UI« SEMAINE
1'° ÉLÉy. Dieu n'eu est pas plus grand , ni plus heureux , pour aroir
créé l'univers.
Recueilli en moi-même, ne voyant en moi que péché , imperfection et néant, je vois en même temps au dessus de moi une nature heureuse et parfaite: et je lui dis en moimême avec le Psalmiste : «Vous êtes mon Dieu; vous n'avez » pas besoin de mes biens ^ » : vous n'avez besoin d'aucuns biens. « Que me sert, dites-vous par votre prophète, la mul- » titude de vos victimes ' » ? Tout est à moi ; mais je n'ai pas besoin de tout ce qui est à moi; il me suffit d'être , et je trouve en moi toutes choses. Je n'ai pas besoin de vos louanges : les louanges que vous me donnez vous rendent heureux, mais ne me le rendent pas, et je n'en ai pas besoin. «Mes œuvres me louent* ». Mais encore n'ai-je pas besoin de la louange que me donnent mes œuvres : tout me loue imparfaitemant, et nulle louange n'est digne de moi, que celle que je me donne moi-même en jouissant de moimême et de ma perfection.
« Je suis celui qui suis " » . C'est assez que je sois : tout le reste m'est inutile. Oui, Seigneur, tout le reste vous estinutile , et ne peut faire aucune partie de votre grandeur : vous n'êtes pas plus grand avec tout le monde, avec mille millions de mondes, que vous Têtes seul. Quand vous avez fait le monde , c'est par bonté et non par besoin. Il vous
'Rom. -vu. 24. ^Ps. XV. 2.— ' Is. i. 11. -^ Ps. xviii. 1. — »E\o(l. III. 14
4'< KLÉVA 1 IONS
convient de pouvoir créer tout ce qu vous plaît ; car il est de la perfeclion de votre être, et de l'efficace de votre volonté, non-seulement que vous soyez, mais que. tout ce que voulez soit: qu'il soit, dès que vous le voulez, autant que vous le voulez, quand vous le voulez. Et quand vous le voulez , vous ne commencez pas à le vouloir : de toute éternité vous voulez ce que vous voulez , sans jamais changer : rien ne commence en vous , et fout' commence hors de vous par votre ordre éternel. Vous raanque-t-il quelque chose, parce que vous ne faites pas tant de choses que vous pouvez faire ? Tout cet univers que vous avez fait, n'est qu'une petite partie de ce que vous pouviez faire, et après tout n'est rien devant vous. Si vous n'aviez rien fait, l'être manqueroit aux choses que vous n'auriez pas voulu faire; mais rien ne vous"" manqueroit, parce qu'indépendamment de toutes choses, vous êtes celui qui est, et qui est tout ce qu'il faut être pour être heureux et parfait.
OPère, éternellement et indépendamment de toute autre chose ! voire Fils et votre Esprit Saint sont avec vous : vous n'avez pas hesoin de société , en voilà une en vous-même ("femelle et inséparahle de vous. Content de cette' infinie et •'■lernelle communication d? votre parfaite et bienheureuse essence , à ces deux personnes qui vous sont égales, qui ne sont point votre ouvrage , mais vos coopérateurs , ou pour mieux dire , avec vous un seul et même créateur de tous vos ouvrages ; qui sont comme vous, non par votre commandement ou par un effet de votre toute-puissance , mais par la seule perfection et plénitude de votre être : toute autre communication est incapable de rien ajouter à votre grandeur, à votre perfection , à votre félicité-
11° ÉLÉV. Avant la création, rien ii'étoit que Dieu.
« Puisque j'ai commencé, je continuerai de parler à mon » Seigneur, quoique je ne sois que poussière et cendre ' ». Et de quoi vous parlerai-je , Seigneur? Par où puis-je mieux
' On. .wni. ?.7.
commencer à vous parler que par où vous avez vous-même commencé à parler aux hommes? J'ouvre voire Écriture , et j'y trouve d'abord ces paroles : « Au commencement. Dieu a » créé le ciel et la terre' ». Je ne trouve point que Dieu qui a créé toutes choses , ait eu besoin , comme un ouvrier vulgaire, de trouver une matière préparée sur laquelle il travaillât, et de laquelle il fît sou ouvrage. Mais n'ayant besoin pour agir que de lui-même et de sa propre puissance, il a fait tout son ouvrage. 11 n'est point un simple faiseur de formes et de figures dans une matière préexistante; il a fait et la matière et la forme , c'est-à-dire un ouvrage dans son tout : autrement , son ouvrage ne lui doit pas tout : et , dans son fond, il est indépendamment de son ouvrier. Mais il n'en est pas ainsi d'un ouvrier aussi parfait que Dieu. Lui qui est la forme des formes et l'acte des actes , il a fait tout ce qui est selon ce qu'il est , et autant qu'il est; c'est-à-dire que , comme il a fait la forme il a fait aussi ce qui étoit capable d'être formé, parce que cela même c'est quelque chose qui , ne pouvant avoir de soi-même d'être formé , ne peut non plus avoir de soi-même d'être formable.
C'est pourquoi je lis ainsi dans votre Écriture toujours véritable: «Au commencement^ Dieu a créé le ciel etla terre. Et la «terre étoit inutile, informe, vide, invisible, confuse: et les » ténèbres couvroient la face de l'abîme, » qui étoit la mer. «Et l'esprit de Dieu ,» le Saint-Esprit en figure, selon la première signification de la lettre , un vent , un air que Dieu agitoit, « étoit porté sur les eaux''», ou posoit sur elles. Voilà cette matière confuse, sans ordre , sans arrangement, sans forme distincte. Voilà ce chaos, cette confusion , dont la (radilion s'est conservée dans le genre humain, et se voit encore dans les poètes les plus anciens. Car, c'est ce que veulent dire ces ténèbres , cet abîme immense dont la terre étoit couverte , ce mélange confus de toutes choses, cette informité, si l'on peut parlei- de celle sorle , de la terre vide et stérile. Mais en même temps , tout cela n'est pas sans commencement, tout cela est créé de Dieu: «Au commeu-
' Gcn. I. {. — -Jhid. 1 2.
» cernent , Dieu a créé le ciel et la terre » . Cet « esprit » , cet air ténébreux qui «se portoit surles eaux )),venoit« de Dieu», et n'étoitfait ni agité que de sa main ; en un mot, toute cette masse, quoique informe, éloit néanmoins sa créature ; le commencement de réi}auche , mais toujours de la même main , de son grand ouvrage.
Dieu, quelle a été l'ignorance des sages du monde , qu'on a appelés philosophes ! d'avoir cru que vous , parfait architecte , et absolu formateur de tout ce qui est , vous aviez trouvé sous vos mains une matière qui vous étoit coéternelle, informe néanmoins , et qui attendoit de vous sa perfection. Aveugles ! qui n'entendoient pas que d'être capable de forme , c'est déjà quelque forme : c'est quelque perfection , que d'être capable de perfection ; et si la matière avoit d'ellemême ce commencement de perfection et de forme , elle en pourroit aussitôt av^ir d'elle-même l'entier accomplissement.
«Aveugles, conducteurs d'aveugles, qui tombez dans le » précipice , et y jetez ceux qui vous suivent ' » ! dites-moi , qui a assujetti h Dieu ce qu'il n'a pas fait , ce qui est de soi aussi bien que Dieu; ce qui est, indépendamment de Dieu même ? Par oii a-t-il trouvé, prise sur ce qui lui est étranger et indépendant de sa puissance ; et par quel art ou par; quel pouvoir se l'est-il soumis? Comment s'y prendra-t-il pour le mouvoir? Ou, s'il se meut de lui-même, quoique encore confusément et irrégulièrement, comme on veut se l'imaginer dans ce chaos, comment donnera la règle à ces mouvements, celui qui ne donne pas la force mouvante? Cette nature indomptable échapperoit à ses mains ; et ne s'y prêtant jamais tout entière, elle ne pourroit être formée tout entière selon l'art et la puissance de son ouvrier. Mais qu'est-ce après tout que cette matière , si parfaite qu'elle ait d'elle-même ce fond de son être, et si imparfaite qu'elle attende sa perfection d'un autre ? Son ornement et sa perfection ne sera que son accident, puisqu'elle est éternellement informe, Dieu aura fait l'accident, et n'aura pas fait la sub-
' Maltli. XV. I-'i.
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stance? Dieu aura fait rarrangement des lettres qui composent les mois, et n'aura pas fait dans les lettres la capacité d'être arrangées? chaos et confusion dans les esprits, plus encore que dans cette matière, et ces mouvements qu'on imagine éternellement irréguliers et confus ! Ce chaos, cette erreur, cet aveuglement étoit pourtant dans tous les esprits, il n'a été dissipé que par ces paroles : « Au commencement, » Dieu a créé le ciel et la terre » ; et par celles-ci : « Dieu a » vu toutes les choses qu'il avoit faites ; et elles étoient » très-bonnes ': parce que lui seul en avoit fait toute la «bonté : toute la bonté , encore un. coup, et non-seule- «ment la perfection et la fin, mais encore le commen- » cément » .
IIP ÉLÉV. Dieu n'a eu besoin de trouver ni un lieu pour placer le inonde , ni un temps pour y assigner le commencement de toutes choses.
Fûible et imbécile que je suis, qui ne vois que des artisans mortels, dont les ouvrages sont soumis au temps, et qui désignent, par certains moments, le commencement et la fin de leur travail, qui aussi ont besoin d'être en quelque lieu pour agir, et de trouver une place pour y fabriquer et poser leur ouvrage ! Je veux imaginer la même chose, ou quelque chose de semblable , dans ce tout-puissant ouvrier qui a ftiit le ciel et la terre ; sans songer que s'il a tout fait, il a fait le temps et le lieu, et que ces deux choses que tout autre ouvrier que lui doit trouver feites, font elles-mêmes partie de son ouvrage.
Cependant je veux m'imaginer il y a six ou sept mille ans, et avant que le monde fût, comme une succession infinie de révolutions et de moments entresuivis, dont le Créateur en ait choisi un pour y fixer le commencement du monde ; et je ne veux pas comprendre que Dieu qui fait tout, ne trouve rien de fait dans son ouvrage, avant qu'il agisse : qu'ainsi avant le commencement du monde il n'y avoit rien du tout que Dieu seul ; et que dans le rien il n'y a ni succession , ni durée , ni
rien (jui soit, ni lien qui demeure, ni rien qui passe; parce que le rien esl loujours rien, et qu'il n'y a rien hors de Dieu que ce que Dieu lait.
