LES MYSTÈRES ET L'ORPHISMB
%6yoç)9 l'opinion qu'en Dieu est le commencement, la fin et le milieu de toutes choses1.
Une fois formée cette conception unitaire de l'Ame suprême ou de la vie universelle, il importait peu de quel nom on la revêtait. Les dieux devenaient tous des personnalités équivalentes, ou du moins interchangeables, qui pouvaient indifféremment assumer à tour de rôle le rang de divinité suprême dans les hymnes où ils étaient invoqués. C'est Tétai religieux que Max Muller a baptisé & hé no théisme 2 ; il implique à la fois le syncrétisme et le symbolisme qui vont caractériser de plus en plus la théosophie du paganisme antique. Les poésies orphiques proclament formellement que Dionysos n'est autre que Zeus, Hadès, Hélios3. — Au fond, c'est toujours la Nature (3>i5<nç) ou plutôt la force vitale de l'Univers que célèbre le poète : « 0 nature, Reine-mère de toutes choses, mère inépuisable, vénérable, créatrice, qui domptes tout, innommable, resplendissante, née la première, qui détruis tout, qui apportes la lumière,... fin qui n'a point de fin, commune à tous, mais incommunicable, née de toimême,... mêlée à tout et sachant tout,... amère aux mauvais, douce aux hommes pieux — Bienheureuse, qui fais croître et qui dissous, — père et mère de toutes choses.... ouvrière universelle roulant dans un tourbillon sans fin, conservatrice qui t'entretiens par d'éternelles transformations... Vie éternelle, immortelle Providence à qui tout appartient et qui seule fais toutes choses, je te supplie de me donner la paix, etc. 4 ».
Dans toute la littérature religieuse de l'antiquité classique, à part la sublime prière de Cléanthe, il y a peu d'hymnes dont l'émotion religieuse puisse être mieux saisie par l'âme
1) 'O [iàv ôy) 8e'j;, (ûnr.i'j KaY o ^a/.a'.b; lôyoç, àp7rjv te xai teXsjtyiv xac \lzgx ttùv ovtwv àuàvxwv e/wv. Platon, Leges, IV, éd. Didot, p. 326.
2) Max Muller, Origines et développement de la Religion, trad. Darmesteter, Paris, 1879, p. 237.
3) Macrobe, Saturn., I, ch. 18.
4) Hymne IX (X de la trad. Leconte de Lisle).
moderne, qu'on le lise dans le texte grec ou dans la belle langue du poète français. Sans doute la rédaction en est d'une époque assez avancée, postérieure en tout cas au développement de la philosophie stoïcienne. Mais le syncrétisme, dont ces chants sont l'expression, se révèle du jour où les Orphiques se sont groupés autour du culte de Dionysos. On lit dans un fragment d'Euripide, reproduit par Clément d'Alexandrie : « A toi, souverain ordonnateur, j'apporte cette libation, à toi Zeus ou Hadès, suivant le nom que tu préfères... C'est toi qui, parmi les dieux du ciel, tiens le sceptre de Zeus ; c'est toi aussi qui, dans les Enfers, partages le trône d'Hadès » *.
JL eschatologie orphique.
Un corollaire forcé de cette cosmogonie panthéistique, c'est la notion que les âmes individuelles sont des parcelles temporairement détachées de l'âme universelle. Celle-ci étant le souverain bien, c'est-à-dire l'existence dans sa plénitude, toute existence séparée, individuelle, est un mal, une souffrance, un exil ; par suite, pour donner satisfaction à l'idée de justice, l'emprisonnement dans un corps ne peut être qu'un châtiment ou une épreuve. « Les disciples d'Orphée, fait dire Platon à Socrate, donnent le nom de a^a (tombeau) à la peine que subit l'âme en expiation de ses fautes et ils regardent l'enceinte corporelle comme une prison où l'âme est gardée » 2.
Un pareil système implique la croyance, sinon nécessairement à la métempsychose, du moins à la transmigration des
1) Clément d'Alexandrie, Stromat., V, 12, 71. — La plupart des érudits estiment que ce fragment provient des Cretois ; cf. Eurip. fragmenta, éd. Didot, fragm. 966.
2) Cratyle, XVII.