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CHAPITRE II

l'origine des grands mystères

Des mystères grecs en général.

Les Grecs qualifiaient de Mystères certains rites dont la connaissance était réservée aux initiés. D'après les renseignements parvenus jusqu'à nous, ces mystères présentaient en commun les traits suivants :

1° L'accomplissement de formalités préparatoires ou purificatrices qui mettaient le profane en état de recevoir l'initiation (KaÔapaiç) ;

2° Une transmission de « choses sacrées » (IlapaBoctç twv îspwv). Ces kpi étaient tantôt des formules qu'on enseignait verbalement (AsYéixeva, 2uv(%,ara), tantôt des objets symboliques qu'on exhibait ou qu'on faisait manier par le néophyte (Aewvyu.£va, Apco^sva) ;

3° La mise en action de légendes mythologiques, soit par les prêtres, soit par les néophytes eux-mêmes ;

4° L'interdiction absolue de révéler aux profanes les actes ou les paroles qui constituaient les secrets (xx à^pv^a) de l'initiation*.

1) On se demande comment un écrivain aussi compétent et aussi judicieux qu'Alfred Maury, a pu soutenir que les Mystères n'impliquaient pas forcément le secret : « C'étaient, dit-il, simplement des cérémonies symboliques, de véritables représentations hiératiques ». (Histoire des Religions de la Grèce antique, Paris, 1857, t. II, page 378.) — A ce compte-là, toute la liturgie du paga-

30 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

J'examinerai ultérieurement s'il y a lieu d'ajouter à cette énumération un cinquième élément : la communication de doctrines eschatologiques ou théogoniques.

Au point de vue de leur provenance, les Mystères se répartissent en deux catégories : ceux qui remontent aux premiers âges de la société hellénique, comme les Mystères célébrés en l'honneur des vieilles divinités indigènes, à Samothrace, à Eleusis, à Égine, en Argolide, en Arcadie, en Crète; et ceux qui se rattachent à l'importation ultérieure de cultes orientaux, comme les Mystères en l'honneur du Dionysos Phrygien, de Cybèle et d'Attis, d'Adonis, d'Isis, enfin de Mithra. Les plus importants et les mieux connus sont ceux d'Eleusis.

L'école d'interprétation symbolique, qui florissait pendant la première moitié du xixe siècle, regardait les Mystères comme une institution sacerdotale, destinée à conserver, sous le couvert de symboles empruntés au polythéisme vulgaire, le naturalisme philosophique qui avait constitué la religion en son unité primitive. — Dupuis, qui leur assigne le but « d'améliorer notre espèce », y voyait l'œuvre de « législateurs » qui avaient entrepris de « mener l'homme au bien par l'illusion »\ Avec moins d'emphase, Greuzer en fit les réceptacles de la doctrine philosophique que « les sages de l'Orient » avaient confiée aux prêtres égyptiens et que ceux-ci avaient transportée chez les Pélasges de la Grèce8. — Par une réaction naturelle, Lobeck prétendit les réduire à de simples bouffonneries ou, du moins, à une survivance de rites

nisme antique se composerait de mystères ! Les Grecs eux-mêmes font venir (j.u(TTY)p'.a de iavjw, clore (la bouche). En réalité, la célébration des Mystères pouvait comprendre certaines cérémonies publiques, mais leur élément essentiel n'en restait pas moins le secret, avec sa conséquence nécessaire : l'initiation.

1) Dupuis, Origine de tous les cultes. Paris, 1796, t. II, 2e partie, p. 112 et suiv.

2) Religions de l'antiquité, trad. Guigniaut. Paris, t. III, 2e partie, p. 752 et swiv.

barbares qui, pour mieux dissimuler leur crudité, s'étaient entourés de ténèbres à l'époque où l'on commençait à en rougir1. — Les vues de Lobeck, combattues par Guigniaut, Maury, Preller, ont été reprises de nos jours, avec moins de parti pris, par M. Andrew Lang qui les a rapidement popularisées, grâce à la vivacité de son style, non moins qu'à l'étendue de ses connaissances ethnographiques2.

La controverse, d'ailleurs, ne date pas des temps modernes. Dans l'antiquité, les philosophes de l'époque gréco-romaine ne tarissent pas en éloges sur la portée et l'influence des Mystères. « On dit, rapporte Diodore de Sicile, que ceux qui ont participé aux Mystères en deviennent plus pieux, plus justes et meilleurs en toutes choses. 0 Isocrate, Cicéron, Plutarque, Porphyre, ne tiennent pas un autre langage. D'autre part, les premiers apologistes du christianisme, Clément d'Alexandrie, Tertullien, Eusèbe, Grégoire de Nazianze, Arnobe, etc., n'ont pas de railleries assez acérées, ni de dénonciations assez virulentes contre une institution qui leur semblait combiner l'immoralité des spectacles avec l'impiété des croyances. Comme Lobeck, ils estiment que si on les célèbre dans l'obscurité, c'est parce qu'on avait honte de les produire à la lumière du jour. « Nocturnes cérémonies — s'écrie Grégoire de Naziance — qui méritent bien d'être ensevelies dans le silence 3 » .

11 semble que, des deux thèses, la première ait été surtout inspirée par les idées auxquelles se rattachaient les Mystères dans la dernière période de leur fonctionnement — ; la seconde par les survivances qui rappelaient les débuts barbares de l'institution. Il y a lieu de faire à chacune de ces opinions sa part de vérité.

1) Lobeck, Aglaophamus. Kônigsberg, 1829. t. I, Proœmium.

2) Andrew Lang, Myth, Ritual and Religion, Londres, 1887, t. I;, chap. ix.

3) Grégoire de Nazianze, Sermo XXXIX (éd. de Paris, 1609, p. 625).

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Confréries magiques.

Ce serait perdre le temps du lecteur que de discuter encore le point de départ de l'école symbolique. Les Mystères, comme les autres institutions religieuses de l'antiquité, ont leurs racines dans un âge où les populations de la Grèce présentaient un état voisin de la barbarie et, dès lors, à l'origine, ils ne peuvent guère révéler des mobiles fort supérieurs à ceux qu'on rencontre dans les niveaux inférieurs de la civilisation.

L'existence d'associations religieuses qui enjoignent le secret à leurs membres, est, cbez les non-civilisés, un corollaire, à peu près général, de la foi aux pratiques de la sorcellerie. Partout les sorciers, qui prétennt de posséder les moyens de commander aux esprits, se choisissent des adeptes, — comme un artisan se cherche des apprentis — auxquels ils confient graduellement les secrets de leur profession1. Quelquefois, ils jugent avantageux de se constituer en corporation fermée; nous avons ainsi une première forme d'association secrète, qui se met fréquemment sous le patronage d'une divinité spéciale.

Chez les Peaux Rouges, il existe des sociétés d'hommesmédecine qui se recrutent parmi des peuplades différentes, pratiquent des initiations compliquées et exécutent des danses magiques sous divers déguisements*. EnCafrerie, les « faiseurs de pluie » ont constitué la corporation des lntongas qui choisit ses adeptes parmi les individus présentant

1) Albert Réville, Religions des peuples non-civilisés. Paris, 1883, t. I, pp. 294, 347, 378; t. II, p. 177.

2) Schoolcrafl, History of Indian Tribes. New- York, 1839, t. IV, p. 430, et t. V, p. 421. — Cf. la collection des publications du Bureau of ethnography , t. I à XVI. Washington, 1891-1897.

