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UNE INITIATION A ELEUSIS DANS LES PREMIERS SIÈCLES DE NOTRE ÈRE

La législation athénienne punissait de mort aussi bien les curieux qui cherchaient indûment à pénétrer les mystères d'Eleusis, que les indiscrets qui les livraient aux profanes. Les historiens attestent que cette prescription ne fut jamais lettre morte. Cependant le secret n'a pas été si bien gardé qu'on ne puisse soulever aujourd'hui quelques plis du voile. Les informations éparses dans les auteurs païens, les dénonciations formulées parles Pères de l'Église, un petit nombre de monuments échappés au naufrage de la culture antique; enfin, le résultat des fouilles méthodiquement poursuivies à Eleusis par les archéologues de notre temps, ont suggéré des essais de restitution, — qu'on peut tenir pour approximativement exacts, — à des érudits tels que Sainte-Croix, Lobeck, Guigniaut, Preller, Alfred Maury, Aug. Mommsen et surtout, dans la dernière décade, François Lenormant et Paul Foucart. C'est en m'inspirant de leurs travaux que je voudrais évoquer brièvement le fonctionnement de celle institution,

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la plus féconde, selon Cicéron, de toutes celles qu'Athènes a engendrées pour conduire les hommes d'un état rude et barbare à la culture supérieure de l'humanité1.

S^es potit-i Mystères.

L'initiation complète aux Mystères d'Eleusis, dans la période de leur plein développement, comportait trois degrés : les petits Mystères, les grands Mystères et l'Époptie. Bien que ces Mystères aient toujours été, à Athènes, une institution d'État, les pouvoirs publics intervenaient seulement dans leur administration matérielle. Leurs cérémonies étaient exclusivement réglées par deux familles locales : les Eumolpides et les Kéryces, qui occupaient ce sacerdoce au commencement de la période historique et qui s'y perpétuèrent jusqu'à la fin du paganisme. Combien existe-t-il aujourd'hui de familles qui pourraient produire une telle continuité de fonctions ou même se prévaloir d'une généalogie tant de fois séculaire ?

Il fallait avoir passé par les petits Mystères pour être admis aux grands. Les premiers se célébraient à la fin de l'hiver, dans le mois d'Anthestérion, immédiatement après les Anthestéries ou fêtes des fleurs, instituées en l'honneur de Déméter et de Dionysos ; les seconds, en septembre, au mois de Boédromion, entre la moisson et les semailles. Néanmoins, quand on vint de tout le monde gréco-latin chercher l'initiation à Eleusis, l'usage s'introduisit de donner, à la fin de l'été, une seconde édition des petits Mystères, afin d'éviter aux néophytes deux déplacements successifs'. On fit même mieux, lorsque Démétrius Poliorcète, après avoir battu les forces de Ptolémée, demanda aux Athéniens d'être initié, sans intervalle, aux trois degrés. C'était en

1) De leyibus, liv. II, chap. XIV, § 36.

2) 'EsTruxept; àp-/aio>.oYixTJ, organe de la Société archéologique d'Athènes, année 1887, p. 185.

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plein printemps, au mois de Munychion. Comme les Athéniens n'osaient rien refuser au prince macédonien, ils votèrent un décret, statuant que ce mois porterait successivement le nom d'Anthestérion et de Boédromion; après quoi, un nouveau décret rétablit le calendrier dans son cours normal1.

Chose étrange, c'est sur les petits Mystères que nous pos-i sédons le moins de renseignements. On les appelait parfois! Mystères d'Agra, parce qu'ils se célébraient, non à Eleusis, mais à Athènes, dans le faubourg d'Agra. Ils étaient accessibles aux enfants et même aux barbares. On racontait qu'ils avaient été institués pour permettre d'étendre le bénéfice de l'initiation à un héros exclu des grands Mystères par sa condition d'étranger — Héraclès en personne.

Une allusion à cette cérémonie se retrouve peut-être sur un vase peint qui représente le fils d'Alcmène en compagnie des divinités éleusiniennes. Au centre siège Déméter, le calathos sur la tête. A sa droite, Aphrodite est assise avec Eros à ses pieds. A sa gauche, Perséphonè debout tient un flambeau, et le jeune lacchos manie une corne d'abondance. En arrière de ces divinités, un prêtre, vêtu d'une tunique courte à la mode thrace, agite deux torches. A l' arrière-plan, Triptolème apparaît sur son char, entre Dionysos muni de son thyrse et Héraclès armé de sa massue. Sur le devant, une femme — peut-être une initiée — est assise dans une attitude de contemplation*.

Ce tableau ne nous éclaire guère sur les épisodes de l'initiation. Il se borne à nous en montrer les principaux personnages et semble se rapporter à une cérémonie nocturne.

Tout ce que nous apprennent les brèves allusions de certains auteurs antiques, c'est que les petits Mystères compor-

1) Plutarque, Vita Demetrii, 1. 1, chap. XXVI.

2) Reproduit par Lenormant, daDS le Dictionnaire de Daremberg et Saglio, t. II, première partie, fig. 2630. L'initiation d'Héraclès est également figurée sur un grand cotyle du Musée de Bruxelles (Catalogue, Collection de Somzée, n° 45).

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taient surlout des sacrifices et des purifications, notamment une lustration dans l'Ilissos; et qu'ils étaient en rapport avec le culte de Dionysos, aussi bien qu'avec celui de Démêler1.

Divers monuments nous montrent comment se passaient ces purifications. Le néophyte, dépouillé de ses vêtements, posait le pied gauche sur la dépouille (Kwoiov) d'un animal offert en sacrifice, — le plus souvent un bélier, — et on lui versait de l'eau lustrale sur la tête3. Ou encore, il s'asseyait sur un siège, la tête couverte d'un voile épais, et une prêtresse l'éventait avec une sorte de soufflet : le van mystique 3.

Suivant Clément d'Alexandrie, les néophytes recevaient aussi dans les petits Mystères certaines instructions qui les préparaient aux grands*. Dès lors, ils portaient le titre de mystes.

Préliminaires des grands Mystères.

Les grands Mystères s'ouvraient le 13 Boédromion, par le départ des éphèbes, qui, sous le commandement de leur cosmète, s'en allaient chercher à Eleusis les hiéra ou objets sacrés dont la garde était confiée à l'hiérophante (6 fep& ©ai'vwv, celui qui montre les choses sacrées). Le retour se faisait le lendemain, avec les hiéra portés sur un char et accompagnés de l'hiérophante. Comme le cortège s'approchait d'Athènes, la populace, le visage couvert de masques, se portait à sa rencontre jusqu'au pont du Céphise athénien. Là se produisait entre les deux troupes un échange d'invectives et de plaisanteries grossières, qui, connu sous le nom de géphy-

1) Etienne de Byzance dit que les petits Mystères étaient une représentation de la destinée de Dionysos ('E8txd, au mot "AYpa, p. 20 de l'éd. Meineke).

2) Bon de Witte, V Expiation de Thésée dans la Gazette archéologique, 1884, t. IX, p. 353.

3) Lovatelli, Un vaso cinerario, dans le Bullet. délia Commis, urchœoloy. commun., 1897, pi. 2-3.

4) Slromata, liv. V, p. 689 de l'éd. Potier.

rismes, — d'après le sanctuaire que les Géphyréens possédaient aux environs, — a peut-être contribué, autant que les mascarades des Lénées dionysiaques, à la formation de la comédie attique \ Les objets sacrés étaient ensuite déposés dans un sanctuaire qui, bâti sous l'Acropole, portait le nom d'Éleusinion".

