sons que nous, cognoissans les sens, vertu et fidélité de nostre
> cher et amé cousin Henry de Montmorency, sieur de Dampville, D admirai de France, et l'affection et vraye dévotion qu'il nous » porte et à tout ce qui dépend du bien de nostre service et
> affaires; considérant aussy que nostre dit cousin le prince de » Condé a par luy esté pris et arresté en ladite bataille; pour y> ces causes.,., avons à icelluy sieur de Dampville donné et don- » nous par ces présentes la charge et garde de la personne de y> nostre dit cousin le prince de Condé, lui mandons et ordonnons y> très expressément par ces dites présentes, qu'il ayt à le garder, » si soigneusement et seurement avecques ceux qui luy seront » par nous baillez pour ladite garde, qu'il n'en advienne aulcun
> inconvénient, faisant par luy en ce que dessus et ce qui en » dépend tout ce qu'il verra et cognoistra estre requis et néces- » saire, etc., etc.
A cette commission se rattachait un règlement, signé par Chartes IX et Catherine de Médicis, dont voici le libellé (1) : ,
ce C'est la forme... pour le traitement de monsieur le prince» T> — Le roy veult et entend que les compagnies d'hommes d'ary> mes de monsieur le connestable, de monsieur l'amvral de » Dampville et du sieur de Thoré, ensemble celles de gens de )) pied du capitaine Nancey et du capitaine Goard seront establies y> pour la garde dudit sieur prince; — que la garde se fera tant y> jour que nuict en sa chambre d'un des membres desdites cora-
( I) Bibl. nal., mss. f. fr., vol. 3194, f« 2. — Mém, de Coudé, t. IV, p. 182.
y> pagnies de gens d'armes, d'ung capitaine des gens de pied ou y> son lieutenant, de deux hommes d'armes et quelques foys » quatre, selon la nécessité des lieux; — ^'il couchera en la i> chambre dudict sieur prince deux de ses vallets de chambre » ausquelz, avec le reste de ses gens, il pourra communiquer et y> parler en l'oreille; — que ledict sieur prince pourra aller en » sa garde-robbe sans qu'aucuns desdits gardes y entrent ; — que 5> la garde se fera devant le logis des domestiques dudict sieur 1» prince seuUement, sans qu'ilz puissent estre veuz en leur chamy> bre ne en leur cuisine, ausquelz gardes seront baillées quant 3> allant et venant, ils seront employez pour le service dudit sieur 3> prince; — faisant au reste si bonne garde tout autour le -:» logis dudit sieur prince qu'il n'en puisse advenir aucun incony> vénient. i>
Occupons-nous maintenant de l'arrivée d'Anne de Montmorency à Orléans, et de quelques faits ultérieurs. Nous y verrons sa condition, alors qu'il aura été placé sous la protection plutôt encore que sous la garde de la princesse de Condé, différer singulièrement de celle de Louis de Bourbon, à Dreux et ailleurs, sous la main tour à tour cauteleuse et rude de la reine mère. Ici vont s'offrir à nos regards, sous un aspect touchant, la noble attitude et l'inaltérable dévouement d'Éléonore de Roye, appelée, au double titre de femme et de nièce, à s'interposer entre les deux prisonniers, d'une part, et la reine mère ainsi que plusieurs de ses afiîdés, de l'autre. Nous allons la voir aux prises avec des difficultés suscitées par le mauvais vouloir et par l'astuce, lutter sans relâche, s'attacher à Soulager son mari dans l'épreuve qu'il subit, et tendre par de persévérants efforts, à sa mise en liberté, sans rien négliger, du reste, de ce qui pourra être fevorable au connétable.