VI" SEMAINE
saa LE PÉCHÉ oRiuiNEt»
I" ilév. Tous les Iiommes dans un seul homme, premier fondemcat de la justice de Dieu dans le péché originel.
ail a fait que toute la race humaine venue d'un seul « homme, se répande sur toute la terre ' ». C'est ici une des plus belles et des plus remarquables singularités de la création de l'homme. Nous ne lisons point que les animaiux viennent de même d'un seul, ni que Dieu les ait réduits d'abord à un seul mâle ni à une seule femelle : mais Dieu a voulu que , tant que nous sommes d'hommes répandus par toute la terre, dans les îles, comme dans les continents, nous sortissions tous d'un seul mariage, dont l'homme étant le chef, un seul homme , par conséquent est la source de tout le genre humain.
Le désir de nous porter tous à l'unité , est la cause de cet ordre suprême de Dieu , et les effets en sont admirables.
Premièrement, Dieu pouvoit donner l'être à tous les hommes, comme à tous les anges indépendamment les uns des autres; surtoutl' âme raisonnablenepouvant, comme incorporelle, dépendre par elle-même d'aucune génération. Néanmoins, il' a plu à Dieu , que non-seulemenl le corps, mais encore l'âme dépendît, selon son être , de cette voie , et que les âmes se
' Act. XTII. 2C.
114 ÉLÉYAtlONS . ,
multipliassent autant que les générations humaines; il a voulu encore que toutes les races humaines se réduisissent à la seule race d'Adam : en sorte que tous les hommes, et selon le corps et selon l'âme, dépendissent de la volonté et do la liberté de ce setil homme.
« Vous portez deux nations dans votre sein ' , » disoil Dieu à Réhecca. Quel spectacle ! en deux enfants encore enfermés dans les entrailles de leur mère, deux grandes et nombreuses nations, et la destinée de l'une et de l'autre. Mais combien est-il plus étonnant de voir en Adam seul toutes les nations, tous les hommes en particulier, et la commune destinée de tout le genre humain.
Dieu avoit fait l'homme si parfait, et lui avoil donné une si grande facilité de conserver, et pour lui , et pour toute sa postérité, le bien immense qu'il avoit mis en sa personne, que les hommes n'avoient qu'à remercier cette divine bonté d'avoir renfermé en lui tout le bonheur de ses enfants qui dévoient composer tout le genre humain. Regardonsnous tous en cette source , regardons-y notre être et notre bien-être ; notre bonheur et notre malheur. Dieu ne nous voit qu'en Adam, dans lequel il nous a tous faits : quoique Adam fasse , nous le faisons avec lui : parce qu'il nous tient renfermés , et que nous ne sommes en lui moralement qu'une seule et même personne; s'il obéit, j'obéis en lui; s'il pèche, je pèche en lui : Dieu traitera tout le genre humain, comme ce seul homme, où il a voulu le mettre tout entier, l'aura mérité. J'adore , Seigneur, votre justice, quoiqu'impénétrable à mes sens et à ma raison : pour peu que j'entrevoie ces règles sacrées , je les adore et je m'y soumets.
tl ÉLÉv. Le père récompensé et puni dans les enfants ; second fondement de la justice de Dieu dans le péché originel.
Quand Dieu fit l'homme si parfait, quand il voulut faire dépendre de lui seul l'être et la vie de toutes les nations, de toutes les races, de tous les hommes particuliers jusqucs à l'infini, si Dieu vouloit; il mit en même temps une telle
• Geu. AîV. 23.
SUR LES MYSTKUES. 1 15
unifé entre lui et ses enfants, qu'il pût être puni et récompensé en eux, comme il seroit en lui-même , et peutêtre plus. Car Dieu «inspiré aux parents un tel amour pour leurs enfants , que naturellement les maux des enfants leur sont plus sensibles et plus douloureux que les leurs ; et qu'ils aiment mieux les laisser en vie, que de leur survivre : de sorte que la vie de leurs enfants leur est plus chère que la leur propre. La nature, c'est-à-dire Dieu , a formé ainsi le cœur des pères et des mères ; et ce sentiment est si infime et si naturel , qu'on en voit même un vestige et une impression dans les animaux , lorsqu'ils s'exposent pour leurs petits , et se laissent arracher la vie, plutôt que d'en abandonner le soin.