Le 15, les néophytes des deux sexes se rassemblent au portique Pécile, chaque groupe sous la conduite de l'Eumolpide ou du Kéryce qui lui servait de mystagogue. Les esprits sont surexcités par l'attente des révélations. On crie, on se bouscule même quelque peu, malgré les efforts des Réryces qui, sous la direction de l'archonte-roi, font la police de la réunion. Il ne faut pas oublier que le personnel des bacchanales est de la fête et que l'orgie y côtoiera parfois la dévotion. Mais voici qu'arrive la troupe des prêtres, et sur un geste de l'hiérophante, un silence religieux remplace le tumulte3.

L'hiérophante est un Eumolpide d'âge et d'expérience qui doit posséder non seulement une parfaite connaissance des rites, mais encore, comme l'indique le nom même d'Eu-molpos (qui chante bien), une voix suffisamment modulée pour réciter dans le ton voulu les hymnes aux deux Déesses. A ses côtés se tient le dadouque ou porte-flambeau (oaoou/oç), qui règle avec lui les détails de l'initiation. Tous deux sont drapés dans une robe de pourpre; couronnés de myrte, ils portent, en outre, le diadème qui, à la bataille de Marathon, fut pris par les soldats perses pour un insigne royal. Telle est la sainteté de ces personnages que, dans les derniers

1) Suivant Aug. Mommsen, cette scène se passait le 15 Boédromion, quand la grande procession se rendait à Eleusis (Feste der Stadt Athen, p. 227, note 3). Selon Lenormant, elle avait lieu, au retour des initiés, après les initiations. M. Foucart a produit de fortes raisons pour établir qu'elle devait coïncider avec l'arrivée des hiéra (Recherches sur les Mystères d'Eleusis, deuxième mémoire, p. 105).

2) Le savant commentateur de Pausanias, M. G. Frazer, suggère que l'Éleusinion d'Athènes pourrait bien avoir été une enceinte renfermant les temples de Déméter, de Corè et de Triptolème. Pausanias. Londres, 1898, t. III, p. U9.

3) Plutarque, De profectibus in virtute, éd. Didot, p. 97.

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siècles des Mystères, on ne pouvait plus les désigner parleur nom propre. Ils n'étaient plus que l'hiérophante et le dadouque. Viennent ensuite les deux hiérophantides qui s'occupent des initiées de leur sexe, et probablement la prêtresse de Déméter, spécialement vouée au culte de la Déesse '; le héraut sacré (hiérocéryx), sorte de maître des cérémonies qui dirige les mouvements des initiés; — Yépibomios, dont la mission consiste à préparer les autels; — enfin toute une théorie de prêtres secondaires, qui ont chacun leurs insignes particuliers et leurs fonctions déterminées.

« Ya-t-il dans l'assistance quelqu'un qui n'ait pas les mains propres? Y a-t-il quelqu'un qui ne possède pas une voix intelligible1? Y a-t-il quelqu'un qui se soit rendu coupable de meurtre, de sacrilège ou qui s'adonne aux arts de la magie? Qu'il se retire ! »

Après cette apostrophe, par laquelle l'hiérophante ouvrait les grands Mystères, il y avait sans doute une légère pause; puis, l'hiérophante ou le dadouque exposait le programme de

1) C'est bien cette prêtresse que doit représenter le motif principal d'une élégante cylix à fond noir et à figures rouges, probablement du v<= siècle, qui se trouve — encore inédite, je crois — dans la collection Hirsch, au Cabinet royal de numismatique de Bruxelles. Portant sur sa tête fine et gracieuse une couronne à fleurons qui semble dérivée du oalathos, elle tend de la main droite, au-dessus d'un autel, trois longs épis juxtaposés. A côté de cette scène est peint le mot Aripiipoç [ïepeitt], — M. Foucart donne d'intéressants renseignements (deuxième mémoire, pp. 68-71) sur cette prêtresse, qui marchait de pair avec l'hiérophante et qui peut-être représente une forme plus ancienne du culte d'Eleusis, celui où Déméter était exclusivement vénérée comme la protectrice de l'agriculture. Nommée à vie, elle n'était plus désignée que par son titre. Elle présidait seule à certaines fêtes en l'honneur de la Déesse, et vers 378 avant notre ère, l'hiérophante Callias fut condamné, comme coupable d'impiété, parle tribunal des Héliastes, pour s'être permis de sacrifier une victime dont l'immolation rentrait dans les attributions de la prêtresse.

2) "0<mç q?a)VT)v à£yv£Toç. Libanius soutient que cette exclusion vise ceux qui ne parleraient pas le grec (Orationes, Koptvôîwv Xôyo?» *• IV, ®d. Reiske, p. 356). Suivant M. P. Foucart, elle concernerait ceux qui, par suite d'un défaut physique, seraient incapables de répéter les formules de l'initiation avec les modulations prescrites (Recherches sur l'origine et la nature des Mystères d'Eleusis, premier mémoire. Paris, 1895, p. 33).

la cérémonie et insistait sur les formalités à accomplir par les néophytes. — Chaque mystagogue développait ces instructions aux néophytes de son groupe. Ceux-ci avaient à établir qu'ils avaient passé par les petits Mystères et acquitté les droits d'initiation dus aux prêtres; ils devaient s'engager à observer le secret; à pratiquer certains jeûnes et, en outre, à s'abstenir, pendant toute la durée des cérémonies, de quelques aliments prohibés, tels que des fèves, des grenades et même du poisson.

Le 16, les mystes, revêtus simplement d'une peau de faon, se rendaient sur le bord de la mer. — Chacun amène avec soi le petit cochon qu'il offrira ensuite à Déméter. La cérémonie est dirigée par des hydranoi ou prêtres lustrateurs. Tout à coup retentit le cri : "AXaSs yÂoxau. « A la mer les mystes! » Et ceux-ci de se plonger frénétiquement dans l'eau salée, sans lâcher leur compagnon à quatre pattes, qui y apporte sans doute moins d'enthousiasme1.

L'après-midi se célèbre, à l'Éleusinion, un sacrifice expiatoire, appelé sotérion, « sauveur», où Déméter était invoquée pour la Boulé et pour le peuple; puis chaque myste immole son cochon sur de petits autels temporaires, élevés dans l'enceinte du sanctuaire. Quand la victime était égorgée et cuite, on brûlait les cuisses à l'intention de la Déesse ; le reste était emporté et mangé par les donateurs1. Il ne faut donc pas s'étonner si Aristophane fait dire par un personnage des Grenouilles, Xanthias, à l'approche d'une troupe d'initiés : « 0 auguste et très vénérée fille de Déméter, quel suave fumet de rôti de porc3! »

Le 17, les mystes font des offrandes de fleurs à Dionysos, et, le soir venu, participent à une veillée en l'honneur d'Asclépios, le dieu guérisseur d'Épidaure. Le 18, au matin, on

1) Il arriva qu'au cours de cette opération, des mystes furent enlevés ou mutilés par des requins. On y voyait naturellement un sinistre présage.

2) Un bas-relief provenant d'Eleusis montre une famille faisant le sacrifice du porc aux grandes Déesses (Panofka, Antiquités du cabinet Pourtaîès, pi. XVIII).

3) Aristophane, éd. Didot, Ranse, v. 338.