Elevez donc. Seigneur, ma pensée au dessus de toute image des sens et de la coutume, pour me faire entendre dans votre éternelle vérité, que vous qui êtes celui qui est, êtes toujours le même sans succession ni changement ; et que vous faites le changement et la succession par tout oiî elle est. Vous faites par conséquent tous les mouvements et toutes les circuliftions dont le temps peut être la mesure. Vous voyez, dans votre élernelle intelligence, toutes les circulations différentes qup vous pouvez faire; et les nommant, pour ainsi dire, toutes parleur nom, vous avez choisi celles qu'il vous a plu, pour les faire aller les unes après les autres. Ainsi la première révo-r lution que vous avez faite du cours du soleil, a été la pre-^ mière année ; et le premier mouvement que vous avez fait dans la matière, a été le premier jour. Le temps a commencé selon ce qu'il vous a plu, et vous en avez fait le commencement tel qu'il vous aplu; comme vous en avez fait la suite et la succession, que vous ne cessez de développer du centre immuable de votre éternité.
Vous avez fait le lieu de la même sorte que vous avez fait le temps. Pour vous, ô Dieu de gloire et de majesté! vous n'avez besoin d'aucun lieu : vous habitez en vous-même tout entier. Sans autre étendue que celle de vos connoissances, vous savez tout ; ou celle de votre puissance, vous pouvez tout; ou celle de votre être, de tout éternité vous êtes tout. Vous êtes tout ce qui est nécessairement; et ce qui peut ne pas être, et qui n'est pas éternellement comme vous, n'ajoute rien à la perfection et à la plénitude de l'être, que vous possédez seul. Qu'ajouteroit à votre science, à votre puissance, à votre grandeur, quelque espèce d'étendue locale que ce soit? Rien du tout. Vous êtes dans vos ouvrages par votre vertu, qui les forme et qui les soutient; et votre vertu, c'est vous-même^ c'est votic substance. Quand vous cesseriez d'agir, vous n'en seriez pas moins tout ce que vous êtes, sans avoir besoin ni (le vous étendre, ni d'être dans vos créatures, ni dans quelque lieu ou espace que ce soit. Car le lieu ou l'espace est une
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étendue; et un espace et une étendue, des proportions, des distances, des égalités, ne sont pas un rien; et si on veut que vous trouviez toutes faites ces distances, ces étendues, ces proportions, sans les avoir faites vous-même, on retombe dans l'erreur de ceux qui mettent quelque chose hors de vous qui vous soit nécessairement coéternel, et ne soit pas votre ouvrage.
Dieu! dissipez ces fausses idées de l'esprit de vos serviteurs. Faites-leur entendre que sans avoir besoin d'être nulle part ou de vous faire une demeure , vous vous étiez tout à vous-même; et que lorsqu'il vous a plu, sans aucune nécessité, de faire le monde, vous avez fait avec le monde, et le temps et le lieu, toute étendue, toute succession , toute distance ; et enfin que de toute éternité, et avant le commencement, il n'y avoit rien du tout que vous seul; vous seul encore une fois, vous seul n'ayant besoin que de vous-même. Tout le reste n'étoit pas, il n'y avoit ni temps ni lieu, puisque le temps et le lieu sont quelque chose; il n'y avoit qu'une pure possibilité de la créature que vous vouliez faire, et cette possibilité ne subsistoit que dans votre puissance.
Vous êtes donc éternellement: et parce que vous êtes parfait, vous pouvez tout ce que vous voulez; et parce que vous pouvez tout ce que vous voulez, tout'vous est possible; et il n'est possible radicalement et originairement, que parce que vous le pouvez.
Je vous adore, ô Celui qui pouvez tout! et je me soumets à votre toute-puissance, pour ne vouloir éternellement que ce que vous voulez de moi , et ne me réserver de puissance que pour l'accomplir.
I\° ÉLÉV. Efficace et liberté du commandement divin.
Dieu dit : « Que la lumière soit; et la lumière fut' ». Le roi dit : Qu'on marche, et l'armée marche ; qu'on fasse telle évolution , elle se fait : toute une armée se remue au seul commandement d'un prince , c'est-à-dire , à un seul petit mouvement de ses lèvres. C'est parmi les choses humaines ,
' (îoii. 1.3.
IMmage la plus excellente de la puissance de Dieu ; mais au fond, que cette image est défectueuse ! Dieu n'a point de lèvres à remuer ; Dieu ne frappe point Tair avec une langue pour en tirer quelque son; Dieu n'a qu'à vouloir en lui-même; et tout ce qu'il veut éternellement, s'accomplit comme il l'a voulu, et au temps qu'il a marqué.
Il dit donc : « Que la lumière soit; et elle fut: qu'il y ait » un firmament ; et il y en eut un : que les eaux s'assem- » blent ; et elles furent assemblées : qu'il s'allume deux grands » luminaires; et ils s'allumèrent: qu'il sorte des animaux; et » il en sortit ' » : et ainsi du reste : « il a dit, et les choses » ont été faites; il a commandé, et elles ont été créées^». « Rien ne résiste à sa voix^ » : et l'ombre ne suit pas plus vite le corps, que tout suit au commandement du Tout-Puissant.
Mais les corps jettent leur ombre nécessairement; le soleil envoie de même ses rayons; les eaux bouillonnent d'une source comme d'elles-mêmes, sans que la source les puisse retenir; la chaleur, pour- ainsi parler, force le feu à la produire ; car tout cela est soumis à une loi et à une cause qui les domine. Mais vous, ô loi suprême, ô cause des causes ! supérieur à vos ouvrages, maître de votre action , vous n'agissez hors de vous qu'autant qu'il vous plaît. Tout est également rien devant vos yeux; vous ne devez rien à personne; vous n'avez besoin de personne ; vous ne produisez nécessairement que ce qui vous est égal ; vous produisez tout le reste par votre pure bonté, par un commandement libre; non de cette liberté changeante et irrésolue qui est le partage de vos créatures ; mais par une éternelle supériorité que vous exercez sur les ouvrages qui ne vous font ni plus grand ni plus heureux; et dont aucun, ni tout ensemble, n'ont droit à l'être que vous leur donnez.
Ainsi, mon Dieu, je vous dois tout. Je devrois moins à votre bonté, si vous me deviez quelque chose, si votre libéralité étoit nécessaire. Je veux vous devoir tout, je veux
' Gen. I. 3. 6. ». 14. W. OA. — - t'.-^. XXXli. ». — ^ Judith. XVI.
SUR LES MYSTERES. Ol
être à vous de la manière la plus absolue et la plus entière; car c'est elle qui convient mieux à votre suprême perfection, à votre domination absolue. Je consacre à votre empire libre et souverain, tout ce que vous m'avez donné de liberté.
V*^ ÉLÉV. Les six jours.
Le dessein de Dieu dans la création et dans la description que son Saint-Esprit en a dictée à Moïse', est de se faire connoître d'abord comme le tout-puissant et très-libre créateur de toutes choses ; qui , sans être astreint à une autre loi qu'.à celle de sa volonté , avoit fout fait sans besoin et sans contrainte par sa seule et pure bonté. C'est donc pourquoi lui qui pouvoit tout, qui pouvoit, par un seul décret de sa volonté, créer et arranger toutes choses, et, par un seul trait de sa main, pour ainsi parler, mettre l'ébauche et le fini dans son tableau, et tout ensemble, le tracer, le dessiner et le parfaire ; il a voulu néanmoins suspendre avec ordre l'efficace de son action, et faire en six jours ce qu'il pouvoit faire en un instant.
Mais la création du ciel et de la terre, et de toute cette masse informe que nous avons vue dans les premières paroles de Moïse, a précédé les six jours qui ne commencent qu'à la création de la lumière. Dieu a voulu faire et marquer l'ébauche de son ouvrage, avant que d'en montrer la perfection ; et, après avoir fait d'abord comme le fond du monde , il en a voulu faire l'ornement avec six différents progrès, qu'il a voulu appeler six jours. Et il faisoit ces six jours l'un après l'autre, comme il faisoit toutes choses; pour faire voir qu'il donne aux choses l'être, la forme, la perfection, comme il lui plaît, autant qu'il lui plaît, a?ec une entière et parfaite liberté.
Ainsi, il a fait la lumière avant que de faire les grands luminaires où il a voulu la ramasser ; et il a fait la distinction des jours, avant que d'avoir créé les astres dont il s'est servi pour les régler parfaitement ; et le soir et le matin ont été
' Gen. I.
distingués, avant que leur distinction et la division parfaite du jour et de la nuit fût bien marquée ; et. les arbres, et les arbustes, et les herbes, ont germé sur la terre par ordre de Dieu, avant qu'il eût fait le soleil qui devoit être le père de toutes les plantes ; et il a détaché exprès les effets d'avec leurs causes naturelles, pour montrer que naturellement tout ne tient qu'à lui seul, et ne dépend que de sa seule volonté. Et il ne se contente pas d'approuver tout son ouvrage, après Tavoirachevé, en disant « qu'il étoit» très-beau« et très-bon » ; mais il distingue chaque ouvrage en particulier, en remarquant que chacun, est beau et bon en soi-même : il nous montre donc que chaque chose. « est bonne» en particulier, et que Tassemblage en est « très-bon ' ». Car c'est ainsi qu'il distingue la beauté du tout d'avec celle des êtres particuliers ,' pour nous faire entendre que si toutes choses sont bonnes en elles-mêmes, elles reçoivent une beauté et bonté nouvelles, par leur ordre , par leur assemblage , par leur parfait assortiment et ajustement les unes avec les autres, et par le secours admirable qu'elles s' entre-don nent.
Ainsi la création de l'univers, comme Dieu l'a voulu faire, et comme il en a inspiré le récit à Moïse, le plus excellent et le premier de ses prophètes, nous donne les vraies idées de sa puissance , et nous fait voir que s'il a astreint la nature à certaines lois , il ne s'y astreint lui-même qu'autant qu'il lui plaît, se réservant le pouvoir suprême de détacher les effets qu'il voudra , des causes qu'il leur a données dans l'ordre commun ; et de produire ces ouvrages extraordinaires que nous appelons miracles, selon qu'il plaira à sa sagesse éternelle de les dispenser.
VF ÉLÉv. Actes de foi et d'amour sur toutes ces choses.
