‹ Elévations sur les mystèresChapitre 30 sur 229 · SAGESSE ESSENTII'LLE, PERSONNELLE, ENGENDRANTE ET ENGENDRÉE · texte numérisé non relu

SAGESSE ESSENTII'LLE, PERSONNELLE, ENGENDRANTE ET ENGENDRÉE

(( Dieu m'a possédée, » dit la Sagesse* : c'est-à-dire Dieu m'a engendrée, conformément à cette parole d'Eve, quand elle enfanta Gaïn : « Et, dit-elle, j'ai ])ossédé un homme par » la grâce de « Dieu 2 : » il m'a engendrée « avant que de rien faire : je suis ordonnée », et garde mon rang « de toute éternité » et de toute antiquité, « avant que la terre fût faite : les abîmes n'étaient pas encore, et j'étais déjà conçue : Dieu m'enfantait devant les collines^; » c'est-à-dire devant tous les temps et de toute éternité, parce au'il n'y a que l'éternité avant tous les temps. Mais Dieu n'a-l-il de sagesse que celle qu'il engendre? A Dieu ne plaise! Car nous-mêmes nous ne pourrions pas produire en nous notre verbe, notre parole intérieure, s'il n'y avait en nous un fond de raison dont notre verbe est le fruit : à plus forte raison y a-t-il en Dieu une Sagesse essentielle, qui étant primitivement et originairement dans le Père, le rend fécond pour produire dans son sein cette Sagesse qui est son Verbe et son Fils, sa parole, sa raison, son intelligence, son conseil, l'idée de ce divin ouvrier qui précède tous ces ouvrages, le bouillonnement pour ainsi dire ou la première effusion de son cœur, et la seule production qui le fait nommer vraiment Père avant tous les temps. « C'est de là » donc, dit saint Paul, « que vient toute paternité dans le ciel et dans la terre * : » c'est de là que « noua est donnée, à nous qui croyons au Fils unique, la puissance d'être enfants de Dieu » à son image, « en naissant non du sang, ni de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair, mais de Dieu ^, » qui par sa bonté et par la grâce de son adoption a daigné nous associer à son Fils unique.

1 Pi-ov., VIII, 22. — •- Gènes., iv, 1. — 3 Prov., vui, 22, 23, 24, 2). — ^Ephes., III, 15. -— 5 Joan., 1, 12, 13.

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I.A BÉATITUDE DE l'ÂMK : IMAGE DE CELLE DE DIEU HEUREUi». DANS LA TUINITÉ DE SES PERSONNUS.

Quand Dieu m'a fait à son image et ressemblance, il m'a laii pour être heureux comme lui, autant qu'il peut convenir à une créature : et c'est pourquoi il me fait trouver en moi ces trois choses : moi-môme qui suis fait pour être heureux, l'idée de mon bonheur, et l'amour ou le désir du même bonheur. Trois choses que je trouve inséparables en moi-même, puisque je ne suis jamais sans être une chose qui est faite pour être heureuse, et par conséquent qui porte en soi-même et l'idée de son bonheur et le désir d'en jouir provenant nécessairement de cette idée.

Qu'on me demande laquelle de ces trois choses je voudrais perdre plutôt que l'autre, je ne saurai que répondre : car premièrement je ne veux point perdre mon être : je veux pour ainsi parler encore moins perdre mon bonheur, puisque sans bonheur il vaudrait mieux pour moi que je ne fusse pas, conformément à cette parole du Sauveur sur son malheureux disciple : « 11 vaudrait mieux à cet homme de n'avoir jamais été ^ » Je ne veux donc non plus perdre mon bonheur que mon être, ni non plus perdre l'idée et l'amour de mon bonheur que mon bonheur, puisqu'il n'y a point de bonheur sans cette idée et cet amour.

S'il y a quelque chose en moi qui ait toujours été avec moimême, c'est cette idée et cet amour de mon bonlieur : car je ne puis jamais avoir été sans fuir ce qui me nuisait et désirer ce qui m'était convenable; ce qui ne peut provenir que du désir d'être heureux, et de ]a crainte de ne l'être pas. Ce sentiment commence à paraître dès l'enfance, et comme on l'apporte en venant au monde, on doit l'avoir eu, quoique plus obscurément et plus sourdement, jusque dans le sein de la mère.

Voilà donc une idée qui naît en nous avec nous, et un sentiment qui nous vient avec cette idée ; et tout cela est en nous avant tout raisonnement et toute réflexion. Quand la raison

* Matth.^ XXVI, "i.

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commence à poindre, elle ne fait autre chose que de chercher les moyens, bons ou mauvais, de nous rendre heurenx : ce qui montre que cette idée et cet amour du bonheur est dans le fond de notre raison.

D'une certaine façon cette idée qui nous lait connaître notre bonheur, et ce sentiment qui nous le fait aimer, font de tout temps notre seule idée et notre seul sentiment. Pour le sentiment, il est clair, puisque tous nos autres sentiments se rapportent à celui-là : et pour l'idée, c'est une suite, puisque ce n'est que pour remplir celle-là que nous nous rendons attentifs à toutes les autres. Supposons donc que Dieu qui nous donne tout et peut aussi nous ôter ce qui lui plaît, nous ôte tout, excepté notre être, et l'idée de notre bonheur et le désir qui nous presse de le rechercher, nous serons quelque chose de fort simple ; mais dans notre simplicité nous aurons trois choses qui ne diviseront point notre unité simple, mais plutôt concourront toutes trois à sa perfection.