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se réunit de nouveau devant l'Éleusinionpour transporter les images des deux Déesses au temple d'Asclépios où se célèbrent les Épidauries. Il y avait là une reproduction abrégée des formalités précédentes, à l'intention des retardataires qui n'avaient pu arriverpour l'ouverture des fêtes. Les Grecs, suivant leur habitude, expliquaient cet usage par un mythe : Asclépios, voulant se faire initier, serait arrivé en retard et l'on aurait institué les Épidauries pour ne pas devoir recommencer tous les préliminaires de l'initiation. Il est à remarquer qu'Asclépios est descendu aux enfers, comme Perséphonè et Dionysos. A ce titre, on ne peut être surpris qu'il trouve place parmi les divinités éleusiniennes.

La procession d'Eleusis.

Le départ du pèlerinage pour Eleusis était fixé au 19. La procession s'organisait devant TÉleusinion, soit, sous l'Empire, dans le Pompéion, où, d'après Pausanias, se formaient les principales pompes religieuses1. Entête se tient l'Iacchagogos, le conducteur d'Iacchos, précédant la statue du jeune dieu. Iacchos, figuré sous les traits d'un enfant couronné de myrte, une torche à la main, semble avoir été, à l'origine, un génie local, — suivant Strabon, « un démon ou un serviteur de Déméter* », — plus tard assimilé à Dionysos enfant. Le syncrétisme orphique le rapprocha de Dionysos Zagreus, dont les Cretois célébraient la légende digne des temps anthropophagiques : Fils de Zeus et de Déméter, il avait été attiré dans un piège, au moyen de jouets, par les Titans qu'incitait la jalousie d'Héra. Ces monstres l'avaient dépecé, massacré et dévoré à l'exception du cœur, que Pallas rapporta à Zeus. Celui-ci rendit la vie à l'enfant; après quoi il foudroya ses meurtriers3.

1) Pausanias, I, 2, 4.

2) Strabon, Géographie, chap. III, § 10, éd. Didot, p. 402.

3) Decharme, Mythologie de la Grèce antique. Paris, 1886, p. 468.

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Aux côtés du dieu marchent deux prêtresses, dont Tune figure sa nourrice. Des prêtres portent, dans des sacs d'étoffe précieuse, ses jouets traditionnels, dont Clément d'Alexandrie nous a laissé la description : des osselets, un ballon, une pomme, un miroir, une toupie et une poupée1. D'autres hiéra sont enfermés dans des cystes qu'entourent des bandelettes de pourpre. Un char s'avance traîné par quatre chevaux blancs; il contient la haute corbeille du calathos où se dressent des gerbes d'épis. Le reste des prémices, qui devaient être fournies non seulement par les habitants de l'Attique, mais encore par tous les alliés d'Athènes, est disposé dans des jarres que portent sur la tête des prêtresses vêtues de blanc : les Kernophores.

Voici l'hiéraulès ou chef de la musique sacrée qui dirige, en jouant de la flûte, des théories d'hymnodoï et d'hymnêtriaï. On exécute, en l'honneur d'Iacchos, des chœurs qu'Aristophane reproduit ou imite de la sorte dans sa comédie des Grenouilles : « Iacchos, dieu vénéré, accours à notre voix... Agite les torches ardentes et ravive leur éclat, Iacchos, ô Iacchos, astre brillant des mystères nocturnes. La prairie étincelle de mille feux; les vieillards secouent le poids des soucis et des longues années; ils retrouvent un jarret d'acier pour s'unir à tes chœurs sacrés, et toi, bienheureux, une torche à la main, guide vers cet humide tapis de fleurs les danses de la jeunesse2. »

D'après un passage de Sophocle, les images de Dionysos, de Déméter et de Perséphonè — ou plutôt de Gorè, comme cette déesse se nomme dans la tradition éleusinienne, — figuraient également dans la procession5. A l'arrière se pressaient, s'il faut en juger par ce qui se passait dans les autres panégyries, les animaux destinés aux sacrifices. Enfin, les mystes, une torche à la main, fermaient le cortège

1) Protreptique, II, éd. Potter, p. 15.

2) Aristophane, Ranœ, v. 324 et suiv., éd. Didot.

3) Leconte de Lisle, Sophocle. Paris, 1877, p. 179.

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avec une grande partie de la population d'Athènes1.

La longue panégyrie, qui a quelque vingt kilomètres à franchir, est sortie d'Athènes par la porte Dipyle. Escortée des éphèbes qui, armés de la lance et du bouclier, portent la chlamyde blanche qu'ils durent un jour à la générosité d'Hérode Atticus2, elle prend la route d'Eleusis, en faisant des stations plus ou moins prolongées devant quelques-unes des nombreuses chapelles qui ont valu à cette voie la dénomination de sacrée*.

La route suivait à peu près le tracé de la voie moderne qui conduit au village de Lefsina, humble héritier de l'antique Eleusis. Les monuments y abondaient, surtout dans les premiers kilomètres du parcours. C'étaient des édicules funèbres à la mémoire de personnages réels ou légendaires, héros, devins, ambassadeurs, artistes, matrones illustres et même une courtisane, Pythonice. Son amant, un lieutenant d'Alexandre, Harpalos, resté en Grèce pour garder les trésors du maître, lui avait fait élever, au point culminant de la route, ce tombeau, plus coûteux qu'artistique, s'il faut en croire Plutarque. Il y avait aussi de nombreux sanctuaires destinés à rappeler les aventures ou les bienfaits des dieux, comme le temple consacré collectivement à Déméter, Corè, Poséidon et Athéné, près de l'endroit où Phytalos planta le premier figuier, présent de la déesse à la recherche de sa fille; — Pédicule de Zeus Indulgent (MeiXfywç), où Thésée se fit purifier pour avoir mis à mort les brigands qui désolaient l'Attique, entre autres, son parent Sinis; — le temple d'Iacchos aux fèves, Kua[A(TY)ç, qui avait engendré les fèves de son sang versé

1) Un bas-relief trouvé à Eleusis et reproduit par Spon dans le tome II de son Voyage d'Italie et du Levant, représente une longue théorie de mystes défilant la torche à la main. Lyon, 1678, t. II, p. 283.

2) Philostrate, Vitœ Sophislarum, II, 1, 8, éd. Westermann, p. 227.

3) La voie sacrée, Upà ô8ô«, décrite par Pausanias (I, 36, 3 et suiv.), a été de nos jours l'objet de plusieurs monographies archéologiques dont les principales sont celles de Preller (De via sacra Eleusinia. Ausgewàhlte Aufsàtze. Berlin, 1864) et de Fr. Lenormant (Monographie de la voie sacrée éleusinienne, t. I, Paris, 1864).

par les Titans. Partout on exécute des danses en l'honneur de la divinité locale; on entonne des dithyrambes et des péans; on procède à des offrandes et à des libations.

La procession a franchi le Céphise par le pont où se place la scène des Géphyrismes : elle a laissé derrière elle le bois d'oliviers, encore existant aujourd'hui, où, suivant la description de Sophocle, « de nombreux rossignols dans de fraîches vallées répandent leurs plaintes harmonieuses, sous le feuillage de la forêt, inaccessible aux rayons du soleil comme aux souffles de l'hiver, où l'orgiaque Dionysos se promène entouré des déesses nourricières1 ». — Cependant des landes arides ont succédé aux bosquets ombragés et aux riches cultures. Le cortège s'élève graduellement sur les pentes du mont Gorydallos, cette sentinelle avancée du Parnès, qui ferme dans cette direction la baie d'Athènes; tandis qu'à l'orient, par-dessus la sombre verdure des oliviers, les marbres neigeux du Parthénon, teints en rose par les derniers rayons de soleil, découpent leurs lignes harmonieuses sur le fond purpurin des montagnes de THymette. Mais bientôt ce tableau féerique disparaît aux yeux, et la roule s'engage dans la passe dénudée où le monastère de Daphné a remplacé le temple d'Apollon. A l'autre extrémité du défilé se dresse un sanctuaire d'Aphrodite; puis la descente se poursuit jusqu'au bord de la mer, où l'on tourne à droite pour suivre désormais le rivage de la baie d'Eleusis.