Vous êtes tout-puissant , ô Dieu de gloire ! J'adore votre immense et volontaire libéralité. Je passe tous les siècles et toutes les évolutions et révolutions de la nature : je vous regarde comme vous étiez avant tout commencement et de foute
' Gci.. }. :',l. 16/ fl. i.elseq.
éternité ; c'esl-à-diie, que je vous regarde comme vous êtes »: car vous êtjes ce que vous étiez; la créature a changé, mais vous, Seigneur, vous êtes toujours ce que vous êtes. Je laisse donc toute créature, et je vous regardé comme étant seul avant tous les siècles. la belle et riche aumône que vous avez faite en créant le monde ! Que "la terre étoit pauvre sous les eaux, et qu'elle étoit vide dans sa sécheresse, avant que vous en eussiez fait germer les plantes , avec tant de fruits et de vertus différentes ; avant la naissance des forêts ; avant que vous l'eussiez comme tapissée d'herbes et de fleurs ; et avant encore que vous l'eussiez couverte dé tant d'animaux ! Que.la mer étoit pauwe dans la vaste amplitude- de son sein, avant qu'elle eût été faite la retraite de tant de poissonç ! Et qu'y avoit-il de moins animé et de plus vide que l'air, avant que vous y eussiez répandu tant de volatiles ? Mais combien le ciel même éloit-il pauvre, avant que vous l'eussiez semé d'étoiles, et que vous y eussiez allumé le soleil pour présider au jour, et la luiie pour présider à la nuit ! Que toute la masse de l'univers étoit informe , et que le chaos en étoit affreux et pauvre, lorsque la lumière lui manquoit ! Avant tout cela, que le néant étoit pauvre, puisque ce n'étoit qu'un pur néant!' Mais vous. Seigneur; qui étiez, et qui portiez tout en votre puissance , « vous n'avez fait qu'ouvrir votre main , et vous » avez rempli de bénédiction ' » le ciel et la terre.
Dieu , que mon âme est pauvre ! C'est un vrai néant d'oiî vous tirez peu à peu le bien que vous voulez y répandre ; ce n'est qu'un chaos avant que vous ayez commencé à en débrouiller toutes les pensées. Quand vous commencez par la foi à y faire poindre la lumière, qu'elle est encore imparfaite , jusqu'à ce que vous l'ayez formée par la charité ; et que vous qui êtes le vrai soleil de justice, aussi ardent que lumineux, vous m'ayez embrasé de votre amour ! Dieu ! soyez loué à jamais par vos propres œuvres. Ce n'est pas assez de m'avoir illuminé une fois; sans votre secours , je retombe dans mes premières ténèbres. Car le soleil même est toujours nécessaire à l'air qu'il éclaire ; afin qu'il demeure
' Ps. CXLIV. 10.
éclairé : combien plus ai-je besoin que vous ne cessiez de m'illuminer, et que vous disiez toujours : k Que la lumière » soit faite ! »
VIF ÉLÉv. L'ordre des ouvrages de Dieu.
Dieu a fait le fond de son ouvrage , Dieu l'a orné , Dieu y a mis la dernière main ; Dieu s'est reposé.
"Quand il a fait le fond de son ouvrage; c'est-à-dire, en confusion le ciel et la terre, l'air et les eaux, il n'est point dit qu'il ait parlé. Quand il a commencé à orner le monde , et à mettre l'ordre, la distinction et la beauté dans son ouvrage; c'est alors qu'il a fait paroître sa parole. Dieu a dit : « Que lalumière soit; et la lumière fut ' ». Et ainsi du reste.
La parole de Dieu , c'est sa sagesse ; et la sagesse commence à paroître avec l'ordre, la distinction et la beauté : la création du fond apparlenoit plutôt à la puissance.
Et cette sagesse, par où devoil-elle commencer ; si ce n'éfoit par la lumière, qui de toutes les natures corporelles, est la première qui porte son impression ? La sagesse est la lumière des esprits ; l'ignorance est conparée aux ténèbres. Sans la lumière tout est difforme, tout est confus ; c'est elle qui, la première embellit et distingue les objets par l'éclat qu'elle y répand, et dont, pour ainsi dire, elle les peint et les dore. Paroissez donc, lumière, la plus belle des créatures matérielles, et celle qui embellissez toutes les autres; et faites voir que votre auteur est tout lumière en lui-même; que «lalumière est le vêtement dont il se pare » : Amictus lumine sicut vestimento '^ ; que « la lumière qu'il babite est inac- » cessible ' » en elle-même ; mais qu'elle s'étend, quand il lui plaît, sur les natures intelligentes, et se tempère pour s'accommoder à de faibles yeux: qu'il est beau et embellissant ; qu'il est éclatant et éblouissant, lumineux, et par sa lumière obscur et impénétrable, connu et inconnu tout ensemble. Paroissez, encore une fois, belle lumière, et faites voir que la lumière de l'intelligence prévient et dirige tous les ouvrages de Dieu. Lumière éternelle, je vous adore, j'ou-
' Geii. I. 3. cm. 2. - = Ps. cm. 2. - ^ I. Tim. vi. 16.
- SUR LES lÙYSTERES. OO
vre à vos rayons mes yeux aveugles , je les ouvre et les baisse tout ensemble, n'osant ni éloigner mes regàrds.de vous, de peur de tomber dans l'erreur et dans les ténèbres; ni aussi les arrêter trop sur cet éclat infini, de peur (Jlie,« scruta- » teur » téméraire « de la majesté, je ne sois ébloui par la gloire ' » .
C'est à la faveur de votre lumière que je vois naître la lumière dans le monde ; et que, suivant vos ouvrages, j'en vois croître peu à peu la perfection jusqu'à ce que vous ymettiezune fin heureuse et digne de vous en créant l'homme le spectateur et l'admirateur de tous vos ouvrages, et le seul qui peut profiter de tant de merveilles. Après cela, que vous restoit-il que le repos; pour montrer que votre ouvrage étoit parfait, et qu'il n'y avoit plus rien à y ajouter !
Béni soyez-vous, ô Seigneur ! dans le premier jour de lumière, oîi parut la création de lalumière, et tout ensemble le symbole dujour que vous deviez sanctifier dans le nouveau Testament, qui est le dimanche, où reluit tout ensemble, et la lumière corporelle dans cette parole :« Que la lumière soit « faite ^ », et la lumière spirituelle, dans la résurrection du Sauveur et dans la descente du Saint-Esprit, quia commencé à faire naître dans le monde lalumière de la prédication apostolique.
Que ce soit donc là notre premier jour : que ce jour nous comble de joie ; que ce soit pournous un jour d'allégresse et de sanctification, oiî nous dirons avec David : « C'est ici le jour que le Seigneur a fait : réjouissons-nous et tressaillons » d'aise en ce jour ' ». C'est le jour de la Trinité adorable : le Père y paroît par la création de la lumière, le Fils par sa résurrection; et le Saint-Esprit par sa descente sur ses apôtres. saint jour! ô jour heureux! Puisses-tu être toujours le vrai dimanche, le vrai jour du Seigneur, par notre fidèle observance; comme tu l'es par la sainteté de ton institution!
Voilà quel est notre premier jour. Mais n'oublions pas le sixième, oiî l'homme a été créé. Ne nous réjouirons-nous pas en ce jour de notre création ? Elle nous est devenue bientôt
' Prov. XXV. 27. — - Gen. i. 3. — ' Ps. cxvil. 34.
malheureuse : et peut-être a-ce été celui de notre chute ; du moins est-il bien certain que celui de notre chute l'a suivi de près. Maisadmirons le mystère; le jouroii le premier homme, le premier Adam a été créé, est le même où le nouvel homme, lenouvel Adam est mort sur la croix. C'est donc pour l'Église un jour de jeûne et de deuil dans toutes les générations suivantes : jour qui est suivi du triste repos de Jésus-Christ dans le sépulcre , et qui pourtant est plein de consolation par l'espérance de la résurrection future.
homme ! vois dans ce sixième jour ta perte heureusement réparée par la mort de ton Sauveur. Renouvelle donc en ce jour la mémoire, de ta création, et la figure admirable de la formation de l'Église , par celle d'Eve notre mère, et la mère de tous les vivants.
Seigneur! donnez-moilagràce,en célébrant la mémoire des six jours de votre travail , de parvenir à celui de votre repos, dans un parfait acquiescement à vos volontés ; et par ce repos de retourner à mon origine, en ressuscitant avec vous, et me revêtant de votre lumière et de votre gloire.
VIII" ÉLÉV. L'assistance de la divine sagesse dans ]a création de l'univers.
Il n'y a ici qu'à lire ce bel endroit des Proverbes ' , oiî la Sagesse incréée parle ainsi : « Le Seigneur m'a possédée , » m'a engendrée au commencement de ses voies ». Je suis moi-même ce commencement, étant l'idée ouvrière de ce grand artisan, et le modèle primitif de toute son architecture. Il m'a engendrée dès le commencement, et avant qu'il eût rien fait. Avant donc tous ses ouvrages, j'étois, et j'étois par conséquent de toute éternité, puisqu'il n'y a que l'éternité avant tous les siècles. «De toute éternité, j'ai été ordonnée », selon la Yulgate : j'ai été le commandement et l'ordre même de Dieu qui ordonne tout. « J'ai été fondée », disent les Septante ; j'ai été l'appui et le soutien de tous les êtres, et la parole par laquelle Dieu porte le monde. « J'ai eu la «primauté, la principauté, la souveraineté sur toutes cho-
' Prov. VIII. 12. T,]. Vi. eic.
SUR LES MYSTEllES. o7
ses » , selon l'original hébreu. « J'ai été dès le commence- » ment, et avant que la terre fût. Les abîmes n'éloient pas » encore, et moi j'étois déjà conçue », déjà formée dans le sein de Dieu, et toujours parfaite. « Devant qu'il eût fondé » les montagnes avec leur masse pesante ; devant les col- » Unes et les coteaux, j'étois enfantée. Il n'avoit point fait la » terre ni les lieux habitables, et inhabitables », selon les Septante ; ni « ce qui tient la terre en état, et ce qui » l'empêche de se dissiper en poudre », selon l'hébreu : selon la Vulgate , « les gonds et les soutiens » de ce lourd et sec élément. « J'étois avec lui , non pas seulement quand il » formoit, mais encore quand il préparoit les cieux ; quand » il tenoit les eaux en état, et les formoit en cercle, avec M son compas ; quand il élevoit les cieux ; quand il affermis- » soit la source des eaux », pour couler éternellement et arroser la terre ; « quand il faisoit la loi à la mer, et la ren- » ferraoit dans ses bornes ; quand il affermissoit la terre sur » ses fondements », et la « tenoit balancée » par un contrepoids : a j'étois en lui et aveclui, composant », nourrissant, réglant et gouvernant toutes choses ; « me réjouissant tous » les jours », et disant à chaque jour avec Dieu, que tout éîoit bon, « et me jouant » en tout temps ; me jouant dans l'univers par la facilité, la variété et l'agrément des ouvrages que je produisois ; magnifique dans les grandes choses , industrieuse dans les petites , et encore riche dans les petites, et inventrice dans les grandes. « Et mes délices étoient de con- » verser avec les enfants des hommes » : formant l'homme, d'une manière plus familière et plus tendre, comme la suite le fera paroître; car l'homme mérite bien sa méditation particulière , que nous ferons bien dans les jours suivants.
