EPILOGUE
Cessons nos luttes fratricides, (1) Emparons-nous du sol (2) et proclamons nos droits, (3) Crions de voix tonnante et de cœurs intrépides : Nos institutions, notre langue et nos lois ! (4)
(1) Cri fameux de Honoré Mercier.
(2) Cri du Curé Labelle.
(3) Cri de Lafontaine.
(4) Notre devise nationale.
Itw la fflanaôt^nn^
En Avril 1892, j'adressais au ''Monde Illustré" la correspondance qui suit, en vue d'introduire un nouveau texte pour la susdite chanson :
•^11 n'y a rien comme un criminel pour tout déclarer, une fois qu'il est entré sur le terrain des aveux. Manifestez un peu d'intérêt à son récit, et vous êtes sûr de tout savoir.
Pour moi, je me suis confessé d'avoir modifié tant soit peu une chanson patriotique, celle (TUji Canadien errant; Ion m'a donné d'absolution; même je me suis entendu dire que ce n'était pas un crime, mais une bonne œuvre, dans mon cas; et j'ai reçu des félicitations. En voilà plus qu'il n'en faut pour me décider. J'éprouve une certaine complaisance à faire maintenant l'aveu que j'ai plus d'un péché de cette sorte sur la conscience. Modifier des chansons, voire même des cantiques, ma foi ! j'ai tondu de ce pré beaucoup plus que la largeur de ma langue !
J'ai établi, dans mes précédentes correspondantes, que c'est chose tout à fait ordinaire dans le monde, de voir les chansons populaires se motlifier indéfiniment sous le souffle particulier de t^lle ou telle inspiration de temps, de lieux et de circonstances. Jusqu'ici, c'est un simple fait que l'on constate.
Or, on pourrait demander : Cette humeur transformatrice du peuple est-elle, de soi, bonne ou mauvaise ? Doit-on l'encourager ou la combattre ? Faut-il y résister ou la subir ?
La première réponse qui me vient à l'esprit est que cette humeur, bonne ou mauvaise, a toujours existé, existera toujours, et que ce serait folie, peine perdue, que d'essayer à l'entraver. Je l'ai dit, c'est dans la nature du peuple, c'est son caractère et c'est son droit, et aucune puissance au monde n'y peut rien. Autant vaudrait vouloir arrêter l'eau de couler dans le fleuve Saint-Laurent.
Mais enfin, dira-t-on, si les esprits éclairés, au point de vue moral et philosophique, reconnaissent que cette manie est de mauvais aloi, onjaissera les rimeurs.de basse classe s'en doniTer à cœur joie dans la manipulation des chansons ; tandis que dans un monde plus élevé, plus noble et plus judicieux, on aura au moins la sagesse et la discrétion de s'abstenir.
Nous voilà au cœur même de la question. Eh ! bien, je crois qu'il est impossible de condamner en bloc toutes les transformations des chansons et des cantiques populaires. Ce serait poser en principe que jamais, de la part de n'importe quelle main, une modification ne peut être supérieure à l'original, ce qui est manifestement faux; ou qu'il ne peut jamais se rencontrer dé raisons, de circonstances assez fortes pour justifier un .changement quelconque ; ce qui n'est pas moins contraire à l'évidence des faits.
S'il est question de changements arbitraires et ridicules, où l'original est indignement sacrifié ou dans sa poésie, ou dans sa versification, ou dans son application morale ; oh ! alors, protestons de toutes nos forces ; qu'il n'y ait qu'une voix et qu'un sentiment parmi tous les esprits supérieurs de la société: la voix et le sentiment de la réprobation. Ne trempons pas dans une aussi coupable erreur. Laissons cette sale besogne aux rimailleurs improvisés parmi le peuple.