On atteint ainsi les deux étangs d'eau saumâtre, les Rbeitoi, consacrés l'un à Gorè. l'autre à Déméter. Les mystes s'y arrêtent pour procéder à de nouvelles lustrations. Au moment où ils franchissent l'ancienne frontière du royaume d'Eleusis, ils rencontrent les représentants d'une vieille famille locale, les Croconides ou descendants du légendaire Crocon, qui leur attachent au poignet gauche et à la cheville droite des bandelettes jaunes, en vue d'écarter le mauvais œil. Ensuite ils traversent le Céphise éleusinien, près de l'endroit dit

1) Leconte de Lisle, Sophocle, p. 179.

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Érinéos, où la tradition place l'enlèvement de Corè, aux abords de ces champs rhariens où poussèrent les premières moissons de l'Attique.

Entre temps, le soir est venu et les édifices sacrés d'Eleusis, brillamment illuminés, se dessinent en traits de feu sur l'horizon nocturne.

L'exaltation redouble, peut-être activée, depuis le coucher du soleil, par de nombreuses libations en l'honneur du dieu de la vigne*. L'enthousiasme va toucher au délire. Les mystes agitent leurs torches, forment des rondes échevelées qu'accompagne le bruit des cymbales, et c'est au cri mille fois répété de lacchos! ô lacchos! que la foule s'engouffre dans les murs d'Eleusis, sous les reflets vacillants des deux immenses torchères dressées devant le temple de Triptolème». C'est une de ces scènes qu'on retrouve encore, avec leur pompe barbare et leurs transports orgiaques, à Jagannath, à Bénarès, à Candy, à Bankok, parmi les survivances des vieux cultes de l'Orient \

Ici se termine la partie publique de la cérémonie. Le cortège des prêtres franchit seul la double enceinte du sanctuaire où l'hiérophante va déposer dans le mégaron les objets sacrés. Quant aux mystes, ils prennent leurs quartiers dans la ville, à moins qu'ils ne logent, comme à Olympie, dans des tentes de feuillages ou des baraquements temporaires. Cette préoccupation était, au reste, d'ordre secondaire dans le tiède automne de l'Attique.

Les Veillées saintes.

Le 20, les néophytes passaient les Propylées qui comman-

1) Si, comme le supposent certains auteurs, les mystes devaient respecter les prescriptions du jeûne, celui-ci, de même que le ramadan, n'était imposé qu'entre le lever et le coucher du soleil : on se rattrapait le soir venu (Cf. Ovide, Fastes, IV, 535).

2) Ces torchères ont été retrouvées en place de nos jours (Revue générale de l'architecture. Paris, 1868, p. 13).

3) Cf. Goblet d'Alviella, Inde et Himalaya, 2e éd., p. 94.

daient l'entrée principale de l'Éleusinion, pour assister au sacrifice solennel en l'honneur de toutes les divinités locales.

Des chèvres, des béliers, des porcs, des bœufs étaient immolés, en nombre strictement fixé par les précédents, sur le grand autel dont la frise sculptée présentait l'image des principaux symboles éleusiniens1. On offrait aussi à Déméter du blé, de l'orge, des gâteaux fabriqués avec les céréales récoltées dans les champs rhariens.

A la soirée, commençaient les Veillées saintes ou Nuits mystiques2. Elles étaient probablement au nombre de trois. Sans être à même d'en reconstituer exactement la distribution, on est parvenu à en connaître les principaux épisodes : la transmission des symboles, la visite des Enfers, la représentation du drame mystique.

Un des soirs, les mystes s'en allaient, la torche en main, à la recherche de Gorè, dans les lieux consacrés qui marquaient les stations douloureuses de Déméter; les uns situés, comme l'Érinéos, aux abords de la ville; les autres, près des Propylées, comme le puits Callichoros, où les femmes du pays exécutèrent le premierchœuren l'honneur de Déméter', ou encore dans l'intérieur de l'enceinte, comme la Pierre triste, où la Déesse s'assit dans sa fatigue et son découragement. C'était la soirée que Fulgence nomme le dies lampadarum\ la première des Veillées saintes.

La transmission des objets sacrés, la wapa36<nç tfiw -spûv, avait lieu devant le megaron où l'hiérophante seul avait le droit de pénétrer. Ce saint des saints formait sans doute une sorte de réduit aménagé dans le télestérion ou palais des

1) Revue générale de l'architecture, 1868, p. 149.

2) Qecwuxfôe;, Aristophane, Ranœ, 370. — N-Jxx-e; (j.v<jTtxa:, Sopater, Àtacpearic ÇïltriixaTwv, éd. Walz, t. VIII, p. 121.

3) Ce puits, qui a été retrouvé, il y a une dizaine d'années, est construit en pierres polygonales; la bouche est entourée de cercles concentriques qui marquent sans doute les circuits décrits par les chœurs (Bull, de eorresp. hellén., t. XVII, (1893, p. 196).

4) Mytholoyiae, I, 10, AucL mythogr. lit., éd. Van Staveren. Amsterdam, 1642, t. II, p. 636.

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initiations. Les portes, largement ouvertes, montraient les symboles éclairés par une vive lumière. Peut-être les initiés défilaient-ils devant l'entrée ; toutefois il est également possible que l'exhibition se fît, une des soirées suivantes, devant les mystes groupés au cours ou même à la fin des représentations. Un vase du Musée de Naples montre des initiés assis sous les arbres de l'enceinte sacrée ou péribole* '. Un prêtre ou un mystagogue leur tend une coupe qu'il remplit à l'aide d'une outre. A côté repose, sur le sol, une ciste renfermant des gâteaux. Cette espèce de communion, par laquelle les mystes rompaient le jeûne, commémorait l'offrande du cycéon à Déméter. Elle se terminait par la communication de la formule qui servait de mot de passe aux initiés des grands Mystères : « J'ai jeûné, j'ai bu le cycéon; j'ai pris dans la ciste et, après avoir pris dans la ciste, j'ai déposé dans le calathos; j'ai repris dans le calathos et remis dans la ciste". »

Les spectacles proprement dits se passaient dans le télestérion*. Cet édifice, un des plus vastes de la Grèce, tenait à la fois du temple et du théâtre. Adossé aux rochers de l'acropole, il couvrait plus de 2.700 mètres carrés et pouvaitrecevoir environ trois mille spectateurs. L'intérieur comprenait un amphithéâtre où huit rangées de gradins entouraient la scène. Le toit, qui livrait passage à la lumière par une large baie (Stoxiov), était supporté par sept rangées parallèles de six colonnes. Outre les deux portes d'entrée, qui donnaient sur

1) Daremberg et Saglio, t. II, l*6 partie, fig. 2637. Devant les deux personnages est inscrit le mot MYSTA.

2) Clément d'Alexandrie, Protreptique, éd. Potter, p. 18. — Arnobe, Adversus gentes, V, 26, éd. Rigaltius, p. 77.