Cependant, admirons l'ouvrage de la sagesse de Dieu, assistante et coopéranle avec sa puissance. Louons-le avec le Sage, et mettons en abrégé toutes ses louanges, en disant encore avec lui : « Le Seigneur a fondé la terre avec sa sagesse : » son intelligence a établi les cieux; les abîmes sont sortis » sous sa conduite: et c'est par elle que la rosée s'épaissit » en nuases ' ».
' Piov. m. l'J. 20.
Concluons : Dieu a orné et ordonné le monde par sa parole ; c'est dans l'ornement et dans l'ordre, que l'opération de sa parole et de sa sagesse commence à paroître, lorsqu'il a mis la distinction et la beauté dans l'univers. Ce n'est pas que Dieu n'en ait fait le fond, comme l'ordre et l'ornement, par sa sagesse. Car, comme nous avons vu , si la sagesse seule pouvoit ordonner et former le monde, elle seule pouvoit aussi le rendre capable d'ordre et de forme. On attribue donc principalement à la parole et à la sagesse l'ordre et l'ornement de l'univers ; parce que c'est où son opération paroît plus distincte et plus propre. Mais au reste , il faut dire avec saint Jean : « Le Verbe étoit au commencement, par lui tout » a été fait, et rien n'a été fait sans lui' ». « Par lui » donc « ont été faits le ciel et la terre avec tout leur ornement'"' ». Tout l'ouvrage de Dieu est plein de sagesse; et la sagesse nous en doit apprendre le bon usage.
Le premier bon usage qu'on en doit faire, c'est de louer Dieu par ses œuvres. Chantons-lui donc ici en actions de grâces le cantique des trois enfants; et invitant tous les ouvrages de Dieu à le bénir, finissons en nous y invitant nous-mêmes, et en disant par dessus tout: « enfants des hommes, bénis- » sez le Seigneur! Qu'Israël bénisse le Seigneur; bénissez- » le, vous qui êtes ses ministres et ses sacrificateurs ; bénissez- » le, serviteurs du Seigneur : âmes des justes, bénissez-le, » bénissez-le, ô vous tous qui êtes saints et humbles de cœur; » louez-le et l'exaltez aux siècles des siècles' Amen. »
IVe SEMAINE.
ÉLÉVATIONS SUR LA CREATION DES ANGES ET CELLE DE L'hOMME.
I" ÉLÉv. La création des Anges.
Dieu qui est un pur esprit, a voulu créer des purs esprits comme lui: qui comme lui vivent d'intelligence et d'amour; qui le connoissent et l'aiment, comme il se connoît et s'aime lui-même, qui comme lui soient bien heureux en connoissant
' Joaii. 1. 1. 3. — =Gen. il. 1. — » Dan. su. 82. 83. 84. 85. 8G.
SUR LES MYSTÈUES. 59
et aimantce premier être, comme il est iieureux en se connoissant et s'aimant lui-même : et qui par là portent empreint dans leur fond un caractère divin par lequel ils sont faits à son image et ressemblance.
Des créatures si parfaites sont tirées du néant comme les autres: et dès là toutes parfaites qu'elles sont, elles sont peccables par leur nature. Celui-là seul par sa nature est impeccable, qui est de lui-même, et qui est parfait par son essence. Mais comme il est le seul parfait, tout est défectueux, excepté lui: « et il a trouvé de la dépravation même dans ses anges' ».
Ce n'est pourtant pas lui qui les a faits dépravés : à Dieu ne plaise ! il ne sort rien que de très-bon d'une main si bonne et si puissante : tous les esprits sont purs dans leur origine , toutes les natures intelligentes étoient saintes dans leur création : et Dieu y avoit tout ensemble formé la nature et répandu la grâce.
Il a tiré de ses trésors , des esprits d'une infinité de sortes. De ces trésors infinis sont sortis les anges : de ces mêmes trésors infinis sont sorties les âmes raisonnables , avec cette différence, que les anges ne sont pas unis à un corps, c'est pourquoi ils sont appelés des esprits purs : au lieu que les âmes raisonnables sont créées pour animer un corps ; et quoiqu'en elles-mêmes elles soient des esprits purs et incorporels, elles composent un tout qui est mêlé du corporel et du spirituel : et ce tout est l'homme.
Dieu! soyez loué à jamais dans la merveilleuse diversité de vos ouvrages. Vous qui êtes esprit, vous avez créé des esprits : et en faisant ce qu'il y a de plus parfait , \ous n'avez pas dénié l'être à ce qu'il y a de plus imparfait. Vous avez donc fait également et les esprits et les corps : et comme vous avez fait des esprits séparés des corps , et des corps qui n'ont aucun esprit, vous avez aussi voulu faire des esprits qui eussent des corps; etc'est ce qui a donné lieu à la création de la race humaine.
Qui doute que vous ne puissiez et séparer et unir tout ce qui vous plaît? Qui doute que vous ne puissiez fiiire des esprits sans corps? A-t-on besoin d'un corps, pour entendre et pour
• Jub. :v. 13
aimer, et pour être heureux.? Vous qui êtes un esj)nt si pur, ii'êles-YOus pas immatériel, et incorporel ? L'intelligence et Famour, ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles, qu'on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.
Vous nous avez révélé que Ces pUrès créatures « sont innombrables"». Un de vos prophètes éclairé de votre lumière^ et comme transporté en esprit parmi vos anges, en a vu « un » millier de milliers qui exécutoient vos ordres, et dix mille » fois cent mille qui demeuroient en votre présence ■ », sans y faire autre chose que vous adorer, et admirer vos grandeurs. Il ne faut pas croire qu'en parlant ainsi, il ait entrepris de les compter. Cette prodigieuse multiplication qu'il en a faite parles plus grands nombres,nous signifie seulement qu'ils sont innom^ brables, et que l'esprit humain s6 perd dans cette immense multitude. Comptez, si vous pouvez , ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel , tant celles qu'on voit, que celles qu'on ne voit pas : et croyez que vous n'avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses les plus excellentes; et ce qu'il y a de plus beau, c'est, pour ainsi dire , ce qu'il prodigue le plus.
« mon Dieu ! je vous adorerai devant vos saints anges ; » je chanterai vos merveilles en leur présence % » et je m'unirai en foi et en vérité à cette immense multitude des habitants de votre saint temple, de vos adorateurs perpétuels dans le sanctuaire de votre gloire.
Dieu ! qui avez daigné nous révéler que vous les avez faits en si grand nombre, vous avez bien voulu nous apprendre encore que vous les avez distribués en neuf chœurs; et votre Écriture, qui ne ment jamais et ne dit rien d'inutile, a nommé « des anges , des archanges , des vertus , des do- » minations , des principautés, des puissances , des trônes , » des chérubins, des séraphins S » Qui entreprendra d'ex-
• Heb. XI. 22.-=Dan. vu. 10. — ■''Ps. cxxxvii. 1. 2. — *Psal. xc. 11. cm. 4. Mattli. xvni. 10. I. Thessalon. iv. IG. Eplies. i. '.>.\ . Coloss. I. IG. Is. VI. 2. xxxvii. 10.
SUR LES MYSTÈRES. ^ ÏS5^ v- 61
pliquer ces noms augustes , ou de dire les propriétés et les excellences de ces belles créatures? Trop content d'oser les nommer avec voire Écriture toujours-véritable ,' je n'ose me jeter dans cette haute contemplation, de leurs perfections ; et tout ce que j'aperçois; c'est que parmi ces bienheureux esprils, les séraphins, qui sont les plus sublimes, et que vous mettez à la tête de tous les célestes escadrons le plus près de vous , n'osent pourtant lever les yeux jusqu'à votre face. Votre prophète , qui leur a donné six ailes, pour signifier la hauteur de leurs pensées , leur en donne « deux pour les mettre devant votre face, deux pour les mettre devant vos pieds ' ». Tout est également grand en votre nature, et ce qu'on appelle la face , et ce qu'on appelle les pieds; il n'y a rien en vous qui ne soit incompréhensible. Les esprits les plus épurés ne peuvent soutenir la splendeur de votre visage : s'il y a quelque endroit en vous par où vous sembliez vous rapprocher d'eux davantage, et qu'on puisse par cette raison appeller vos pieds, ils le couvrent encore de leurs ailes, et n'osent le regarder. De six ailes, ils en emploient quatre à se cacher à eux-mêmes votre impénétrable et inaccessible lumière, et adorer l'incompréhensibité de votre être, et il no leur reste que « deux ailes pour voltiger ^ » , si on l'ose dire , autour de vous, sans pouvoir jamais entrer dans vos profondeurs, ni sonder cet abîme immense de perfection, devant lequel ils battent à peine des ailes tremblantes , et ne peuvent presque se soutenir devant vous.
Dieu ! je vous adore avec eux ; et n'osant mêler mes lèvres impures avec ces bouches immortelles qui font retentir vos louanges dans tout le ciel , j'attends qu'un de ces célestes esprits me vienne toucher du feu des charbons qui brûlent devant votre autel. Quelle grandeur me montrez- vous dans ces esprits purifiants ! et vous me montrez cependant que ces esprits qui me purifient , sont si petits devant vous !
Il"" ÉLÉv. La chute des Anges.
Tout peut changer, excepté Dieu. « Rien n'est immuable
' Is. VI. 2.- = Ibîcl.