Ce caractère paternel a dû se trouver principalement dans celui qui est non - seulement le premier de tous les pères, mais encore père par excellence; puisqu'il a été établi le père du genre humain. Après donc que dès l'origine et nouvellement sorti des mains de Dieu, il eût transgressé ce commandement si facile, par lequel Dieu avoit voulu éprouver sa soumission, et l'avertir de sa liberté, il étoit juste qu'il le punit, non-seulement en lui-même, mais encore dans ses enfants, comme étant une portion des plus chères de sa substance, et quelque chose qui lui est plus intimement uni que ses propres membres. De sorte que les enfants futurs de ce premier père, c'est-à-dire tout le genre humain, qui n'avoit d'être ni de substance qu'en ce premier père, devinrent le juste objet de la 'haine et de la vengeance divine. Tout est en un seul, et tout est maudit en un seul ; et ce père malheureux est puni dans tout ce qu'il contient en lui-même d'enfants , depuis la première jusqu'à la dernière génération. Si Dieu est juste à punir, il l'est encore plus à récompenser. Si Adam eût persévéré, il eût été récompensé dans tousses enfants, et la justice originelle eût été leur héritage commun. Maintenant ils ont perdu en leur père ce que leur père avoit reçu pour lui et pour eux; et privée de ce grand don , la nature humaine devient et malheureuse et maudite dans ses branches, parce qu'elle l'est dans sa lige. . - .
Considérons la justice humaine : nous y verrons une image de celle justice de Dieu. Un père dégradé perd sa noblesse et pour lui et pour ses enfants, surtout pour ceux qui sont à naître; ils perdent en lui tous leurs biens, lorsqu'il mérite de les perdre. S'il est banni et exclu de la sociétéde ses citoyens, et comme du sein maternel de sa terre natale , ils sont bannis avec lui à jamais. Pleurons, malheureux enfants d'un pèro justement proscrit, race dégradée et déshéritée par la loi suprême de Dieu : et bannis éternellement autant que justement de la cité sainte qui nous étoit distinée dans notre origine, adorons avec tremblement les règles sévères et impénétrables de la justice de Dieu, dont nous voyons les vestiges dans la justice, quoiqu'inférieure, des hommes. Mais voici le comble de nos maux.
III' ÉLÉV. La justice originelle dont Adam a été privé pour lui et pour so enfants. Troisième f'oudeir.ent de la justice de Dieu dans le péché orisiuel.
« Dieu a fait l'homme droit, et il s'est enveloppé dans » plusieurs questions ' ». Celte droiture oii Dieu avait d'abord fait l'homme, consistait premièrement dans la connaissance. Il n'y avait point alors de question : Dieu avait mis dans le premier homme la droite raison, qui consistait en une lumière divine , par laquelle il connaissait Dieu directement comme un être parfait et tout-puissant.
Cette connaissance tenait le milieu entre la foi et la vision bienheureuse. Car encore que l'homme ne vît pas Dieu « face « à face* », il ne le voyait pas, comme nous faisons, « à a travers une énigme, et comme par un miroir ». Dieu ne lui laissait aucun doute de son auteur, des mains duquel il sortoit; ni de sa perfection qui reluisoit si clairement dans ses œuvres. Si saint Paul a dit, « que les merveilles invisibles » de Dieu, et son éternelle puissance, et sa divinité, sont » manifestes dans ses œuvres à ceux qui les contemplent; » en sorte qu'ils sont inexcusables de ne pas reconnoître et » adorer^ », combien plus Adam l'eiît il connu? L'idée que que nous portons naturellement dans notre fonds de la per-
' Eccl. VII. 30. - ' J. Cor. xill. 12. -'Rom. 1.20.
SCH LES MYSTÈHKS. Ii7
fcclion de Dieu , eu sorte que nous penchons naturellement à lui attribuer ce qu'il y a de plus parfait, étoit si vive dans le premier homme , que rien ne la pouvoit offusquer. Ce n'étoit pas comme à présent, que cette idée brouillée avec les images de nos sens se recule , pour ainsi dire , quand nous la cherchons ; nous n'en pouvons porter la simplicité, et nous n'y revenons qu'à peine et par mille détours. Mais alors on la sentoit d'abord ; et la première pensée qui venoit à l'homme dans tous les ouvrages et dans tous les mouvements qu'il voyoit, ou au dedans, ou au dehors, c'est que Dieu en étoit le parfait auteur.
Par là il connoissoit son âme, comme faite à l'image de Dieu, et entièrement pour lui; et au lieu que nousavons tant de peine à la trouver, et que nous la confondons avec toutes lesimages que nos sens nous apportent, alors on la démêloit d'abord d'avec toutce qui n'étoit pas elle.
De celte sorte on connoissoit d'abord sa parfaite supériorité au dessus du corps, et l'empire qui lui étoit donné sur lui : en sorte que tout y devoit être dans l'obéissance envers l'amc , comme l'âme le devoit être envers Dieu.
