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L. initiation chez les non-civilisés

Ici encore, si nous voulons reconstituer les antécédents d'une institution qui remonte aux âges préhistoriques de la Grèce, nous ferons bien de consulter les usages analogues, qui, chez les non-civilisés, semblent le fruit d'un raisonnement commun à toutes les fractions de l'humanité dans les phases rudimentaires du développement mental.

En Australie, chez les indigènes des Nouvelles-Galles du Sud, quand les jeunes gens arrivent à l'âge de puberté, on les fait enlever par un personnage, nommé Thuremlin, qui feint de les tuer, de les dépecer, puis de les rappeler à la vie'. Le longdelarivièreDarling, cette initiation comprendla cérémonie suivante : Les néophytes sont amenés près d'une fosse où est couché, sous une légère couche de terre, un vieillard qui tient en main une branche d'arbre. Aux accents d'un hymne magique il se met à agiter son rameau et finit par se relever2. Ne croirait-on pas lire la description que donne Firmicus xMaternus de la passion de Dionysos, quand il montre le dieu étendu sur une couche funèbre dans les ténèbres : « On déplorait sa mort avec d'amères lamentations, puis on introduisait de la lumière et l'hiérophante, après avoir ondoyé le néophyte, chantait lentement le distique suivant : « Courage, mystes, maintenant que votre dieu est sauf, pour vous aussi ce sera le salut! » 3 — En Polynésie, aux îles Fidji, on conduit les jeunes gens devant une rangée d'individus cou-

1) A. L. P. Cameron, Tribes of New South Wa'es, dans le journal de l'Anthropological Institute., Londres, 1884-1885, t. XIV, p. 358.

2) A. Howitt, Australian cérémonies of initiation, dans le journal de l'Anthr, Inst., Londres, 1883-1884, t. XIII, p. 453.

3) Julius Firmicus Maternus, De error. prof. Relig., éd. Rigaltius, p. 15.

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chés qui simulent des cadavres couverts de sang de porc. A un cri poussé par le prêtre, ils se relèvent vivement, et, tandis que la cérémonie continue, vont se laver à la rivière voisine1.

Dans certaines parties du Congo, les jeunes gens en âge de passer hommes feignent de tomber morts. Emportés par les féticheurs dans la forêt, ils y passent plusieurs mois, parfois plusieurs années; puis ils rentrent dans leur famille, mais ils doivent se comporter comme s'ils avaient tout oublié de leur vie antérieure, y compris le langage et l'habitude de se nourrir eux-mêmes. On doit refaire leur éducation, comme s'il s'agissait de nouveau-nés2. — Des particularités analogues ont été signalées parmi les Peaux-Rouges de la Virginie et les indigènes de la Nouvelle-Guinée. Chez ces derniers, on force les néophytes à s'introduire dans la gueule d'un monstre fabriqué à la ressemblance d'un casoar ou d'un crocodile ; on dit alors que le diable les a avalés et, tandis que les mères se lamentent, on conduit les patients, les yeux bandés, dans une caverne obscure, où les sorciers, tout en se livrant à un épouvantable charivari, feignent de leur trancher la tête. Après huit ou neuf jours, on leur communique les coutumes de l'association et les traditions de la tribu; on leur enjoint de garder le silence sur ce qu'ils ont vu et entendu; enfin on les rend à leur famille. Mais, ici également, ils doivent feindre d'avoir à refaire leur éducation, comme s'il s'agissait de petits enfants1.

Suivant M. Frazer, le but de ces rites est soit démettre temporairement l'âme des jeunes gens à l'abri de certains dangers, soit de leur communiquer une âme nouvelle, empruntée à quelque totem*. La seconde explication me semble de beaucoup la plus plausible, à condition de ne pas nous renfermer dans les limites du totémisme, mais de rechercher

i) L. Fison, The Nanga, dans le journal de VAnthrop. Inst., Londres. 1884- 1885, t. XIV, p. 22.

2) W. H. Bentley, Life on the Congo, Londres, 1887, p. 78 et suiv.

3) Frazer, Golden Bough, t. I, p. 347 et suiv.

4) Id., t. II, p. 54.

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également l'être dont les initiés doivent s'assimiler la nature, tantôt chez lesesprits des plantes, des eaux, des corps célestes, tantôt chez quelque ancêtre mythique ou quelque puissant sorcier ; en d'autres termes, parmi tous les dépositaires d'un pouvoir surhumain.

Initiation = Ré-génération.

Cependant, pour acquérir une âme nouvelle, il faut renoncer à l'ancienne; il faut d'abord mourir. Aussi la plupart des initiations impliquent-elles une mort apparente, soit qu'on soumette le néophyte à une immolation simulée, soit qu'on lui impose un voyage au pays des défunts. « Mourir, disait Plutarque, en jouant sur les mots, c'est être initié : xsÀeuxav = TeXelfrôai1. — Réciproquement, pourrait-on ajouter, être initié, c'est mourir. Du moins c'est encourir une mort temporaire pour revivre dans des conditions différentes et meilleures. En ce sens l'initiation est bien une ré-génération. Il eu était ainsi chez les anciens, aussi bien que parmi les peuplades non civilisées dont je viens de décrire les coutumes.

Nous voyons par le récit d'Apulée que l'initiation aux Mystères d'Isis était envisagée comme une mort volontaire conduisant aune autre vie2. Les mystères de Cybèle comprenaient le taurobole et le criobole, où l'initié, couché dans une fosse, recevait sur le corps le sang d'un taureau ou d'un bélier; dès ce moment il devenait taurobolio criobolioquein œternum renatus 3. Dans l'Inde, aujourd'hui encore, le jeune brahmane qui veut se faire initier à la connaissance du Véda par un gourou doit se soumettre à une cérémonie

1) Ex opère de Anima, II, 5.

2) Metamorph., liv. XI.

