‹ Elévations à Dieu sur tous les mystères de la religion chrétienne [microform]Chapitre 18 sur 38 · V= SEMAINE · texte numérisé non relu

V= SEMAINE

ÉtîiTE DES SINGULARITÉS DE LA CRÉATION DE L'iIOMME.

I". éléV. Dieu met l'homme dans le paradis, et lai amène tous les aniin^ius

pour les nommer.

Après avoir formé l'homme , Dieu commence à lui fairo sentir ce qu'il est dans le monde , par deux mémorables circonstances : l'une , en lui plantant de sa propre main un jardin délicieux qu'on appelle paradis , oîi il avoit ramassé toutes les beautés de la nature , pour servir au plaisir de l'homme, et par là l'élever à Dieu qui le combloit de tant de biens: l'autre, en lui amenant tous les animaux comme à celui qui en étoit le maître, alin de lui faire voir que nonseulement toutes les plantes et tous les fruits de la terre étoient à lui, mais encore tous les animaux, qui par la nature de leurs mouvements , sembloient moins sujets à son empire.

' Eccl. Yii. 7. - = Ps. XLViu. 13. 21. •

stR i,ES :.iYSTt:i5î:s. 81

Pour le paradis. Dieu ordonna deux choses à riiooime : l'une , « de Je cultiver», et Tautre « de le garder' », c'està-dire d'en conserver la beauté : ce qui revient encore à la culture. Car, au reste , il n'y avoit pas d'ennemi qui pût envahir ce lieu tranquille et saint : Ut operaretur , et custodiret illum. Dieu apprenoit à l'homme par celte figure, à se garder soi-même, et à garder à la fois la place qu'il avoit dans le paradis. Pour la culture, ce n'étoit pas celte culture laborieuse qui a été la peine de notre péché, lorsqu'il a fallu comme arracher dans la sueur de notre front, du sein de la terre, le fruit nécessaire à la conservation de noire vie : la culture donnée à l'homme pour, son exercice, éloit cette culture comme curieuse , qui fait cultiver les fruits et les fleurs, plus pour le plaisir que pour la nécessité. Par ce moyen, l'homme devoit être instruit de la nature des terres iet du génie des plantes, de leurs fruits ou de leurs semences; 1 y trouvoit en même temps la figure de la culture des vertus.

En amenant les animaux à l'homme', Dieu lui fait voir qu'il en est le maître , comme un maître dans sa famille qui nomme ses serviteurs, pour la facilité du commandement. L'Écriture substantielle et courte dans ses expressions , nous indique en même temps les belles connoissances données à l'homme, puisqu'il n'auroit pas pu nommer les animaux, sans en connoître la nature et les différences , pour ensuite leur donner des noms convenables , selon les racines primitives de la langue que Dieu lui avoit apprise.

C'est donc alors qu'il connut les merveilles de la sagesse de Dieu , dans cette apparence et cette ombre de sagesse, qu,i paroît dans les industries naturelles des animaux. Louons Dieu avec Adam, et considérons un moment toute la nature animale , comme l'objet de notre raison. Qui a formé tant de genres d'animaux , et tant d'espèces subordonnées à ces genres, toutes ces propriétés, tous ces mouvements, toutes ces adresses, tous ces aliments, toutes ces forces diverses, toutes ces images de verlu , de pénétration, de sagacité et de

' Gc:î. ji. 15. - = !,'>. l'.).

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violence? Qui a fait marcher, ramper, glisser les animaux? Qui a donné aux oiseaux et aux poissons, ces rames naturelles qui leur font fendre les eaux et les airs ? ce qui , peutêtre, a donné lieu à leur Créateur de les produire ensemble, comme animaux d'un dessein à peu près semblable ; le vol des oiseaux semblant être une espèce de faculté de nager dans une liqueur plus subtile, comme la faculté de nager, dans les poissons , est une espèce de vol dans une liqueur plus épaisse. Le même auteur a fait ces convenances etcesdilférences : celui qui a donné aux poissons leur triste et pour ainsi dire, leurmorne silence, adonné aux oiseaux leurs chants si divers, et leur a mis dans l'estomac et dans le gosier, une espèce de lyre et de guitare, pour annoncer, chacun à leur mode , les beautés de leur Créateur. Qui n'admireroit les richesses de sa Providence, qui fait trouvera chaque animal, jusqu'à une mouche, jusqu'à un ver, sa nourriture convenable »? En sorte que la disette ne se trouve dans aucune partie de sa famille ; mais au contraire que l'abondance y règne partout , excepté maintenant parmi les hommes, depuis que le péché a introduit la cupidité et l'avarice.

Par la considération seconde, tous les animaux sont à l'usage de l'homme, puisqu'ils lui servent à connoître et à louer Dieu. Mais outre cet usage plus universel, Adam connut dans les animaux , des propriétés particulières qui leur donnoient le moyen d'aider , par leur ministère , celui que Dieu faisoit leur seigneur. Dieu, j'ai considéré vos ouvrages , et j'en ai été effrayé ! Qu'est devenu cet empire que vous nous aviez donné sur les animaux? On n'en voit plus parmi nous qu'un petit reste , comme un foible mémorial de notre ancienne puissance , et un débris malheureux do notre fortune passée.

Rendons grâces àDieu de tous les biens qu'il nous a laissés dans le secours des animaux : accouturaons-nous à le louer en tout. Louons-le dans le cheval qui nous porte ou qui nous traîne ; dans la brebis qui nous habille et qui noua nourrit; dans le chien qui est notre garde et notre chasseur; dans le bœuf qui fait avec nous notre labourage. N'oublions pas le^ oiseaux , puisque Dieu les a amenés à Adain

SUR LES MYSïÈKES. '83

çomn>e les autres animaux ; et qu'encore aujourd'hui , apprivoisés par notre industrie , ils viennent flatter nos oreilles parleur aimable musique; et chantres infatigables et perpétuels , ils semblent vouloir mériter la nourriture que nous leur donnons. Si nous louons les animaux dans leur travail", et, pour ainsi dire, dans leurs occupations, ne demeurons pas inutiles ; travaillons , gagnons noire pain , chacun dans son exercice , puisque Dieu Va mis à ce prix depuis, lo péché.

Il' ÉLÉv. ta créatloudn sccocd gexa., .

En produisant lès autres animaux , Dieu a créé ensemble les deux sexes ; et la formation du second est une singularité de la création, de l'homme.

Que servoit à l'homme d'être introduit dans ce paradis d« délices, dans tout un vaste pays que Dieu .avoit mis en son pouvoir, et au milieu de quatre grands fleuves, dont les riches eaux traînoient des trésors:. au reste sous un ciel si pur, que sans être encore, obscurci par ces nuages épais qui couvrent le nôtre et produisent les orages , il s'élevoit de la terre,. par une. bénigne chaleur, une vapeur douce qui se dislilloit en rosée , et qui arrosoit la terre et toutes ses plantes ? L'homme étoit seul, et le plus seul de tous les animaux; car il voyoit tous les autres partagés et appareillés en deux sexes: et, dit l'Écriture, iln'yavoit que l'hommeccà qui on ne trouvoit » point d'être semblable à lui' ». Solitaire, sans compagnie, sans conversation, sans douceur, sans espérance de postérité, et ne sachant à qui laisser, ou avec qui partager ce grand héritage, et tant de biens que Dieu lui avoit donnés, il vivoit tranquille, abandonné à sa Providence, sans rien demander. Et Dieu aussi , de lui-même , ne voulant laisser, aucun dérfaut dans son ouvrage , dit ces paroles : « Il n'est pas horj » que rhorame soit seul : donnons-lui un être semblable à » lui S).

Peut-être donc va-t-il former le second scse comme il avoit formé le premier : non, il veut donner au monde dans

*C-c:-.. li. 20. — ' Tô. IS.

les deux sexes, l'image de l'unité la plus parfaite et le symbole futur du grand mystère de Jésus-Christ, C'est pourquoi il tire la femme de l'homme même , et la forme d'une côte superflue qu'il lui avoit mise exprès dans le. côté. Mais pour montrer que c'étoitlàun grand mystère, et qu'il falloit regarder avec des yeux plus épurés que lés corporels ; la femme est produite dans une extase d'Adam; et c'est par un esprit de prophétie qu'il connut tout le dessein d'un si bel ouvrage. « Le Seigneur Dieu envoya un sommeil à Adam » : un sommeil, disent tous les saints , qui fut un ravissement etiaplus parfaite de toutes les extases ; et « Dieu prit une côte d'Adam , et il en remplit de chair la place ' ». Ne demandez donc point à Dieu pourquoi voulant tirer de l'homme la conipagne qu'il lui donnoit , il prit un os plutôt que de la chair ; car s'il avoit pris de la chair, on auroit pu demander de même pourquoi il auroit pris de la chair plutôt qu'un os. Ne lui demandons non plus ce qu'il ajouta à" la côte d'Adam pour en former un corps parfait ; la matière ne lui manque pas : et, quoi qu'il en soit, cet os se ramollit entre ses mains. C'est de cette dureté qu'il voulut former ces délicats et tendres membres, oii dans la nature innocente , il ne faut rien imaginer qui ne fût aussi pur qu'il étoit beau. Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine ; et sans trop vanter leur délicatesse , songer ; après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire , où il n'y avoit de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.