Une si grande et si droite lumière dans la raison étoit suivie d'une pareille droiture dans la volonté. Comme on voyoit clairement et parfaitement combien Dieu est aimable; et que l'âme n'étoit empêchée par aucune passion ou prévention de so porter à lui, elle l'aimoit parfaitement, et unie par son amour à ce premier être, elle voyoit tout au dessous d'elle , principalement son corps dont elle faisoit sans résistance tout co qu'elle vouloit.
Nous éprouvons encore un reste de cet empire que nous avions sur nos corps. Nous emportons sur lui beaucoup de choses contre la disposition de la machine par la seule force de la volonté; à force de s'appliquer, l'esprit demeure détaché des sens, et semble ne communiquer plus avec eux. Combien plus en cet heureux état, sans aucun effort, et par la seule force de la raison toujours maîiresse par elle-même, tenoit-on en sujéîion tout le corps?
Il n'y avoit qu'une dépravation volontaire qui pût troubler cette belle économie , et faire perdre a la raison son autorité
et son empire. Quand riiomme s'est retiré de Dieu, Dieu a retiré tous ses dons. La première plaie a été celle de Tignorance ; ces vives lumières nous ont été ôtées : « Nous sommes livrés aux questions ' » ; tout est mis en doute, jusqu'aux premières vérités. La raison étant devenue si foible par la faute de la volonté, à plus forte raison la volonté , qui avoit commis le péché , s'affoiblit-elle elle-même. Le corps refusa Tobéissance àTàme qui s'éloit soustraite à Dieu. Dans le désordre des sens, la honte qui n'étoit pas encore connue se lit bientôt sentir: chose étrange ! nous l'avons déjà remarqué ; mais cette occasion demande qu'on repasse encore un moment sur ce triste objet.
Nos premiers parents ne furent pas plutôt tombés dans le péché , qu'ils connurent leur nudité ; et contraints de la couvrir d'une ceinture, dont nous avons déjà montré l'usage , ils témoignèrent par là oii la révolte et la sédition intérieure et extérieure s'étoit mise. «Comment avez-vous connu » , et qui vous a indiqué « que vous étiez nu » ? D'où vient que vous vous cachiez « dans l'épaisseur de la forôt^ » , pour ne point paroîtreàmes yeux?Craigniez-vous queje ne trouvasse quelque chose de mal et de déshonnête dans mon ouvrage, moi , qui ne puis rien faire que de bon, et qui, en effet, en revoyant ce que j'avois fait , en avois loué la bonté ? Etrange nouveauté dans l'homme , de trouver en soi quelque chose de honteux! Ce n'est pas l'ouvrage de Dieu, mais le sien , et celui de son péché . Et quels yeux craignoit-il en se cachant? Ceux de Dieu , ceux de la compagne de son crime et de son supplice, les siens propres. concupiscence naissante, on ne vous reconnoît que trop !
Mais quoi ! disons en un mot , que c'est de là que nous naissons : tout ce qui naît d'Adam lui est uni de ce côté-là ; enfants de cette révolte , celte révolte est la première chose qui passe en nous avec le sang. Ainsi , dès notre origine , nos sens sont rebelles : dès le ventre de nos mères , où la raison est plongée et dominée par la chair, notre âme en est l'esclave, et accablée de ce poids. Toutes les passions nous do-
' Ecde. vu. 30.— ■ Ceii. iii. 18.
raincnl lour à tour, et souvent toutes ensemble, et même les nliis contraires. Dieu relire de nous les lumières, comme il avoit fait à Adam , et encore plus. Ainsi nous sommes frappés de la plaie de Tignoranee, elde celle de la concupiscence; tout le bien, jusqu'au moindre, nous est difficile : îoiU le mal, quelque grand qu'il soit, a des attraits pour nous.
« Toutes les pensées de l'homme ponchoient au mal en tout temps ' ». Pesez ces paroles : « toutes les pensées » , et celles-ci « en tout temps «. Nous ne faisons pas tout le mal , mais nous y penchons; il ne manque que les occasions, et les objets déterminent: l'homme laissé à lui-même n'éviteroit aucun mal. Ajoutez ces paroles qui précèdent: « La malice des hommes êtoit grande sur la terre » ; et celles-'ci : « Mon u esprit ne demeurera pas en l'homme, parce qu'il est chair' » ,
Je l'avois fait pour être spirituel même dans la chair, parce que l'esprit y dominoit: et maintenant il est devenu charnel iTiême dans l'esprit, que la chair domine et emporte. Cela commence « dès le ventre de la mère » : Erraverunt ab utero. Dieu voit le mal dans sa source , « et il se repenl d'avoir fait l'homme' ». L'homme n'étoit plus que péché dès saconcep- » tion : « je suis conçu en iniquité ; ma mère m'a conçu en péché"». Tout est uni au péché d'Adam, qui passe par lecanal de la concupiscence. L'homme livré à la concupiscence la transmit à sa postérité, et ne pouvoit ftiire ses enfants meilleurs que lui. Si tout naît avec la concupiscence , tout naît dans le désordre ; tout naît odieux à Dieu : et « nous sommes tous naturellement enfants de colère' ».