3) Les premières fouilles méthodiques sur l'emplacement du télestérion furent entreprises au commencement du xixc siècle par des architectes anglais, pour le compte de la société florentine les Dilettanti. Elles furent reprises en 1860 par François Lenormant, qui en a publié les résultats dans ses Recherches archéologiques à Eleusis (Paris, 1862) ainsi que dans la Revue générale d'architecture (années 1868 et 1870). Enfin l'exploration fut achevée, de 1882 à 1887, par la Société archéologique grecque d'Athènes ('E^Ept; àpxatoÀoytxri, années 1883- 1888).

le péristyle, il y avait, sur chaque face latérale, deux couloirs, sans doute pour faciliter l'entrée et la sortie des acteurs1.

C'étaient les prêtres et prêtresses qui formaient le personnel de la troupe. Nous savons qu'au temps de Porphyre, l'hiérophante tenait l'emploi du Démiourge, organisateur de l'univers ; le dadouque, celui d'Hélios; l'épibomios, celui de Séléné; l'hiérocéryx, celui d'Hermès, conducteur des âmes8. Déméter était représentée par sa prêtresse*. 11 y avait aussi des apparitions de personnages plus grands que nature, des monstres et diverses variétés d'êtres fantastiques. Platon dit que les apparitions dans les Champs-Elysées seront supérieures même à celles d'Eleusis, entières, claires et immuables*. François Lenormant en conclut assez ingénieusement qu'à Eleusis, elles restaient dans la pénombre, qu'elles étaient difficiles à saisir et qu'elles disparaissaient rapidement5.

Les spectacles prenaient la seconde et la troisième des soirées saintes — probablement le 22 et le 23 6. L'une d'elles était consacrée à la représentation de la légende de Déméter, — au « drame mystique », selon l'expression de Clément d'Alexandrie — ; l'autre à la visite des Enfers et des Champs- Elysées.

1) Voir l'excellent petit guide : Eleusis, ses mystères, ses ruines et son musée, par M. Démétrios Philios, directeur des fouilles. Athènes, 1896, pp. 55 et suiv.

2) Eusèbe, Praeparatio Evangelica, t. III, 12, éd. Vigerus, p. 116.

3) Tertullien, Ad Nationes, II, 7, éd. Rigaltius, p. 57.

4) Phsedros, 250 C.

5) Daremberg et Saglio, t. II, p. 576.

6) Auguste Mommsen est également d'avis que les veillées saintes prenaient trois soirées successives, Peste der Stadt Athen. Leipzig, i898, p. 245.

16 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'éLEUSIS

La visite de l'autre monde.

« Au moment de la mort, écrit Plutarque, l'âme éprouve une impression analogue à celle qu'on ressent dans l'initiation aux Mystères. C'est d'abord une marche au hasard avec de pénibles circuits au sein de l'obscurité, sur une route sans fin. Avant d'atteindre le terme, la frayeur est au comble, on frissonne, on tremble d'épouvante, une sueur froide vous glace. Mais, ensuite, une lumière merveilleuse éclate à vos regards ; on est transporté dans des lieux de délice et des prairies, d'où surgissent des chants et des danses, où l'on entend des paroles sacrées, où l'on assiste à de mystiques apparitions1. »

Lorsqu'en 1814, les archéologues anglais exécutèrent les premières fouilles dans les ruines d'Eleusis, ils crurent découvrir les vestiges d'une large crypte sous le télestérion. On s'empressa de conclure qu'elle avait servi à la représentation du monde infernal. Commes les recherches ultérieures démentirent l'existence de ce souterrain, une réaction se fit dans l'opinion des savants et nombre d'érudits sont actuellement enclins à contester les pérégrinations des initiés à travers le royaume d'Hadès. Je me suis demandé si ce scepticisme n'est pas excessif. N'a-t-il pu se trouver, dans la vaste enceinte de l'Éleusinion, bien des aménagements dont il ne reste aucune trace? Lors de la dernière Exposition internationale de Paris, les visiteurs rencontraient dans le sous-sol, parmi les attractions du Trocadéro, des panoramas qui les initiaient à l'exploitation des mines, aux merveilles du monde souterrain, aux phénomènes des âges préhistoriques, etc. C'étaient de longs et sinueux couloirs sur lesquels s'ouvraient, à intervalles, des réduits habilement aménagés, avec des illusions de perspective et des effets d'optique.

1) Plutarque, De anima, fragm. VI, 2.

UNE INITIATION A ÉLEl.'SIS 17

Quelle trace restera-t-il de ces installations dans quinze ou seize siècles? Qu'en reste-t-il déjà aujourd'hui, à trois années de distance'?

J'estime donc qu'il n'y a aucune raison sérieuse de repousser le témoignage de la tradition classique. Il est vraisemblable que les initiés, la tête couronnée de myrte, — comme nous les représentent certains monuments, — tenant en main le bacchos ou thyrse spécial aux mystères d'Eleusis, suivaient la torche de leur mystagogue dans des galeries ténébreuses, dont les parois s'interrompaient çà et là, pour exhiber, sous une lueur sinistre, tantôt le trône et la cour d'Hadès, tantôt les supplices des criminels condamnés à l'expiation dans le Tartare. Amenés ensuite devant le télestérion, ils ne tardaient pas à voir s'échapper par la baie du toit la vive clarté que signale Claudien2, tandis que des bruits étranges et des chants harmonieux s'élevaient de l'intérieur. Soudain les portes s'ouvrent, les voiles tombent et, tout éblouis par une illumination dont les textes et les inscriptions s'accordent à vanter l'éclat, les mystes sont conduits sur les gradins au milieu d'un religieux silence, les yeux tixés sur les radieuses visions du monde divin qui se déroulent sur la scène'.

1) Un de mes anciens élèves, aujourd'hui attaché au Musée royal des Antiquités de Bruxelles, M. Jean De Mot, m'écrit que, pendant les deux années qu'il a passées à l'École d'Athènes, il a eu plusieurs fois l'occasion de visiter l'emplacement d'Eleusis. On y a constate, devant le télestérion, la présence de vastes souterrains, adossés aux remparts, mais en trop mauvais état pour fournir des renseignements sur leur destination. Une s'agit pas de travaux de soutènement qui auraient été remblayés à la suite des agrandissements successifs de télestérion, car on y a trouvé des traces d'escaliers. Quelques-uns de ces souterrains, situés à un niveau très inférieur à celui du temple, datent de l'époque de Périclès; la voûte en est supportée par des piliers carrés. On les désigne généralement du terme vague de magasins, à défaut d'une attribution plus précise. Mais c'est là une pure hypothèse.

2) Claram dispergere culmina lucem. (De rapt. Proserp.,v. 8, éd. Panckouke. Paris, 1333, p. 226.)