3) Corp. lnsc. Lat., t. VI, p. 97 n° 510.

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qui le fait prétendument repasser à l'état d'embryon1. Enfin, au sein du christianisme, le baptême qui constitue la formalité essentielle de l'entrée dans la communauté des fidèles a toujours été présenté comme un ensevelissement symbolique en vue d'une résurrection spirituelle2. On lit sur l'architrave du baptistère du Latran, le plus ancien de la chrétienté actuelle, la devise suivante, qu'y avait fait graver, au ve siècle, le pape Xystus III :

Cœlorumregnum sperate, hoc fonte renati ; Aon recipit felix vitasemel genitos.

La prestation des vœux, dans certains ordres religieux, qui est une véritable initiation, comprend une célébration de l'Office des morts sur le novice couché dans une bière ou étendu sous un suaire, entre quatre cierges. Après le chant du Miserere, il se relève, fait le tour de l'assistance en recevant le baiser de paix et va communier entre les mains de l'abbé5. De ce jour, il prend un nouveau nom qu'il gardera usqu'à la mort.

SL initiation des enfants à Eleusis.

Il y a des indices que, dans la Grèce primitive, on faisait passer les adolescents par des épreuves d'initiation quelquefois très rigoureuses, témoin les flagellations des adolescents sur l'autel d'Artémis Orthia à Sparte4 et sur le tombeau de Pélops à Olympie5. Peut-être les immolations rituelles d'enfants, racontées par des légendes locales, où l'on a voulu voir un souvenir de sacrifices analogues à ceux des Sémites,

1) Satapatha Brahmana, Kandâ II, dans les Sacred books of the East, t. XLIV, p. 86-90.

2) Ép. aux Romains, vi, 4; Colossiens, il, 12.

3) Voir le Ceremoniale benedictinum, d'après le Dictionnaire de Théologie catholique, Paris, Gaume, 1863, t. XIX, pp. l.S-i-135.

4) Pausanias, III, 16, 7.

5) Maury, Relig. de la Grèce antique, t. II, p. 105.

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ne sont-elles qu'un écho travesti des scènes d'initiation où l'on feignait d'immoler des adolescents, pour leur communiquer ensuite une vie nouvelle.

Dans les Mystères d'Eleusis, Don seulement les habitants de l'Attique avaient le privilège d'être admis à l'initiation dès l'enfance, sur la présentation de leur père, mais encore il y avait certains enfants, désignés par le sort dans les familles de pure descendance athénienne, qui participaient aux grands Mystères avec une fonction spéciale. On les appelait ïiaTos; à?' larteç; jAurjôévceç ko lortoç « enfants » ou « initiés du foyer » ; ils accomplissaient notamment certains rites expiatoires pour le compte des autres initiés1. L'expression as' h-ixq a amené certains commentateurs à croire qu'il s'agissait d'enfants destinés à représenter officiellement la cité, symbolisée par le foyer public*. Guigniaut estime qu'on voulait ainsi rendre plus agréable à la divinité une expiation générale venant de mains innocentes ! Alfred Maury se borne à expliquer l'expression à! enfants du foyer par le fait qu'ils se tenaient plus près de la flamme du sacrifice J.

Ne peut-on y voir une survivance de l'époque où les enfants des familles qui possédaient en commun les Mystères d'Eleusis étaient initiés à l'aide d'une sorte de baptême ou de régénération par le feu? Le désir d'expliquer cette cérémonie, quand son sens primitif se fut oblitéré, devait forcément donner naissance à un mythe comme celui de Démophoon, que l'hymne homérique à Déméter rattache aux aventures de la déesse chez le roi d'Eleusis. La reine Métanire avait confié son enfant à Déo dont elle ignorait encore la nature divine. La déesse, voulant rendre son nourrisson immortel, l'oignait d'ambroisie et, pendant la nuit, le cachait à l'intérieur d'un foyer embrasé. Métanire, l'ayant surprise au cours de cette dernière opération, poussa un cri d'effroi qui indigna la déesse

1) o aç' êdTsaç Xsyonsvo; TtaTç àvxi itavtcov twv (rjoyiiEvwv àuonsiXccaETat xo Ôsïov.

Porphyre, De Abstinentia, IV, 30.

2) Foucart, Recherches, 2<- Mémoire, p. 98.

3) Relig. de la Grèce antique, t. II, p. 353.

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et la fît renoncer à son plan. Démophoon resta donc soumis au trépas1. Une variante, reproduite par Hygin confirme la présomption qu'il y a là un mythe engendré pour l'explication d'un rite initiatoire : ce serait le roi d'Eleusis qui aurait rompu le charme par son intervention intempestive et la déesse l'en aurait puni en le frappant de mort!; ce qui est bien le châtiment réservé à ceux qui troublent le cours ou surprennent le secret d'une initiation.

Auguste Monimsen est, à ma connaissance, le seul auteur qui ait pressenti un rapport entre le mythe de Démophoon et les « enfants du foyer », quand il suppose que ceux-ci allumaient leur torche au foyer sacré, en souvenir de l'immortalité que la déesse avait voulu assurer à Démophoon*. Pour ma part, j'estime que c'est un cas où l'on doit être tenté d'expliquer le mythe par l'usage, plutôt que l'usage par le mythe*. Le « passage par les éléments », pour employer l'expression dont se sert Apulée dans la description de son initiation aux Mystères d'Isis', a été souvent conçu dans l'antiquité, comme la condition nécessaire du renouvellement des êtres. L'observation des phénomènes physiques qui se passent dans la décomposition des organismes vivants, à une époque où l'on croyait l'univers formé de trois ou quatre éléments simples, n'a-t-elle pas dû engendrer la conclusion que la mort restitue à leurs réservoirs respectifs les parcelles d'eau, d'air, de feu et de terre constituant par leur combinaison la personnalité de l'homme*? Or nous trouvons précisément, parmi

1) Hom. Carmina. In Cer., y. 232 et suiv.