IV" ÉLÉv. Les suites affreuses du péché originel par le chap. xÎL do l'Ecclésiastique.
" 11 y a une grande affliction , et un joug pesant sur les » enfants d'Adam, depuis le jour de leur sortie du sein de « leur mère , jusqu'au jour de leur sépulture dans le sein do là mère commune' », Nos. misères commencent avec-la- vicv et durent jusqu'à la mort ; nul ne s'en exemple. Quatre sources intarissables les fontcouler sur tous.les états et dans
^ ' Gcu VI. 4. - ' Ib. 3. — •■' Rom. vil. t4. 1.5. et seq. - ' vn. ^ — ' Gen. VI. 6. — " Po. L. 7 ; - ' Ephes. ii. 3. -'Eccl. XLI. Ts. et scJ.
120 " ÉLÉVATIOISS
loule la vie : « les soucis , les terreurs , les agitations d'une » espérance «trompeuse », et enfin le jour delà niort». Les M maux qui viennent de ces quatre sources empoisonnent toute la vie. Tout en ressent la violence et la pesanteur, a depuis celui qui est assis sur le trône, jusqu'à celui qui est » abattu à terre et sur la poussière ; depuis celui qui est » revêtu de pourpre et des plus belles couleurs , jusqu'à » celui qui est couvert d'une toile grossière et crue; on trouve » partout, fureur , jalousie, tumulte, incertitude et agitalion » d'esprit , les menaces d'une mort prochaine , les longues » et implacables colères, les querelles et les animosités ». Quelle paix parmi tant de furieuses passions? «Elles ne nous » laissent pas en repos pendant le sommeil. Dans le silence » et la tranquillité de la nuit, dans la couche » où l'on so refait des travaux du jour, on apprend, on expérimente un nouveau genre de trouble. « A peine a-t-on goûté un moment les douceurs d'un premier sommeil ; et voilà qu'il se présente M à une imagination échauffée « toutes sortes de fanfô- » mes et de monstres, comme si l'on avoit été mis en sen- » tinelle » dans une tour. On se trouble dans les visions de son cœur. « On croit être poursuivi par un ennemi furieux » comme dans un jour de combat: on ne se sauve de cette » crainte qu'en s' éveillant en sursaut: on s'étonne d'une si vaine terreur » , et d'avoir trouvé tant de périls dans une entière sûreté.
On a peine à se remettre d'une si étrange épouvante , et on sent que sans aucun ennemi on se peut faire à soi-même une guerre aussi violente que des bataillons armés. Les songes nous suivent jusqu'en veillant. Qu'est-ce que les terreurs qui nous saisissent sans sujet, si ce n'estun songe effrayant ? Mais qu'est-ce que l'ambition et une espérance fallacieuse, qui nous mène de travaux en travaux, d'illusion en illusion , et nous rend le jouet des hommes; sinon une autre sorte de; songe qui change de vains plaisirs en des tourments effectifs?. Que dirai-je des maladies accablantes, « qui inondent sur « foute chair, depuis l'homme jusqu'à la bête, et cent fois » plus encore sur les pécheurs « ? Et où arrive-t-on par tant « de maux, et à quelle mort? Laissc-t-on du moins venir la
SUU LES aiYSTÈRliS. • 121
mort doucement et cumrae naturellement , pouiv nous êu;o comme une espèce d'asile contre les malheurs de la vie? Non; l'on ne voit que des morts cruelles, dans le combat, dans le » sang, l'épée , l'oppression, la famine , la peste , raccable- » ment, tous les fléaux de Dieu : toutes ces choses ont élé » créées pour les méchants , et le déluge est venu pour eux». Mais le déluge des eaux n'est venu qu'une seule fois: celui des afflictions est perpétuel , et inonde toute la vie des la naissance.