3) Le bas-relief reproduit à la planche ci-dessus a été décrit pour la première fois par François Lenormant (Gazette des beaux-arts, 1860, l^8 série, t. VI, p. 69). Il a été découvert à Eleusis, il y a un peu plus de quarante ans. Il passe

18 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTERES d'ÉLEUSIS

On n'y entrevoyait pas seulement les grandes divinités d'Eleusis, mais encore les ombres des bienheureux qui, vêtues de blanc, erraient dans des prés fleuris avec accompagnement de chœurs chantant les hymnes orphiques. « Eleusis, ditlsocrate, est un sanctuaire commun à la terre entière, et de toutes les choses divines que possèdent les hommes, c'est celle qui provoque le plus de frissons et donne le plus de sérénité1. »

Qui d'entre nous, assistant pour la première fois à ÏOrpkée de Gluck, a su se défendre de l'impression, un peu mélancolique, mais infiniment douce et pénétrante, que dégagent non seulement les suaves mélodies du maître, mais encore le défilé des ombres devisant parmi des bocages de toile peinte, derrière un voile de gaze, dans une lumière bleuâtre, diffuse comme de l'azur affaibli? Combien cette émotion devait être plus forte et plus durable, quand le spectateur croyait trouver dans des tableaux de ce genre l'image fidèle d'une réalité à laquelle il pouvait prétendre un jour? On peut discuter si c'est là l'idéal véritable de la vie future. Mais la masse des anciens n'en a guère connu de meilleur. « C'est là, écrit Plutarque, que l'homme, devenu parfait par sa nouvelle initiation, rendu à la liberté, vraiment maître de lui-même, converse avec des âmes justes et pures, et voit avec mépris la troupe impure des profanes et des non-initiés s'enfoncerd'elle-mêmedanslaboueetles ténèbres épaisses8. » M. Foucart, qui admet l'explication de visites successives

généralement pour figurer Triptolème recevant les instructions de Déméter et de Corè avant de partir pour son tour du monde. Cependant on n'y trouve. aucun des détails qui caractérisent d'ordinaire les représentations de Triptolème. Ne serait-on pas plus fondé à y voir un initié accueilli par les deux déesses? La taille de l'éphèbe est plutôt celle d'un mortel que d'un génie; l'attitude des personnages se rapporte à une scène de réception plus que de congé. Si même l'objet que Déméter semble tenir en main est un grain de blé, comme le suppose Lenormant, cette exhibition, ainsi qu'on le verra plus loin, faisait partie du rituel de l'époptie.

1) Aristide, Eleusinios, éd. Dindorf, p. 415.

2) Fragment De anima, VI, 2.

aux Enfers et aux Champs-Elysées, a mis en avant une hypothèse qui satisfait également aux conditions de cette mise en scène. A défaut de crypte, il suppose que le télestérion possédait deux étages : Les sept rangées de colonnes parallèles, dont on a constaté la présence, divisaient la salle inférieure en compartiments qui pouvaient être consacrés chacun à une région des Enfers. Quand les mystes y avaient suffisamment circulé, on les faisait monter à l'étage par les escaliers extérieurs qui débouchent sur la plate-forme du rocher auquel était adossé l'édifice. De là ils pénétraient de plain-pied dans la salle supérieure, où était aménagée la représentation des Champs-Elysées et où se faisait l'exhibition des Méra '.

Peut-être des découvertes ultérieures trancheront-elles la question. Eu tout cas, il est certain qu'il se produisait des apparitions et des effets de théâtre supposant un machinisme assez compliqué. Platon ne compare-t-il pas la contemplation des Idées par les esprits désincarnés aux fantômes [pkasmata) qui se révèlent dans les Mystères1?

Le drame mystique.

Quant au drame mystique, il constitue la partie la mieux connue des grands Mystères, précisément par ce que ses données n'avaient rien de mystérieux, mais se trouvaient de temps immémorial dans le domaine public des mythographes. Son scénario, fixé par la tradition, n'a guère dû changer au cours des âges. Il est aisé de le reconstituer à l'aide de l'hymne homérique en l'honneur de Déméter, qui remonte à la fin du vme ou au commencement du vne siècle avant notre ère. La conclusion de cet hymne établit qu'il fut composé en vue des Mystères, dont il raconte l'institution parla Déesse elle-même : « Heureux les mortels qui ont pu

1) Phaedros, 250 C.

2) Telle est également l'opinion de M. Philios, op. cit., pp. 66 et suiv.

20 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

contempler ces grandes scènes. Mais celui qui n'est point initié, qui n'a point participé à ces grandes cérémonies, est à jamais privé du sort qui attend le premier, quand la mort l'a entraîné dans les sombres demeures1. »

Le premier acte se passe dans une localité mythique, Nysa, non loin d'Eleusis. La jeune Corè folâtre avec ses compagnes sur des prés où s'épanouissent la violette, l'iris, le safran et l'hyacinthe. Elle est soudain attirée par une fleur plus éclatante : le narcisse. A peine l'a-t-elle cueillie que d'une caverne s'élance Hadès sur son char doré. Il saisit la divine vierge, malgré sa résistance, et l'emporte dans le monde souterrain.

Déméter a entendu les cris de sa fille. Elle accourt ; mais les grondements de l'airain, qu'un prêtre frappe dans la coulisse, pour couvrir les appels de Corè par imitation de la foudre \ répondent seuls aux appels de la mère éplorée. Pendant neuf jours et neuf nuits, elle est censée parcourir le pays, une torche dans chaque main, en s'abstenant de nourriture. Au cours de ses recherches, elle rencontre Hécate qui a vu le rapt, mais sans reconnaître le ravisseur ; ensuite Hélios, qui dénonce Pluton, mais en faisant observer que celui-ci a agi avec l'autorisation de Zeus. A cette nouvelle, Déméter déchire ses vêtements et, ayant assumé l'apparence d'une vieille pauvresse, se dirige vers la ville d'Eleusis.

L'acte suivant nous montre la Déesse assise sur la « pierre triste », près du puits, où les filles du roi Céléos viennent chercher l'eau du ménage royal. On sait que puiser l'eau et traire les vaches étaient, dans toute la haute antiquité, les fonctions par excellence des jeunes princesses. Interrogée par les filles de Céléos, elle leur apprend qu'elle se nomme Déo; qu'elle a été enlevée en Crète par des pirates,

1) Homeri Carmina, éd. Didot. In Cererern, v. 480 et suiv.

2) Tel semble bien le but de cet épisode signalé par Apollodore : iW} oepâvxt,v t9jç Kipyj; £uixv."/.o'j[AÉvy)ç èitr/poûeiv xb xaXoû(j.evov ïj^eiov (Apollodore, Fragm. historicorum grœcorum, frag. 36, t. I, p. -434 éd. Didot).

qu'elle s'est échappée de leurs mains et qu'elle cherche un emploi domestique, soit comme gouvernante, soit comme femme de charge, soit même comme bonne d'enfants. Les princesses, après être allées prendre la permission de leur mère, ramènent leur protégée au palais, pour qu'elle prenne soin de leur jeune frère Démophoon. Mais Déo persiste dans son affliction. Elle repousse toute nourriture jusqu'à ce que, un peu déridée par la plaisanterie ultra-naturaliste d'une suivante, elle accepte un breuvage composé d'eau, de farine, de miel et de menthe : c'est le célèbre cycéon. Alors se déroulent plusieurs épisodes du séjour de la Déesse, qui finit par se faire reconnaître. Céléos lui offre l'hospitalité dans un temple qu'il fait sortir de terre à son intention.

Le troisième acte se déroule dans le temple. La Déesse est toujours inconsolable, et son deuil s'étend à la nature entière qui est frappée de stérilité. En vain les principaux dieux viennent à tour de rôle supplier Déméter de regagner l'Olympe. Elle persiste dans l'intention de prolonger sa grève, aussi longtemps qu'on ne lui aura pas rendu sa fille. La désolation règne parmi les humains et pénètre jusque dans la demeure des immortels.

Cependant Zeus, fort embarrassé, a député Hermès à Pluton pour engager celui-ci à restituer Corè. Le roi de l'Hadès n'a pas osé refuser et, bientôt, ramenée au jour par Hermès, Corè court au temple d'Eleusis se jeter dans les bras de sa mère.