2) Fabulae, fab. 147 (éd. Schmidt, léna, 1872, p. 21).

3) A. Mommsen, Feste des Stadt Athen, p. 274.

4) Ainsi William Simpson, dans son ingénieux ouvrage, The Jonah Legend, a suggestion of interprétation (Londres, 1899), développe, avec une grande force d'argumentation, la thèse que l'aventure du prophète hébreu est l'interprétation d'une scène d'initiation, où le néophyte devait rester trois jours soit dans un vêtement en peau de poisson, soit dans une représentation du Scheol figuré par un monstre marin.

5) Per omnia vectus elementa remeavi (Apulée, Métam., lib. XI, éd . Didot, p. 41 1 ).

6) Cette idée est clairement exprimée par Euripide (Vrag. Euripid., éd. Diibner, fragm. 833.)

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les cérémonies des Mystères auxquelles est attribuée une portée purificatrice ou rénovatrice, l'immersion ou l'onction, l'emploi du van, l'intervention du feu sous la double forme de fumigation et d'illumination, la descente dans le monde souterrain. En tout cas cette dernière formalité, qui se maintint, jusqu'à la fin des Mystères, sous la forme d'une promenade à travers l'Hadès et les Champs-Elysées, impliquait pour ceux qui y prenaient part, un trépas suivi d'une renaissance dans des conditions supérieures à celles de la vie précédente. C'était une véritable palingénésie que devait subir quiconque voulait pour la première fois participer aux sacra d'Eleusis.

J'ai fait voir précédemment comment ces sacra finirent par se confondre avec les formalités préalables de l'initiation. La régénération du profane cessa d'être un préliminaire pour devenir une partie essentielle et, finalement, l'objet princicipal de l'admission aux Mystères ; elle ne fut plus présentée comme un fait d'une portée actuelle et immédiate, mais comme le symbole et la garantie de la destinée qui attendait l'initié après la mort.

ILa Vie ïutu e aux temps homériques.

Les premiers Hellènes, comme tous les Indo-Européens, croyaient à la présence, dans les êtres vivants, d'un élément subtil qui n'était pas le corps et qui cependant lui ressemblait ; qui constituait la véritable personnalité et qui, après la mort, survivait à l'état libre. Ce double continuait à hanter les abords du cadavre et, après la dissolution du corps, le lieu du trépas ; il pouvait toutefois s'en écarter pour se mêler aux affaires des hommes. Les vivants ne pouvaient s'en débarrasser qu'en lui fournissant une demeure convenable, où ils le faisaient pénétrer à l'aide de certains rites et où ils le maintenaient en pourvoyant aux nécessités de son existence

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posthume. C'était à ses proches qu'incombait cette double mission; mais toute la communauté y était intéressée. En effet, convenablement traité, le défunt exerçait chez les vivants, par des moyens assez mal définis, une influence qui pouvait être considérable ; il continuait à protéger ses descendants et même ses concitoyens. De là le culte des ancêtres et des héros. Dans le cas contraire, privé des rites funéraires, le trépassé devenait un danger public.

Les besoins de la vie posthume étaient réduits au logement et à la nourriture. On construisait des tombes à l'imitation des maisons et par crainte, devoir ou affection, on y déposait, chacun suivant ses moyens, ce qui était de nature à alléger ou embellir l'existence précaire des occupants. On célébrait, au foyer domestique, des festins dont les morts étaient censés prendre leur part et l'on égorgeait des victimes sur leur tombe, parfois en ménageant, dans les parois, une ouverture qui permettait au sang d'arriver jusqu'aux restes du défunt. Peut-être cette dernière coutume indique-t-elle une époque où l'on admettait une obscure survivance de la vie dans le corps. Quoi qu'il en soit, la crémation, en détruisant le cadavre, ne laissait plus subsister que l'ombre, l'efSwXov, l'image pâle et effacée, mais cependant redoutable, de celui qui n'était plus '.

Peu à peu l'imagination en vint à unifier les séjours souterrains de ces innombrables doubles. Au delà ou plutôt audessous du tombeau, s'ouvrit, comme chez les Sémites, — et peut-être sous l'infiltration des traditions sémitiques, car la conception en paraît absente chez les Aryas orientaux, — une sorte d'énorme caverne, la demeure d'Hadès, où les âmes, laissant les cendres au tombeau, s'en allaient poursuivre une vague imitation de leur vie terrestre. — Telle est la croyance qui prédomine aux temps homériques. V Odyssée, se rapprochant de la tradition égyptienne, place l'entrée de

1) Cf. pour les croyances eschatologiques de la période préhomérique, Fustel de Coulanges, La cité antique, t. II, et E. Rohde, Psyché, Fribourg, 1898.

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l'Hadès dans la région occidentale, au delà du fleuve Océan où le soleil disparaît, chaque soir, parmi les ténèbres. Dans le chant XXIV, le poète nous décrit le départ des ombres. Hermès rassemble avec sa verge d'or les âmes des Prétendants massacrés par Ulysse, puis leur montre le chemin, « tandis qu'elles voltigent à sa suite, en poussant de petits gémissements, comme une bande de chauves-souris dans une caverne ». Le dieu les conduit « au delà du fleuve Océan, au delà de la Roche Blanche, près des portes du Soleil, à travers le pays des rêves, jusqu'à la prairie des asphodèles, séjour des esprits, où résident les fantômes des hommes épuisés1. »

C'est un pays sombre et humide où poussent seuls des plantes marécageuses et des arbustes rabougris. Les défunts y errent par troupes, faibles, affamés, ayant perdu la volonté et la mémoire, sans autre mobile qu'un vague instinct qui les pousse à rechercher les libations et le sang des victimes versé à leur intention.