Après cela peut-on croire que l'enfance soit innocente ? Seigneur ! « Vous jugez indigne de votre puissance de » punir les innocents » '. Pourquoi donc répandez- vous votre colère sur cet enfant qui vient de naître ? A qui a-t-il fait tort? De qui a-t-il enlevé les biens? A-t-il corrompu la femme de son prochain ? Quel est son crime ? Et pourquoi commencer à l'accabler d'un joug si pesant ? Répétons encore : •« Un joug pesant sur les enfants d'Adam»^ Il est enfant d'Adam : voilà son crime. C'est ce qui le fait naître dans l'ignorance et dans la foiblesse ; ce qui lui a mis dans le cœur la source de toutes sortes de mauvais désirs : il ne lui manque que de la force pour les déclarer. Combien faudra-t-il le tourmenter pour lui faire apprendre quelque chose ? Combien sera-t-il de temps comme un animal ? N'est-il pas bien malheureux d'avoir à passer par une longue ignorance , à quelques rayons de lumière ? « Regardez, disoit un snint ' cette enfance ia- » borieuse, de quels maux n'est-elle pas opprimée? Parmi » quelles vanités, quels tourments , quelles erreurs , et quel- » les terreurs, prend-elle son accroissement? El quand on est » grand , et même qu'on se consacre à servir Dieu, que de dangereuses tentations , par l'erreur qui nous veut séduire, » par la volupté qui nous entraîne , par la douleur et l'ennui » qui nous accable , par l'orgueil qui nous enfle ! Et qui » pourroit expliquer ce joug pesant dont sont accablés les » enfants d'Adam; ou croire que sous un Dieu bon , sous un >' Dieu juste , on dût souffrir tant de maux , si le péché ori- » ginel n'avoit précédé ».
' Sap. XM. 15. - = Eccli. XL. 1. -3 S. Auj. lib. iv. coijira Julian. cap. XVI. n. 83.
i'2-2 LLtVATIOKS
y llLiiv. Sur un autre passage . où est e\pliqiu'-,e l.i pesanteur de l'àins accablûe d'an corps mortel.
ccLe corps qui se corrompt appesantit l'âme : et cette de- » meure terrestre rabat Tesprit qui voudroit penser beau- » coup« , et s'occuper de beaucoup de soins importants. » Nous trouvons difficile de juger des clioses de la terre î et » nous trouvons avec peine les choses que nous avons devant » les yeux : mais qui pourra pénétrer celles qni' sont dans le » ciel »? C'est pourtant pour celles-là que je suis ne. Mais que je suis malheureux ! je veux me retirer en moi-même ; je veux penser, je veux m'élever à la confemplalion dans un doux recueillement, et aux vérités éternelles : ce corps mortel m'accable; il émousse toutes mes pensées, toute la vivacité de mon esprit ; je retombe dans mes sens; et plongé dans les images dont ils me remplissent, je ne puis retrouver mon cœur qui s'égare , et mon esprit qui se dissipe.
C'est cet état malheureux de Tàme asservie sous la pesanteur du corps , qui a fait penser aux philospbes, que le corps étoit à l'àme un poids accablant, une prison, un supplice semblable à celui que ce tyran faisoit souffrir à ses ennemis, qu'il attachoit tout vivants avec des corps morts à demi-pourris. Ainsi, disent ces philosophes, nos âmes vivantes sont attachées à ce corps, comme à un cadavre. Ils ne pouvoient concevoir qu'un tel supplice se pût trouver dans un monde gouverné par un Dieu juste, sans quelque péché précédent : et ils donnoicnt aux âmes une vie hors du corps avant la naissance , où s' abandonnant au péché elles fussent précipitées des cieux dans celte prison du corps.Yoilà ce qu'on pouvoit dire , quand on ne connoissoit pas la chute du genre humain dans son auteur. Les mêmes philosophes se plaignoient encore contre la nature , comme étant non pas une bonne mèrc„ mais une marâtre injuste, qui nous avoit formés avec un corps nu, fragile, infirme et mortel, et un esprit foiblc à porter les travaux, aisé à troubler par les terreurs, inquiet dans les douleurs, et enclin aux cupidités les plus déréglées. De
' San. IX. i:-. 10.
SLR LES MYSTÈttES. 123
dures expériences ont fait connoître à ces pliilosophesle joug pesant des enfants d'Adam : et sans en savoir la cause , ils en sentoient les effels. Adorons donc ce Dieu qui nous en révèle les principes : adorons les règles sévères de sa jnsiice; cl acquiesçons en tremblant à la rigoureuse sentence du ciel.
VP ÉLÉv. Sur d'autres passages où est expliquée la tyrannie de la
mort.
« Souvenez-vous que la mort ne tarde pas : connoisscz la )) loi du sépulcre » , et que rien ne vous la fasse oublier : « elle est écrite » sur tous les tombeaux, et «dans tout le » monde : quiconque naît mourra de mort '».