1) (par soi-même) parmi ses saints. Et les cieux ne sont pas » purs en sa présence ' ». « Ceux qu'il avoit créés pour le servir n'ont «pas été stables : et il a trouvé de l'impureté et de » la dépravation dans ses anges^ n . C'est ce que dit un ami de Job : et il n'en est pas repris par cet homme irrépréhensible. C'éloit la doctrine commune de toutle monde, conformément à cette pensée : « Dieu, » dit saint Pierre^, « n'a » point épargné les anges pécheurs , mais il les a précipités » dans les ténèbres infernales où ils sont tenus comme par » des chaînes de fer et de gros cordages, pour y être tourmen- » tés et réservés aux rigueurs du jugement dernier ». Et Jésus-Christ a dit. lui-même, parlant de Satan : « Il n'est pas » demeuré dans la vérité S).
« Comment êtes-vous tombé du ciel, ô bel astre du ma- )' lin •''! Vous portiez en vous le sceau de la ressemblance, plein >' de sagesse et d'une parfaite beauté ; vous avez été avec tous » les esprits sanctifiés, dans le paradis de votre Dieu, tout cou- » vert de pierres précieuses », des lumières et des ornements de sa grâce. « Comme un chérubin a des ailes étendues, vous » avez brillé dans la sainte montagne de Dieu au milieu des » pierreries embrasées : parfaitdans vos voiesdèslemomentde » votre création, jusqu'à ce quel'iniquité s'est troirvée en vous". » Comment s'y est-elle trouvée, par où y est-elle entrée? L'erreur a-t-elle pu s'insinuer au milieu de tantde clartés, ou la dépravation et l'iniquité parmi de si grandes grâces? Vraiment tout ce qui est tiré du néant en tient toujours. Vous étiez sanctifié, mais non pas saint comme Dieu; vous étiez réglé d'abord, mais non pas comme Dieu dont la volonté est sa règle, d'un libre arbitre indéfectible. Une de vos beautés étoit d'être doué d'un libre arbitre ; mais non pas comme Dieu, dont la volonté est sa règle, et dont le libre arbitre est indéfectible. Esprit superbe et malheureux , vous vous êtes arrêté en vous-même : admirateur de votre propre beauté, elle vous a été un piège. Vous avez dit : Je suis beau,je suis parfait, et tout éclatant de lumière : et au lieu de remonter à la source d'où venoit cet
• Joli. XV. 15.-2 Ibid. IV. 18. — => ÏI. Pet. il. 4. — < Joaii vill .44. 13. XIV. 12.-«Ezec!i. xxvii;. 12. 13 Ui. lô.
éclat, VOUS avez voulu comme vous mirer en vous-même et c'est ainsi que vous avez dit : « Je monterai jusqu'aux cieux, » et je serai semblable au Très-Haut' ». Comme un nouveau Dieu, vous avez voulu jouir de vous-même. Créature si élevée par la grâce de votre créateur, vous avez affecté une autre élévation qui vous fût propre , et vous avez voulu « vous élever un trône au dessus « des astres, » pour être comme le Dieu, et de vous-même et des autres esprits lumineux que vous avez attirés à l'imilation de votre orgueil. Et voilà qu« tout à coup « vous êtes tombé » ; et nous qui sommes en terre , nous vous voyons « dans l'abîme » au dessous de nous. C'est vous qui l'avez voulu, ange superbe, et il ne faut point chercher d'autre cause de votre défection , que votre volonté propre.
Dieu n'a besoin ni de foudre, ni de la force d'un bras indomptable pour altérer ces rebelles ; il n'a qu'à se retirer de ceux qui se retirent de lui , et qu'à livrer à eux-mênjes ceux qui se cherchent eux-mêmes. Maudit esprit laissé à toimême, il n'en a pas fallu davantage pour te perdre. Esprits rebelles qui l'avez suivi , Dieu , sans vous ôler votre intelligence sublime, vous l'a tournée en supplice , vous avez été les ouvriers de voire malheur, et dès que vous vous êtes aimés vous-mêmes plus que Dieu, tout en vous s'est changé en mal. Au lieu de votre sublimité naturelle , vous n'avez plus eu qu'orgueil et ostentation ; les lumières de votre intelligence se sont tournées en finesse et artifices malins; l'homme, que Dieu avait mis au dessous de vous, est devenu l'objet de votre envie : et dénués de la charité qui devoit faire votre perfection, vous vous êtes réduits à la basse et malicieuse occupation d'être premièrement nos séducteurs, et ensuite les bourreaux de ceux que vous avez séduits. Ministres injustes de lajuslice de Dieu, vous l'éprouvez les premiers: vous augmentez vos tourments en leur faisant éprouver vos rigueurs jalouses : votre tyrannie fait votre gloire et vous n'êtes capables que de ce plaisir noir et malin , si on le peut appeler ainsi, que donne un orgueil aveugle et une basse
' Is. XIV. 13. 14. 15.
<)i ÉLÉVATIONS
unvie. Vous êtes ces esprits privés tV amour, qui ne vous nourrissez plus que du venin de la jalousie et de la haine. Et comment s'est fait en vous ce grand changement ? Vous vous êtes retirés de Dieu , et il s'est retiré : c'est là votre grand supplice, et sa grande et admirable justice. Mais il a pourtant fait plus encore : il a tonné, il a frappé ; vous gémissez sous les coups incessamment redoublés de sa main invincible et infatigable. Par ses ordres souverains, la créature corporelle qui vous étoit soumise naturellement, vous domine et vous punit : le feu vous tourmente ; sa fumée, pour ainsi parler, vous éloufle ; d'épaisses ténèbres vous tiennent captifs dans des prisons éternelles. Maudits esprits , haïs de Dieu et le haïssant, comment êtes-vous tombés si bas? Vous l'avez voulu , vous le voulez encore, puisque vous voulez toujours être superbes, et que par votre orgueil indompté vous demeurez obstinés à votre malheur.
Créature, quelle que tu sois, et si parfaite que tu le croies, songe que tu as été tirée du néant : que de toi-même tu n'es rien : c'est du côté de cette basse origine que tu peux toujours devenir pécheresse, et dès là éternellement et infiniment malheureuse.
Superbes et rebelles , prenez exemple sur le prince de la rébellion et de l'orgueil ; et voyez , et considérez , et entendez, ce qu'un seul sentiment d'orgueil a fait en lui et dans tous ses sectateurs.
Fuyons, fuyons, fuyons-nous nous-mêmes ; rentrons dans notre néant; et mettons en Dieu notre appui comme notre amour. Amen. Amen.
111' ÉLÉV. La persévérance et la béatitude'des saints anges : leur ministère
envers les élus.
« II- y eut un grand combat dans le ciel ; Michel et ses a anges combattoienl contre le dragon ; le dragon et ses ance ges combatloient contre lui, et la force leur manqua : ils « tombèrent du ciel, et leur place ne s'y trouva plus ' » .
Quel est ce combat ? Quelles sont les armes des puissances
' Apoc. XII. 7. 8.
SUU LES MYSTKKES. 65
(( spirituelles ? « Nous n'avons point à combattre contre la » chair et le sang; mais contre des malices spirituelles qui « sont dans les cieux... et dans cet air ténébreux » qui nous environne'.
Il ne faut donc point s'imaginer dans ce combat ni des bras de chair, ni des armes matérielles, ni du sang répandu commeparmi nous: c'est un conflitde pensées et de sentiments. L'ange d'orgueil qui est appelé le dragon , soulevoit les auges, et disoit : Nous serons heureux en nous-mêmes, et nous ferons comme Dieu notre volonté ? Et Michel disoit au contraire : « Qui est comme Dieu ? » Qui se peut égaler à lui ? d'oîi lui est venu le nom de « Michel » ; c'est-à-dire, qui est comme Dieu? Mais qui doute dans ce combat, que le nom de Dieu ne l'emporte? que pouvez- vous, foibles esprits ; foibles, dis-je , par vôtre orgueil ? Que pouvez-vous contre l'humble armée du Seigneur qui se rallie à ce mot: « Qui est comme Dieu » ? Vous tombez du ciel comme un éclair ; et votre place, qui y étoit si grande , y demeure vide. quel ravage y a fait votre désertion ! quels vastes espaces demeurent vacants î Ils ne le seront pas toujours, et Dieu créera l'homme pour remplir ces places que votre désertion a laissées vacantes. Fuyez, troupe malheureuse, (c Qui est comme Dieu >> ? Fuyez devant Michel et devant ses anges.
Yoilà donc le ciel purifié : les esprits hautains en sont bannis à jamais ; il n'y aura plus de révolte , il n'y aura plus d'orgueil , ni de dissension : c'est une Jérusalem , c'est une ville de paix, oîi les « saints anges » unis à Dieu, et entre eux » voient éternellement la face du Père '' »; et assurés de leur félicité, attendent avec soumission le supplément de leurs ordres qui leur viendront de la terre.
Saints et bienheureux esprits, qui vous a donné de la force contre cet esprit superhe, qui étoit un de vos premiers princes , et peut-être le premier de tous ? Qui ne voit que c'est le nom de Dieu que vous avez mis à votre tête, en disant avec saint Michel : Qui est comme Dieu ? Mais qui vous a inspiré cet amour victorieux pour le nom do Dieu ? Ne nous esl-il pas
' Eplies. VI. {•).. — = MalU). xvm. 10.
permis de penser que Dieu même vous a inspirés, comme il a fait aux saints hommes, cette dileclion invincible et victorieuse qui vous a fait persévérer dans le bien ; et de chanter en actions de grâces de votre victoire , ce que dit à Dieu un de ses saints : « C'est à vous qu'ils doivent leur être; c'est » à vous qu'ils doivent leur vie ; c'est à vous qu'ils doivent » de vivre justes ; c'est à vous qu'ils doivent de vivre heu- » reux '»?Ils ne se sont pas faits eux-mêmes meilleurs et plus excellents que vous ne les avez faits ; ce degré de bien qu'ils ont acquis en persévérant, leur vient de vous. Et comme dit un autre de vos saints: « La mênle grâce qui a relevé n l'homme tombé , a opéré dans les anges saints le bonheur » de ne tomber pas : elle n'a pas délaissé l'homme dans sa » chute ; mais elle n'a pas permis que les anges bienheureux » tombassent ^ ».
J'adore donc la miséricorde qui les a faits heureux en les faisant persévérants ; et appelé par votre apôtre au témoignage des « anges élus ^ », je reconnois en eux comme en nous votre élection en laquelle seule ils se glorifient. Car si je disois qu'ils se glorifient, pour peu que ce fut en eux-mêmes, je craindrois, Seigneur, et pardonnez-moi si je l'ose dire, je craindrois, en les rangeant avec les déserteurs, de leur en donner le partage.