Mon Dieu ! que de vains discours je prévois dans les lecteurs^ au récit de ce mystère! Mais pendant que je leur raconte un grand et mystérieux ouvrage de Dieu , qu'ils entrent dans un esprit sérieux, et s'il se peut, dans quelque sentiment de cette admirable extase d'Adam, pendant laquelle il édifia, « il bâtit en femme la côte d'Adam ^ » : ^rave expression de l'Écriture, pour nous faire voir dans la femme quelque cliose de grand et de magnifique , et comme un admirable édifice où il y avoit de la grâce, de la majesté , des proportions admirables, et autant d'ulilité que d'ornement.

' Gcn. II. 21. — = îb. 22.

sua LES MYSTliUES. 6û

La femme ainsi formée est présentée « de la main de » Dieu » au premier homme, qui ayant vu dans son extase ce que Dieu faisoit : « C'est ici», dit-il d'abord, «l'os de mes » os, et la chair de ma chair : elle s'appellera Virago , parce «qu'elle est formée de l'homme; et l'homme quittera son » père et sa mère, et ir s'unira à sa femme*». On peut croire, par cette parole, que Dieu avoil formé la femme d'un os revêtu de chair ; et que l'os seul est nommé comme prévalant dans cette formation.

Quoi qu'il en soit , encore une fois , sans nous arrêter davantage à des questions curieuses , et remarquant seulement en un mot ce qui paroît dans le texte sacré; considérons en ■ esprit cette épouse mystérieuse ; c'est-à-dire la sainte Église tirée, et comme arrachée du sacré côté du nouvel Adam pendant son extase , et formée , pour ainsi parler, par cette plaie, dont toute la consistance est dans les os et dans les chairs de Jésus-Christ, qui se l'incorpore par le mystère de l'incarnation , et par celui de l'Eucharistie qui en est une extension admirable. Il quitte tout pour s'unir à elle : il quitte en quoique façon son père qu'il avoit dans le ciel, et sa mère la synagogue d'oîi il étoit issu selon la chair, pour s'attachera son Épouse , ramassée parmi les Gentils. C'estnousqui sommes cette épouse ; c'est nous qui vivons des os et des chairs de Jésus-Christ, par les deux grands mystères qu'on vient de voir. « C'est nous qui sommes , » comme dit saint Pierre % «cet édifice spirituel et le temple vivant du Seigneur, » bâti en esprit dès le temps de la formation d'Eve notre mère, et dès l'origine du monde. Considérons dans le nom d'Eve, qui signifie mère des vivants, et l'Église mère des véritables vivants et la bienheureuse Marie, la vraie mère'^des vivants, qui nous a tous enfantés avec Jésus- Christ qu'elle a conçu par la foi. homme ! voilà ce qui t'est montré dans la création de la femme, pour prévenir, parce sérieux, toutes les frivoles pensées qui passent dans l'espvit des hommes au souvenir des deux sexes, depuis seulement que le péché en a corrompu l'institution. Revenons à notre origine; respectons l'ouvrage

' Gcn.'n. 23. 24. — = I.Pc'.iMi. 6.

de Dieu et son dessein primitif ; éloignons les pensées de la chair et du sang; et ne nous plongeons point dans celte boue, pendant que dans le récit qu'on vient d'entendre , Dieu prend tant de soins de nous en tirer.

Ut" ÉLÉV. Dieu donne à l'iiomme un commandement, et l'avertit de son ffanc arbitre, et tout ensemble de sa sujétion.

ç[ Vous mangerez de tous les fruits du paradis ; mais vous » ne mangerez point de l'arbre de la science du bien ef du » mal : car, au jour que vous en mangerez, vous mourrez de mort ' » : la mort vous sera inévitable.

Eve fut présente à ce commandement, quoique par anticipation, il soit rapporté avant sa production ; ou en tout cas, il fut répété en sa présence puisqu'elle dit au serpent : « Le » Seigneur nous a commandé de ne point manger ce fruit' »: si ce n'est qu'on aime mieux croire qu'elle apprit d'Adam la défense de Dieu; et que dès lors il ait plu à Dieu de nous enseigner que c'est un devoir des femmes « d'interroger », comme dit saint Paul, « dans la maison et en particulier u leurs maris ^ «, et d'attendre d'eux les ordres de Dieu.

Quoi qu'il en soit, Dieu fait deux choses par ce commandement, il enseigne à l'homme premièrement son libre arbitre, et secondement sa sujétion.

Le libre arbitre est un des endroits de l'homme , oii l'image de Dieu paroît davantage. Dieu est libre à faire ou ne faire pas au dehors tout ce qui lui plaît; parce qu'il n'a besoin de rien , et qu'il est supérieur à tout son ouvrage : qu'il fasse cent mille mondes, il n'en est pas plus grand ; qu'il n'en fasse aucun , il ne l'est pas moins. Au dehors , le néant ou l'être lui est égal; et il est le maître ou de ne rien faire , ou de faire tout ce qui lui plaît. Que l'âme raisonnable puisse aussi faire d'elle-même , ou du corps qui lui est uni , ce qui lui plaît , c'est assurément un trait admirable , et une admirable parlicipaiion do l'être divin. Je ne suis rien ; mais parce qu'il a plu à Dieu de me faire à son image, et d'impri-

> Cc;i. II. IG. 17. - = Ib. lii. 3. — "" I Cor. mv. 35-

sua LES MYSTÈRES. - 87

mer dans mon fond une ressemblance, quoique foible,,de son libre arbitre, je veux que ma main se lève, que mon bras s'étende, que ma tête, que mon corps se tourne; cela se fait : je cesse de le vouloir, et je veux que tout se tourne d'un autre côté; cela se fait de même. Tout cela m'est indifférent ; je suis aussi bien d'un côté que d'un autre ; et de tout cela il n'y en a aucune raison que ma volonté ,' cela est , parce que je le veux ; et je le veux, parce que je le veux ; et c'est là une dernière raison, parce que Dieu m'a voulu donner cette faculté; et quand même il y a quelque raison de me déterminer à l'un plutôt qu'à l'autre, si cette raison n'est pas pressante, et qu'il ne s'agisse pour moi que de quelque commodité plus ou moins grande, je puis aisément oii me la donner, ou ne me la donner pas ; et je puis ou me donner ou m'ôter de grandes commodités, et, si je veux, des incommodités et des peines aussi grandes. Et tout cela, parce que je le peux; et Dieu a soumis cela à ma volonté; et je puis même user de ma liberté , jusqu'à me procurer à moi-même de grandes souffrances, jusqu'à m' exposer à la mort, jusqu'à mêla donner; tant je suis maître de moi-même, par ce trait de la divine ressemblance , qu'on appelle le libre arbitre. Et si je rentre au dedans de moi, je puis appliquer mon intelligence à une infinité d'objets divers, et à l'un plutôt qu'à l'autre , et à tout successivement, à commencer par où je veux ; et je puis cesser de le vouloir, et même voidoir le contraire, et d'une infinité d'actes de ma volonté , je puis faire ou celui-ci ou celui-là, sans qu'il y en ait d'autre raison, sinon que je le veux ; ou s'il y en a d'autre raison, je suis le maître de cette raison pour m'en servir ou ne m'en servir pas, ainsi que je le veux. Et par ce principe de libre arbitre, je suis capable de vertu et de mérite ; et on m'impute à moi-même le bien que je fais; et la gloire m'en appartient.

Il est vrai que je puis aussi me détourner vers le mal , et mon œuvre m'est imputée à moi-même. Et je comraels une faute dont je puis aussi me repentir ou ne me repentir pas ; et ce repentir est une douleur bien différente des autres Que je puis souffrir. Car je puis bien être fûdic d'avoir la

W fièvre , ou d'être aveugle , mais non pas me repentir de ces maux , lorsqu'ils me viennent malgré moi. Mais si je mens , fii je suis injuste ou médisant, et que j'en sois fâché, cette douleur est un repentir que je puis avoir et n'avoir pas : heureux, si je me repens du mal , et que volontairement je persévère dans le bien.

Voilà dans ma liberlé un trait défectueux, qui est de pouvoir mal faire ; ce trait ne me vient pas de Dieu , mais il mo vient du néant dont je suis tiré. Dans ce défaut, je dégénère de Dieu qui m'a fait : car Dieu ne peut vouloir le mal ; et le Psalmiste lui chante : « Vous êtes un Dieu qui ne voulez pas » l'iniquité ' ». Mon Dieu! voilà le défaut et le caractère de la créature ! je ne suis pas une image et ressemblance parfaite de Dieu, je suis seulement fait à l'image : j'en ai quelque trait; mais parce que je suis, je n'ai pas tout : et on m'a tourné à la ressemblance ; mais je ne suis pas une ressemblance, puisqu'enfin je puis pécher. Je tombe dans le défaut par mille endroits , par l'imperfection , par la multiplicité , par la variabilité de mes actes; tout cela n'est pas enDieu, et je dégénère par tous ces endroits ; mais l'endroit oîi je dégénère le plus, le foible, et, pour ainsi dire, la honte de ma nature, c'est que je puisse pécher.