Au chant XI, lorsqu'Ulysse, après avoir traversé le pays des Cimmériens, se rend à l'entrée des Enfers, dans l'espoir d'y interroger les mânes de Tirésias, il commence par creuser une fosse, puis il verse des libations de vin, de miel et d'eau saupoudrée de farine, enfin le sang d'un mouton et d'une brebis noirs. Aussitôt les ombres d'accourir vers l'offrande et il doit les en écarter avec son glaive, pour qu'elles ne prennent pas les devants sur le personnage qu'il attend.

Ici se place l'épisode si touchant de sa rencontre avec sa mère, qui le reconnaît seulement après qu'elle a pu, à son tour, s'abreuver du sang noir. Vainement, par trois fois, il essaie d'embrasser l'ombre chérie; il ne saisit que l'air8. — Dans un autre passage souvent cité, Achille, après avoir inutilement cherché à saisir le fantôme de Patrocle, définit de la sorte ce qui survit de l'homme : « En vérité, il subsiste, jusque dans

1) Chant XXIV, vers 1 et suiv..

2) Odyssée, XI, vers 108 et suiv.

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la demeure d'Hadès une âme et une image (ûu^xal ef&ôXov); mais de viscères (çpéveç), absolument point »\

En vain, dans ce monde des illusions, chacun conserve son rang et même ses occupations : Minos persiste à y juger, Orion à y chasser ; il semble que ce soient là des réminiscences purement subjectives qui ne peuvent compenser la perte des réalités terrestres et on conçoit la mélancolique réflexion d'Achille, qui eût préféré « travailler la terre pour un maître sans patrimoine et sans biens que de régner sur tous ceux qui ont vécus ». Même pour les riches et les puissants, l'immortalité, dans ces conditions, était une amère ironie.

De bonne heure l'imagination humaine, qui ne perd jamais ses droits, se posa la question : N'existe-t-il pas, pour certains privilégiés, un moyen de se soustraire à cette fatalité d'un destin équivalant à l'anéantissement? Il y avait alors en circulation de vagues légendes relatives à une contrée lointaine, les lies des Bienheureux, situées au pays du soleil couchant, où des êtres, qui ne sont ni des dieux, ni des hommes, mènent paisiblement une existence sans terme, dans une radieuse félicité, sous un climat toujours égal. Là gouvernent Kronos et le blond Rhadamante; plus tard, Hésiode y placera les hommes de la quatrième race, les héros de la guerre de Thèbes et de celle de Troie \ Toutefois dans Homère, le seul humain qui y ait obtenu accès, semble avoir été Ménélas, parce qu'il était devenu le gendre de Zeus, en épousant Hélène4.

Les Champs-Elysées ont naturellement leur contre-partie dans un compartiment inférieur de l'Hadès, le Tartare, où la misérable existence du commun des morts est remplacée par de cruels supplices réservés aux ennemis des dieux, aux grands criminels qui ont violé la loi divine dans des circonstances particulièrement aggravantes : les Titans, Tantale,

1) Iliade, XXIII, 103-104.

2) Odyss.,Xl, 597-600.

3) Opéra et dies, vers^l67-173.

4) Odyss., IV, 561-569.

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Pirithoûs, Sisyphe, Ixion, etc. Mais il n'était pas donné à la généralité des humains de devenir un Titan, non plus qu'un Rhadamante ou un Ménélas.

Changement dans le but des Mystères.

Sur ces entrefaites, voici qu'au vfiie siècle un rayon d'espérance vient luire dans cette lugubre eschatologie et l'antique conception de l'Hadès s'en trouve ébranlée jusque dans ses fondements. Il provient des Mystères d'Eleusis, qui offrent désormais à leurs adeptes le moyen de se soustraire aux bourbiers de l'Hadès : «Heureux, dit l'hymne homérique à Déméter, celui qui a vu ces rites sacrés. Celui qui n'y a pas été initié et n'y a pas participé n'aura pas la même destinée après la mort dans la froide région des ténèbres *. — C'est le langage que tiendront encore Pindare, Sophocle, Platon, Plularque, bien que leur conception de la vie future s'élève fort au-dessus des traits matérialistes sous lesquels l'imagination hellénique avait commencé par se dépeindre les félicités d'outre-tombe.

Cette substitution dans l'objet des Mystères fut grandement facilitée — mais non pas provoquée, comme on Ta cru longtemps — par la nature des légendes qui constituaient l'histoire mythique des deux déesses : Déméter, qui reçoit dans son sein, les défunts aussi bien que les semences et qui peut par conséquent leur ménager une destinée analogue* ; — Corè, la personnification même de ces semences, qui descend, chaque automne, dans le monde souterrain, pour en ressortir, toujours jeune et fraîche, à la saison nouvelle.

Ainsi le grain de blé devint l'emblème de l'existence humaine. En Attique on semait du blé sur les tombes. C'était,

1) In Cerer., v. 480 et suiv.

2) A Athènes, les morts qu'on inhumait recevaient le qualificatif de Démétëriens, à-qwzr\pzioi (Plutarque, De Orbe in fac. Lun., 28).

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rapporte Cicéron, « afin que le sol, purifié par cette semence, pût être restitué aux vivants1. Un hygiéniste moderne ne s'exprimerait pas en d'autres termes, bien que dans une acception plus réaliste. La vraie raison de cet usage n'apparaît-elle pas, chez les Égyptiens, dans l'assimilation d'Osiris, ou du défunt osirisé, au grain de blé ou d'orge qui germe dans le sein de la terre sous l'action fécondante des eaux? Parmi les peintures qui décorent le toit du grand temple de Philee, une momie est couchée dans un sarcophage d'où surgissent parallèlement des épis qu'arrose un prêtre. L'inscription porte, suivant Brugsch : « Ceci est la forme de l'innommable Osiris mystérieux qui s'élance »*. Le rite final de l'époptie, c'est-à-dire la présentation de l'épi de blé, moissonné en silence, que l'hiérophante exhibait aux néophytes comme le dernier mot des Mystères, ne constituait, sans doute, à l'origine, qu'un rite agricole; il n'y avait rien à y changer pour en faire un symbole de palingénésie humaine.