Mais quoi donc, a-t-il manqué quelque chose aux mauvais anges du côté de Dieu ? Loin de nous cette pensée ; ils sont tombés par leur libre arbitre. Et quand on demandera pourquoi Satan s'est-il soulevé contre Dieu? la réponse est prête : c'est parce qu'il l'a voulu. Car il n'avoit point comme nous à combattre une mauvaise concupiscence qui l'entraînât au mal comme pas force. Ainsi sa volonté étoit parfaitement libre , et sa désertion est le pur ouvrage de son libre arbitre. Et les saints anges, comment ont- ils persévéré dans le bien ? Par leur libre arbitre sans doute, et parce qu'ils l'ont voulu. Car n'ayant point cette maladie de la concupiscence, ni cette inclination indélibérée vers le mal dont nous sommes tyrannisés, ils n'avoient pas besoin de la prévention de cet attrait indélibéré qui nous incline vers le bien , et qui est, dans les
' S. A11S.--S. Beni. Serm. xxil. in Cant. n. T.. -M. Ti;ii. v. 2\ .
hommes enclins à mal faire , le secours médicinal du Sauveur. Au contraire, dans un parfait équilibre la volonté des saints anges donnoit seule, pour ainsi parler, le coup de l'élection ; et leur choix que la grâce aidoit, mais qu'elle ne déterminoit pas, sortoit comme de lui-même par sa propre et seule détermination. Il est ainsi, mon Dieu ; et il me semble que vous me faites voir cette liberté dans la notion que vous me donnez du libre arbitre, lorsqu'il a été parfaitement saint.
Il étoit tel dans les anges ; mais cependant ce bon usage de leur libre arbitre, qui est un grand bien, et en attire un plus grand encore, qui est la félicité éternelle, peut-il ne pas venir de Dieu? Je ne le puis croire ; et je crois, si je l'ose dire, faire plaisir aux saints anges, en reconnoissant que celui qui leur a donné l'être comme à nous, la vie comme à nous, la première grâce comme à nous, la liberté comme à nous, par une action particulière de sa puissance et de sa bonté, leur a donné, comme à nous encore, par une action de sa bonté particulière, le bon usage du bien, c'est-à-dire le bon usage de leur libre arbitre, qui étoit un bien, mais ambigu, dont on pouvoit bien et mal user, que Dieu néanmoins leur avoit donné ; et combien plus leur a-t-il donné le bien dont on ne peut pas mal user, puisque ce bien n'est autre chose que le bon usage ? Tout vient de Dieu; et « l'ange, »non plus que l'homme, n'a point àse glorifier enlui-raême'», par quelque endroit que ce soit, mais toute sa gloire est en Dieu. Il lui a donné la justice commencée ; et à plus forte raison la justice persévérante, qui est plus parfaite comme plus heureuse, puisqu'elle a pour sa récompense cet immuable affermissement de la volonté dans le bien, qui fait la félicité éternelle des justes.
Oui, saints anges, je me joins à vous, pour dire à Dieu que vous lui devez tout, et que vous voulez lui tout devoir, et que c'est par là que vous avez triomphé de vos malheureux compagnons, parce que vous avez voulu tout devoir à celui à qui vous deviez l'être, la vie et la justice; pendant que ces orgueilleux, oubliant ce qu'ils lui dévoient, ont voulu
' I Cor. I. 29. 31 .
se devoii'à eiix-mêmesleur perfection, leur gloire, leur félicité.
Soyez heureux, saints anges. Venez à notre secours. Périssent en une nuit, parla main rVun seul.de vous, les innombrables armées de nos ennemis' » : périssent en une nuit, par une semblable main, tous les premiers-nés de l'Egypte, persécutrice du peuple de Dieu - » .
Saint ange, qui que vous soyez, que Dieu a commis à ma garde, repoussez ces superbes tentateurs, qui, pourcontinuer leur combat contre Dieu, lui disputent encore l'homme qui est sa conquête, et vous le veulent enlever. saint ange, puissant protecteur du peuple saint, « dont vous offrez à i( Dieu les prières comme un encens agréable ^ » ! saint Michel! que je puisse dire sans fin avec vous : « Qui est. comme Dieu « ? saint Gabriel ! qui êtes appelé « la force de Dieu ! » vous qui avez annoncé à Marie la venue actuelle du Christ \ dont vous aviez prédit à Daniel l'arrivée future \ inspirez-nous la sainte pensée de profiter de vos prédictions. saint Raphaël ! dont le nom est interprété « la médecine de Dieu "» guérissez mon âme d'un aveuglement plus dangereux que celui du saint homme Tobie : liez le démon d'impudicité, qui attaque les enfants d'Adam, même dans la sainteté du mariage ' : liez-le, car vous êtes plus puissant que lui, et Dieu même est votre force. Saints anges, tous tantque vous êtes, « qui voyez la face de Dieu ' », et à qui « il a commandé » nous garder dans toutes nos voies ^>, développez, sur notre foiblesse, les secours de toutes les sortes que Dieu vous a mis en main pour le salut de ses élus , v pour lesquels il a » daigné vous établir des esprits administrateurs » » .
ODieu ! envoyez-nous vos saints anges : ceux qui ont servi .Jésus-Christ après son jeune : ceux qui ont gardé son sépulcre, et annoncé sa résurrection'": celui qui l'a fortifié dans son agonie"; car Jésus-Christ n'avoit pas besoin de son secours pourlui-même, mais seulement parce qu'il s'étoit revêtu de notre foiblesse: et ce sont les membres infirmes que cet
' IV. Keg. XIX. 35.1s. xxxvii. 36. -= Exod. xii. 29.-'' Apoc. vin. 3.
- < Luc. I. 36. - •■■ Dau. ix. 2. 22. 23 etc. - «^ Tob. v. 17. 21. 27. viit. 3. XI. 13. 14. 15.- 'MaUh. xvni. 10. -" P.s. xc ii. -- " Hcb. i. Uk.
- '" Maidi. IV. il. XXViii. 2. 5. — " Luc. xxn. 43.
ange consolateur est venu fortifier en la personne de leur chef.
IV"^ ÉLÉV. Sur la dignité de la créature humaine. Création de l'IIoninie.
« Vous l'avez abaissé un peu au dessous de l'ange , .vous » l'avez couronné d'honneur et de gloire, et vous l'avez » préposé à tous les ouvrages de vos mains' ». C'est ce que chantoit David en mémoire de la création de l'homme. Et il est vrai qne Dieu « l'a mis un peu au dessous des anges » : au dessous; car nni à un corps, il est inférieur à ces esprits purs : mais seulement un peu au dessous; car comme eux il a la vie, et l'intelligence, et l'amour; et l'homme n'est pas heureux par la participation d'un autre bonheur que de celui des anges ; Dien est la commune félicité des uns et des autres; et de ce côté égaux aux anges « leurs frères'' » , etnon leurs « sujets, nous ne sommes qu'un peu au dessous d'eux ».
« Vous l'avez couronnéd'honneuretde gloire, « selon l'àme et selon le corps. Vous lui avez donné la justice, la droiture originelle, l'immortalité, ell'empire sur toute la créature corporelle. Les anges n'ont pas besoin de ces créatures qui ne leur sont d'aucun usage, n'ayant point de corps. Mais Dieu a introduit l'homme dans ce monde sensible et corporel pour le contempler et en jouir. Le contempler, selon que David le venoit dédire par ces mots; «Je verrai vos cieux qui sont l'œuvre de vos doigts : je verrai la lune et les étoiles que vous avez fondées^ », au milieu de la liqueur immense qui les environne et dont vous avez réglé le cours par une loi d'une inviolable stabilité. L'bomme doit aussi jouir du monde, selon les usages que Dieu lui en a prescrits ; du soleil, de la lune et des étoiles,» pour distinguer les jours, les mois, les saisons et les années^ ». Tout le reste de la nature corporelle est sdumis à son empire : il cultivela terre et la rend féconde : il fait servir les mers à ses usages et à son commerce ; elles fontia communication des deux mondes qui forment le globe
' Ps. vni. 0. 7. -- Apoc. xix. 10. xxii. i). - ^ Ps. viii.4. - ' Geii. I. 14.
TO ÉLÉVATIOXS
de la terre : tous les animaux reconnoissent son empire, ou parce qu'il les dompte, ou parce qu'il les emploie à divers usages. Mais le péché a affoibli cet empire, et ne nous en a laissé que quelques malheureux restes.
Comme tout devoit être mis en la puissance de Thomme, Dieu le crée après tout le reste ; et l'introduit daus l'univers, comme on introduit dans la salle du festin celui pour qui il se fait, après que tout est prêt, etqueles viandes sont servies. L'homme est le complément des œuvres de Dieu : et après l'avoir fait comme son chef-d'œuvre, il demeure en repos.
a Dieu honore l'homme ; pourquoi se déshonore-t-il » lui-même, en se rendant semblable aux bêtes' », sur qui l'empire lui est donné ?
V° i'lkv. Sur les singularités de la création deTHoinuie. Première singularité dans ces paroles : Faisons l'homme.
Homme animal, qui te ravilis jusqu'à te « rendre semblable n aux bêtes ^ », et souvent te mettre au dessous et envier leur état, il faut aujourd'hui que tu comprennes ta dignité par les singularités admirables de ta création. La première est d'avoir été fait, non point comme le reste des créatures, par une parole de commandement : fiât, a que cela soit » ; mais par une parole de conseil faciamus, «faisons ^ » : Dieu prend conseil en lui-même, comme allant faire un ouvrage d'une plus haute perfection, et pour ainsi dire, d'une industrie particulière, où reluisît plus excellemment la sagesse de son auteur. Dieu n'avoit rien fait sur la terre ni dans la nature sensible, qui put enteudre les beautés du monde qu'il avoit bâti, ni les règles de son admirable architecture ; ni qui put s'entendre soi-même à l'exemple de son Créateur; ni qui, de soi-même, se pût élever à Dieu, et en imiter l'intelligence, et l'amour, et, comme lui, être heureux. Pour donc créer un si bel ouvrage. Dieu consulte en luir-même, et voulant produire un animal capable de conseil et de raison, il appelle en quelque manière à son secours, parlant à un autre lui-même, à qui il dit : « Faisons » ; qui n'est donc
' Ps. XLVIII. 13. 21. - ^ Ib. -' Gen. i. 26.
St'U LES MYSTEUES. 71
point une chose faite, mais une chose qui fait comme lui et avec lui et cette chose ue peut être que son Fils et son éternelle sagesse, engendrée éternellement dans son sein, par laquelle et avec laquelle il avoit à la vérité, fait toute chose, mais qu'il déclare plus expressément en faisant l'homme.