« C'est une loi établie à tous les hommes de mourir une » fois; et après viendra le jugement ^».
« L'empire est donné au diable sur tous les mortels dii- » rant toute leur vie» : il fient «captifs sous la terreur de la j) mort, tous ceux qui vivent asservis à cette» dure «loi *».
Voilà deux terribles serviludes que nous amène l'empire de la mort. On ne peut avoir de repos sous sa tyrannie : à chaque moment elle peut venir, et non-seulement renverser tous nos desseins, troubler tous nos plaisirs, nous ravir tous nos biens; mais, ce qui est encore infiniment plus terrible, nous mener au jugement de Dieu.
On est pour ces deux raisons dans une éternelle et insupportable sujétion : l'on n'en peut sortir que par Jésus-Christ. « Celui qui croit en lui ne sera point jugé ; celui qui n'y croit » pas, est déjà jugé' » . Sa sentence est sur lui^ et à tout moment elle est prête à s' exécuter.
Tels sont les effels de la chute d'Adam et du péché originel. Comment pouvons-nous nous en relever? C'est ce que nous avons maintenant à dire.
vII" ÉLifv. Le genre humain enfoncé dans son ignorance et dans son
péché.
Voici l'cffetle plus malheureux, cl tout ensemble la preuve la plus convaincante du péché originel. Le genre humain"
' Ceci. XIV. 12. ~= Ilcb. IX. 27. - ■" Ibid. ii. Ji. J j.- 'Joan.in. IS,
s' eulouce diiiis son ignorance, et dans son péché. La malice se déclare dès la première génération. Le premier enfant qui rendit Eve féconde fut Gain, malin et envieux. Dans la suite Caïn lue Abel le juste ; et le vice commence à prévaloir sur la vertu. Le monde se partage entre les enfants de Dieu , qui sont ceux de Seth, et les enfants des hommes, qui sont ceux de Caïn : la race de Caïn qui eut le monde et les plaisirs dans son partage, est la race aînée. C'est dans celte race qu'on a commencé à se faire une habitation sur la terre.: « Caïn bâtit la première ville, et l'appela du nom de son fils Henoch '» . On commençoit à vouloir s'immortaliser par les noms, et onsembloit oublier l'immortalité véritable. Dans cette race, les filles commencent à se faire de nouveaux attraits : les enfants de Dieu s'y laissent prendre : le plaisir des sens l'emporte : et ce sont les filles de ceux qu'on appeloit les enfants des hopimes, c'est-à-dire, les enfants de la chair, qui attirent dans la corruption par leur beauté, parleur mollesse, par leurs parures, par leurs caresses trompeuses, ceux qui vivoient selon Dieu et selon l'esprit. C'est dans cette race que l'on commence à avoir deux femmes : Lamec épousa Âda et Sella; le meurtre de Caïn s'y perpétua : Lamec dit à ses deux femmes, comme en chantant : « J'ai tué un jeune homme*». Cette qualité, et l'aveu qu'il avoit fait à ses femmes de ce meurtre, font soupçonner que sa jalousie contre une jeunesse florissante avoit donné lieu à ce meurtre. Quoi qu'il en soit, la race de Cain continue à verser le sang humain : et non-seulement cette race prévaut, mais encore elle entraîne l'autre dans ses désordres. Tout est perdu ; Dieu est contraint de noyer le monde dans le déluge.
Ainsi la piété n'eut rien de ferme. Avant que de mourir, Adam la vit périr en quelque façon dans toute sa race , et non-seulement dans la postérité de Caïn , mais encore dans celle de Seth. Il est dit d'Énos, fils de Seth, « qu'il commen- » ça à invoquer le nom du Seigneur '». Dieu étoit en quelque sorte oublié : il fallut qu'Énos en renouvelât le culte qui s'affoiblissoit même dans la race pieuse.
» Ccn. IV. 17. - = Gciu IV. 2J. - ' Ihld. 2G.
(Juelques-uns veulent culendrc cette invocation d'Énos , d'un faux culte ; le premier sens est le plus naturel. Quoi qu'il en soit, il seroit toujours vrai que le faux culte auroit bientôt commencé, même parmi les pieux et dans la famille de Seth.