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une tendance à l'hystérie et aux visions1. Dans l'Afrique occidentale, les associations de féticheurs abondent. On y trouve des sociétés secrètes, dont les adeptes accomplissent leurs rites au fond des bois, forment des cortèges bruyants et exploitent largement la terreur des profanes*. Au Gabon, une de ces associations est exclusivement composée de femmes qui, peintes en rouge et en blanc, se rendent processionnellement à leur sanctuaire forestier, en jouant du tambourin et en se livrant à des danses frénétiques, comme dans les bacchanales de jadis3. En Polynésie, une corporation cumulait le sacerdoce avec la sorcellerie. C'était la confrérie des Areoi, vouée au culte du dieu Aro. Elle comprenait sept degrés d'initiation, dont les adeptes se distinguaient par des tatouages et des ornements particuliers. Pour être admis dans l'Ordre, il fallait avoir donné des preuves d'inspiration divine, d'extase, etc. Le noviciat était très rigoureux; des épreuves nouvelles étaient imposées pour passer d'un degré à l'autre. Les initiés du grade suprême étaient traités comme des êtres surhumains, et, après leur mort, ils s'en allaient droit au paradis des Polynésiens. L'Ordre organisait des représentations scéniques où il mettait en action la légende du dieu4.

Il est aisé de voir que l'objet de ces associations est partout le même : mettre les initiés en rapport avec la puissance surhumaine et leur livrer des secrets qui leur permettent de commander à la destinée. Ce qui est plus curieux, c'est que partout elles ont assumé des formes identiques et recouru à des procédés analogues. M. Andrew Lang signale, parmi les traits qui se retrouvent à la fois dans les mystères de la Grèce et dans ceux de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Australie, les quatre particularités suivantes : 1° les danses magiques; 2° l'emploi de la crécelle (bull-roarer , tumdun, p[x6oç); 3° l'usage d'enduire les néophytes avec de l'argile ou quelque

1) G. Fritsch, Die Eingeborenen Sùd-Afrikas. Breslau, 1872, p. 99.

2) Wilson, Western Africa. Londres, 1656, p. 391 et suiv.

4) W. Ellis, Polynesian Researches. Londres, 1853, 1. 1, p, 229 et suiv.

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autre substance grasse, qui est ensuite soigneusement lavée; 4° des exercices avec des serpents familiers \ L'ingénieux folk-loriste aurait pu y ajouter d'autres similitudes encore : les jeûnes préparatoires; les sacrifices d'animaux; l'emploi de déguisements; enfin la simulation temporaire de la mort, soit par un ensevelissement momentané,, soit même par un voyage au pays des âmes.

Sacra gentilicia.

S'ensuit-il que les Mystères de la Grèce aient été exclusivement des collections de recettes magiques, exploitées dans l'intérêt personnel de quelques docteurs es sorcellerie? Tout en admettant que, au début, ils aient été de simples conjurations, de véritables « medecine-danses », on peut se demander si leur source ne doit pas être cherchée dans des cultes locaux qui auraient imposé aux étrangers des formalités d'initiation. Lobeck lui-même a entrevu cette origine, quand il fait dériver certains Mystères des sacra domestica, auxquels un étranger ne pouvait participer, si ce n'est à la suite d'une adoption2. OttfriedMuller, de son côté, rattache les plus anciens Mystères à des cultes pélasgiques, qui s'étaient transformés en rites secrets, quand les Pélasges eurent été subjugués par les Hellènes3. D'autre part, Robertson Smith, dans ses recherches approfondies sur les religions sémitiques, a attribué une provenance analogue aux Mystères qu'on rencontre chez les Sémites et particulièrement parmi les populations mélangées de l'Asie Mineure*. Or, aussitôt que des rites conjuratoires sont exploités, non dans un but purement individuel, en opposition avec les intérêts du clan, de la tribu ou de la cité,

i) A. Lang, Myth, Ritual and Religion. Londres, 1887, t. I, p. 282.

2) Aglaophamus, p. 270.

3) Article Eleusinien dans VAllgemeine Encyclopàdic, sect. i, t. XXXIII.

4) Kobeitson Smith, Religion of the Sémites. Londres, 1894, p. 358.

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mais pour l'avantage général de la communauté, ils assument un caractère sociologique, et la magie cesse d'être de la sorcellerie pour devenir de la religion.

Lorsque deux communautés ethniques se juxtaposent sur un même sol, que ce soit par conquête ou par immigration, chacune conserve d'abord ses dieux et ses rites, comme ses coutumes et sa langue. Cependant il arrive inévitablement que la préoccupation de se concilier les anciennes divinités du pays engendre, chez les nouveaux venus, le désir de participer à certains cultes indigènes. Dans ce but, ils doivent se faire instruire par des initiateurs compétents. Peu à peu ces cultes cessent donc d'être le monopole exclusif d'une seule race, et à mesure que s'accentue le mélange des populations, ils tendent à remplacer la naissance par l'initiation dans le recrutement de leurs adeptes.

A une époque oùJahveh était encore exclusivementle dieu des Israélites, la Bible rapporte que les colons, transportés de Chaldée en Samarie par le roi Salmanazar, avaient à souffrir des bêtes féroces, parce qu'ils ignoraient la manière de servir le dieu du pays; ils s'adressèrent donc au roi d'Assyrie pour obtenir un prêtre de Jahveh qui leur enseignât « comment ils devaient vénérer l'Éternel » \

La réciproque est également vraie, quand ce sont les populations asservies qui veulent se convertir aux cultes nationaux de leurs conquérants. Le Mazdéisme était chez les Perses une religion nationale : on naissait adorateur d'Ormuzd et de Mithra, en même temps que Mède ou Perse. Quand, après les conquêtes des Achéménides, ce culte se propagea dans l'Asie occidentale, il dut se recruter par voie d'initiation et c'est ainsi que naquirent les Mystères de Mithra2. On voit qu'un des mérites des Mystères, c'est de faciliter la transformation d'un culte national ou local en un culte universaliste.

1) II Rois, xvn; 25-29.

2) F. Cumoat, Mystères de Mithra. Bruxelles, 1899, t. I, pp. 233-239.

36 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d' ELEUSIS

Les plus anciens Mystères de la Grèce étaient, à l'époque historique, l'apanage de familles sacerdotales qui représentaient les débris d'anciennes tribus pélasgiques ou thraces. Les Curetés, qui initiaient aux mystères du Zeus Cretois; formaient un collège héréditaire, et la tradition avait gardé le souvenir d'une tribu pélasgique qui portait leur nom, sur le rivage septentrional du golfe de Corinthe1. — Les Mystères de Samothrace passaient pour avoir été institués parles Cabires. Que le nom de Cabire soit ou ne soit pas d'origine phénicienne [Kabirim — les Grands) 2, ces enfants légendaires d'Héphaestos et de la fille de Protée pourraient bien personnifier les premiers insulaires de la mer de Thrace, experts à la fois dans le travail des métaux et dans l'art de la navigation. Pindare, après avoir cité un des Cabires parmi les personnages qui passaient, dans certains cantons de la Grèce, pour les ancêtres de l'humanité, les rapproche des Curetés et des Corybantes*. Peut-être constituaient-ils, comme les Telchines, une tribu de forgerons; l'art de forger les métaux dût, en effet, garder longtemps un caractère mystérieux et surnaturel aux yeux des populations à peine sorties de l'âge de la pierre4.

Les Mystères d'Eleusis se présentent dans les mêmes conditions. Ils étaient l'apanage d'un groupe de familles qui se rattachaient aux immigrations thraces et qui dominaient à Eleusis, quand cette ville jouissait encore de son indépendances. Leur objet, à l'origine, était d'assurer la fertilité des

1) Homère fait des Curetés un ancien peuple de l'Étolie (Iliade, IX, 249). — Strabon les place dans l'Acarnanie (X, 3, 1).

2) Suivant M. Salomon Reinach, ce seraient des divinités pélasgiques, « les grands dieux » dont les Phéniciens, en relation avec Samothrace, auraient traduit la dénomination dans leur langue (Revue archéologique, t. XXXII (1893), p. 60.

3) D'après un passage des Philosophoumena, V, 1; Paris, 1860, p. 142-143.

4) Aujourd'hui encore, au nord-ouest du Soudan, les forgerons forment une véritable caste qui passe pour posséder des pouvoirs magiques. (A. Réville Religions des non-civilisés, t. I, p. 40.)