Gardons-nous donc bien de nous laisser entraîner aux aveugles impulsions de nos passions, ni à ce que le monde appelle hasard et fortune. Nous sommes produits par un conseil manifeste ; toute la sagesse de Dieu, pour ainsi dire, appelée. Ne croyons donc pas que les choses humaines puissent aller un seul moment à l'aventure : tout est régi dans le monde par la Providence ; mais surtout ce qui regarde les hommes est soumis aux dispositions d'une sagesse occulte et particulière, parce que de tous les ouvragesde Dieu, l'homme est celui d'oij son ouvrier veut tirer le plus de gloire. Soyons donc toujours aveuglément soumis à ses ordres, et mettons là toute notre sagesse. Quoi qu'il nous arrive d'imprévu, de bizarre et d'irrégulier en apparence, souvenons-nous de cette parole : « Faisons l'homme » ; et du conseil particulier qui nous adonné l'être.
VP ÉLËV. Seconde distinction de la création de THomme : dans ces paroles : à notre image et ressemblance.
« Faisons l'homme à notre image et ressemblance' ». A ces admirables paroles, élève-toi au dessus des cieux et des cieuxdes cieux, et de tous les esprits célestes, âme raisonnable, puisque Dieu t'apprend que, pour te former , il ne s'est pas proposé un autre modèle que lui-même. Ce n'est pas aux cieux ni aux astres , ni au soleil , ni aux anges mêmes, ni aux archanges, ni aux séraphins qu'il te veut rendre semblable: «Faisons», dit-il, aà notreiraage»; et pour inculquerdavantage : « Faisons à notre ressemblance » ; qu'on voie tous nos traits dans cette belle créature, autant que la condition de la créature le pourra permettre.
S'il faut distinguer ici l'image et la ressemblance ; ou si
' Gen. I. 26.
c'est, comme on vient de le proposer , pour inculquer davantage celte vérité , que Dieu emploie ces deux mots à peu près de même force, je ne sais si on le peut décider. Quoi qu'il en soit, Dieu exprime ici toutes les beautés de la nature raisonnable, et à la fois toutes les richesses qu'il lui a données par sa grâce : entendement, volonté, droiture, in-' nocence, claire connoissance de Dieu, amour infus de ce premier être , assurance de jouir avec lui d'une même félicité, si on eût persévéré dans la justice où l'on avoit été créé- Chrétiens, élevons- nous à notre modèle; et n'aspirons à rien moins qu'à imiter Dieu. « Soyez miséricordieux, dit Je » Fils de Dieu , comme votre Père céleste est miséricor-' » dieux' » . Dieu est bon par sa nature, il ne fait que le bien,, et ne fait du mal à personne que forcé. Ainsi, « faisons du bien à « tout le monde, et même à tous nos ennemis , comme Dieu ,, « qui fait luire son soleil sur les bons et sur les mauvais , et « pleut sur le champ du juste comme sur celui du pécheur^ » . Dieu est indulgent, et s'apaise aisément envers nous, malgré notre malice : pardonnons à son exemple. Il est saint : » Soyez saints comme je suis saint, moi le Seigneur votre « Dieu \ » En un mot, il est parfait : « Soyez parfaits comme « votre Père céleste est parfait " ». Qui peut atteindre à la perfection de ce modèle? Il faut donc croître toujours , et ne se donner aucun repos , ni aucun relâche. C'est pourquoi saint Paul « s'avance toujours dans la carrière : oubliant ce «. qu'il laissoit derrière, et ne cessant de s'étendre en avant '«, par de nouveaux et continuels efforts. Pesez toutes ces paroles, cet oubli, celte extension, cette infatigable ardeur. C'est « au bout d'une telle course, qu'on trouve la couronne et le r prix proposé par la A'ocation divine en Jésus-Christ. » Que nul chrétien ne s'imagine être exempt de ce travail, ou que celle perfection n'est point pour lui. Celle voie demande, dit saint Augustin , « des gens qui marchent sans cesse; elle ne » souffre pas ceux qui reculent , elle ne souffre pas ceux qui » se détournent; enlin elle ne souffre pas ceux qui s'arrêtent ,
< Luc. VI. .'Ul. — - Aîaitli. V. 4'i. 45. — ^ Levit. xix.2 — '• Malth. v- 48. - ' Phii. ni 13. 14.
pour peu que ce soit. » En quelque point qu'ils s'arrêtent, là les prend l'orgueil, là les prend la paresse : ils pensent avoir avancé, ou avoir fait quelque chose ; et dans ce relâchement, leur pesanteur naturelle les entraîne en bas, il n'y a plus de ressource.
vu* ÉLÉv. L'image de la Trinité dans l'âme raisonnable.
« Faisons riiomme ' : » nous l'avons dit, à ces mots l'image de la Trinité commence à paroître. Elle reluit magnifiquement dans la créature raisonnable : semblable au Père, elle a l'être : semblable au Fils , elle a l'intelligence : semblable au Saint-Esprit, elle a l'amour : semblable au Père, au Fils et au Saint-Esprit^ elle a dans son être, dans son intelligence, dans son amour, une même félicité et une même vie. Vous ne sauriez lui en rien ôter, sans lui ôter tout. Heureuse créature, et parfaitement semblable, si elle s'occupe uniquement de lui. Alors, parfaite dans son être, dans son intelligence, dans son amour, elle entend tout ce qu'elle est, elle aime tout ce qu'elle entend : son être et ses opérations sont inséparables : Dieu devient la perfection de son être, la nourriture immortelle de son intelligence, et la vie de son amour. Elle ne dit, comme Dieu, qu'une parole , qui comprend toute sa sagesse : comme Dieu , elle ne produit qu'un seul amour, qui embrasse tout son bien : et tout cela ne meurt point en elle. La grâce survient sur ce fond, et relève la nature : la gloire lui est montrée, et ajoute son complément à la grâce. Heureuse créature encore un coup, si elle sait conserver son bonheur ! Homme, tu l'as perdu. Où s'égare ton intelligence, où se va noyer ton amour ? Hélas , hélas ! et sans fin hélas ! reviens à ton origine.
VIII' ÉLÉV. L'empire de l'Homme sur soi-même.
« Faisons l'homme à notre image et ressemblance , aOn « qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du « ciel, aux bêtes et à toute la terre, et à tout ce qui se remue
' Gen. I. 26.
« OU ^rampo dessus ^ «.Troisième caraclèro particulier de îa créalion de Thomme : c'est un animal né pour le commandement: s'il commande aux animaux, à plus forte raison, sg commande-t-ilàlui-»même, et c'est en cela que je vois reluire "tin nouveau trait de la divine ressemblance .L'iioramecommande à son corps, à ses bras, à ses mains, à ses pieds; etdans l'origine, nous verrons jusqu'à quel point tout étoit soumis à sou empire. Il lui reste encore quelque chose du commandem.ent absolu qu'il avoit sur ses passions. Il commande à sa propre ïnlelligence qu'il applique à quoi il lui plaît : à sa propre volonté par conséquent, à cause de son libre arbitre, comme nous verrons bientôt : à ses sens intérieurs et extérieurs, et à son imagination qu'il tient captis^e sous l'autorité de la raison, et qu'il fait servir aux opérations supérieures. Il modère les appétits qui naissent des images des sens; et dans l'origine , il étoit maître absolu de toutes ces choses. Car telle étoit la puissance de l'image de Dieu en l'âme, qu'elle tenoit tout dans la soumission et dans le respect.
Travaillons à rétablir en nous-mêmes l'empire de îa raison : contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes ; par ce moyen, nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos pensées de ramper toujours dans les nécessités corporelles, comme font les reptiles sur la terre ; par ce moyen nous dominerons ces bas sentiments, et nous en corrigerons la bassesse. Ceux-là s'y laissent dominer , qui, toujours occupés de leur santé, de leur vie mortelle, et des besoins de leur corps, sont plongés dans la chair et dans le sang, et se remuent sur la terre à la manière des reptiles; c'est-à-dire, qu'ils n'ont aucuns mouvements, que ceux qui sont terrestres et sensuels. Ce sera dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère. Nous dominerons les animaux venimeux , quand nous saurons réprimer les haines , les jalousies et les médisances. Nous mettrons le :frein à la bouche d'un cheval fougueux, quand nous réprimerons en nous les plaisirs. Quelle nécessité de pousser plus loin la similitude., ni de nous appliquer celle des poissons? Nous pourrons dire seulement, que leur caractère particulicv
' Gcn. I. ao. ; "
SUIV LÉ3 MYSlèuES. 75
est d'être muets , de ne respirer jamais l'air, et d'être toujoursattachés à un élément plus grossier. Tels sont ceux, qui possédés « du démon sourd et muet ' » , n'écoutent "pas la prédication de l'Évangile, et sont empêciiés par une mauvaise honte de confesser leurs péchés. Ils sont toujours dans des* sentiments grossiers, et entrevoient à peine la lumière du soleil. Sortons de ces mouvements charnels, où nous nageons,' pour ainsi parler, par le plaisir que nous y prenons ; nous exerçons une espèce de basse liberté, en nous promenant d'une passion à une autre, et ne sortant jamais de celte basse sphère, pour ainsi parler, ni de cet élément grossier. Quoi qu'il en soit, dominons en nous tout ce qu'il y a d'animal, do volage , de rampant. S'il se faut servir de notre imagination , que ce soit en l'épurant de toutes pensées corporelles et terrestres, et l'occupant saintement des mystères de Jésus- Christ, des exemples des saints et de toutes les pieuses représentations qui nous sont offertes par l'Écriture ; non pour nous y arrêter, mais pour nous élever plus haut, après en avoir tiré le suc, c'est-à-dire, les instructions dont nos âmes se doivent nourrir ; par exemple , des mystères de la vie et de la passion de notre Seigneur, l'espritde pauvreté, de douceur, d'humilité et de patience.
Pour donc corriger l'abus et l'égarement de notre imagination vagabonde et dissipée , il la faut remplir d'images saintes. Quand notre mémoire en sera pleine, elle ne nous ramènera que ces pieuses idées. La roue agitée par le cours d'une rivière, va toujours, mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son chemin : si elles sont pures , elle ne portera rien que de pur: mais, si elles sont impures, tout le contraire arrivera. Ainsi, si notre mémoire se remplit de pures idées, la circonvolution, pour ainsi dire, de notre imagination agitée, ne puisera dans ce fond et ne nous ramènera fjue des pensées saintes. La meule d'un moulin va toujours, mais elle ne moudra que le grain qu'on aura mis dessous : si c'est de l'orge, on aura de l'orge moulu ; si c'est du blé et du pur froment, on en aura la farine. Mettons donc dans notre
' Marc. IX. 9A.