Dieu dans l'origine m'a donné un précepte ; car il étoit juste que je sentisse que j'étois sujet. Je suis une créature à qui il convient d'être soumise ; je suis né libre , Dieu l'a voulu ; mais ma liberté n'est pas une indépendance : il me falloit une liberté sujette, ou si l'on aime mieux parler ainsi avec un Père de l'Église, une servitude libre sous un Seigneur souverain : libéra servitus ; et c'est pourquoi il me falloit un précepte , pour me faire sentir que j'avois un maître. ODieu ! le précepte aisé que vous m'avez donné d'abord ! Parmi tant d'arbres et de fruits , étoit-ce une chose si difficile de m' abstenir d'un seul ? Mais vous vouliez seulement me faire sentir, par un joug aisé , et avec une main légère , que j'étois sous votre empire. ODieu ! après avoir secoué le joug, il est juste que je subisse celui des travaux, de la péni-

' Ts. V. 5.

Sun LES MYSTÈlVliS. vl^t^ij;

tencc et de la mort, que vous m'avez imposé, o Dieu î vous ^^^^^ êtes mon roi : faites-moi ce que vous voudrez par votre justice , mais n'oubliez pas vos miséricordes.

IV' ÉLÉv- Sur l'arbre de la science du bien et du mal , et sur l'arbre dz vie.

On peut entendre que « Dieu avoit produit de la terre, n tout arbre beau à voir , et agréable au goût , et il avoit mis » îiussi dans le milieu du paradis l'arbre de vie , et l'arbre » de la science du bien et du mal ' ». Dieu pouvoit annexer aux plantes certaines vertusnaturelles pjir rapport à nos corps ; et il est aisé à croire que le fruit de l'arbre de vie avoit la vertu de réparer le corps par un aliment si proportionné et si efficace, que jamais on ne seroit mort en s'en servant. Mais pour l'arbre de la science du bien ou du mal , comme c'étoit là un effet qui passoit la vertu naturelle d'un arbre, on pourroit dire que cet arbre a été ainsi appelé par l'événement, à cause que l'bomme en usant de cet arbre contre le commandement de Dieu, a apprisja malheureuse science qui lui fait discerner par expérience le mal que son infidélité lui attiroit, d'avec le bien oi!i il avoit été créé, et qu'il devoit savoir uniquement s'il eût persévéré dans l'innocence.

On peut encore penser que la vertu de donner à l'homme la science du bien et du mal , étoit dans cet arbre une vertu surnaturelle , semblable à celle que Dieu a mise dans les sacrements, comme dans l'eau la vertu de régénérer l'intérieur de l'homme, et d'y répandre la vie de la grâce.

Quoi qu'il en soit, sans rechercher curieusement le secret de l'œuvre de Dieu , il me suffit de savoir que Dieu avoit défendu absolument et dès l'origine, l'usage de l'arbre de la science du bien et du mal, et non pas l'usage de l'arbre de vie. Voici ses paroles : « Mangez du fruit de tous les arbres » du paradis, mais ne mangez point de celui de l'arbre de « la science du bien et du maP ». Il n'y avoit donc que ce seul fruit qui fût défendu , et celui de l'arbre de vie ne le fut qu'après le péché , conformément à cette parole : » Prenons

■ Gen. I. 9. — = Uid. u. 10. 17.

80 ÉLÉVATICrSS

«» garde qu'il ne mette encore la main sûr l'arbre de vie, et. » qu'il ne vive éternellement' >'.

Dieu ! je me soumets à vos défenses ; je renonce à toute ecience curieuse, puisque vous m'en défendez l'usage : je ne devois savoir par expérience que le bien : je me suis trop mal trouvé d'avoir voulu savoir ce que vous n'aviez pas voulu m'apprendre , et je me contente de la science que vous me voulez donner. Pour l'arbre de vie , vous m'en aviez permis l'usage , et je pouvois être immortel avec ce secours, etmaintenant vous me le rendez par la croix de mon Sauveur. Le vrai fruit de vie pend à cet arbre mystérieux, et je le mange dans l'Eucharistie de dessus la croix, en célébrant ce mystère selon le précepte de Jésus-Christ, en mémoire de sa mort, conformément à cette parole : « Faites ceci en mémoire de moi ^ » ; et à celle-ci de saint Paul : « Toutes les fois que vous B mangerez de ce pain » céleste, « et que vous boirez de cette ■ coupe » bénite, « vous annoncerez » , vous publirez, vous célébrerez « la mort du Seigneur^ ». C'est donc ici un fruit de mort et un fruit de vie; un fruit de vie, puisque Jésus- Christ a dit : « Vos pères ont mangé la manne, et ils sont » morts : mais qîiiconque mangera du pain que je vous don- » nerai, ne mourra jamaisS). L'Eucharistie est donc un fruit et un pain de vie. Mais en même temps c'est un fruit de mort, puisqu'il falloit pour nous viviûer que Jésus c< goûtât la mort » pour nous tous^ ; et que rappelés à la vie par cette mort, B nous portassions conlinuellement en nos corps la mortid- » tion de Jésus" », par la mort de nos passions, et en mourant à nous-mêmes et à nos propres désirs, « pour ne » vivre plus qu'à celuiqui est mortel ressuscité pour nous' ». Pesons ces paroles et vivons avec Jésus-Christ, comme lui, « morliiiés selon la chair, et vivifiés selon l'esprit », ainsi que disoit saint Pierre ^

• Gen. m. 22. — ■ Luc. xxn. 19. — * I. Cor. xi. 2G. — < Joan. vi. 49. 50. — '■ Hebr. ii. 9. — « II. Cor. iv. 10. — ' 16. v. 15. — ' I. Pelr. ui. 18.

SUR LES BIYSl-èllES, . Ql

Vc lÎLiîv. Dernière singularité de la création de l'homme darts son

immortalité.

Nous ne comptons plus les admirables singularités delacréa- (jon de rhomme, tant le nombre en est grand ; mais la dernière est l'immortalité. Dieu, quelle merveille! tout ce que je vois d'animaux autour, de moi sont sujets à la mort; mc\ seul, avec un corps composé des mêmes éléments, je suis immortel par mon origine.

Je pouYois mourir cependant, puisque je pouvois pécher; j'ai péché, et je suis mort : mais je pouvois ne pas mourir, parce que je pouvois ne pas pécher, et que c'est le péché seul qui m'a privé de l'usage de l'arbre de la vie.

Quel bonheur ! quelle perfection de l'homme ! Fait à l'i-mage de Dieu par un dessein particulier de sa sagesse ; établi dans un paradis, dans un jardin délicieux oij' tous les biens obondoient, sous un ciel toujours pur et toujours bénin ; au milieu des riches eaux de quatre fleuves ; sans avoir à craindre la mort, libre, heureux, tranquille, sans aucune difformité ou infirmité, ni du côté de l'esprit, ni du côté du corps ; sans aucun besoin d'habits, avec une pure et innocente nudité; ayant mon salut et mon bonheur en ma main; le ciel, ouvert devant moi pour y être transporté quand Dieu voudroit, sans passer parles ombres affreuses delà mort! Pleure sans fin, homme misérable qui as perdu tous ces biens, et ne te console qu'en Jésus-Christ qui te les a rendus; et encore dans une plus grande abondance l

YI° SEMAINE.

ÉLÉVATIONS SOa LA TENTATION ET LA CUUTE DE l'iI0jMJI3. I'° ÉLÉv. Le serpent.

« Le serpent êloit le plus fin de tous les animaux*. » Voici <Ians la foiblesse apparente d'un commencement si étrange

' Gsn. m 1.

t!« liLîiVATIOKS

du TÙcii de nos malheurs, la profondeur admirable de la tliéologie chrétienne. Tout paroîl foible ; osons le dire, loul. a ici en apparence un air fabuleux : un serpent parle, une femme écoute; un homme si parfait et très-éclairé se laisse entraîner à une tentation grossière ; tout le genre humain tombe avec lui dans le péché et dans la mort : tout cela paroît insensé. Mais c'est ici que commence la "vérité de cette sublime sentence de saint Paul : « Ce qui est en Dieu » une folie » apparente « est plus sage que la sagesse des » hommes ; et ce qui est en Dieu une foiblesse apparente est » plus fort que la force de tous les hommes'. »

Commençons par la linesse du serpent, et ne la regardons pns comme la finesse d'un animal sans raison , mais comme la finesse du diable, qui, par une permission divine, étoit entré dans le corps de cet animal. Comme Dieu paroissoità l'homme sous une figure sensible, il en étoit de même des anges. Dieu parle à Adam, Dieu lui amène les animaux , et lui amène sa femme qu'il venoit de tirer de lui-même ; Dieu lui paroît comme quelque chose qui se promène dans le paradis. Il y a dans tout cela une figure extérieure, quoiqu'elle ne soit point exprimée : et il étoit juste, l'homme étant composé de corps et d'âme , que Dieu se fît connoître à lui selon l'un et l'autre , selon les sens comme selon l'esprit. Il en étoit de même des anges qui conversoient avec l'homme en telle forme que Dieu permettoit, et sous la figure des animaux. Eve donc ne fut point surprise d'entendre parler un serpent, comme elle ne le fut pas de voir Dieu même paroître sous une forme sensible ; elle sentit qu'un ange lui parloit ; et seulement, il paroît qu'elle ne distingua pas assez si c'étoit un bon ou un mauvais ange , n'y ayant aucun inconvénient que dès « lors l'ange de ténèbres se transfigurât en ange de lu- » mière '».