5) La tradition fait un Thrace d'Eumolpe, l'ancêtre éponyme des Eumolpides,

champs appartenant à la communauté. C'est plus tard qu'à ce but d'intérêt collectif fut substituée la réalisation individuelle des « belles espérances » xaXaï êXicfôeç, comme dit Isocrate, c'est-à-dire l'acquisition de la félicité posthume par les initiés. Je crois qu'il est possible de reconstituer les principales phases de cette évolution.

Rites agricoles des Indo-Earopéens.

Il y eut — avant l'histoire — une période où les cultivateurs de l'Attique cherchaient à assurer l'abondance de leurs récoltes par les rites naïfs dont on retrouve la trace dans le folk-lore de tous les peuples indo-européens.

Les belles recherches de Mannhardt ont nettement établi que les Germains, les Celtes et les Slaves, attribuaient à chaque champ ou plutôt à chaque exploitation agricole un génie qui personnifiait l'ensemble des épis ou des plantes.

Ce génie, qui vit encore parmi les populations rurales de l'Europe actuelle, est conçu tantôt sous la forme d'un être humain, tantôt sous celle d'un animal. On l'appellera, suivant les régions, la Mère {die Mut ter), la Vieille {Grossmutter , die Alte, Granny,Baba), la Reine [Kônigin, the Harvest Queen). D'autres fois, l'envisageant dans ses rapports avec la moisson de l'année suivante, on le désignera sous le nom de la Fille [die Tochter, the Maiden), l'Enfant [Cornbaby), la Fiancée {May -bride, « la Mariée »). — Ou bien, on lui décernera le nom de Loup, de Chien, de Coq, de Truie, de Jument, etc. '. — Lorsque le vent fait courber les épis, dans certaines parties de l'Allemagne, le paysan s'écrie : « Voilà la mère du Blé

qui est représenté comme l'organisateur des Mystères (Strabon, VIT, 7, 1 ; Pausanias, I, 38, 2). — Les mythographes en font tantôt un fils de Poséidon et de Chioné (la neige); tantôt un fils de Bore (le vent du Nord) (cf. Maury, Relig. de la Grèce ant., t. II, p. 317).

1) Mannhardt, Mythologische Forschungen. Strasbourg, 1884, p. 296 et suiv.

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qui passe » ; dans d'autres provinces : « Le loup (ou le cheval), court à travers les champs1 ». Partout on se sert de ces croquemitaines pour empêcher les enfants d'entrer dans les blés. En Souabe, celui qui coupe la dernière gerbe est dit « avoir la truie ». En Angleterre, dans le Shropshire, ladernière gerbe est appelée la Jument4. Aux environs de Lille, les moissonneurs dansent autour de la dernière gerbe en s'écriant : « Voilà le reste du Cheval 3 ».

Quand on a enlevé la moisson, son esprit demeure dans la dernière gerbe, pour passer de là dans la récolte suivante. En Styrie, on fait avec les épis de la dernière gerbe une couronne qui est consacrée dans l'église, la veille de Pâque; on en détache ensuite les grains qui sont répandus parmi les épis naissants4. De même, chez les Zapotèques du Mexique, la dernière gerbe de maïs était déposée sur l'autel du dieu local et on la reprenait au moment des semailles, pour l'enterrer au milieu des champs, enveloppée d'une peau d'animal; si les moissons étaient abondantes, on la déterrait et on en distribuait les grains aux familles qui les gardaient comme un talisman de prospérité3. Les Dayaks de Bornéo, peuple encore dans la période de l'animisme, nous livrent clairement la raison originaire de ces usages. A l'époque de la moisson, leur prêtre fait passer l'esprit du riz dans une poignée de grains disposée sur un autel et ces grains sont ensuite mélangés aux semences de la future récolte6.

Il est à remarquer que ce raisonnement est simplement une traduction, en langage mythologique, du processus naturel qui assure le renouvellement des moissons. Toute la question consiste à déterminer comment s'opère la transmis-

1) Mannhardt, loc. cit., p. 167.

2) Frazer, The Golden Bough. Londres, 1890, t. II, pp. 24 et 27.

3) Mannhardt, Myth. Forsch., p. 167.

4) Id., id., p. 317.

5) Brasseur de Bourbourg, Histoire des nations civilisées du Mexique. Paris, 1858, t. III, p. 40.

6) Spencer St-John, Life in the Forests of the Far East, t. I, p. 187, 192 et suiv.

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sion de la vie qui anime les épis. Là où nous croyons voir un phénomène de génération, l'imagination primitive concevait une transmission d'âme, une palingénésie.

SLe rajeunissement du Génie de la moisson.

Autant nos agriculteurs se préoccupent d'éviter la détérioration des semences qui portent en germe la récolte future, autant nos lointains ancêtres s'évertuaient à empêcher l'esprit, destiné à faire vivre la moisson prochaine, de se dissiper ou de se corrompre, en attendant les semailles. Or l'esprit, comme le corps, est exposé aux atteintes de la vieillesse et delà décrépitude. Il était donc prudent de le soumettre à un rajeunissement, de l'amener à une renaissance. D'autre part, il fallait le contraindre à s'introduire dans son nouveau corps, c'est-à-dire dans la moisson suivante. A ce double point de vue s'imposait la destruction du vieux réceptacle. La gerbe sera donc brûlée après que les honneurs lui auront été rendus, et ce seront ses cendres qu'on mélangera aux semences ou qu'on déversera dans les sillons.

Aujourd'hui encore, en Bulgarie, on fabrique avec la dernière gerbe une poupée qu'on revêt de vêtements féminins et qu'on appelle la Reine du Blé; on la promène dans le village, on la livre au feu et on répand les cendres dans les champs». Nous retrouvons ici la tendance presque irrésistible à donner au fétiche, c'est-à-dire à l'objet qu'on croit animé par un esprit, la physionomie qu'on prête à cet esprit luimême*. Presque partout où nous rencontrons la croyance aux vertus magiques de la dernière gerbe, nous trouvons celle-ci revêtue de parures féminines : en Allemagne, en Russie, en

1) Mannhardt, Myth. Forsch., p. 332.

2) Cf. Goblet d'Alviella, Les Origines de Vidoldtrie dans la Revue de l'Histoire des Religions, t. XII, p. 20. Paris, 1885.

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France, en Scandinavie, en Angleterre, aussi bien que dans l'Inde et dans l'Amérique centrale. Presque partout aussi, nous voyons qu'on sacrifie cette figurine pour permettre à son âme de passer dans la récolte prochaine. Dans la Silésie, les paysans s'en disputent les lambeaux calcinés et, quand ils ne les enterrent pas dans les champs, ils les suspendent aux arbres de leurs jardins1. Parfois le procédé est plus anthropomorphique encore : dans la Haute-Bretagne la dernière gerbe, façonnée en poupée et surnommée la « Mère-gerbe », reçoit, à l'intérieur, une seconde figurine, plus petite, qui représente évidemment l'enfant dans le sein de sa mère2 — Déméter enceinte de Coré.

Cependant il se peut aussi que, de la dernière gerbe encore debout, l'esprit ait envahi le corps d'un animal ou même d'une personne humaine. On traitera donc ou l'on feindra de traiter, comme nous venons de voir qu'on traitait la gerbe, tantôt le moissonneur ou la moissonneuse qui auront donné le dernier coup de faulx, tantôt un étranger qui passait en ce moment dans le voisinage, tantôt une créature, domestique ou sauvage, qui se trouvait aux abords ou qu'on avait amenée dans ce but, surtout s'il s'agit d'un animal appartenant à l'espèce qui a prêté ses traits à l'esprit de la moisson.

Aux environs de Grenoble on sacrifiait, à la fin de la récolte, une chèvre qu'on avait préalablement laissée courir parmi les guérets; une partie en était cuite et mangée immédiatement, le reste salé et conservé jusqu'au moment de la moisson suivante3. A Pouilly, près de Dijon, c'était un bœuf qu'on traitait de cette façon après l'avoir promené dans les champs4. En Transylvanie, la dernière gerbe est fréquemment appelée le Coq; à Udvarhély, un coq, lié à cette gerbe, était tué avec un épieu : ses plumes, mélangées avec les grains delà gerbe,

1) Mannhardt, Myth. Forsch., p. 318.