Toutefois, si ce symbolisme est susceptible de fournir une représentation ou d'encourager une espérance, il ne peut être la source de l'idée symbolisée et nous avons à demander pourquoi la contemplation du drame mystique ou même la pérégrination à travers les pays d'outre-tombe doivent assurer le salut dans la vie future. On a soutenu que les mystes, en participant aux aventures et aux souffrances des Grandes Déesses, obtenaient un litre à partager leur destinée ultérieure. D'autres ont admis simplement que l'initié gagnait ainsi de véritables indulgences qui devaient lui profiter dans la vie future ou bien qu'une fois admis dans la communion des immortels, il ne pouvait plus retomber dans la condition des âmes ordinaires. Mais, encore une fois, on ne voit point, dans ces hypothèses, le lien logique entre le résultat et le moyen.

1) Cicéron, De Legibus, II, 25.

2) Brugsch, Religion und Mythologie der alten Aegypter, p. 621. — M. J. Capart traduit : « C'est le mystère de l'inconnu créé par la nouvelle eau ».

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A la rigueur, nous pourrions nous contenter d'invoquer, ici également, le principe de la magie imitative, qui prétend créer les choses en les figurant. Mais je préfère me rallier à l'explication mise en avant par M. Foucart1. Il m'est impossible de suivre le savant helléniste, lorsque, prenant à son compte les allégations d'Hérodote et de Diodore, il conclut non seulement à la provenance égyptienne des mystères d'Eleusis, mais encore à l'identité originaire d'Isis et de Déméter. Sans doute les Grecs ont emprunté à leurs divers voisins un certain nombre de mythes et même de dieux. Mais nous avons vu que les Grandes Déesses semblent bien de souche européenne et que la formation de leur personnalité mythique peut se suivre sur place jusqu'au jour où elles devinrent les déités principales du cycle éleusinien. D'un autre côté, tout en contestant une intervention aussi ancienne et aussi directe de l'Egypte dans la formation du panthéon hellénique, on peut parfaitement admettre, avec M. Foucart, que les Grecs du vin" ou même du ixe siècle avant notre ère, se soient rapprochés des conceptions égyptiennes sur la vie future, à la suite d'infiltrations venant non pas bouleverser, mais compléter ou préciser certaines de leurs propres croyances *.

Cours pratiqne de Géographie infernale.

Les Égyptiens s'imaginaient que la connaissance géogra-

1) Recherches, 1er mémoire, 2° partie.

2) Si on veut trouver des antécédents exotiques au mythe de l'enlèvement de Corè, n'est-ce pas plutôt à la Mésopotamie qu'il faut s'adresser ?Istar descendue aux Enfers pour rechercher son amant, est retenue captive par Ja souveraine du sombre Arali. Son absence, de même que l'exil volontaire de Déméter, frappe la terre de stérilité ; si bien que les dieux se voient contraints d'envoyer à la reine des Enfers un messager qui lui porte l'ordre de relâcher sa prisonnière (Ct. Sayce, Religion of ancient Babylonians, Londres, 1887, p. 221 et suiv.).

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phique du monde souterrain était nécessaire au défunt pour lui permettre de gagner les champs des Souchets ou d'Ialou, où il mènerait une existence paisible et heureuse. Ils plaçaient donc dans la tombe un exemplaire plus ou moins complet du Livre des Morts, qui enseignait l'itinéraire à suivre dans la région d'outre-tombe, avec les formules d'incantation à utiliser contre les esprits infernaux — quelque chose comme un Baedeker, ou, pour diminuer l'anachronisme, un Pausanias d'outre-tombe, enrichi d'un vocabulaire usuel. — C'est une leçon du même genre qui devait se donner dans les Mystères, où Ton faisait anticipativement parcourir aux néophytes la grand'route des Enfers et des Champs- Elysées. D'après M. Foucart, à mesure que se déroulaient, devant les inités, les divers tableaux, l'hiérophante leur révélait les secrets confiés par les déesses à son ancêtre Eumolpos : la région des enfers qu'ils voyaient; la route à suivre; les noms véritables des divinités amies ou ennemies; les paroles à prononcer dans telle ou telle partie, etc. '. C'est la description que reproduisent, — autant qu'ils l'osent, sans encourir le reproche de profanation, — Aristophane, Platon, Plutarque, etc.

Déjà Homère avait précisé les principales lignes de la géographie infernale. Des peintures de vases nous représentent l'Hadès comme une région sombre, entrecoupée de fondrières, de maigres prairies et de bosquets rabougris. Dans les Grenouilles d'Aristophane, Héraclès, qui a visité le pays à la recherche de Cerbère, enseigne le chemin à Dionysos, qui veut à son tour tenter l'aventure : d'abord un vaste et profond marais, puis une région « infestée de serpents et de toutes sortes de monstres épouvantables; d'un côté, un abîme boueux où sont plongés les criminels; de l'autre, des buissons de myrte où des troupes d'hommes et de femmes, baignés dans une vive lumière, applaudissent au doux concert des flûtes ». — « Qui sont cesbienheureux?» de-

1) Foucart, Recherches, 1er mémoire, p. 63.