Yoilà donc de quoi s'élever à quelque chose de plus haut que ce qui paroît : et il faut coQsidérer dans cette parole do serpent une secrète permission de Dieu, par laquelle l'esprit tentateur se présente à Eve sous cette figure.

1 [. Cor. I. 25. — = 11. Cor. xi. H.

SUll LES MYSliiUîin. 93

Pourquoi il détermina cet ange superbe à paroîlre sous cette forme, plutôt que sous une autre : quoiqu'il ne soit pas nécessaire de le savoir, l'Écriture nous l'insinue, en disant que « te serpent étoit le plus fin de tous les animaux « ; c'està-dire, celui qut s'insinuoit de la manière la plus souple et la plus cachée , et qui, pour beaucoup d'autres raisons que la suite développera, représentoit mieux le démon dans sa malice, dans ses embûches, et ensuite dans son supplice.

Les hommes ignorants voudroient qu'Eve, au lieu d'entendre le serpent, se fût d'abord effrayée, comme nous faisons à la vue de cet animal ; sans songer que les animaux soumis à l'empire de l'homme n'avoienl rien d'affreux pour lui dans l'origine : au contraire, pour ainsi dire, rampoient devant lui, aussi bien que le serpent, par une marque divine, comme imprimée sur sa face, qui les tenoit dans sa sujétion. Le démon n'avoitdonc garde de se servir de la forme du serpent pour effrayer Eve, non plus que la fléchir à ses volontés par une espèce de force : mais cet esprit cauteleux alla par adresse, et par les subtiles insinuations que nous allons voir.

Jusqu'ici il ne paroît rien que d'excellent dans la nature de l'homme , à qui tous les animaux paroissoient soumis , et même ceux qui à présent nous font naturellement le plus d'horreur. Jésus-Christ a rétabli cet empire d'une manière plus haute , lorsqu'il a dit, racontant les prodiges que fera la foi dans ceux qui croient : « Ils dompteront les serpents , et «les poisons qu'ils boiront ne leur nuiront pas' ». Ce miracle s'accomplira en nous d'une façon admirable, si parmi tant d'erreurs, tant de tentations, tant d'illusions, et, pour ainsi dire , dans un air si corrompu , nous savons, avec la grâce de Dieu, conserver notre cœur, notre bouche sincère , nos mains innocentes.

II* ÉLÉv. La t:j)tatioii ; Eve est at'aquée avant Adain.

Seigneur, faites-moi connoître les profondeurs de Satan, et les finesses malignes de cet esprit, à qui il vous a plu do conserver toute sa subtilité, toute sa pénétration, toute la su-

' Marc. XVI. 17.

9Î ÉLfeVATIOXa

périorité naturelle du génie qu'il a sur nous, pour vous en servir aux épreuves oii vous voulez mettre notre fidélité , et faire connoitre magnifiquement la puissance de votre grâce.

Voici le premier ouvrage de cet esprit ténébreux. Sa malignité et sa jalousie le portent à détruire l'homme que Dieu avoit fait si parfait et si heureux, et à subjuguer celui à qui il avoit donné tant d'empire sur toutes les créatures corporelles; afin que ne pouvant renverser le trône de Dieu en lui-même, il le renverse autant qu'il peut, dans l'horamo qu'il a élevé à une si haute puissance.

Nous avons donc à considérer par quels moyens il a réussi dans cet ouvrage, afin de connoitre ceux par lesquels nous lui devons résister, et nous relever de notre chute ; c'est-àdire, relever en nous l'empire de Dieu abattu.

Nous étions à la vérité au dessous de l'ange , mais commô nous avons vu, « un peu au dessous' » ; car nous lui étions égaux dans le bonheur de posséder le souverain bien ,- et nous avions comme lui une intelligence et un libre arbitre aidé do la grâce, capable avec cette grâce de s'élever à cette bienheureuse jouissance. Nous pouvions donc aisément résister à Satan, qui l'avoit perdue, et qui vouloit nous la faire perdre. Quelque avantage qu'il eût sur nous du côté de l'intelligence, loin de pouvoir nous forcer, la grâce que nous avions, et qu'il avoit rejetée et entièrement perdue par sa faute, nous rendoit ses supérieurs en force et en vertu : ainsi il no pouvoit rien contre nous que par persuasion ; et c'étoit aussi ce qui flattoit son orgueil, de soumettre notre esprit au sien par adresse , de nous faire donner dans les pièges qu'il nous tendoit.

Le premier effet de cet artifice est d'avoir tenté Adam paf Eve , et d'avoir commencé à nous attaquer par la partie la plus foible. Quelque parfaite que fût, et dans le corps et encore plus dans l'esprit, la première femme immédiatement sortie des mains de Dieu , elle n'étoit selon le corps qu'une portion d'Adam , et une espèce de diminutif. 11 en étoit à proportion à peu près de même de l'esprit ; car Dieu avoit

' Ps. vra, G.

SLll LES UlTSTlillCS. OIS

fait régner dans son ouvrage une sagesse eiui y rangeoit tout avec une certaine convenance. Ce n'est point Eve, mais Adam qui nomma les animaux : c'étoit à Adam et non point à Èvc, qu'il les avoit amenés. Si Eve, comme sa compagne cliérie , participoit à son empire, il demeuroit à l'homme une pri^ mauté qu'il ne pouvoit perdre que par sa faute et par un excès de complaisance. Il avoit donné le nom à Eve, comme il l'avoit donné à tous les animaux, et la nature vouloit qu'ello lui fût en quelque sorte sujette. C'étoit donc en lui que résidoit la supériorité de la sagesse ; et Satan le vient attaquer par l'endroit le moins fort, et pour ainsi dire, le moins muni. Si cet artifice réussit à cet esprit malicieux, il ne faut pas s'ctonnerqu'il le continue, etqu il tâche encore d'ahatlrerhommo par les femmes, quoique d'une autre manière, parce qu'il n'avoit point encore de concupiscence. Il suscita contre Job sa propre femme, et souleva contre lui cette ennemie domestique, pour pousser à bout sa patience. ïobie, qui devoit être après lui le modèle de cette vertu , eut dans sa maison une semblable persécution. Les plus grands rois sont tombés par cet artifice. Qui ne sait la chute de David c£ de Salomon? Qui peut oublier la foiblesse d'Hérode, et la meurtrière de saint Jean Bapliste? Le diable en atlaquanl Eve, se préparoit dans la femme un des instruments les plus dangereux pour perdre le genre humain : et ce n'est pas sans raison que le Sage a dit « qu'elle avoit assujetti les puissants, et donné la mort aux plus courageux ' o.

111° lîLÉv. Le tentateur procède par inten-ogalîon , et tâche d'abord dû

produire uu doute.

« Pourquoi le Seigneur vous a-t-il défendu de manger do «cet arbre»? Et un peu après :« Vous ne mourrez pas ^ ». La suite de ces paroles fait voir qu'il vouloit induire Eve à erreur; mais s'il lui avoit proposé d'abord l'erreur où il vouloit la conduire , et une contradiction manifeste au commandement età la parole de Dieu, il lui auroit inspiré plus d'horreur que de volonté de l'écouter : mais avant que de proposer

' Prov. TU. 2G. — .= Gcn. m. 1. 2. 3. 4.

Terreur, il commence par le doute : a Pourquoi le Seigneur »vous a-t-il défendu »? Il n'ose pas dire, il vous a trompés, son précepte n'est pas juste; sa parole n'est pas véritable : il demande, il interroge , comme pour être instruit lui-même, plutôt que pour instruire celle qu'il vouloit surprendre. Il ne pouvoit commencer par un endroit plus insinuant ni plus délicat.

La première faute d'Eve , c'est de l'avoir écoulé, et d'être entrée avec lui en raisonnement. Dès qu'on a voulu la faire douter de la vérité et de la justice de Dieu, elle devoit fermer l'oreille et se retirer. Mais la subtilité de la demande l'ayant rendue curieuse , elle entra en conversation et elle y périt. La première faute de ceux qui errent, ou par l'erreur de l'esprit, ou par la séduction et l'égarement de leurs sens, c'est de douter. Satan dit tous les jours , et aux hérétiques , et à tous ceux qui sont entraînés dans leurs voluptés et leurs passions , ce malheureux « pourquoi » ; et s'il lui a réussi contre Eve avant la concupiscence et les passions; faut-il s'étonner qu'il ait des succès si prodigieuxavec ce secours? Fuyons, fuyons : et dès le premier « pourquoi », dès le premier doute qui commence à se former dans notre esprit, bouchons l'oreille; car pour peu que nous chancelions, nous périrons.

VP if Lliv.Réponse d'Eve et réplique de Satan qui se découvre.

« Nous mangeons tous les fruits du paradis , mais pour » l'arbre qui est au milieu, Dieu nous a défendu d'en manger » le fruit, et d'y toucher, sous peine de mort '. » Telle fut k réponse d'Eve, où il n'y a rien que de véritable, puisqu'elle ne fait que répéter le commandement et les paroles du Seigneur. 11 ne s'agit donc pas de bien répondre , ni de dire de bonnes choses, mais de les dire à propos. Eve eiit dû ne point parler du tout au tentateur, qui lui venoit demander des raisons d'un commandement suprême , où il n'y avoit qu'à obéir, et non point à raisonner. Combien de fois y

' Gcn. m. 2.