2) Sébillot, Coutumes populaires de la Haute-Bretagne. Paris, 1886, p. 306.

3) Frazer; Golden Bow/h, t. II, p. 15.

4) Mannhardt, Myth. Forsch., p. 60.

étaient répandues dans les sillons lors du labourage1. Dans la Saxe-Meiningen, les os des cochons tués à la Noël ou à la Chandeleur sont conservés jusqu'à l'époque des semailles et alors enterrés dans les champs ou insérés dans les sacs aux semences*. A Neuhautz, en Courlande, lorsqu'on sème l'orge, le semeur, après avoir mangé sur place une portion de l'échine d'un porc encore munie de la queue, enterre cet appendice dans son champ ; on prétend que les épis atteindront la hauteur de cette queue3.

Lorsque l'esprit passe dans le corps de la moissonneuse qui a fauché les derniers épis, c'est elle qui assume la dénomination de Mère, Vieille, Reine ou bien de Fille, Fiancée, Épouse. On ne la mettra plus à mort quand viendra la saison des semailles; mais les indices ne manquent pas d'une époque où l'on feignait tout au moins d'immoler le malheureux étranger qui s'était trouvé à point pour servir de substitut ou d'avatar au génie des récoltes fauchées4. Quelquefois, on simulera le procédé naturel d'une génération fictive. Dans la Prusse occidentale, la Mère du blé, c'est-à-dire la moissonneuse qui est restée la dernière au travail, feint d'être prise parles douleurs de l'enfantement. On s'empare alors d'un enfant qu'on déclare son fils; on emmaillote le jeune garçon et on le porte à la grange dans un sac5. En Ecosse, où la jeune fille qui a coupé la dernière gerbe prend le nom de Reine, on se contente de lui prédire qu'elle se mariera dans l'année6.

Le but plus ou moins avoué de ces usages est d'assurer l'abondance des récoltes. Ils remontent à une époque où l'homme avait déjà conçu la notion de collectivité, mais où il s'imaginait que les organismes collectifs avaient une âme et

1) Mannhardt, Die Kornddmonen, Berlin, 1868, p. 15.

2) Id., Myth. Forsch., p. 187.

3) Id., id., p. 186.

4) Id., id., p. 39, 40, 47.

5) Id., Die Kornddmonen, p. 28.

6) Frazer, Golden Bough, t. I, p. 345.

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une vie propres, sujettes, de même que la personnalité des individus, à dépérir et à renaître. Ils relèvent, ainsi que l'a si bien fait ressortir Frazer, d'un état religieux où il n'y a ni prêtres, ni temples, ni dieux, mais seulement des esprits, ayant chacun leur domaine spécial parmi les manifestations de la nature, et où les rites ont une portée magique, plus encore que propitiatoire1.

Prototypes de Déméter.

On ne peut contester que les ancêtres des Hellènes n'aient traversé cet état d'esprit commun à tous les peuples indoeuropéens. Qu'on traduise Déméter, soit par la Mère de l'orge ou de l'épeautre2 (du crétois gr,a(, pour ç»ia{, orge ou épeautre, sscr. yavas), soit, avec d'Arbois de Jubainville \ par la Mère nourricière (de la racine dhê pour thê, — du thrace de sucer, allaiter), soit encore, suivant l'étymologie courante, par la Terre-mère (A?- ou As pour r^-jxr^p), — cette déesse se retrouve dans la Korn-mutter des populations germaniques ; de même que le prototype de Corè se prolonge dans la Maiden des campagnes écossaises.

Je ne sais s'il existe dans le folklore contemporain des légendes qui mettent la Fille en rapport avec la Mère. Mais, là où se simule un mariage entre moissonneurs, un des deux fiancés est fréquemment représenté comme perdu et retrouvé, ou endormi et réveillé4. Il n'est pas jusqu'à la pré-

1) Frazer, Golden Bough, t. I, p. 348 et suiv.

2) MythoL Forsch.,p. 292 et suiv.

3) Les premiers habitants de l'Europe, 2e éd., 1899, p. 290.

4) Le réveil de laBelle-au-Bois-dormant par son futur époux a sa contre-partie dans certains districts de Russie et de France, où, le £•* mai, une jeune fille nommée la Fiancée de Mai, s'en va éveiller un jeune homme qui feint de dormir dans les champs sous un amas de branchages ou de fleurs (Mannhardt, Korn daemonen, pp. 341-844).

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tendue mise au monde, dans les campagnes poméraniennes, d'un enfant appelé à représenter l'esprit de la prochaine récolte, qui n'ait comme contre-partie la légende classique de Déméter, concevant, sous les embrassements de Jasion « le semeur », Ploutos. le génie de l'abondance, dans un sillou, trois fois labouré, des champs rhariens *.

Au début, il y eut donc autant de Déméter que de champs ou de domaines cultivés. Ces génies locaux étaient figurés tantôt par un animal ou une femme vivante, tantôt par une gerbe de blé ou un mannequin plus ou moins grossièrement revêtu de parures féminines. C'est la forme anthropomorphique qui a seule survécu dans le culte de Déméter. Cependant l'image de cette déesse reste constamment associée à des épis et même à des gerbes. Les peintures d'un vase apuléen nous font assister à l'adoration d'épis placés dans un naos, sans autre représentation delà divinité2 ; il est difficile de se soustraire à la conclusion qu'on s'y trouve devant une survivance archaïque de l'iconographie démétérienne. Les épithètes de la déesse rentrent fréquemment dans le même ordre d'idées : 'IouXu (la gerbe), 'AÇnala, (le grain desséché), Sixw (la céréale), X\6-q (verdoyante), etc.3. Les chants en son honneur étaient intitulés OuXot, 'huXoi et débutaient par l'exclamation Oulé ! Ouléi !

D'un autre côté, à Phigalie, en Arcadie, Déméter était figurée avec une tête et une crinière de jument5. Cette image, dont la mythologie populaire essayait de rendre compte par la transformation de la déesse en jument, dans l'histoire quelque peu scandaleuse de ses rapports avec Poséidon, s'explique tout naturellement, si l'on s'en réfère aux croyances européennes concernant le Cheval de la Moisson ou la Jument du Blé. Un oracle de la Pythie, reproduit par Pausa-

1) Odyssée, V, 125 et suiv.

2) Gazette archéologique, 1879, p. 32.

3) Lenormant dans Daremberg et Saglio, t. I, 2e partie, p. 1036.

4) Maury, Rel. de la Grèce antique, t. II, p. 133. 5)Pausanias, VIII, 42, 3.

44 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

nias intitule le sanctuaire de Phigalie « l'antre qui sert de refuge à Déo, la Mère du cheval ('ImcoXex^ç)1 ».

Déméter, sur des monnaies de Corcyre est représentée par une vache allaitant une génisse. « Déméter — reconnaît à ce propos F. Lenormant dans le magistral article qu'il a écrit sur Cérès pour le Dictionnaire de MM. Daremberg et Saglio — est susceptible d'être elle-même symbolisée sous les traits d'une vache8 ». Le symbole, ici, pourrait bien être une réminiscence. Sur des vases de terre cuite, la déesse est figurée avec un veau sur les genoux 3. On n'a pas osé le lui faire allaiter, comme dans certaines représentations égyptiennes et orientales de déesses-mères4; mais l'intention y était, ou du moins elle y avait été. La vache, que, chaque été, les habitants d'Hermionè, vêtus de blanc et couronnés d'hyacinthe, conduisaient solennellement au sanctuaire de Déméter Chtonia, pour y être immolée par de vieilles femmes à l'aide de faucilles, avait dû être, à l'origine, une Vache de la moisson, c'est-à-dire une forme archaïque de Déméter elle-même5.