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mande Dionysos. — « Les initiés », répond Hercule. « Quant au reste du chemin, les initiés donneront au fils de Sémélé toutes les indications qu'il désire, car ils habitent tout près du palais de Hadès et sur la route même qui y conduit1 ». 31. Foucart invoque, à l'appui de ses conclusions, les lamelles d'or découvertes dans les tombes de Pétilia, en Sicile, et d'Eleutherna, en Crète; on y trouve, comme dans le Livre des Morts, des fragments d'itinéraire et des formules d'incantation pour l'usage du défunt2. Ces formules trahissent souvent une influence orphique, mais elles sont d'une époque assez tardive et rien ne prouve qu'elles se rapportent à des défunts qui auraient été initiés aux Mystères d'Eleusis. Non moins ingénieux est le rapprochement que fait le même auteur entre le nom des Eumolpides (qui chante bien, dV3 ixO-.u) et le titre de Ma Khroou, donné aux défunts dans les inscriptions funéraires de l'Egypte. Il fait observer que cette épithète se traduit dans la langue égyptienne par « juste de voix » ; elle indique que le mort est en état de prononcer avec les modulations indispensables les incantations à employer dans les périls d'outre-tombe3. Ainsi les Eumolpides étaient ceux qui devaient prononcer et enseigner, avec la note juste, les formules destinées à servir de mot de passe dans le royaume d'Hadès. Cette justesse d'intonation n'était pas moins nécessaire que l'exacte reproduction du texte. C'est pourquoi l'on exigeait particulièrement

1) Ranœ, vers 137 et suivant. — Dans la tragédie d'Héraclès furieux, Héraclès, racontant son expédition aux Enfers, ajoute : « J'ai réussi parce que j'ai vu les saints Mystères » (vers 613).

2) « Dans la demeure d'Hadès — porte une de ces inscriptions — tu trouveras, à gauche, une source, et, près d'elle un cyprès blanc. Garde-toi d'approcher de cette source. Tu en trouveras une autre, où coule l'onde fraîche qui sort du lac de Mémoire ; devant, sont des gardiens. Leur dire : Je suis l'enfant de la terre et du ciel étoile, mais mon origine est céleste ; sachez-le, vous aussi. Je suis dévoré par la soif qui me fait mourir, mais donnez-moi sans retard l'eau fraîche qui coule du lac de Mémoire. Et ils te donneront à boire de la source divine et désormais tu régneras parmi les héros » (Foucart, 1er mémoire, p. 67).

3) Maspero, Études de mythologie et d'archéologie égyptiennes, t. II, p. 373.

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de l'hiérophante qu'il eût une voix juste1, et des initiés qu'ils eussent au moins la parole intelligible. C'est, du moins, cette dernière interprétation que M. Foucart donne à l'exclusion prononcée par l'hiérophante contre quiconque était çwv^v

açuvs-oç .

M. Maspero est venu apporter à cette thèse l'appui de sa haute autorité en matière d'égyptologie. Dans un compte rendu de l'étude de M. Foucart, publié en 1895 par la Revue de l'Egypte, il écrit : « Comme l'hiérophante à Eleusis, le prêtre égyptien devait avoir la voix juste, pour entonner les formules, et l'initié qui les répétait après lui devait être, ainsi que lui, juste de voix. Comme l'initié d'Eleusis, le mort égyptien rencontrait sur son chemin des fontaines dangereuses ou salutaires, des monstres qu'il repoussait par son chant; il parcourait les ténèbres opaques et arrivait dans des îles fertiles, éclatantes de lumière, les Prés des Souchets, où Osiris lui offrait un asile tranquille, à condition qu'il connût les mots de passe. »

Sans doute l'exigence d'une « voix juste » a pu s'introduire parallèlement chez les Égyptiens dans le Rituel des Morts et chez les Grecs dans la liturgie d'Eleusis ; elle figure, en effet, parmi les conditions indispensables au succès des incantations, — que celles-ci s'appliquent aux vicissitudes de la vie future ou à l'utilisation des forces surhumaines en général, — et elle se rencontre à peu près dans tous les cultes antiques, depuis la Chaldée et l'Inde jusqu'à l'Egypte et à la Grèce. D'autre part, Eumolpe était un chantre, un aède et dès lors son nom peut s'expliquer naturellement, sans qu'on doive invoquer une traduction de l'égyptien. Mais où la question devient plus délicate, c'est quand il s'agit d'expliquer la similitude dans l'application et même dans le contenu des formules magiques.

L'influence directe de l'Egypte sur la culture grecque

1) Epictète, Dissert., III, 21, p. 439 de l'édit. de Leipsig, 1749.

2) Foucart, 1er mémoire, p. 32 et suiv.

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n'est guère apparente avant l'établissement de colonies ioniennes et milésiennes dans le Delta, sous Psammitik Ier (deuxième moitié du vne siècle) ; c'est même un peu plus tard que commencèrent les relations officielles entre les deux pays, lorsque Ahmas envoya, en 548, un subside aux Delphiens, pour rebâtir le temple d'Apollon détruit par un incendie '. Mais on peut se demander jusqu'à quel point une action indirecte n'a pas pu s'exercer, bien des siècles auparavant, sinon par les prétendues colonies égyptiennes dont l'existence en Grèce reste toujours problématique, du moins par l'intermédiaire de cette civilisation méditerranéenne, ou plutôt égéenne, qui florissait quelque deux mille ans avant notre ère. M. Arthur Evans, dans ses importantes fouilles de Knossos, a établi que, dès la XVIIIe dynastie, sinon antérieurement, des échanges de produits industriels et même de symboles religieux s'étaient opérés entre l'empire thébain et le légendaire royaume de Minos2. A Eleusis, des fouilles récentes ont ramené au jour, près de l'Acropole, des poteries, des patères, même des figurines, qui se rattachent à cette civilisation égéenne et, en 1898, M. Foucart signalait à l'Institut de France une nécropole du même voisinage, où l'on avait rencontré, dans la quatrième couche de tombes, des scarabées à légende hiéroglyphique, ainsi qu'une statuette d'Isis 3.