SUU LES aiVSTEUES. 07

est-on trompé? tout en disant de bonnes choses, on s'entretient avec la tentation : mais il faut rompre commerce à T instant. C'étoit le cas, non de réciter, mais de pratiquer le commandement de Dieu, et se bien garder, sous prétexte de rendre raison au séducteur, de faire durer le temps de la séduction. Le Fils de Dieu nous en a bien donné un autre exemple dans le temps de sa tentation. Les paroles de l'Ecriture qu'il allègue, ne sont pas un entretien pour raisonner avec le tentateur, mais un refus précis avec cette exécration : « Va-t-en, Satan ' ». Au lieu qu'Eve curieuse, veut raisonner et entendre les raisonnements du serpent.

Aussi voit-il insensiblement augmenter ses forces. Comme il vit qu'Eve étoit éblouie de la nouveauté, et que déjà elle entroit dans le doute qu'il lui vouloit suggérer, il ne garde plus de mesures, et lui dit sans ménagement: «Vous ne » mourrez pas ; car Dieu sait qu'au jour que vous man- » gérez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez » comme des dieux, sachant le bien et le mal ^ ». Il insinuoit par ces paroles , que Dieu avoit attaché au fruit de cet arbre une divine vertu , par oi!i l'homme seroit éclairé sur toutes les choses qui pouvoient le rendre bon ou mauvais, heureux ou malheureux. « Et alors , » dit-il , par une aussi belle connoissance, vous deviendrez si parfaits , que « vous » serez comme des dieux ». De celte sorte, il flatte l'orgueil , il pique et excite la curiosité. Eve commence à regarder ce fruit défendu, et c'est un commencement de désobéissance : car le fruit que Dieu défendoit de toucher, ne de voit pas même être regardé avec complaisance. « Elle vit, » dit l'Écriture, « qu'il étoit beau à la vue, bon à manger, agréable à » voir* » : elle n'oublie rien de ce qui pouvoit la satisfaire. C'est vouloir être séduite, que de se rendre si attentive à la beauté et au goût de ce qui lui avoit été interdit. La voilà donc occupée des beautés de cet objet défendu , et comme convaincue que Dieu étoit trop sévère de leur défendre l'u- •''•'ge d'une chose si belle, sans songer que le péché ne consiste pas à user des choses mauvaises par leur nature, puisqtio

' Mailh. IV. 10. — = Gcu. III. 4.5.— ^ Ib G.

Dieu n'en avoit point fait ni n'en pouvoit faire de telles, mais à mal user des bonnes. Le tentateur ne manqua pas de joindre la suggestion , et pour ainsi dire , le sifflement intérieur il l'extérieur; et il tâcha d'allumer la concupiscence qu'Eve jusqu'alors ne connoissoit pas. Mais , dès qu'elle eut commencé à écouter et à raisonner sur un commandement si précis ; à ce commencement d'infidélité, ou peut croire que Dieu commença aussi à retirer justement sa grâce , et que la concupiscence des sens, suivit de près le désordre qu'Eve avoit déjà introduit volontairement dans son esprit. Ainsi elle mangea du fruit et le serpent demeura vainqueur. Il ne poussa pas plus loin la tentation du dehors; et, content d'avoir bien instruit et persuadé son ambassadeur, il laissa faire le reste à Eve séduite. Remarquez qu'il lui avoit parlé non-seulement pour elle, mais encore pour son mari , en lui disant, non point : Tu seras ; et , pourquoi Dieu t'a-t-il défendu? Mais : « Vous serez comme des dieux » : et, « Pour- » quoi vous a-t-on fait celte défense »? Le démon ne se trompa pas en croyant que cette parole portée par Eve à Adam auroit plus d'effet que s'il la lui eût portée luimême. Voilà donc par un seul coup trois grandes plaies. L'orgueil entra avec ces paroles : « Vous serez comme des » Dieux ». Celles-ci : « Vous saurez le bien et le mal», excitèrent la curiosité. Et ces regards attentifs sur l'agrément e sur le bon goût de ce beau fruit , firent entrer jusque dans la moelle des os l'amour du plaisir des sens. Voilà les trois maladies générales de notre nature, dont la complication fai tous les maux particuliers dont nous sommes aflligés , et saint Jean les a ramassés dans ces paroles : « N'aimez pas » le monde, ni tout ce qui est dans le monde, parce que » tout ce qui est dans le monde est , ou la concupiscence de la chair' », c'est-à-dire manifestement la sensualité, « ou la » concupiscence des yeux »,qui est la curiosité, ou enfin l'ambition et « l'orgueil répandu dans foute la vie» , qui est le nom propre du troisième vice, dont la nature et la vie humaine est infectée.

' I. Joan. II. IG.

V Éli^V. La tentation et la chute d'Adam. Réflexions de saint Paul.

oÈve prit le fruit et le mangea, et en donna à son mari qui » en mangea '. » La tentation et la chute d'Adam passe en ce peu de mots. Le premier et le plus beau commentaire que nous ayons sur cette madère , est celui-ci de saint Paul n « Adam n'a pas été séduit , et Eve a été séduite dans sa pré- » varication * » . Il faut ici entendre en deux sens , qu'Adam ne fut point séduit. Il ne fut point séduit, premièrement, parce que ce n'est point à lui que s'attaqua d'abord le séducteur: secondement, il ne fut pas séduit , parce que d'abord , comme l'interprètent les saints docteurs , il céda .plutôt à Eve par complaisance, que convaincu par ses raisons. Les saints interprèles, et entre autres saint Augustin, disent expressément qu'il ne voulut point contrister cette seule et chère compagne : Sociali necsssitudini paruisse ^ : ni se laisser^ dans son domestique et dans la mère future de tous ses enfants, une éternelle contradictioii. A la fin, néanmoins, il donna dans la séduction ; prévenu par sa complaisance , il commença lui-même à goûter les raisons du serpent, et conçut les mêmes espérances que sa femme , puisque ce n'étoit que par lui qu'elles dévoient passer à tous ses enfants, où elles ont fait tous les ravages que nous voyons encore parmi nous.

Adam crut donc qu'il sauroit le bien et le mal , et que sa curiosité seroit satisfaite. Adam crut qu'il seroit comme un Dieu, auteur par son libre arbitre de la fausse félicité qu'il alîectoit , ce qui contenta son orgueil ; d'où tombé dans la révolte des sens , il chercha de quoi les flatter dans le goût exquis du fruit défendu. Qui sait si alors déjà corrompu, Eve ne commença pas à lui paroîlre trop agréable ? Malheur à l'homme qui se peut plaire en quelque autre chose qu'en Dieu ! Tous les plaisirs l'assiègent, et tour à tour, ou tous ensemble ils lui font la loi. Quoi qu'il en soit, la suite va ^lire paroître que les deux époux devinrent un piège l'un à

' Gen. ui, 6. - - I. Tim. ii. 14. — ^ Aug. de Civ. Dei. lib. xiv. C. H. 11. 2.

iOO ÉLÉVATIONS

faiilre , elleur union , qui devoitêtre toujours lionnôte, s'ils eussent persévéré dans leur innocence, eut quelque chose dont la pudeur et rhonnêteté fut offensée.

Vi'' ÉLÉ\. Achun et Eve s'aperçurent de leur nudité.

cfEt aussitôt leurs yeux furent ouverts : et s'étant aperçus «quMls étoient nus, ils se couvrirent de feuilles de figuier cou- ))sues ensemble, et se firent une ceinture: « Torigina] porte: «un habillement autour des reins ' ». Hélas ! nous commençons à n'oser parler de la suite de notre histoire, où il commence à nous paroître quelque chose qu'une bouche pudique ne peut exprimer, et que de chastes oreilles ne peuvent entendre. L'Écriture s'enveloppe ici elle-même et ne nous dit qu'à demi-mot ce que sentirent en eux-mêmes nos premiers parents. Jusqu'ici leur nudité innocente ne leur faisoit point de peine. Voulez-vous savoir ce qui leur en fait? Considérez comme ils se couvrent, et de quoi. Ce n'est point contre les injures de l'air qu'ils se couvrent de feuilles: Dieu leur donna dans la suite des habits de peaux pour cet usage , et « les en revêtit lui-même ' ». Ici , ce n'est que des yeux et de leurs propres yeux qu'ils veulent se défendre. Ils n'ont besoin que de feuilles, seulement ils en choisissent des plus larges et des plus épaisses , que la vue puisse moins percer. Ils s'en avisent d'eux-mêmes , et c'est ainsi que leurs yeux furent ouverts \ » non qu'auparavant ils fussent aveugles, comme l'ont cru quelques interprètes. S'ils l'eussent été, ni Adam n'eut vu les animaux, ou Eve même qu'il nomma; ni Eve n'auroit vu ou le serpent ou le fruit. Dire donc que « les yeux leur furent ouverts », c'est une manière honnête et modeste d'exprimer, qu'ils sentirent leur nudité, et c'est par là qu'ils commencèrent en effet, mais pour leur malheur, à connoître le mal. En un mot, leur esprit qui s'est soulevé contre Dieu, ne peut plus contenir le corps auquel il devoit commander. Et voilà, incontinent après leur péché, la cause de la honte que jusqu'alors ils ne connoissoient pas.