On peut se demander s'il ne faut pas attribuer la même signification au serpent dont Hésiode signalait la présence dans le sanctuaire de Déméter à Eleusis, en le qualifiant de « ministre » (<£n?CicoXoç) de la déesse6. Tantôt le serpent traîne le char de Déméter7; tantôt elle le ;tient sur son giron où il est caressé par des mystes8. Parfois il s'enroule

1) Pausanias, VIII, 42, 6. — La statue d'un cheval figurait dans l'Eleusinion d'Athènes (id., I, 14, 3).

2) Dictionnaire des Antiquités, t. I, 2e partie, p. 1067.

3) Clarac, Monuments de sculpture, pi. 438 E, n° 786 F.

4)Ledrain, Gazette archéologique, 1877, p. 135. — Longpérier, dans l'Athenœum français, 1855, p. 24.

5) Pausanias, il, 35, 3-7. — Pausanias ajoute que, dans la partie secrète du temple, se dressait une image mystérieuse dont seules les vieilles sacrificatrices connaissaient la nature. — Cette icône était, sans doute, comme à Phigalie, la représentation thériomorphique de la divinité.

6) Dans Strabon, lib. IX, ch. i, §9.

7) Overbeck, Kunstmythologie, Atlas, pi. XVII, n°24. 8)id.,pl. XVI, n° Ib.

l'origine des grands mystères 45

autour de son sceptre ou de son flambeau1. Sur certains monuments, il lui entoure même le corps de ses replis'. Or l'archéologie contemporaine a mis en lumière que, quand certains animaux figurent comme les compagnons habituels d'un dieu, ou, encore, quand ils lui sont sacrifiés de préférence à d'autres espèces, ces animaux offrent souvent la physionomie première du dieu lui-même.

Pour le porc, si le rapprochement peut nous choquer, il n'en repose pas moins sur des présomptions tout aussi probantes. On sait le rôle important que le sacrifice du cochon remplissait dans le culte de Déméter et spécialement clans les Mystères d'Eleusis. La déesse est parfois représentée avec un porc dans les bras3. Une scholie de Lucien, publiée, pour la première fois en 1870, par M. Rohde, rapporte que, dans le dêmed'Halimonte, lors des Thesmophories, les femmes avaient coutume d'offrir à Déméter et à Perséphonè des cochons, qu'on précipitait, avec des gâteaux et des branches de pin, dans une caverne habitée par des serpents. Quelque temps après, les femmes descendaient dans la caverne, mettaient les serpents en fuite, et rapportaient les restes corrompus de l'offrande ; ces lambeaux étaient placés sur l'autel, puis mélangés aux semences, en vue de garantir l'abondance de la récolte4. Les Grecs expliquaient, tantôt, qu'un troupeau de porcs, paissant à l'endroit où Hadès s'était enfoncé dans le sol avec Corè, avaient été entraînés au fond du gouffre; tantôt, que ces animaux avaient entravé les recherches de Déméter, en oblitérant les traces du rapt5. Nous n'avons pas besoin de ces explications alambiquées pour reconnaître la survivance d'un âge où Déméter était la Truie de la moisson6.

1) Archxol. Zeitung, 1852, pi. XXXVIII.

2) Overbeck, Atlas, pi. XVI, n° 8. — Millingen, Ancient Coins, pi. V, n° 8.

3) Il existe au Louvre une statuette de terre cuite, où la déesse tient d'une main un flambeau, de l'autre un petit cochon.

4) Frazer, Pausanias, t. V, p. 29.

5) Pausanias, liv. I, 14, 3.

6) Étranges ironies de l'histoire! Les érudits de l'antiquité classique se sont

46 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

J'ajouterai, pour en finir avec cette description de la ménagerie démétérienne, que les textes rangent, parmi les animaux en rapport avec la déesse, la grue, la chèvre et le coq1. Or ces animaux complètent précisément la liste de ceux qui servent à incarner l'esprit de la récolte.

Unification des Mères do blé.

Tandis que chez d'autres peuples européens, le développement religieux a passé à côté et au-dessus des traditions populaires, les Grecs orientèrent graduellement l'évolution de leur folk-lore vers le riche polythéisme qui apparaît déjà tout constitué dans les temps préhomériques. Quand on reconnut que l'esprit de la moisson était partout le même et qu'il n'avait plus besoin d'être réincarné chaque année; en d'autres termes, qu'il régissait du dehors les récoltes successives, les nombreuses Mères de la Moisson, quelle que fût leur physionomie, se fondirent assez facilement les unes dans les autres. Cette fusion se fit au profit du génie local qui portait le nom de Déméter.

Récemment encore, aux environs d'Auxerre, la poupée qu'on plaçait sur un bûcher dans les fêtes de la moisson, en lui demandant d'assurer une moisson favorable, portait le nom

donné beaucoup de mal pour ne pas voir que Déméter avait été quelquefois une truie et c'est dans une étable à porcs « inter pulios et porcos » que Matthaei retrouva, en 1780, près de Moscou, le texte de l'hymne homérique où la légende de la déesse a revêtu sa forme la plus humaine et la plus poétique. (Lettre de Ruhnken reproduite dans Hignard, Des hymnes homériques. Paris, 1864, p. 292).

1) Le coq était également consacré à Perséphonè. Sur un monument reproduit par les Annales de l'Institut d'archéologie de Rome, cette déesse, assise à côté d'Hauès, tient d'une main un coq, de l'autre une gerbe d'épis. (Année 1847, t. XIX, pi. F.)

l'origine des grands mystères 47

de Gérés *. Comme l'observe Mannhardt, la présence de ce nom indique simplement que le maître d'école a passé par là. Mais le procédé a dû être le même dans la Grèce préhomérique. Des Cretois ont dû dire à des Ioniens, en Crète même, en Atlique, ou ailleurs : « Votre Mère du Blé, nous la connaissons; c'est notre Déméter ». Pour les Cretois, Déméter, c'était « la Mère de l'Épeautre ». Pour les Grecs des autres dialectes, Déméter fut un nom propre, le nom de la déesse qui, du haut de l'Olympe, remplissait les fonctions de leurs anciennes Mères du Blé. — Suivant Diodore, les Cretois affirmaient que Déméter avait passé de chez eux en Attique, puis dans le reste de la Grèce2.

Le « Filles » du blé, les Corè, subirent le même traitement que les « Mères » ; elles furent, elles aussi, ramenées à l'unité. Logiquement, on aurait dû aboutir à l'identification des deux déesses, et c'est ce que tenta de faire le syncrétisme ultérieur3. Mais, à l'époque où se constituèrent les principaux dieux du Panthéon hellénique, elles possédaient chacune une individualité trop accusée, pour qu'on ne les maintînt pas en présence.

Déméter demeura la mère nourricière par excellence, celle qui faisait croître les moissons, et qui en pleurait la disparition périodique, comme une mère pleure l'enlèvement de sa fille. — Corè, de son côté, resta l'esprit de la prochaine récolle, la personnification de la semence, qui passe sous terre une partie de l'année. L'anthropomorphisme aidant, on vit dans Corè l'épouse du Dieu qui règne sur le monde souterrain.

1) Mannhardt, Myth. Forsch., p. 319.

2) Diodore, V, 77. Il est à remarquer que, dans l'hymne homérique à Déméter, celle-ci, quand e'ie se présente aux filles de Céléos, se dit arrivée de Crète [In Cercrem, vers 123).

3) Les deux déesses sont fréquemment associées sur les monuments ; elles reçoivent les mêmes insignes et les mêmes épithètes; quelquefois elles partagent le même trône. « Toutes deux, écrit le sclioliaste d'Euripide, se nomment Déméter, la ieune comme l'aînée » (Ad Phœniss., 689).

48 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

L'enlèvement et le retour de Corè.

A cette époque le mariage se solennisait encore par un simulacre de rapt; toutefois il fallait, pour que l'enlèvement devînt un lien légal et réciproque, certaines formalités complémenlaires, parmi lesquelles figurait sans doute un rite analogue à la confarreatio des Romains. A Athènes, dans les temps historiques, les époux se partageaient un gâteau, îuXanouç y<xi«kôç, fait de farine et de sésame1. C'est ainsi que, suivant la légende samienne, Zeus solennise son union avec Héra*; Denys d'Halicarnasse va jusqu'à donner à cette forme de mariage la dénomination de hieros gamos par excellence3. Hadès a fait manger à Corè un pépin de grenade ; la déesse a eu beau être enlevée contre son gré, elle ne peut plus abandonner son ravisseur.