Quelque temps après , on remarque par deux fois comme une chose extraordinaire , même dans la race de Sclh , qu'allénoch >:, un de ses petits-enfants, « marcha avec Dieu ; » et que tout d'un coup il cessa de paroître parmi les hom- » mes, parce que Dieu l'enleva ' », d'un enlèvement semblable àcelui d'Elie, et le retira miraculeusement du « monde » , qui « n'étoit pas digne de l'avoir- » . Tant la corruption étoit entrée dès lors même dans la race de Seth. Hénoch; éloit le septième après Adam, et Adam vivoit encore : et cependant la piété dégénéroit àsesyeux, et la corruption devenoit si universelle, qu'on regardoit comme une merveille, même parmi les eufants de Seth, qu'Hénoch marchât avec Dieu.
L'apôtre saint Jude , par inspiration particulière , nous a conservé une prophétie d'Hénoch dont voici les termes : « Lo <t Seigneur va venir avec des milliers de ses saints anges , » pour exercer son jugement contre tous les hommes, etre- » prendre tousles impies de toutes les œuvres de leur impiété, » et de toutes les paroles dures et «blasphématoires » que les » pécheurs impies ont proférées contre lui. a C'est ainsi, dit saint Jude» , que prophétisoit Hénoch, le septième après « Adam ' » . Quoique les hommes eussent encore parmi eux leur premier père, qui étoit sorti immédiatementdesmains de Bieu , ils tombèrent dans une espèce d'impiété et d'athéisme, oubhaut celui qui les avoit faits : « et Hénoch commença » à leur dénoncer la vengeance prochaine et universelle que Dieu devoil envoyer avec le déluge.
Les choses furent dans la suite poussées si avant, qu'il no resta qu'une seule famille juste, et ce fut celle de Noé. Encore dégénéra- 1- elle bientôt : Cham et sa race furent maudits : la famille de Japhet, comme Cham et ses enfants, fut livrée à l'idolâtrie. On la voit gagner peu à peu aussitôt aprca
' Gcn. V. 22. 2-5. - = Ileb. xi. 3 - ' Ep. Jud. 14-15.
i 26 ' . ÉLÉVATIONS .
le déluge : la créature fut adorée pour le créaleur : riiorainc en vint jusqu'à adorer l'œuvre de ses mains. La race de Seni étoit dislinée comme pour succédera celle Seth d'où elle ctoit née : mais le culte de Dieu s'y affoiblitsi tôt, qu'on croit même que Tharé, père d'Abraham , étoit idolâtre, et qu'Abraham fut persécuté parmi les Chaldéens d'oii il étoif, parce qu'il ne voulut point adhérera leur culte impie. Quoi qu'il on £3oit, pour le conserver dans la piété, Dieu le tira de sa patrie; et le sépara de tous les peuples du monde, sans lui permettre ni de demeurer dans son pays, ni de se faire aucun établissement dans la terre où il l'appeloit. La corruption s'étendoit si fort , et l'idolâtrie devenoit si universelle, .qu'il fallut séparer la race des enfants de Dieu , dont Abraham dcr voit être le chef, par une marque sensible. Ce fut la circoncision : et ce ne fut pas en vain que cette marque fut imprimée où l'on sait, en témoignage immortel de la malédiction des générations humaines, et du retranchement qu'il falloit faire des passions sensuelles que le pécbé avoit inlroiduites, et desquelles nous avions à naître. Dieu ! où en est réduit le genre humain? Le sacrement de la sancliticaliou a du nous faire souvenir de la première honte de noire naiure; on n'en parle qu'avec pudeur : et Dieu est contraint de flétrir l'origine de notre être. Il faut le dire une fois, et couverts de honte mettre nos mains sur nos visages.
"VIIP ifLiiv. Sur les horreurs de l'idoJatric.
Lisons ici les chapitres 45 et 14 du livre de la sagesse sur l'idolâtrie. En voici un abrégé. Les sentiments des hommes sont vains; parce que la connoissance de Dieu n'est point en eux, ils n'ont pu comprendre celui qui « étoit » par tant de beaux objets présentés à leur vue; et regardant les ouvrages, ils n'en ont pu comprendre le sage artisan'. Appelant dieuij et arbitres souverains du monde, ouïe feu, ou les vents et l'air agité, ou l'eau , ou le soleil, ou la lune, ou les étoiles qui tournent en rond sur nos têtes, sans pouvoir entendre, que si touchés de leur beauté, ils les ont appelles dieux.