Mais s'il est question de changements tout à fait judicieux, où l'original, sans rien perdre des grâces de sa poésie et de sa justesse de versification, y gagne dans son application morale; de changements où l'original, défectueux dans la forme, se trouve réajusté suivant toutes les exigences de l'esprit, de la délicatesse et de la littérature; de changements en un mot qui consti-. tuent un incontestable progrès; alors il ne me semble pas que l'œuvre soit mauvaise, ou seulement d'un caractère équivoque. Je crois que c'est un champ d'action honorable, où les sages de la littérature peuvent se ren-
contrer, où les poètes, même de bonne catégorie, peuvent encore trouver des lauriers à cueillir.
Ce qui fait que ma variante de la chanson Un Canadien errant a trouvé grâce devant le public, c'est- que le style, se maintenant à peu près au même diapason, l'application morale y gagne énormément sur l'original, en s'adressant à nos millions d'émigrés canadiens dans toutes les parties des Etats-Unis, pendant que l'original ne visait que les exilés politiques de 1837. Aujourd'hui, je veux présenter un exemple du deui xième cas, celui d'un changement justifiable par l'amélioration de la forme littéraire. Je n'ai pas besoin d'aller loin pour cela ni de tâtonner. Je prends la chanson la plus populaire du Canada, notre chanson nationale et patriotique par excellence : Vive la Canadienne que tout le monde connaît, qui résonne avec éclat dans les circonstances les plus solennelles et qui fait vibrer toutes les fibres de notre cœur.
Je vous arrête tout court. Etes-vous capable de me chanter tous les couplets de cett* chanson ? Vous êtes interdit et vous dites : Non. — Où est le Canadien qui me chantera tous les couplets ? Je ne crois pas qu'il y en ait un sur cent, même un sur mille !
C'est étrange, me dites-vous, et pourtant c'est vrai. Alors, comment expliquer ce mystère ? L'explication n'est pas difficile. Ouvrez le recueil d'Ernest Gagnon : Chansons populaires du Canada^ à la page six, et lisez toutes les stances de cette fameuse chanson. Vous verrez de suit€ que c'est un véritable fatras de platitudes et d'absurdités, sans poésie et sans style. Les bras nous tombent du corps, quand nous arrivons à la septième strophe :
Notre bonheur augmente Qua/nd nous sommes to^is sovls.
Hélas ! faut-il qu'une chanson qui commence . si bien, — car le premier couplet ost tout ce qu'il y a de plus gracieux et de plus entraînant. — dégénère en une
chanson d'ivrognerie et de débauche ! On nous annonce un chant à l'honneur de la femme canadienne, et on nous donne un chant qui célèbre les vapeurs de l'ivresse ! Desinit in phcein mulier formosa supernè.
Qu'est-ce qu'il y a ■âonc de si populaire dans cette chanson? C'est l'air, messieurs, c'est l'air; c'est cette note altière et superbe, et à la fois douce et tendre, qui vous empoigne, qui vous captive, et qui rivalise si bien avec la musique nationale de n'imijDorte quel peuple "! C'est l'air et non pas les mots: car les mots sont indignes de l'air, indignes de la Canadienne, indignes du •> pays; les mots répugnent à la mémoire et au cœur, et il est aussi impossible de les chanter que de les apprendre. Ce serait une tâche bien ingrate, que je n'ai vu jusqu'à présent accomplie par personne; et c'est un objet de grande surprise que Mr Ernest Gagnon ait pu seulement sauver ces mots du naufrage et les consigner dans son livre. Mr Gagnon ne mérite aucun blâme, assurément; car il est en cela, un simple compilateur, et il a bien soin de nous avertir dans sa préface qu'il n'assume aucune responsabilité.
Eh ! bien, la chanson en l'honneur de la femme canadienne, vous croyiez qu'elle existait et elle n'existe pas. Elle est à faire, elle est à créer. Seul, le point de départ existe. Le thème est donné.
Vive la Canadienne !
Vole, mon cœur, vole !
Vive la Canadienne Et ses jolis yeux doux !
Et ses jolis yeux doux,
Tout doux !
Et ses jolis yeux doux ! ,
C'est magnifique. C'est une inspiration de haute volée. Mais l'original ne va pas plus loin. Qui reprendra, ici, l'inspiration, et développera fièrement le théine promis ?