Au fond, c'est l'idée, si bien mise en évidence par Robertson Smith, que participer à une même nourriture, c'est se pénétrer d'une même essence et par conséquent se rendre solidaire d'une même destinée. Il est intéressant de suivre l'application de ce principe, non pas seulement à l'indissolubilité du mariage, mais encore à ce qu'on pourrait appeler l'union de l'être humain avec les puissances de la mort, chez la plupart des peuples qui possèdent, dans leur mythologie, la légende d'un vivant, temporairement descendu au pays des défunts. Dans l'épopée finnoise, Waenaemoïnen ne revient sur terre que pour avoir refusé de boire la bière de Tuonetar, la reine des morts*. Une aventure analogue se raconte chez

1) Ivvan Muller, Handbuch des klassischen Alterthums Wissenschaft. Nordlingen, 1887, t. IV, p. 147 c.

2) Athénée, Deipnosophistœ. Lib. XV, 672 6 éd. de Leipsig, 1868, t. IV, p. 112.

3) Roman. Antiquit., II, 25, 4-5, éd. Didot, p. 87.

4) Léouzon-Leduc, Le Kalevala, 16° Runo. Paris, 1868, p. 139.

i/ORIGIN'E DES GRANDS MYSTÈRES 49

les Sioux de l'Amérique septentrionale, où un héros revient des Enfers, parce qu'il s'y est abstenu de toucher à unplat de riz, sur le conseil d'un de ses oncles, descendu avant lui au funèbre séjour. Dans la tradition desNéo-Zélandais,une Maori, ayant pénétré dans le pays des âmes, reçoit de son père défunt un avis analogue et repousse en conséquence les mets qu'on lui présente1.

Il est évident que les aventures de Déméter et de Corè, telles que nous les trouvons dans l'hymne homérique, ont déjà été profondément remaniées. On sent quel'humanisme grec, en son rapide essor, s'est appliqué à les coordonner et à les dramatiser. Si on veut se figurer ce qu'elles devaient être dans leur naïveté première, il faut s'adresser aux mythes par lesquels certains peuples, encore dans la phase de l'animisme, ont cherché à expliquer l'origine de leurs rites par des aventures attribuées à des êtres surhumains. Voici, par exemple, une légende qu'un missionnaire belge, le P. De Smet, recueillit, vers 1840, chez les Potowotomies de l'Amérique septentrionale2 ; il est intéressant de la mettre en regard du drame démétérien :

Les Manitous étaient jaloux des Hadès, étant devenu amoureux

deux frères Nanabouzou et Chi- de Corè, l'emporta sous terre, un

piapous. Celui-ci s'étant aventuré jour qu'elle s'était aventurée

seul sur un lac glacé, fut englouti dans les champs, sans sa mère, grâce à leurs artifices.

Nanabouzou fit la guerre aux Déméter parcourut la terre en Manitous et parcourut le pays en se lamentant, puis, après s'être se lamentant, puis s'étant noirci déguisée en vieille femme et asla figure, resta assis pendant six sise sur une pierre, elle s'arrêta années, en prononçant sans cesse à la cour du roi d'Eleusis, où elle le nom de Chipiapous. resta dans l'affliction, sans boire

ni manger, pendant neuf jours.

1) Edw. B. Tylor, Civilisation primitive. Paris, 1878, t. II, pp. 68-69. M. Tylor ajoute : « Il peut y avoir une profonde analogie entre ces légendes et l'épisode d'Homère relatif aux mangeurs de lotus ».

2) De Smet, Mission de l'Orègon. Gand, 1848, 1. 1, pp. 284 et suiv. — M. A. Lang a également cité celte légende comme exemple de parallélisme avec les légendes des mystères grecs (Myth, Ritual and Religion, t. II, p. 270;.

50 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

Les Manitous, effrayés, construisirent une loge où ils invitèrent le frère de leur victime à un repas solennel. 11 se rendit à l'invitation et, s'étant lavé la figure, accepta une boisson composée avec des herbes médicinales.

Aussitôt sa tristesse l'abandonna, pendant que l'assistance se livrait à des chants et à des danses magiques qui furent l'origine des mystères de la grande Dansemédecine.

Les Manitous rappelèrent alors Chipiapous à l'existence, mais, comme il lui était interdit d'entrer dans la loge de son frère, celui-ci l'envoya régner sur le pays des morts.

Nanabouzou avant de partir, initie tous les membres de sa famille aux secrets de la grande danse et donne à chacun d'eux un sac (de talismans) avec ordre de le transmettre à ses descendants.

La mère de Corè, déridée par une plaisanterie de la suivante ïambe, finit par accepter le cycéon, mélange de farine et d'eau parfumé avec de la menthe, et, après avoir enlevé son déguisement, consentit à s'installer dans le temple que le roi d'Eleusis avait construit à son intention.

Cependant, s'obstinant à vivre loin de l'Olympe, elle continua à frapper la nature de stérilité, jusqu'à ce que les dieux vinssent à composition, pour lui rendre sa.

fille.

Il fut entendu que Corè reviendrait, chaque printemps, passer quatre mois près de sa mère; mais que, le reste de l'année, elle irait partager le trône d'Hadès dans les Enfers.

Déméter regagne l'Olympe, mais, auparavant, elle charge Triptolème d'enseigner partout les procédés de l'agriculture et Céléos de transmettre à ses descendants la connaissance des Mystères.

Personne n'accusera Nanabouzou d'avoir repris la succession de Déméter, ou réciproquement, et, comme il est peu probable que le père De Smet ait interprété la mythologie des Iroquois à travers la poésie hellénique, nous devons bien constater, dans les traditions indigènes du Nouveau-Continent, réclusion spontanée de tous les éléments qui, chez une race supérieurement douée comme les Grecs, pouvait engendrer la légende de l'hymne homérique.

l'origine des grands mystères ai

La déesse-terre des «Pélasges

Le travail de condensation et d'adaptation mythologique qui aboutit au culte de Déméter dut s'accomplir au cours des siècles qui suivirent l'établissement des Thraces parmi les populations pélasgiques de la mer Egée. Je ne vois aucune bonne raison de ne pas admettre la tradition qui attribue aux Thraces l'introduction ou du moins le perfectionnement de l'agriculture en Atlique et même la fondation d'Eleusis. Cependant les Pélasges avaient une déesse-terre qui pouvait, elle aussi, se prétendre la Mère des Moissons. « C'est la Terre, chantaient à Dodone les prêtresses Péléiades, qui produit les fruits ; donnez à la Terre le nom de Mère ' » . On fît donc de Déméter la Terre-Mère, — rapprochement que son nom même facilitait, — et on lui assigna comme époux, tantôt un Zeus chtonien, regardé comme le maître et le dispensateur des richesses souterraines, tantôt le dieu des eaux, Poséidon pater, qui embrasse la terre de son humide étreinte.

L'assimilation se révèle notamment dans la Déméter adorée sous le nom de Pélasgis à Argos et sous celui de Chtonia à Hermionè*. A vrai dire, elle ne fut pas si complète que la Grèce ne gardât ses déesses-Terre d'origine pélasgique, telles que Gè, Gaïa, Daëira, etc., et, bien des siècles plus tard, Ovide appliquait encore cette distinction aux divinités latines correspondantes :

Officium commune Ceres et Terra tuentur : Hsec prœbet causam frugibus, Ma locum*,

1) Tôt xapTto-j; ôvîet, Sto x).r,ÇcT£ ^atépa yaïav (Pausanias, X, 12, 10).

2) Le sanctuaire d'Argos faisait remonter ses origines à Pélasgos, fils de Triopas, et celui d'Hermionè à un rameau de Pélasges, les Dryopes (Pausanias, II; 22, 2-4 et 35, 3).