' Gcn. III. 7. -- - lôid. 21. — 3 lôûL 7.

SUR LES SIYSlèuES. 101

Achevons, pour ne pas revenir à ce désordre honteux. Nous en naissons tous, et c'est par là que notre naissance et notre conception , c'est-à-dire la source même de notre être , est infectée par le péché originel, Dieu ! où en sommesnous et de quel état sommes-nous déchus !

VIi° ÉLÉv. Énorinité du péché d'Adam.

Qui pourroit dire combien énorme a été le crime d'être tombé, en sortant tout récemment des mains de Dieu, dans une si grande félicité, dans une si grande facilitédene pécher pas ? Voilà déjà deux causes de l'énormité ; la félicité de l'état d'oii tout besoin étoit banni, la facilité de persévérer dans ce bienheureux état d'où toute cupidité, toute ignorance, toute erreur, toute infirmité étoit ôtée. Le précepte, comme on a vu, n'étoit qu'une douce épreuve delà sujétion, un frein léger du libre arbitre, pour lui faire apercevoir qu'il avoit un maître, mais le maître le plus bénin, qui lui imposoit par bonté le plus doux elle plus léger de tous les jougs. Il est tombé néanmoins, et Satan en a été le vainqueur. Quoiqu'on ait peine à connoitre par où le péché a pu pénétrer, c'est assez que l'homme ait été tiré du néant, pour en porter la capacité dans son fonds ; c'est assez qu'il ait écoulé, qu'il ait hésité pour en venir à l'effet.

A ces deux causes de l'énormité du péché d'Adam, ajoutons-y l'étendue d'un si grand crime qui comprend en soi tous les crimes, en répandant dans le genre humain la concupiscence qui les produit tous ; par lequel il donne la mort à tous ses enfants qui sont tous les liommes, qu'il livre tous au démon pour les égorger, et coopère avec celui dont le Fils do Dieu a dit pour celte raison, qu'il a été <f homicide dès le commencement S) . Mais s'il a été homicide, Adam a été parricide de soi-même et de tous ses enfants qu'il a égorgés, non dans le berceau, mais dans le sein de leur mère, et même avant la naissance ; il a encore égorgé sa propre femme, puisqu'au lieu de la porter à la pénitence qui Tauroit sauver.

' •'oan. VIII. 4'j.

il achève de la tuer par sa complaisance. le plus grand à& tous les pécheurs, qui te donnera le moyen de te relever d'une si affreuse chute ! quel asile trouveras-tu contre ton vainqueur ? A quelle bonté auras-tu recours? A la seule bonté de Dieu : mais tu ne le peux ; et c'est là le plus malheureux effet de ta chute ; tu ne peux que fuir Dieu comme on va voir, et augmenter ton péché. Craignons donc du moins dans notre foiblessele péché qui nous a vaincus dans notre force.

YIII° ifLÉv. Présence de Dieu redoutable aux pécheurs , nos premiers parents augmentent leur crime en y cherchant des excuses.

T) Comme Dieu se promenoit dans le paradis « ( car pour les raisons qui ont été dites, nous avons vu qu'il leur apparoissoit sous des figures sensibles) «: ils en entendirent le bruit. Adam et Eve se cachèrent de devant la face du Sei- » gneur, dans l'épaisseur du bois du paradis. Et le Seigneur » Dieu appela Adam, et lui dit : Où es-tu ? et Adam lui ré- » pondit : J'ai entendu dans le paradis le bruit de votre » présence, et je l'ai redoutée, parce que j'étoisnu, et je mo suis caché. Et Dieu lui dit : Mais qui t'a montré que tu » étois nu, si ce n'est que tu as mangé du fruit que je t'avois B défendu ' » ?

Il est dit dans l'Ecriture que « Dieu se promenoit à l'air durant le midi » . Ces choses en elles-mêmes si peu convenables à lamajeslé de Dieu, et à l'idée de perfection qu'il nous ft donnée de lui-même, nous avertissent d'avoir recours au eens spirituel. Le midi qui est le temps de la grande ardeur dujour, nous signifie l'ardeur brûlantede la justice de Dieu, lorsqu'elle vient se venger des pécheurs; et quand il est dit que Dieu dans cette ardeur se promène à l'air, c'est qu'il tempère par bonté l'ardeur intolérable de son jugement. Carc'étoit déjà un commencement de bonté, de vouloir bien reprendre Adam ; au lieu que sans le reprendre, il pouvoit le précipiter dans les enfers, comme il a fait l'ange rebelle. Adam n'avoit pas encore appris à profiter de ces reproche.'',

I Gen. ui. 8. 5. 10. ti.

et comme à respirera cet air plus doux : plein des terreurs de sa conscience, il se cache dans la forêt et n'ose paroîtrc devant Dieu.

Nous avons vu Thomme pécheur qui ne se peut souffrir lui-même; mais sa nudité ne lui est jamais plus affreuse, que par rapport , non point à lui-même, mais à Dieu, « devant qui tout est à nu et à découvert ' », jusqu'aux replis les plus intimes de sa conscience. Contre des yeux si pénétrants, des feuilles ne suffisent pas. Adam cherche l'épais des forêts, et encore n'y trouve-t-il pas de quoi s'y mettre à couvert. Il ne faut pas s'imaginer qu'il crût se soustraire aux yeux invisibles de Dieu: il tâcha du moins de se sauver desa présence sensible qui le brûlait trop ; à peu près comme feront ceux qui crieront au dernier jugement : « Montagnes, tombez sur nous : collines, enterrez-nous ' » . Mais la voix de Dieu le poursuit : « Adam où es-tu » ? Combien loin de Dieu et de toi-même ? Dans quel abîme de maux , dans quelles misères, dans quelle ignorance, dans quel déplorable égarement !

A cette voix, étonné et ne sachant où se mettre : Je me î suis caché, « dit-il, » parce que j'étois nu. Mais qui t'a dit » que tu étois nu, a dit le Seigneur, si ce n'est que tu as mangé » du fruit défendu ! » Adam lui répondit : » La femme que » vous m'avez donnée pour compagne, m'a présenté du fruit, » et j'en ai mangé'. C'est ici que les excuses commencent; vaines excuses qui ne couvrent pas le crime , et qui découvrent l'orgueil et l'impénitence. Si Adam , si Eve avoient pu avouer humblement leur faute, qui sait jusqu'où se seroit portée la miséricorde de Dieu? Mais Adam rejette la faute sur la femme , et la femme sur le serpent, au lieu de n'en accuser que leur libre arbitre. De si frivoles excuses étoient figurées par les feuilles de figuier, par l'épaisseur de la forêt dont ils pensoient se couvrir. Mais Dieu fait voir la vanité de leur excuse. 'Que sert à l'homme de dire : « La femme que » vous m'avez donnée pour compagne ? » Il semble s'en prendre à Dieu même. Mais Dieu luiavoit-il donné cette femme

' Ilcb. iv. 13. — -Lwc.xxiu. 30. — ^ Gea. iu. 10. II. 12.

iOl KLKYATÎ0N3

pour compngnc do sa désuljî-issance? ne devoU-il pas larégif, la redresser? C'est donc le comble du crime, loin de Tavouer, d'en vouloir rejeter la faille sur sa malheureuse compagne , et sur Dieu même qui la lai avoit donnée.

Ne cherchons point d'excuse à nos crimes : ne les rejetons pas sur la partie foiblequi est en nous; confessons que la raison devoit présider et dominer à ses appétits : ne cherchons pointa nous couvrir: mettons nous devant Dieu; peutêtre alors que sa bonté nous couvrira d'elle-même , et que nous serons de ceux dont il est écrit : « Bienheureux ceux " dont les iniquités ont été remises , et dont les péchés ont clé couvert'. »

IX' ÉLÉv. Ordre de la justice de Dieu.

Il faut ici distinguer l'ordre du crime d'avec l'ordre de la justice divine. Le crime commence par le serpent, se continue en Eve, et se consomme en Adam ; mais l'ordre de la justice divine est de s'attaquer d'abord au plus capital. C'est pourquoi il s'en prend d'abord à l'homme, en qui se trouvoit dans la plénitude de la force et de la grâce, la plénitude de la désobéissance et de l'ingratitude. C'étoità lui qu'étoit attachée la totalité de la grâce originelle ; c'étoit à lui que les grands dons avoient été communiqués, et à lui qu'avoit été donné et signifié le grand précepte : c'est donc par lui que Dieu commence ; l'examen passe ensuite à la femme ; il se termine au serpent ; et rien n'échappe à sa censure.

X"" ÉLÉV. Suite des excuses.

« Et Dieu dit à Eve r Pourquoi avez-vous fait cela ? Elle répondit: le serpent m'a trompée ' » . Mais pourquoi vous laissiez-vous tromper ? N'aviez-vous pas tout ensemble votre libre arbitre et ma grâce ? Pourquoi avez-vous écouté ? La conviction étoit facile ; mais Dieu en laisse l'effet à la conscience d'Eve ; et se tournant vers le serpent dont l'orgueil et l'obstination ne lui permettoient pas de s'excuser ; sans lu'v

' Ps. XXXI. 1. — ' Cou. m. KJ.