Après les premières effusions, Déméter lui demande anxieusement si elle n'a pris aucune nourriture dans l'Hadès. Corè confesse que, au moment du départ, elle a accepté de son époux un grain de grenade. Il paraît que dès lors son retour à la lumière ne peut être définitif. Mais Zeus intervient une fois de plus, pour imposer une transaction. Déméter annonce elle-même à sa fille que celle-ci devra, chaque année, séjourner près de son époux pendant la saison d'hiver. « Quand, à l'heure embaumée du printemps, la terre se couvrira de mille fleurs, tu remonteras du ténébreux séjour par

22 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

un miracle égal pour les dieux et pour les hommes1. »

Rhéa vient alors chercher les deux déesses pour les reconduire sur l'Olympe. Mais, auparavant, Déméter entend témoigner sa reconnaissance à Céléos en instituant les Mystères, dont elle lui confie la garde, avec charge de les transmettre à ses descendants.

Le drame se termine par une sorte d'apothéose2. Triptolème s'installe sur un char attelé de serpents, tenant en mains les épis chargés de semences, que Déméter lui a remis, avec la mission de répandre parmi toutes les nations la connaissance de l'agriculture. La triple Hécate sort déterre. Le jeune ïacchos se montre couronné de lierre. Enfin, les deux déesses remontent dans la demeure des dieux, où tout l'Olympe fête leur retour.

On ne peut affirmer avec certitude que la représentation du drame démétérien fut précédée par celle des séjours posthumes. M. W. Ramsay fait observer que le drame mystique, étant vraisemblablement la partie la plus ancienne des Mystères, devait avoir le pas sur les innovations ultérieures*. Si cependant, comme je le fais ressortir plus loin, la visite de l'autre monde rappelle spécialement l'initiation qui devait permettre aux profanes de participer aux sacra dont faisait partie le drame mystique, n'est-il pas plus logique d'admettre que ce drame venait en second ordre sur le programme, du moins à l'origine?

Les journées qui séparaient les Soirées saintes étaient consacrées au repos, à moins que les néophytes n'employassent leurs heures de loisir à visiter les principaux temples de h ville, les sanctuaires de Triptolème, de Zeus Eubouleus, de Poséidon Pater, de la Déméter des Propylées, etc.

1) ïîomeri Carmina, éd. Didot, In Cererem, v. 401-403.

2) Les détails en sont rapportés par Claudien, De raptu Proserpinae, v. 12-17. On les retrouve également sur plusieurs vases peints. Cf. Overbeck, Kunstmythologie, Atlas, t. IV, pi. XV et XVI.

3) Encyclopœdia britannica, au mot Mysteries.

L'époptie.

Aux grands Mystères succédait l'Époptie. « Il y a, écrit Sénèque, des mystères religieux qui ne se révèlent pas en une fois. Eleusis tient en réserve des secrets pour ceux qui la visitent à nouveau1. » Suivant Plutarque, on ne pouvait être admis à l'époptie qu'un an après avoir été initié aux grands Mystères2. Mais les exceptions durent devenir déplus en plus nombreuses.

Ici encore, les auteurs ne sont pas d'accord sur le jour de la cérémonie. Si cependant les représentations des grands Mystères occupaient le télestérion pendant les soirées du 22 et du 23, il faut nécessairement fixer l'époptie au 243. Les mystes qui aspiraient au grade d'épopte, devaient exhiber leurs titres au dadouque. Ils recevaient un jeton, en forme de tessère, où étaient gravés des symboles en rapport avec les Mystères, — par exemple la tête de Déméter ou bien un épi et un pavot avec le mot ï%où. Plusieurs de ces tessères ont été retrouvées aux environs d'Eleusis4.

L'époptie, comme son nom l'indique, consistait également en spectacles.

Dionysos, particulièrement sous la forme de Zagreus, en constituait un des principaux personnages. On y représentait d'abord l'hiérogamie de Zeus et de Déméter6. C'étaient

1) Sénèque, Naturales Quaestiones, liv. VII, chap. 31.

2) Vita Demetrii, chap. XXVI, éd. Didot, p. 1075.

3) On pourrait cependant admettre que l'époptie était célébrée le 23, — à condition de supposer que les rites des grands Mystères, y compris le pèlerinage aux stations de Déméter, la visite des Enfers et des Champs-Elysées, enfin l'exhibition des tepdt, aient été distribués entre les deux soirées précédentes.

4) Alb. Dumont, De plurnbeis apud Groecos tesseris. Paris, Thorin, 1870, pp. 76-97, et Bull, de corresp. hellén., 1884, pi. II, n° 42.

5) L'introduction de cet épisode violemment dénoncé par les Pères semble confirmée par le scholiaste de Platon : 'EteXeïto tàvra xai Ayioî xat K6pY) Stt tohStïjv |j.ev ITxoûtwv àpitdtleie Asoï 5s |urifq Z^ç, Scholia in Gorgiam, éd. Bekker. Berlin, 1823, p. 354. Suivant certains Pères, on assistait même à deux unions de Zeus,

24 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

l'hiérophante et la prêtresse de Déméter qui tenaient les premiers rôles. A un moment donné, une lumière éclatante se répandait sur la scène, et de la caverne obscure où le dieu avait entraîné la déesse, une voix solennelle s'écriait : « La Déesse vénérable a mis au monde l'enfant sacré. Brimo (la Forte) a enfanté Brimos (le Fort)1. » Alors apparaissait Zagreus qui était figuré, conformément à la tradition Cretoise, par un enfant à tête de taureau, soigné parles nymphes et les Curetés. Il semble résulter du témoignage de Clément d'Alexandrie que la passion de Zagreus était représentée dans tous ses détails2. Les Titans s'emparaient de l'enfant qu'ils feignaient sans doute de massacrer ou de dépecer. S'il faut en croire certains auteurs, on figurait Zagreus par un taureau dont les participants arrachaient et dévoraient toutes crues les chairs encore palpitantes

Cependant, j'ai peine à croire que cette « omophagie », certainement pratiquée dans les Mystères des thiases dionysiaques, soit devenue partie intégrante et officielle du culte éleusinien. Il est possible qu'on se soit contenté d'immoler un taureau et de simuler le reste.

Quoi qu'il en soit, Zeus vengeait le meurtre de son fils, en foudroyant les Titans ; après quoi les Curetés rassemblaient les membres déchiquetés du jeune dieu pour lui donner une sépulture solennelle sur le Parnasse. Mais Dionysos ne tardait pas à ressusciter sous les traits du bel adolescent immortalisé par la sculpture de l'époque alexandrine. L'allégresse succédait au deuil et les initiés prenaient part à ces transports en l'honneur du dieu ressuscité; enfin, l'hiérophante leur

la première avec Déméter, la seconde avec la fille issue de ce mariage, Corè. De cet inceste, que Zeus accomplissait sous la forme d'un serpent, naissait le monstre à tête de taureau (Protrept., II, pp. 13-15). — Mais il n'est pas établi que Clément d'Alexandrie n'ait pas confondu à dessein les rites et les mythes de diftérents Mystères.

1) 'Iep&v i'-cE/E Tiôxvia xoûpov [3ptu.w ppiy.ôv , Philosophoumcna, V, T, 164, rd. Migne, p. 3149.

2) Clément d'Alexandrie, Protrept., éd. Potter, pp. 14-19.

exhibait, comme le dernier mot et le plus parfait symbole de l'initiation, un épi de blé \

Peut-être cet épi, que fauchait silencieusement l'hiérophante, sortait-il du tombeau même de Zagreus, par un emprunt au symbolisme égyptien, où certains monuments montrent des plantes ou des épis de blé surgissant du sarcophage d'Osiris2.