combien plus celle de leur créa(eur leur devoit paroîlre merveilleuse ! Car il est père du beau el du bon , la source de toute beauté et le plus parfait de tous les êtres. Et s'il y a de la force dans ces corps qu'il ont adorés, combien doit être plus puissant celui qui les a faits. Car par la grandeur de la beauté de la créature , on pouvoit voir et connoîlre intelligiblement le créateur. Mais encore ceux-là sont ils plus excusables , puisqu'ils se sont égarés peut-être en cherchant Dieu dans ses œuvres qui les invitoient à s'élever vers leur principe. Quoiqu'en effet ils soient toujours inexcusables, puisque, s'ils pouvoient parvenir à connoître la beauté d'un si grand ouvrage , combien plus facilement en devoient-ils trouver l'auteur? Mais ceux-là sont sans comparaison plus aveugles et plus malheureux, et leur espérance est parmi les moi'ts, qui, trompés par les inventions et l'industrie d'un bel ouvrage , ou les superbes matières dont on l'aura composé, ou la vive ressemblance de quelques animaux, ou par l'adresse et le curieux travail d'une main antique surune pierre inutile et insensible, ont adoré les ouvrages de la main des hommes. Un ouvrier dressant un bois pesant, reste du feu dont ils ont fait cuire leur nourriture , et le soutenant avec peine par des liens de fer dans une muraille , le peignant d'un rouge qui scmbloitlui donner un air de vie, à la lin vient à l'adorer, à lui demander la vie et la sanlé qu'il n'a pas, à le consulter sur son mariage et sur ses enfants, et lui fait de riches offrandes. Ou porté sur un bois fragile dans une périlleuse navivation , il invoque un bois plus fragile encore '. Un père affligé fait une image d'un lils qui lui a été trop tôt ravi ; et pour se consoler de cette perte , il lui fait offrir des sacrifices commecDieu'. Toute une famille entroit dans cette flatterie. Les rois de la terre faisoient adorer leurs statues; et n'osant se procurer ce culte à eux-mêmes à cause de leur mortalité trop manifeste de près, ils croyent plus aisément pouvoir passer pour Dieux de plus loin. Telle a été l'illusion de la vie humaine ; emportés par leurs passions et leur amour pour leurs rois, les hommes en ont adoré les statues, et donné
' Sap. XIV. 1. - = Ib. 15 et £Ci.
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au bois et à la pierre le nom a incommunicable ' » : ils ont immolé leurs enfants à ces faux dieux. Il n'y a plus rien eu de saint parmi les hommes. Les mariages n'ont pu conserver leur sainteté : les meurtres, les perfidies , les troubles et les parjures ont inondé sur la terre. L'oubli de Dieu a suivi : les joies publiques ontamenédes fêtes impies : les périls publics ont introduit des divinations superstitieuses et fausses : on n'a plus craint de se parjurer, quand on a vu qu'on ne juroit que par un bois ou une pierre, et la justice et la bonne foi se sont éteintes parmi les hommes.
Il faut lire encore l'endroit de saint PauP, dont voici le précis, et oii il dit : Que les invisibles grandeurs de Dieu, son éternelle puissance et sa divinité paroissenl visiblement dans ses créatures : et que cependant les plus sages, ceux qui en étoient les plus convaincus, lui ont refusé le culte qu'ils savoient bien qu'on lui devoit, et ont suivi les erreurs d'un peuple ignorant, qui changeoit la gloire d'un Dieu immuable en la ligure des reptiles les plus vils, laissant évanouir toute leur sagesse, et devenus insensés, pendant qu'ils se glorifioient du nom de sages. Ce qui aussi a obligé Dieu à les livrer à des passions et à des désordres abominables contre la nature, et à permettre qu'ils fussent remplis de tout vice, impiété, médisance, perfidie, insensibilité: en sorte qu'ils étoient sans compassion, sans affection, sans foi, parce que, connoissant la justice et la vérité de Dieu, ils n'ont pas voulu le servir, et ont préféré la créature à celui qui étoit le créateur béni aux siècles des siècles.
Ce déluge d'idolâtrie s'est répandu par toute la terre. L'inclination qu'y avoient les Juifs , que tant de châtiments divins ne pouvoient en arracher, montre la pente commune et la corruption de tout le genre humain. Ce culte étoit devenu comme naturel aux hommes. Et c'est ce qui faisoit dire au Sage, que les «nations» idolâtres «étoient méchantes par » leur naissance ; que la semence en étoit maudite dès le » commencement; que leur malice étoit naturelle, et que » leurs perverses inclinations ne pouvoient jamais être » cliangées^D.
' Sap. iiy. 21. et seq. '-Rom. i. 20. 21 et scq.- ' Sao. xn. 10. H-
SUR LES MYSTÈBES. 129
Un dérèglement si étrange et à la fois si universel, devoit avoir une origine commune. Montrez-la-moi autre part que dans le péché originel , et dans le tentation , qui disant à riiomme : « Vous serez comme des dieux ' », posoit dès lors le fondement de l'adoration des fausses divinités.