St;R LlîS MYSTliRES. ^f,>j

demander de « pourquoi» , ainsi qu'il avoit fait à Adam el à Eve, il liii dit décisive ment et tout court : «Parce que vous » avez fait cela, vous serez maudit parmi tous les animaux: » vous marcherez sur votre estomac, et la terre sera votre nourriture ' ». Voilà trois caractères du serpent : d'être en exécration et en horreur plus que tous les autres animaux ; c'est aussi le caractère de Satan , que tout le monde maudit ; de marcher sur son estomac, de n'avoir que des pensées basses, et ce qui revient à la même chose, de se nourrir de terre, c'est-à-dire, de pensées terrestres et corporelles, puisque toute son occupation est d'être notre tentateur, et de nous plonger dans la chair et dans le sang. La suite marque encore mieux le caractère du diable qui le pousse à porter des plaies en trahison , et à attaquer par l'endroit le plus foible ; c'est ce que Dieu explique pur ces paroles : «Tu lui « dresseras des embûches ; et lui mordras le talon ^ » . Comme donc les caractères du diable dévoient être représentés par ceux du serpent, Dieu, qui le prévoyoit, se détermina à se servir de cet animal pour parler à Eve, alin qu'étant l'image du diable par ses embûches, il en représentât encore le juste supplice ; en sorte que ces caractères que nous venons de marquer, convinssent au serpent en parabole, et au diable en vérité.

Considérez un moment comment Dieu attère cet esprit superbe, enflé de sa victoire sur le genre humain. Quel autre en a remporté une plus entière? Par un seul coup tout le genre humain devient le captif de ce superbe vainqueur. Vantezvous de vos conquêtes, conquérants mortels : Dieu qui a buniiliéle serpentau milieude son triomphe, saura vous abattre.

Xle ÉLÉV. Le supplice d'Eve : et comment il est changé en remède.

«Le Seigneur dit à la femme : Je multiplierai tes calamités » et tes enfantements ; tu enfanteras dans la douleur^ ». La (écondité est la gloire de la femme ; c'est là que Dieu met son supplice:ce n'est qu'an péril de sa vie qu'elle est féconde. Ce supplice n'est pas particulier à la femme. La race humaine est

' Gen. li. — 2 [(,. m. 15. — ' Ih. m. IG.

lOG ÉLÉVATIOXS

maudite ; pleine dès la conception et dès la naissance , de confusion et de douleurs, et de touscôtés environnée de tourment et do mort ; l'enfant ne peut naître sans mettre sa mère en péril ; ni le mari devenir père sans hasarder la plus chère moitié de sa vie. Eve est malheureuse et maudite dans tout son sexe , dont les enfants sont si souvent des meurtriers : elle étoit faite pour être à l'homme une douce société, sa consolation , et pour faire la douceur de sa vie ; elle s'enorgaeillissoit de cette destination : mais Dieu y mêle la sujétion ; et il change en une amère domination cette douce supériorité qu'il avoit d'abord donnée à l'homme. Il étoit supérieur, par raison, il devient un maître sévère par humeur ; sa jalousie le rend un tyran; la femme est assujettie à cette fureur, et dans plus de la moitié de la terre les femmes sont dans une espèce d'esclavage. Ce dur empire des maris, et ce jougauquel la femme est soumise, est un effet du péché. Les mariages sont, aussi souventun supplice qu'une douce liaison ; etonestunedure croixl'unà l'autre, et un tourment dontonnepeutse délivrer; unis et séparés on se tourmente mutuellement. Dans le sens spirituel , on n'enfante plus qu'avec peine ; toutes les productions de l'esprit lui coûtent, les soucis abrègent nos jours ; tout ce qui est désirable est laborieux.

Par la rédemption du genre humain, le supplice d'Eve se change en grâce. Sa première punition lui rendoit sa fécondité périlleuse; mais la grâce, comme dit saint Paul , fait a qu'elle est sauvée par la production des enfants ' ». Si sa vie y est exposée, son salut y est assuré , pourvu qu'elle soit fidèle à ce que demande son état ; c'est-à-dire, qu'elle demeure «dans la foi » conjugale, « dans un amour » chaste de son mari, «dans la santification » et la piété, comme naturelle à son sexe ; bannissant les vanités de la parure et toute mollesse, « par la sobriété », la modération et la tempérance, comme ajoute le même saint Paul.

« I. Tim. II. 15.

Xîl° liLÉv. Le supijlice d'Adam, et premièrement le travail.

« Dieu dit à Adam : Parce que tu as écouté la parole de la » femme' ». C'est par où commence l'accusation : l'homme est convaincu d'abord d'une complaisance excessive pour la femme ; et c'est la source de notre perle, et ce mal ne se renouvelle que trop souvent. Continuons : « parce que tu as » mangé du fruit que je t'avois interdit , la terre est mau- » dite dans ton travail ; tu ne mangeras ton pain qu'avec la » sueur de ton visage » ; et le reste. C'est par oi!i commence le supplice , mais il est exprimé par des paroles terribles : « La terre est maudite dans ton travail » ; la terre n'avoit point péché; et si elle est maudite , c'est à éause du travail de l'homme maudit qui la cultive : on ne lui arrache aucun fruit, et surlout le fruit le plus nécessaire, que par force et parmi des travaux continuels.

« Tous les jours de ta vie ». La culture de la terre est un soin perpétuel qui ne nous laisse en repos ni jour ni nuit, ni en aucune saison : à chaque moment , l'espérance de Ja moisson et le fruit unique de tous nos travaux , peut nous échapper; nous sommes à la merci du ciel inconstant, qui fait pleuvoir sur le tendre épi , non-seulement les eaux nourrissantes de la pluie, mais encore la rouille inhérente et consu^ mante de la niellure.

« La terre te produira des épines et des buissons ^ »•.. Féconde dans son origine et produisant d'elle-même les meilleures plantes , maintenant si elle est laissée à son naturel ^ elle n'est fertile qu'en mauvaises herbes; elle s© hérisse d'épines; menaçante et déchirante de tous côtés, elle semble même nous vouloir refuser la liberté du passage, et on ne peut marcher sur elle sans combat.

«Tu mangeras l'herbe de la terre*». II semble que, dans l'innocence des commencements, les arbres dévoient d'eux-mêmes offrir et fournir à l'homme une agréable nourriture dans leurs fruits ; mais depuis que l'envie du fruit

' Gen. III. 17. IS. 19. - * Ib 18. - « Ib.

1 08 ÉLIÎVATIONS

défendu nous eût fait pécher, nous sommes nssujeltis à manger riierbe que la terre ne produit que par force; et le blé dont se forme le pain , qui est notre nourriture ordinaire, doit être arrosé de nos sueurs. C'est ce qu'insinuent ces paroles : « Tu mangeras l'herbe, et ton pain te sera donné à »la sueur de ton visage ». Voilà le commencement de nos malheurs; c'est un continuel travail qui seul peut vaincre nos besoins et la faim qui nous persécute.

a Jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu as été » formé, et que tu deviennes « poussière ' » . Il n'y a point d'autre fin de nos travaux ni d'autre repos pour nous que la mort et le retour à la poussière, qui est le dernier anéantissement de nos corps. Cet objet est toujours présent à nos yeux : la mort se présente de toutes parts ; la terre même que nous cultivons, nous la met incessamment devant la vue; et c'est l'esprit de celte parole : L'homme ne cessera de a travailler la terre dont il est pris * », et où il retourne.

Homme , voilà donc ta vie , éternellement tourmenter la terre, ou plutôt te tourmenter toi-même en la cultivant ; jusqu'à ce qu'elle le reçoive toi-même, et que tu ailles pourrir dans son sein. repos affreux! triste fin d'un continuel travail !

XIII" ÉLÉv. Les habits et les injures del'air.

« Et le Seigneur Dieu fît à Adam et à sa femme des ha- » bits de peaux, et il les en revêtit* «.L'homme ne devient pas seulement mortel, mais exposé, par sa mortalité, à toutes les injures de l'air, d'oii naissent mille sortes de maladies. Voilà la source des habits que le luxe rend si superbes : la honte de la nudité les a commencés ; l'infirmité les a étendus sur tout le corps ; le luxe veut les enrichir, et y mêler la mollesse et l'orgueil. homme , reviens à ton origine ? Pourquoi t'enorgueillir de tes habits ? Dieu ne to donne d'abord que des peaux pour te vêtir : plus pauvre que les animaux dont les fourrures leur sont naturelles : infirme

' Gen. m. 19 -- ' Ibiil. 23. — » Ibid. 21.

SUU LES MYSTÈRES. : ; :109

et nu que tu es , tu te trouves d'abord a l'emprunt: ta diseite est infinie: tu empruntes de tous côtés pour te parer. Mais sUons à l'origine, et voyons le principe du luxe : après tout, iJ est fondé sur le besoin ; on tâche en vain de déguiser celte foiblesse en accumulant le superflu sur le nécessaire.

L'homme en a usé de même dans tout le reste de ses besoins, qu'il a tâché d'oublier ou de couvrir en les ornant. Les maisons qu'on décore par l'architecture, dans leur fond, ne sont qu'un abri contre la neige et les orages, et les autres injures de l'air : les meubles ne sont , dans le fond , qu'une couverture contre le froid : ces lits, quoique superbes, no sont , après tout , qu'une retraite pour soutenir la foiblesse et soulager le travail par le sommeil : il faut tous les jours aller mourir et passer dans ce néant une si grande partie de notre vie. -

XIV' Éhiv. Suite du supplice d'Adam : la dérision de Dieu.