Rien, toutefois, ne permet d'établir que l'Egypte ait transmis à la Grèce, par ce canal, d'autres éléments que certains procédés d'industrie et quelques motifs d'art. J'aimerais mieux, pour ma part, recourir aux influences phéniciennes dont M. Victor Bérard a fait ressortir récemment l'action si considérable sur l'enrichissement de la mythologie grecque *.

1) Hérodote, II, 180.

2) Arthur J. Evans, The Palace of Knossos, dans VAnnual of the School at Athens, no VI, 1899-1900. — Du même, The Mycenœan Tree and Pillar Cuit. Londres, 1901, p. 48 et suiv.

3) Comptes-rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Séance du 28 octobre 1898.

4) Victor Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée, Paris, 1902, t. I.

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Ces courtiers modèles qu'étaient les Phéniciens ne se contentaient pas de transporter sur tout le pourtour de la Méditerranée les produits artistiques de l'art égyptien, généralement décorés de sujets religieux ; ils tenaient encore à la disposition de leur clientèle les explications qu'ils avaient pu s'approprier sur le sens de cette ornementation.

Ce n'était pas assez pour faire adopter aux Grecs les divinités de l'Egypte. C'est suffisant pour expliquer que, dans une époque antérieure au virie siècle, ils aient été influencés, dans leur représentation du Tartare et des Champs-Elysées, par l'iconographie de l'Amenti et des Champs d'ialou ; bien plus, que les Mystères d'Eleusis, à une époque où ceux-ci conservaient encore une certaine plasticité, aient tiré de l'Egypte l'idée de fournir à leurs initiés les moyens pratiques d'opérer avec succès la traversée de l'Hadès.

Pénétration de l'idée morale.

On conçoit combien l'appât de ce résultat dut accroître la vogue des Mystères dans tout le monde hellénique. Voici donc le terme de la vie, pour la première fois, dépouillé de ses terreurs. L'homme a vaincu l'Hadès : l'admission aux Champs-Elysées n'est plus seulement l'apanage des héros ; elle échoit en partage à tous ceux qui sont admis dans les secrets des Bonnes Déesses. Bientôt les images de Déméter et de Corè se montreront, sur les stèles et les sarcophages, comme les garantes et les dispensatrices de la félicité posthume : « Grâce à ces beaux Mystères qui nous viennent des dieux — porte une inscription des temps postérieurs — le trépas n'est pas un mal pour les mortels, mais un bien » *.

Jusqu'ici, dans la vie future que promettaient les Mystères,

1) 'Eçritiepu 'Ap-/atoXoyixYi, organe de la Société archéologique d'Athènes, 1883, p. 82.

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aucune part n'était faite à l'idée de rémunération morale. C'est l'initiation, l'initiation seule — et en tout état de cause — qUi doit procurer le bonheur dans un autre monde. Nous trouvons toujours là l'idée à'opus operatum, combinée, si la théorie de M. Foucart est exacte, avec une sorte de gnosticisme géographique.

Cependant la conscience morale , élargissant son domaine, pénétrait de plus en plus la Religion. La conception d'un ordre moral, conçu sur le plan de l'ordre cosmique et mis, comme ce dernier, sous la protection divine, avait graduellement conduit les Grecs à faire de leurs dieux les défenseurs de la justice et à chercher une sanction religieuse des actes humains. Au vie siècle, le contraste trop fréquent de la verlu malheureuse et de l'iniquité triomphante inspire les doutes poignants qui se font jour dans les hymnes de Théognis : « Comment peux-tu, fils de Kronos, mettre sur le même pied le prévaricateur et le juste»? » Il y avait bien la solution traditionnelle : « Les enfants innocents ou les générations suivantes paient la dette de leurs pères ». Mais le poète lui-même se révolte contre cette réversibilité qui rejette sur des innocents la responsabilité des coupables : « Grand Jupiter, s'il plaît aux dieux que le scélérat aime la violence, que ne leur plaît-il aussi qu'il expie lui-même le mal qu'il a fait, sans que les transgressions des pères fassent plus tard le malheur des enfants8 ? »

C'est alors que les philosophes commencèrent à chercher dans les possibilités de la vie future un moyen plus équitable de réparer les anomalies de la vie présente. Pythagore recourut à la transmigration qu'il combina avec les traditions courantes sur l'Hadès : le Tartare est, d'après son école, un lieu d'expiation à l'usage des âmes qui ont mal vécu et qui, après avoir subi leur châtiment, reviendront prendre un nouveau corps, jusqu'à ce qu'elles se soient suffisamment épu-

1) Théognis, Eleg., vers 377 et ss.

2) Vers 731 et suiv.

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rées pour regagner le sein de Dieu. Pindare, qui reproduit tour à tour dans ses odes les principales théories eschatologiques de son temps, expose, entre autres hypothèses, que les hommes passent alternativement du séjour des vivants à celui des morts pour être traités suivant leurs mérites dans chacune de ces existences successives : « Ceux qui, pendant trois séjours dans chacune de ces demeures, ont su garder leur âme pure de toute atteinte de l'injustice suivent la route de Zeus jusqu'aux îles des Bienheureux1. »

Platon lui-même acceptera la description mythologique du monde posthume; mais il y répartira les défunts d'après leur conduite morale : les bons dans les Champs-Elysées, les mauvais dans le Tartare, les mixtes dans l'Hadès ou marais Achérusiade*.

Cette apparition des rémunérations morales dans la destinée des défunts était en contradiction directe avec la théorie que la félicité posthume dépendait exclusivement de la participation à des rites et, longtemps avant Diogène, les esprits éclairés durent se poser avec une anxiété croissante le problème que le philosophe de Sinope formulait en ces termes : « Le brigand Paetacion, parce qu'il a été initié, sera-t-il plus heureux après sa mort qu'Épaminondas qui n'a pas reçu l'initiation 3 » ?