Il est évident que l'époptie renfermait également une communication de symboles et de formules, sinon de doctrines. Sur plusieurs monuments figurés qu'on croit se rapporter à ce grade, on voit le néophyte, reconnaissable h la peau de faon qu'il porte sur les épaules, caresser de la main le serpent familier qui se dresse du siège ou même du giron de Déméter3. La phrase par laquelle se reconnaissaient les époptes diffère quelque peu de la formule en usage dans l'initiation précédente. Les termes nous en ont été également transmis par Clément d'Alexandrie : « J'ai mangé dans le tympan. J'ai bu dans la cymbale. J'ai porté le kernos (le van) et je me suis glissé sous le pastos (couche nuptiale)4. »

Existait-il un quatrième degré d'initiation, comme l'a supposé le chevalier F.-J.-F. Marchai, dans un mémoire publié il y a cinquante ans5? Il est à remarquer que l'hiérophante et le dadouque, avant d'entrer en charge, devaient se soumettre à une sorte d'ordination, dénommée par Théon de Smyrne la fin de l'époptie, xéXoç rr,q Iwoxcsfaç*.

1) « Le plus grand, le plus merveilleux et le plus parfait mystère de l'époptie », Philosoph., V. 162, éd. Migne, p. 3149.

2) Brugsch, Religion der alten Mgypter , p. 621.

3) Overbeck, Kunstmythologie, Atlas, vol. IV, pi. XVI, fig. 10, et Daremberg et Saglio, t. II, fig. 2634.

4) Protreptigue, II, éd. Potter, p. 14. L'allusion au pastos confirme l'hypothèse qu'on y assistait à la représentation d'une véritable hiérogamie.

5) Chevalier F.-J.-F. Marchai, Réponse à un passage des Recherches sur les Mystères des anciens, concernant le dogme de Vunité de Dieu, par le baron de Sainte-Croix, dans les Bull, de l'Acad. roy. de Relgique, 1851, t. XVIII, lre partie, pp. 82-98.

6) Mathematica, I, p. 18, Daremberg et Saglio, t. II, p. 575.

26 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

« Tous, dit de son côté Théodoret, ne connaissent pas ce que connaît l'hiérophante. La plupart ne voient que ce qui est représenté ; les prêtres accomplissent les rites des Mystères, mais l'hiérophante seul connaît la raison de ce qu'il fait et il la découvre à qui il juge convenable'. »

Cependant, d'après M. Foucart, ce passage ne s'applique qu'aux Mystères de Lampsaque; à Eleusis, l'investiture de l'hiérophante aurait été une simple cérémonie précédée d'un examen (ôoxijjwcCa), en vue de s'assurer que le titulaire réunissait les conditions requises pour l'exercice de sa charge. Il devait sans doute, de même que le dadouque, posséder des connaissances spéciales, cachées aux profanes; mais elles étaient d'ordre rituélique et constituaient la tradition sacrée, tàwarpia, des Eumolpides et des Réryces.

Les épilogues des Mystères.

Les mystes qui n'aspiraient pas à l'époptie pouvaient évidemment s'en retourner chez eux dès le 25, peut-être après une cérémonie qui représentait les adieux de Déméter à Corè, au moment où celle-ci s'en allait temporairement rejoindre son époux2. Mais la plupart préféraient rester à Eleusis pour assister aux fêtes publiques qui clôturaient les Mystères. Elles comprenaient des concours gymniques, musicaux et dramatiques, ainsi que des courses de chevaux. Ces jeux passaient pour les plus anciens de la Grèce. Le prix le plus important consistait en une mesure d'orge récoltée dans les champs rhariens. Il y avait aussi des représentations théâtrales, généralement des tragédies d'un caractère religieux, jouées, dans le théâtre sur les flancs de l'Acropole éleusinienne, par la corporation des Artistes dionysiaques, lesDionysiacoi technitai 3. Cette curieuse confrérie — qui fait son-

1) Théodoret, De fide, éd. de Paris, 1642, t. IV, p. 462.

2) Harpocration, cité par Lenormant dans Daremberg et Saglio, t. II, p. 573, col. 2.

3) Corpus inscript. Attic, t. II, n° 628.

ger aux Chambres de rhétorique et, en général, aux compagnies d'acteurs jouant les Mystères dans les solennités religieuses de notre moyen âge — possédait certains privilèges à Eleusis et avait notamment la jouissance d'une cha pelle dans l'enceinte de l'Éleusinion.

D'abord célébrés tous les cinq ans et n'occupant qu'une journée, les jeux éleusiniens reçurent, sous l'Empire, une extension considérable.

Parmi les divertissements qui constituaient l'épilogue puiblic des Mystères se plaçait une bataille simulée à coups de pierre. Cette lithobolie avait peut-être pour objet de justifier la prophétie attribuée à Déméter par l'hymne homérique, qu'un jour ses adorateurs se livreraient un violent combat1, à moins que la prédiction n'ait été inventée pour expliquer l'usage et que celui-ci ne soit — comme le géphyrismes — une allusion aux antiques démêlés entre Eleusis et Athènes-

Une dernière cérémonie religieuse prenait place au départ des mystes. Les prêtres charges deslustrations remplissaient d'eau deux plénochoés, vases en forme de soupières, qu'ils disposaient l'un à l'orient, l'autre à l'occident, en invoquant respectivement les dieux des vivants et des morts ; puis ils en versaient le contenu sur le sol eu prononçant la formule : ôs, jwie, ûrcepxije, c'est-à-dire : Féconde, enfante, enfante à outrance '.

Il ne peut y avoir aucun doute sur la portée de ce rite. Chez presque tous les peuples de la terre, un des procédés les plus répandus de la magie symbolique consiste à provoquer la chute des pluies en répandant de l'eau sur le sol, ou en plongeant dans un liquide un objet sacré. Dans leur description du Mystère célébré chez les Tusayans de l'Amérique septentrionale sous le nom de Pâ-lii-lii-Kônti, MM. J.-W.

1) Hymn. in Cerer., v. 265.

2) La formule, imparfaitement reproduite par Proclus et par l'auteur des Philosophoumena, a été restituée par une inscription trouvée sur la margelle d'un puits, près de la porte Dipyle. On en a conclu, un peu légèrement, que le rite s'accomplissait, non à Eleusis, mais à Athènes, lors du retour des initiés.

28 DE QUELQUES PROBLÊMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

Fewkes et A. -M. Stephen rapportent que le premier jour de la fête, après avoir planté des épis dans des vases remplis de sable, on les arrose abondamment, en vue d'assurer des chutes de pluie sur les champs ensemencés1. Ainsi chez les Juifs, dans la fête des Tabernacles, on puisait à la fontaine de Siloé de l'eau qu'on allait ensuite répandre sur l'autel du Temple au son des trompettes. D'après une tradition rabbinique, rapportée par Robertson Smith*, l'objet de ce rite était d'assurer la chute de la pluie pendant l'année suivante. Nous avons donc bien là, à Eleusis, la survivance d'un vieux procédé magique devenu un hommage au pouvoir fertilisant des deux Déesses, elles-mêmes confondues avec la puissance fécondante de la nature. C'est un peu toute l'histoire des Mystères.

1) Hemenwap Southwestern Archaeological Expédition, p. 3.

2) Religion of the Sémites. Londres, 1894, p. 231.

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