Et Dieu dit : » Voyez Adam qui est devenu comme un , »de nous, sachant le bien et le mal: prenons donc garde » qu'il ne mette encore la main sur le fruit de vie, et ne vive » éternellement'». Cette dérision divine étoit due à sa présomplion. Dieu dit en lui-même et aux personnes divines, et, si l'on veut , aux saints anges : Voyez-moi ce nouveau Dieu, qui ne s'est pas contenté de la ressemblance divine que Dieu avoit imprimée au fond de son âme; il s'est fait Dieu à sa façon : voyez comme il est savant, et qu'en effet il a bien appris le bien et le mal à ses dépens; prenons garde qu'après nous avoir dérobé la science , il ne nous dérobe encore l'immortalité. Remarquons que Dieu ajoute la dérision au supplice. Le supplice est dû à la révolte; mais l'orgueil y attiroit la dérision. « Je vous ai appelés, et vous «avez refusé d'entendre ma voix ; j'ai tendu les bras, et » personne ne m'a regardé : vous avez méprisé mes con- » seils, et vous avez négligé mes avis et mes reproches; et »moi aussi, à mon tour, je rirai de votre perte; je mo «moquerai de vos malheurs et de votre mort '». C'est,

' Ocn. m. 22. — - ProT?. I. 24. 25. 2G.

ïii) iii.ÈYAnosy

(lii'ezYOuS'V pousser la vengeance jusqu'à la cruauté} je l'avoue*: mais Dieu aiissi deviendra cruel et impitoyable. Après que sa bonté a élé méprisée, il poussera la rigueur jusqu'à tremper et laver ses mains dans le sang du pécheur. Tous les' justes -entreront dans cette dérision de Dieu: « Et ils » riront sur Timpie, et ils s'écrieront : Voilà Thomme qui » n'a pas mis son secours en Dieu , mais qui a espéré dans » l'abondance de ses richesses; etil a prévalu par sa vanité'». Cet(e vanité insensée lui offroit une flatteuse ressemblance de la divinité même. « Adam est* (devenu comme un; de » nous » : il a voulu être riche de ses propres biens : voyez qu'il est devenu puissant ! Ainsi ces redoutables et saintes dérisions de la justice divine, suivies de celles des justes, ont leur origine dans celle oii Dieu insulte à Adam dans son supplice. Jésus-Christ, qui nous a mis à couvert de la justice de Dieu^ lorsqu'il en a parte le-paids , a souffert cette dérision dans son supplice : « S'il est le fils de Dieu, qu'il » descende de la croix, et nous, croirons en lui ;' que Dieu . » qu'il se vante d'avoir pour père, le délivre^.»C'est ainsi que lui insultoient les impies dans son supplice, mêlant à la cruauté l'amertume de la moquerie : de cette sorte, il a expié la dérision qui éloit tombée sur Adam et sur tous les hommes.

C'est au milieu de cette insultante dérision que « Dieu le « chassa du paradis de délices , pour travailler la ferre d'où » il a été pris^ ». Et voilà, a à la porte de ce paradis déli- » cieux un chérubin qui roule en sa main une épée de » feu * » : en sorte que ce même lieu, auparavant si plein d'attraits, devient un objet d'horreur et de terreur.

XV"^ ÈLlfv. La mort, vraie peine du péché.

«Au jour que vous mangerez du fruit défendu, vous )) mourrez de mort' ». Dans l'instant même vous mourrez de la mort de l'âme, qui sera incontinent séparée de Dieu, qui est notre vie et l'ànie de l'àmc môme. Mais encore

' Ps. Ll. s. 0- — = Matlli. XXVH. 40.42. 43.-'Gcn. m. 25. -'•Gen. JU. 24. — •■' Ceii. il. '.7,

SIR LES MYSTÈRES. lll

tjne yoiro âmè ne soit pas actuellement séparée (Je votre corps à l'instant même du péché, néanmoins , à cet inslaht elle mérite de l'être : elle est donc séparée quanta la dette, quoique non encore par l'effet : nous devenons mortels ; nous sommes dignes de mort ; la mort nous domine : notre corps dès là devient un joug à notre âme , et iipus <accablo

.de tout le poids de la moi-lalité et de Tinfirmité qui l'accompagnent. Justement , Seigneur, justement ; car Tàmc qui a perdu volontairement Dieu, qui étoit son âme , est punie de sa défection par son inévitable séparation d'avec le corps qui lui est uni; et la perte que fait le corps par nécessité, de l'âme qui le gouverne et le perfectionne, est le juste supplice de celle que l'âme a faite volontairement de Dieu , qui la vivifioit par son union.

Justice de Dieu, je vous adore ! il étoit juste que, composé de deux parties, dont vous aviez rendu l'union immuable, tant que je dcmeurerois uni à vous par la soumission que je vous devois , après que je me suis soulevé contre vos ordres inviolables , je visse la dissolution des deux parties (le moi-même , auparavant si bien assorties , et que je vissé mon corps en état d'aller pourrir dans la terré , et de retourner à sa première boue. Dieu ! je subis la sentence ; et toutes les fois que la maladie m'attaquera , pour petite qu'elle soit, ou que je songerai seulement que je suis mortel, je me souviendrai de cette parole : « Tu mourras » de mort ; » et de cette juste condamnation que vous avez prononcée contre toute la nature humaine. L'horreur que j'ai de la mort , me sera une preuve de mon abandonnement au péché ; car. Seigneur, si j'étois demeuré innocent , il n'y auroit rien qui pût me faire horreur. Mais maintenant, je vois la mort qui me poursuit , et je ne puis

. éviter ses affreuses mains. Dieu ! faites-moi la grâce que l'horreur que j'en ressens , et que votre saint Fils Jésus n'a pas dédaigné de ressentir, m'inspire l'horreur du péché qui l'a introduite sur la terre! Sans le péché, nous n'aurions vu la mort que peut-être dans les animaux ; encore un grand et saint docteur ' sembloit-il dire qu'elle ne leur

' S. Aiig. Op. imperf, coiUv. Jul, li'o. m. n. I'i7.

seroit point arrivée dans le paradis , de peur que les yeux innocents des hommes n'eussent été frappés de ce triste objet. Quoi qu'il en soit, ô Jésus! je déteste le péché plus que la mort , puisque a c'est par le péché que la mort a régné sur » tout le genre humain depuis Adam ', » notre premier père: jusqu'à ceux qui nous verront arriver dans votre gloire.

XVI» Éiév. La mort éternelle.

Mais la grande peine du péché, celle qui est seule proportionnée , c'est la mort éternelle ; et cette peine du péché est enfermée dans le péché même. Car le péché n'étant autre chose que la séparation volontaire de l'homme qui se retire de Dieu , il s'ensuit de là que Dieu se retire aussi de l'homme, et s'en relire pour jamais , l'homme n'ayant rien par où il puisse s'y rejoindre de lui-même : de sorte que par un seul coup que se donne le pécheur, il demeure éternellement séparé de Dieu , et Dieu forcé , par conséquent, à se retirer de lui , jusqu'à ce que , par un retour de sa puro miséricorde , il ki plaise de revenir à son infidèle créature. Ce qui n'arrivant que par une pure bonté que Dieu ne doit point au pécheur, il s'ensuit qu'il ne lui doit autre chose qu'une éternelle séparation et soustraction de sa bonté, de sa grâce et de sa présence; mais dès là son malheur est aussi immense qu'il est éternel.

Car, que peut-il arriver à la créature privée de Dieu , c'est-à-dire de tout bien? Que lui peut-il arriver, sinon tout mal? «Allez, maudits, au feu éternel ' »: et où iront-ils, ces malheureux repoussés loin de la lumière , sinon dans les ténèbres éternelles? Où iront-ils, éloignés de la paix, sinon au trouble, au désespoir, au « grincement des dents* »? Où iront-ils, en un mot, éloignés de Dieu, sinon en toute l'horreur que causera l'absence et la privation de tout bien qui • est en lui, comme dans la source. « Je te montrerai tout le » bien , » dit-il à Moïse , en me montrant moi-même. Que pourra-t-il donc arriver à ceux à qui il refusera sa face et sa présence désirable, sinon qu'il leur montrera tout le mal ; et

' Rom. Y. 12. 14. - - .Mail!!, xvv. îl. - ■ Excd. xxxin. 19.

SV& LES AiYSTERIilS» 113

qu'il le leur montrera non-seulement pour le voir, ce qui est affreux; mais, ce qui est plus terrible, pour le sentir par une triste expérience. Et c'est là le juste supplice du pécheur qui se relire de Dieu, que Dieu aussi se retire de lui , et par cette soustraction , le prive de tout le bien , et l'investisse irrémédiablement et inexorablement de tout le mal. Dieu! 6 Dieu ! je tremble ; je suis saisi de frayeur à celte vue Consolez-moi par l'espérance de votre bonté : rafraîchissez mes entrailles, et soulagez mes os brisés, par Jésus-Clirist votre Fils , qui a porté la mort pour me délivrer de ses terreurs, et de toutes SCS affreuses suites, dont la plus inévitablo

est l'enfer.

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