70 ii.KVATIONS
mémoire tout ce qu'il y a de saintes et de pures images, et quelle que soit Tagilalion de notre imagination , il ne nous reviendra, du moins ordinairement, dans l'esprit, que la fine et pure substance des objets dont nous nous serons remplis. Remplissons-nous de Jésus-Christ, de ses actions, de ses souffrances, de ses paroles. Pour donner plus d'un objet à nos sens, remplissons-nous des saintes idées d'un Abraham immolant son fils : d'un Jacob arrachant à Dieu par un saint combat la bénédiction qu'il en espéroit : d'un Joseph laissant son habit entre les mainsd'une impudique, pour en tirer son cbaste corps : d'un Moïse, qui n'ose approcher du buisson ardent que le feu ne consume pas, et qui se déchausse par respect: d'un Isaïe qui tremble devant Dieu jusqu'à ce que ses lèvres soient purifiées : d'un Jérémie qui bégaie si humblement devant Dieu, et n'ose annoncer sa parole : des trois jeunes hommes dont la flamme d'une fournaise brûlante respecte la foi : d'un Daniel aussi sauvé par la foi des dents des lions affamés : d'un Jean Baptiste prêchant la pénitence sous la haire et sous le cilice : d'un Saul abattu par la puissante parole de Jésus qu'il persécutoit ; et de toutes les autresbelles images des prophètes et des apôtres. Votre mémoire et votre imagination consacrées comme un temiple saint par ces pieuses images, ne vous rapporteront rien qui ne soit digne de Dieu. Prenez garde seulement de ne laisser jamais votre iraagiiialion s'échauffer trop, parce que excessivement échauffée et agitée, elle se consume elle-même par son propre feu, et offusque les pures lumières de l'intelligence , qui sont celles qu'il faut faire luire dans notre esprit ; et à qui l'imagination doit seulement préparer un trône, comme elle fit au saint prophète Ezéchiel, et aux autres saints prophètes ses compagnons, inspirés du même esprit.
TX.' ÉLÉv. L'empire de Dicii esprimé dans celui de l'âme sur le corpj.
On passe toute sa vie dans des miracles continuels qu'on ne remarque même pas. J'ai un corps, et sans connoîiro aucun des organes de ses mouvements, je le tourne, jo
Sun LES MYSTERES. il
le remue , je le transporte où je veux. Je voudrois remuer devant moi une paille, elle ne branle, ni ne s'ébranle eu aucune sorte: je veux remuer ma main , mon bras, ma têle, les autres parties plus pesantes, qu'à peine pourrois-je porter si elles étoient détachées, toute la masse du corps ; les mouvements que je commande se font comme par eux-mêmes , sans que je connoisse aucun des ressorts de cette admirable machine : je sais seulement que je veux me remuer de cette façon ou d'une autre, tout suit naturellement: j'articule cent et cent paroles entendues ou non entendues, et je fais autant de mouvements connus et inconnus des lèvres, de la langue, du gosier, de la poitrine, de la tête: je lève, je baisse, je tourne, je roule les yeux : j'en dilate, j'en rétrécis la prunelle, selon queje veux regarder de près ou de loin : et sans môme que je connoisse ce mouvement, il se fait, dès que je veux regarder ou négligemment, et comme superficiellement, ou bien déterminéraent, attentivement, ou fixement, quelque objet.
Qui a donné cet empire à ma volonté , et comment puisje mouvoir également ce que je connois et ce que je ne connois pas ? Je respire sans y penser, et en dormant; et quand je veux, ou je suspends, ou je hâte la respiration , qui naturellement va toute seule : elle va aussi à ma volonté : et encore queje ne connoisse ni la dilatation ni le resserrement des poumons, ni même si j'en ai, je les ouvre, je les resserre , j'attire , je repousse l'air avec une égale facilité. Pour parler d'un ton plus aigu, ou plus gros, ou plus haut, ou plus bas, je dilate encore , on je resserre une autre partie dans le gosier, que l'on appelle trachée- artère , quoique je ne sache même pas si j'en ai une : il suffit que je veuille parler haut ou bas, afin que tout se fasse comme de soi-même ; en un moment je fais articulément et distinctement mille mouvements, dont je n'ai nulle connoissance distincte , ni même confuse le plus souvent : puisque je ne sais pas si je les fais, ou s'il les faut faire. Mais, ô Dieu! vous le savez, et nul autre que vous ne sait ce que vous savez seul , et fout cela est l'elfet du secret concert que vous avez mis entre nos volontés et les mouvements de nos corps : et vous avez établi
73 tLÉVATIlWS
ce concert inviolable, quand vous avez mis l'âme dans le corps pour le régir.
Elle y est donc , non point comme dans un vaisseau qui la contient, ni comme dans une maison où elle loge, ni comme dans un lieu qu'elle occupe : elle y est par son empire, par sa présidence , pour ainsi parler, par son action. Ainsi vousêtes en nous, et vous ne pouvez en être loin, puisque c'est» par vous que nous vivons, que nous nous mouvons, » et que nous sommes ' ». Et vous êtes de la même sorte dans tout l'univers : au dessus , en le dominant ; au dedans , en le remuant, et faisant concourir en un toutes ses parties ; au dessous, en le perlant, comme dit Moïse, a avec vos » bras éternels ». Il n'y a point de Dieu comme Dieu, ajoute cet homme divin : « par son empire magnifique , les vents » vont deçà et delà, et les nuées courent dans le ciel ^». Il dit aux astres, Marchez : il dit à l'abîme et à la baleine. Rendez ce corps englouti : il dit aux flots. Apaisez-vous : il dit aux vents : Soufflez, et mettez-moi en pièces ces gros mâts; et tout suit à sa parole. Tout dépend naturellement d'une volonté : les corps et leurs mouvements dépendent naturellement d'un esprit et d'une intelligence toute-puissante : Dieu peut donner à la volonté, qu'il fait à l'image de la sienne, tel empire qu'il lui plaît; et par là nous donner l'idée de sa volonté, qui meut tout et fait tout.
Rendons-lui l'empire qu'il nous donne : et au lieu do « faire servir nos membres à l'iniquité » , puisque c'est Dieu qui nous les soumet , « faisons -les servir, comme le dit saint Paul ', « à la justice ».
%.' ÉLÉV. Autre admirable singularilé de la création de l'Homme ; Dieu le forme de sa propre main et de ses doigts.
a Que la terre produise des herbes et des plantes ; que les n eaux produise les poissons et les oiseaux ; que la terre » produise les animaux ^ . » Tous les animaux sont créés 4iar commandement , sans qu'il soit dit que Dieu y ait mis la main. Mais quand il veut former le corps de i'Iiom-
' Act. xvn. 28. — - Dcut. xxxiii. 2G. 27. *— ^ Rom. vi. 19. — *Gcn. fe Jl. 30. 24. . ....
SCn LES aîYSTÙRES. 79
ihe. , ïl prend lui-môme « de la boue ' » entre ses doigts , et il lui donne sa ligure. Dieu n'a point de doigts ni de mains : Dieu n'a pas plus fait le corps de Tliomme que celui des «Tdtres animaux: mais il nous montre seulement, dans celui de l'homme un dessein et une attention particulière. C'est parmi les animaux le seul qui est droit, le seul (ourné vers le ciel, le seul où reluit par une si belle et si eingulière situation , l'inclination naturelle de la nature raisonnable aux choses hautes. C'est de là aussi qu'est venue à l'homme cette singulière beauté sur le visage, dans les yeux, dans tout le corps. D'autres animaux montrent plus de force ; d'autres plus de vitesse et plus de légèreté, et ainsi du reste : l'excellence de la beauté appartient à l'homme ; et c'est comme un admirable rejaillissement de l'image de Dieu sur sa face..
X' ÉLiîv. La plus cscellente distinction de la Q'éatîoD de l'Homme dano
celle de son âme.
Encore un coup Dieu a formé les au très animaux en cette sorte : a Que la terre, que les eaux produisent les plantes et les ani- » maux ' ; » et c'est ainsi qu'ils ont reçu l'être et la vie. Mais Dieu , après avoir pris dans ses mains toutes-puissantes la boue dont le corps humain avoit été formé, il n'est pas dit qu'il en ait tiré son âme: mais il est dit, « qu'il inspira sur <ï sa face un souffle de vie » ; et que « c'est ainsi qu'il en a. » été fait une âme vivante ^ » . Dieu fait sortir chaque chose de ses principes : de la terre il produit les herbages et les arbres avec les animaux , qui n'ont d'autre vie qu'une vie. terrestre et purement animale ; mais l'âme de l'homme est tirée d'un autre principe, qui estDieu. C'est ce que veut dire ce souffle de vie, que Dieu tire de sa bouche pour animer l'homme. Ce qui est fait à la ressemblance de Dieu , ne sort point des choses matérielles ; et cette image n'est point cachée dans ces bas éléments pour en sortir, comme fait une statue du marbre ou du bois. L'homme a deux principes : selon le
' Gî)-. X. 17. — = /S. I. 1 1 . 20, 24. — ' B. 1Î-. 7,:
80 KLÉVATIONS
corps il vient de la terre, selon Tâme, il vient de Dieu seul ; 'et a c'est pourquoi, dit Salomon, pendant que le corps retourne » en terre d'où il a été tiré, l'esprit retourne à Dieu qui l'a m donné ' ». C'est ainsi qu'il vient de Dieu, non qu'il soit en Dieu en substance , et qu'il en sorte, comme quelques-uns l'ont imaginé; car ces idées sont grossières et trop corporelles; mais il est en Dieu , comme dans son seul principe et sa seule cause ; et c'est pourquoi on dit qu'il le donne. Tout le reste est tiré des éléments: car tout le reste est terrestre et corporel. Ce qu'on appelle les esprits dans les animaux, ne sont que des parcelles détachées, et une vapeur de sang : ainsi tout vient de la terre. Mais l'ûme raisonnable faite à l'image de Dieu , est donnée de lui , et ne peut venir que de cette divine bouclie.
Hélas ! hélas ! « L'homme qui a été mis dans un si grand » honneur, » distingué des animaux par sa création, ce s'est » égalé aux bêtes insensées, et leur a été fait semblable '».