3) Ovide, Fastes, I, v. 673.

52 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

Parmi les divinités qui avaient droit aux prémices de la récolte, un décret athénien du ve siècle avant notre ère, publié par M. Foucart1, mentionne, à côté de Déméter et de Corè, un couple simplement appelé « le Dieu et la Déesse ». Cet anonymat est déjà une présomption qu'il y a là d'anciennes divinités pélasgiques, s'il faut admettre, à la suite d'Hérodote, que les Pélasges avaient l'habitude de n'attribuer à leurs divinités ni noms, ni épithètes2. Cependant des monuments d'une époque ultérieure, trouvés dans les mêmes parages, font connaître les traits de ces deux divinités : l'une est représentée par un personnage barbu qui, dans un bas-relief du ier siècle après Jésus-Christ, est accompagné du nom : ITacu-wv3. C'était donc bien le Zeus chlonien. Quant à sa compagne anonyme, que M. Foucart assimile à Perséphonè, n'aurait-elle pas été originairement la Gè Kourotrophos adorée dans un temple d'Athènes en compagnie de Déméter4? A Patrae, en Achaïe, également, Pausanias constate que Gè, Déméter et Corè étaient associées dans un même culte5.

Culte public de Déméter.

Le culte des deux déesses devait être entièrement constitué lors de l'invasion dorienne. Hérodote nous apprend que les Doriens essayèrent vainement de le proscrire dans le Péloponèse 6. Même le culte spécial de la Déméter éleusinienne apparaît antérieur aux migrations ioniennes du xi° sièle, car les Ioniens le portèrent avec eux dans les colonies

1) Bulletin de correspondance hellénique, t. IV, 1880, p. 227, n. 35.

2) La remarque est de M. Toutain (Revue de l'Histoire des Religions, t. XLV, p. 400).

3) Foucart, Recherches svr les Mystères d'Eleusis, Ie"- mémoire, p. 26.

4) Pausanias, I, 22, 3.

5) Id., VII, 21,4.

6) Hérodote, II, 117.

l'origdîe des grands mystères 53

qu'ils fondèrent à Éphèse, à Smyrne, à Milet1. Il comprenait sans doute des fêtes analogues à celles qui étaient célébrées un peu partout, en Attique, en l'honneur de Déméter. Une inscription découverte à Eleusis, il y quelques années, mentionne, parmi les fêtes qui y étaient solennisées, de temps immémorial, en l'honneur de la déesse, les Chloïa, quand le blé sortait de terre, les Kaiamaia, quand il commençait à jaunir, et les Haloa, quand on l'apportait dans l'aire. Peut-être convient-il d'y ajouter les sacrifices des Proërosia, que les Athéniens accomplissaient au moment du labour, et même les Thesmophories, avant que cette fête des semailles eût été mise en rapport avec l'institution de la famille et de la propriété. Dans son ensemble ce culte comportait des sacrifices, des panégyries, des exhibitions de symboles, notamment d'emblèmes phalliques, enfin des chœurs et des jeux. C'était, en somme, le développement des rites pratiqués par les premières communautés agricoles de l'Attique, graduellement mis en rapport avec l'idée plus haute qu'on se faisait désormais des puissances surhumaines. On admettait que les dieux avaient la liberté d'accepter ou de rejeter les vœux de leurs adorateurs. D'opération purement conjuratoire l'immolation des victimes était devenue une offrande destinée a se rendre propices les divinités. — Certains sacrifices ne pouvaient être offerts que par des prêtres ou des familles déterminées. Il y avait des cérémonies exclusivement réservées aux femmes. Néanmoins, sauf ces restrictions, le culte des grandes déesses n'avait rien de mystérieux, ni de secret2.

1) Ottfried Millier a établi le fait pour Éphèse, eu s'appuyant sur un passage de Strabon relatant que dans cette ville les Nélides ou Androclides avaient gardé, comme l'archonte-roi d'Athènes, le privilège d'offrir les sacrifices à Déméter, ainsi que le titre de pao-cXsû; (article Eleusinia dans VAlgemeine Encyclopiidie, sect. I, t. XXXIII, p. 274). — M. Foucart arrive à la même conclusion pour Milet, en rapprochant de la fête des Kaiamaia l'existence d'un mois Kalamaiôn dans le calendrier des Milésiens (Revue des Études grecques, 1893, p. 322.)

2) M. Foucart croit cependant que les Haloa impliquaient pour les femmes une véritable initiation à laquelle présidait la prêtresse de Déméter (Revue des

54 DV. QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈfïES D 'ELEUSIS

S>es rites privés des Eamolpides.

Où donc étaient les Mystères et que couvraient-ils ? — A côté des rites qui étaient restés, pour ainsi dire, dans le domaine public, à Eleusis, comme ailleurs, il y en avait d'autres que lesÉleusiniens, ou plutôt les membres de certaines familles, s'étaient réservés pour un usage privé. Alfred Maury écrit à propos d'Athènes : « Dans quelques villes, quoique les tribus se fussent confondues en un même peuple et eussent réuni, en des cérémonies communes, l'adoration de leurs dieux, plusieurs d'entre elles gardaient, en outre, un culte privé1». C'était aussi le cas d'Eleusis, ainsi qu'en témoignent les allusions, si fréquentes dans les textes et les inscriptions, aux traditions patrimoniales des Eumolpides, xà K&piz xwv EùjaoXtoSôv2. Ces traditions ne constituaient pas seulement le culte privé des Eumolpides, mais encore des Kéryces et des autres branches qui formaient les génè des deux déesses, xà yàvr, xà wept xw ôsw : les Croconides, les Cœronides, les Phytalides, etc.3. Une de ces branches, les Lycomides, s'établit de bonne heure à Phlia, où elle transporta les rites d'Eleusis*.

Ces familles d'origine thrace célébraient en commun, à l'époque des semailles ou de la récolte, une fête religieuse qui comportait deux parties distinctes : 1° une initiation préalable, à l'usage des enfants, quand ils avaient

Etudes grecques, 1893, p. 322). — Il n'est pas établi que cette initiation fût en rapport avec les Mystères, bien que la prêtresse jouât un rôle important dans ces derniers, notamment dans la représentation du drame mystique.

1) A. Maury, Religions delà Grèce antiquey t. II, p. 2.

2) Cicéron demandait à Atticus de lui en envoyer une copie d'Athènes (Epist. ad Alticum, I, 9).

3) M. Foucart en donne une énumération complète (Recherches sur les Mystères d'Eleusis, 2e mémoire, Paris, 1895, p. 20 et suiv.).

4) Id. pp. 47-48.

l'origine des grands mystères 55

atteint un certain âge; peut-être des femmes qui entraient dans les genè par le mariage et, éventuellement, des étrangers qui étaient l'objet d'une adoption. Cette initiation comportait un passage à travers le pays des morts ; 2° un ensemble de rites destinés à agir sur la condition des récoltes locales. Ces rites comprenaient : une représentation mimée des destinées de la semence, que personnifiait Corè; une exhibition d'objets sacrés, investis d'une valeur talismanique ; enfin des incantations et des conjurations diverses.

Beaucoup d'érudits ont voulu voir dans la représentation du « drame mystique », le point culminant du rituel. L'opinion est erronée, en tant qu'elle fait consister l'essence des mystères dans la révélation des aventures de Déméter et de sa fille. Le sujet du drame éleusinien n'eut jamais en lui-même rien d'ésotérique1. Il est exposé tout au long, non seulementdansl'hymne homérique à Déméter etdans d'autres poésies — comme les hymnes aujourd'hui perdus de Pamphos et d'Archiloque, qu'à la rigueur on pourrait qualifier de liturgiques, — mais encore dans des œuvres purement profanes, comme les traités ou les poèmes que consacrèrent au même sujet, sans encourir le moindre reproche d'indiscrétion, Apollodore, Ovide, Claudien, Nonnus. Même les variantes de la légende qui ont incontestablement leur source dans les traditions locales d'Eleusis — tels que les incidents relatifs au séjour de Déméter dans cette ville — s'étaient incorporés de longue date dans le fond commun de la mythologie hellénique. Toutefois, il est probable que la mise en scène de l'enlèvement et du retour de Corè était elle-même regardée comme un charme de nature à agir sur l'abondance des moissons, ou plutôt sur la réussite des semailles.