La notion de pureté rituelle fut la brèche par laquelle l'idée morale pénétra dans l'eschatologie des Mystères. Il fut un temps — en Grèce comme ailleurs — où Y impur n'était pas encore dissassocié du sacré, c'est-à-dire où la notion de souillure se confondait avec la violation des « tabous ». Ce dernier terme, qui a conquis droit de cité dans l'histoire des Religions aussi bien que dans l'ethnographie, désigne les prescriptions à la fois sociales et religieuses interdisant certains contacts ou certains actes, soit parce qu'ils constituent un

i) Pindare, Olymp., II, v. 68 et ss.

2) Phœdon, LX-LXII.

3) Plutarque, De audiendis poetis. Moral., éd. Didot, t. I, p. 26. — Cf. Diogène Laerte, VI, 2 (éd. Didot, p. 142).

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empiétement sur le domaine de puissances mystérieuses toujours redoutables, soit plus simplement, parce qu'ils ont pour effet de déchaîner l'intervention d'êfres surhumains re= gardés comme nocibles '.

Le sang humain — qu'il soit versé volontairement ou accidentellement— est surtout regardé comme un véhicule d'influences pernicieuses. Quiconqueen a subi le contact se trouve non seulement exposé aux plus grands périls, mais, comme il peut communiquer cette hantise à ses proches ou même à tous les membres de son clan, ceux-ci s'empresseront de le mettre en quarantaine; ils le frapperont d'une véritable excommunication qui, la plupart du temps, se traduira par une interdiction de l'eau et du feu2. Tel était, aux temps homériques, le sort du meurtrier et, à une époque de beaucoup postérieure, c'est encore d'un véritable exil qu'on frappait à Athènes les objets inanimés qui avaient occasionné la mort d'un citoyen. Cependant à quoi sert la magie, si elle ne peut contrebalancer plus ou moins l'effet des tabous ? On admettra donc, dans certains cas, que des opérations purificatoires puissent débarrasser le coupable ouplutôt l'imprudent de sacompromettante accointance avec les esprits irrités. Il y a là un ordre d'idées, parfaitement conséquent, dont les traces se retrouvent aux origines du droit pénal, chez les Grecs et les Sémites, aussi bien que chez les Cafres et les Polynésiens3.

Peu à peu on chercha la source de la souillure encourue

1) Cf. Léon Marillier, Sur le caractère religieux du tabou mélanésien, dans le septième volume publié par la Section des sciences religieuses dans la Bibliothèque de l'École des Hautes-Études. Paris, 1896, p. 35 et suiv.

2) Dans Œdipe-Roi, OEdipe, après avoir consulté l'oracle au sujet de la peste qui désole Thèbes à la suite du meurtre de Laïos, s'écrie : « Cet homme, quel qu'il soit, j'ordonne que personne dans ce royaume, ne l'accueille, ne lui parle, ne l'admette aux prières et aux sacrifices des dieux, ni ne lui donne accès aux lustrations; que tous le repoussent de leurs foyers, car il est la souillure dont nous sommes tous atteints, ainsi que vient de me le révéler l'oracle de Python». Œdipe-roi, vers 236 et suiv.

3) Ce point a été parfaitement mis en lumière, pour les Sémites, par Robertson Smith (Religion ofthe Semiles, lecture XI),

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par le meurtrier moins dans le contact littéral du sang que dans l'attentat à l'ordre naturel des destinées établies parles dieux, seuls maîtres de la vie humaine. Dès lors les purifications n'eurent plus tant pour but de soustraire le coupable à l'intluence d'Erinyes vengeresses et de le rétablir dans l'intégrité de son existence sociale que de le réconcilier avec les divinités supérieures. Même Apollon, quand il eut mis à mort le serpent Python, dut se soumettre à certaines purifications dans la vallée de Tempe, avant de reprendre sa place parmi les Immortels, et les petits Mystères, d'après une légende éleusinienne, auraient été institués par Déméter pour permettre à Héraclès de se purifier après le meurtre des Centaures1.

Néanmoins certains crimes présentaient un caractère trop grave pour qu'on pût s'en laver par les procédés ordinaires de la cathartique. Tels étaient l'assassinat d'un concitoyen ou d'un hôte, le sacrilège, la violation du serment, la trahison envers la patrie2. On exclut donc de l'initiation, et, par suite, du bénéfice des Mystères, c'est-à-dire du salut dans la vie future, non seulement ceux qui étaient convaincus de ces crimes, mais encore ceux qui en étaient simplement accusés, aussi longtemps qu'ils ne s'étaient pas justifiés. L'initiation était ainsi — ou du moins aurait dû être — un certificat de bonnes mœurs, le privilège de l'innocence et de la vertu au moins négative. Mais que devait-il advenir de ceux qui, ayant participé aux Mystères, commettaient des crimes après leur initiation, ou même de ceux qui, malgré les prohibitions offi-

1) Strabon, IV, i4, 3.

2) Le chœur des Mystes dans les Grenouilles, paraphrase évidemment les prescriptions des Mystères, quand il s'adresse aux spectateurs en ces termes : « Loin d'ici le mauvais citoyen qui, dans son intérêt privé souffle et attise le foyer de la sédition; le chef qui se vend, lorsque la patrie est en danger et livre des forteresses et des vaisseaux ; le percepteur qui fait passer en fraude des denrées prohibées, celui qui procure des subsides à la flotte ennemie; celui qui souille les images d'Hécate tout en composant des dithyrambes ; celui qui rogne le salaire des poètes dans les Dionysies ». Ranx, vers 354 et suiv.

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cielïes, se glissaient dans l'intimité des Bonnes Déesses avec une conscience chargée de souillures?

C'est ici qu'intervint FOrphisme, lorsqu'il envahit les Mystères d'Eleusis à la suite du culte de Dionysos.

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