Cette réussite, aujourd'hui encore, dépend de circonstances météorologiques qui échappent à l'action et même aux prévisions de l'homme. Aussi l'agriculture est-elle restée

1) Homère mentionne le couple de Perséphonè et d'Hadès. (Iliade, IX, 456 et 569; Odyssée, X, 491.)

56 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

le domaine par excellence de la superstition et de la magie populaires. Combien les pratiques que j'ai rappelées plus haut, à la suite de Mannhardt et de Frazer, devaient avoir plus d'importance dans des communautés où elles n'étaient combattues ni par la science ni par la religion ! Alors que les rites dont se composait le culte officiel étaient devenus des actes propitiatoires, les rites des Mystères gardaient la portée conjuratoire et, pour ainsi dire, mécanique, d'un opus opèratum. L'autonomie et la majesté divines, avec lesquelles il fallait désormais compter, étaient suffisamment sauvegardées par l'allégation que Déméter elle-même avait communiqué aux chefs des Éleusiniens ces moyens de commander directement aux forces de la nature1.

Les conjurations qui poursuivent un but agronomique offrent — précisément parce qu'elles reposent sur les déductions générales de la magie sympathique — un air de famille qui a fait, plus d'une fois, conclure erronément à des emprunts. Les fêtes par lesquelles les Phéniciens célébraient la mort ou la résurrection d'Adonis — ou plutôt sa descente aux enfers et son retour sur terre, — étaient regardées comme des cérémonies indispensables pour obtenir la fertilité des champs, la fécondité des troupeaux et des familles2. C'est toujours l'idée qu'on favorisera la transmission ou le réveil de la vie, en les préfigurant. Chez les non-civilisés, le même raisonnement a abouti fréquemment aux mêmes résultats, c'est-à-dire à de véritables représentations dramatiques figurant les modifications qu'on désire voir s'opérer dans le cours des phénomènes naturels.

M. Walter Fewkes a décrit récemment les rites, en partie publics, en partie secrets, qu'accomplissent, chez les Moquis du Canada, en vue de faire tomber la pluie, les confréries de

1) Homeris Carmina. Hymn. in Cererem, v. 473-478.

2) C. P. Tiele, Histoire des anciennes Religions de l'Egypte et des peuples sémitiques. Paris, 1882, p. 292.

l'Antilope et du Serpent1. Nous y voyons des prêtres ou plutôt des sorciers célébrer des sacrifices et des fumigations ; entonner des chants rituels en l'honneur des Esprits; exécuter des danses mystiques en maniant des serpents et en tenant dans la bouche des épis de blé; enfin mimer, dans une chambre souterraine, en présence des initiés, les aventures d'un personnage nommé Ti-yo, sa descente dans le monde des esprits, les épreuves qu'il y subit et son retour parmi les vivants, auxquels il apporte la connaissance des rites qui procurent la pluie. — Le point culminant des fêtes qui se prolongent pendant dix jours, est la cérémonie finale qui consiste à baigner ou à laver, dans un liquide consacré, des serpents qui sont ensuite mis en liberté.

Ce dernier épisode est l'équivalent du rite qui terminait les Mystères d'Eleusis et qui consistait à déverser sur le sol l'eau de deux plémochoés, tandis que l'hiérophante prononçait la phrase suffisamment explicative : Féconde, enfante, enfante à outrance*. A Eleusis, dans les temps historiques, la cérémonie n'avait peut-être plus que la valeur d'une survivance. Cependant un écrivain du m" siècle ap. J.-C. la nomme encore « le grand et secret mystère des Éleusinies »».

1) The Snahe Dance of the Moquis of Arizona dans le quatrième volume du Journal of American Ethnology and Archxology. Boston, 1894.

2) ue, w3e, ûuepxûî. Voir plus haut, p. 27. — Dans le Holstein — cependant un de ces pays de l'Europe centrale où l'agriculteur souhaiterait souvent de fermer, plutôt que d'ouvrir, les écluses célestes — on prend soin d'arroser la figurine qui personnifie la Mère du blé, quand on l'a solennellement ramenée sur le dernier chariot (Mannhardt, Myth. Forsch., p. 316).

3) Tô (Aéya xoù appirjTOv 'EXeyatvtwv (Auimîpiov. Philosophoumena, t. V, 1.

58 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

L'admission des étrangers.

Les charmes de toute catégorie forment des secrets qu'il est avantageux de garder pour soi; qu'il est imprudent de confier à des étrangers. Les Eumolpides auront donc grand soin de se réserver le monopole de leurs rites, et, pour plus de sécurité, ils allégueront que Déméter le leur a commandé. D'autre part, la fertilité exceptionnelle de leurs campagnes dut exciter de plus en plus l'admiration et l'envie de leurs voisins. Ceux-ci finirent par obtenir l'initiation au culte privé des Eumolpides, sans devoir passer par la formalité de l'adoption dans les gêne. Ce jour-là, les sacra gentilicia se transformèrent en Mystères. Lobeck et Guigniaut ont bien saisi la distinction, que leurs successeurs ont parfois perdue de vue : « Les sacra gentilicia, écrit Guigniaut, étaient plutôt exclusifs que secrets; les Mystères plutôt secrets qu'exclusifs* ».

Cette transformation eut plusieurs conséquences importantes. Il y eut désormais deux espèces de participants : les membres des gêne démétériennes, qui gardèrent la haute main, tant sur l'admission des profanes que sur l'organisation des Mystères, et les étrangers, de plus en plus nombreux, qui, une fois initiés, purent assister aux rites et en recueillir personnellement le bénéfice.

Peut-être cette transformation eut-elle lieu à la suite de la guerre entre Eleusis et sa trop proche voisine, Athènes. Il doit y avoir un fond de réalité dans ce conflit dont les légendes de l'Attique nous ont conservé le souvenir. Les descendants d'Eumolpe y laissèrent leur souveraineté; mais ils gardèrent leur culte2, et, comme les Athéniens tenaient à

1) Mémoires de VInstitutde France, t. XXI. Paris, 1857, p. 40.

2) Pausanias, 1, 38, 3.

l'origine des grands mystères 59

s'y faire admettre, la nécessité de l'initiation permit aux vaincus non seulement de maintenir leur prestige spirituel, mais encore de devenir les instituteurs religieux de leurs vainqueurs, ensuite du monde hellénique et, finalement, de la société gréco-romaine. Les Mystères d'Eleusis figurent assurément parmi les institutions religieuses qui ont le plus concouru à développer le sentiment de l'unité hellénique. Quand le dadouque Gallias fut envoyé en ambassadeur aux Lacédémoniens pour solliciter la paix, il fit valoir les services qu'Athènes avait rendus aux autres Grecs par le don des Mystères. « C'est Triptolème, leur dit-il, en invoquant la tradition d'Athènes, qui, le premier, ouvrit les saints Mystères aux étrangers, notamment à l'auteur de votre race, Hercule, et à vos compatriotes, les Dioscures »\ — Encore quelques siècles ; l'institution, de nationale, sera devenue cosmopolite, et le rhéteur Aristide pourra s'écrier : « Eleusis est un sanctuaire commun à toute la terre, xotvév xi yfc xéjjievoç". »

1) Xénophon, Hellenica, VI, 3; éd. Didot, p. 447.

2) Aristide, FAeusinios, éd. Dindorf, p. 415. — Pendant longtemps les étrangers, pour être admis à l'initiation, durent se faire naturaliser à Athènes ou adopter par quelque citoyen. Mais cet usage tomba en désuétude. (Cf. Lenormant, dans Daremberg et Saglio, t. II, p. 556.)

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