Alors serons-nous heureux? Hélas ! point du tout. Nous désirerons seulement de l'être, et par conséquent nous ne le serons pas, puisque le bonheur ne peut consister avec le besoin, dont le désir est la preuve.

Que l'aut-il donc ajoutera tout cela pour nous rendre heureux? Il faut ajouter à l'idée confuse que j'ai du bonheur, la connaissance distincte de l'objet où il consiste, et en même temps changer le désir confus du bonheur en la possession actuelle de ce qui le fait.

Mais où peut consister mon bonheur que dans la chose la plus parfaite que je connaîtrai, si je la puis posséder? Ce que je connais le plus parfait, c'est Dieu sans doute, puisque même je ne puis trouver en moi-même d'autre idée de perfection que celle de Dieu. Il reste à savoir si je le puis posséder. Mais qu'est-ce quf le posséder, si ce n'est le connaître? Se possède-t-il autrement lui-même qu'en connaissant sa perfection? Je suis donc capable de le posséder, puisque je suis capable de le connaître, pourvu qu'en le connaissant je me porte aussi à l'aimer, puisque le connaître sans l'aimer, c'est le méconnaître en effet.

Après cette heureuse addition qui s'est faite à la connaissance et à l'idée que j'avais de mon bonheur, serais-je heureux? Point du tout. Mais quoi! je connais et j'aime Dieu, et cela même,

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avons-nous dit, c'est le posséder, et c'est posséder ce que je connais de meilleur; et nous avons dit que cela c'est Ôlre heureux : je le suis donc? Cependant si j'étais heureux, je n'aurais rien à désirer : puis-je dire que je n'ai rien à désirer? Loin de nnoi cet aveuglement! Je ne suis donc pas heureux.

Il faut donc encore chercher en moi-môme ce qui me manque. Je connais Dieu, je l'avoue, mais très imparfaitement : ce qui fait que mon amour pour lui est trop faible ; et de là aussi me vient la faiblesse de désirer tant de choses bonnes ou mauvaises. J'ai donc à désirer de connaître Dieu plus parfaitement que je ne fais : « De le connaître, comme dit saint Paul, ainsi que j'en suis connu* : » de le connaître à nu, « à découvert; » en un mot de le voir « face à face ^, » sans ombre, sans voile, sans obscurité. Que Dieu m'ajoute cela; qu'il me dise comme à i\loïse : « Je te montrerai tout bien ^ « : alors je dirai avec saint Philippe : <c Maître, cela nous suffit *. » Mais cela n'est pas de cette vie. Quand ce bonheur nous arrivera, nous n'aurons rien à désirer pour la connaissance. Mais pour l'amour, que sera-ce? Quand nous verrons Dieu face à face, pourrons-nous faire quelque chose de plus que l'aimer? Non sans doute : et saint Paul a dit que « l'amour » demeure éternellement u sans jamais se « perdre ^. » Qu'aura donc de plus notre amour dans cette éternelle et bienheureuse occupation, sinon qu'il sera parfait, venant d'une parfaite connaissance ? Et il ne pourra plus changer comme il peut changer en cette vie : et il absorbera toutes nos volontés dans une seule, qui sera celle d'aimer Dieu : a Etii n'y aura plus de gémissement, et nos larmes seront essuyées pour jamais ^, » et nos désirs s'en iront avec nos besoins. Alors donc nous serons réduits à la parfaite unité et simplicité. Mais dans cette simplicité nous porterons la parfaite image de la Trinité, puisque Dieu uni au fond de notre être et se manifestant lui-même, produira en nous la vision bienheureuse qui sera en un sens Dieu même, lui seul en étant l'objet comme la cause : et par cette vision bienheureuse il produira un éternel et insatiable amour, qui ne sera encore autre chose en un certain sens que Dieu même vu et possédé : et « Dieu sera tout en tous*^ : » et il sera tout en nous-mêmes : un seul Dieu uni à notre fonds,

1 I Co7\, xin, 12. — 2 II Cor., m, 18. — 3 Exod., xxxiii, 19. — * Joun,, XV, 8. — 61 Cor., XIII, 8. — 6 Aïwc, vu, 17. — "^ I Cor., xv, 23

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se produisant en nous par la vision et se consommant en un avec nous par un éternel et parfait amour.

Alors donc s'accomplira notre parfaite unité en nous-mêmes, et avec tout ce qui possédera Dieu avec nous : et ce qui nous fera tous parfaitement un, c'est que nous serons, et nous verrons, et nous aimerons; et tout cela sera en nous tous une seule et môme vie. Et alors s'accomplira ce que dit le Sauveur : « Comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, ainsi » ils seront « un en nous * : » un en eux-mêmes, et un avec tous les membres du corps de l'Église qu'ils composent.

Formons donc en nous la Trinité sainte : unis à Dieu, connaissant Dieu, aimant Dieu. Et comme notre connaissance, qui à présent est imparfaite et obscure, s'en ira; et que l'amour est en nous la seule chose qui ne s'en ira jamais et ne se perdra point, aimons, aimons, aimons : faisons sans fin ce que nous ferons sans fin : faisons sans fin dans le temps ce que nous ferons sans fin dans l'éternité. Oh! que le temps est incommode ! Que de besoins accablants le temps nous apporte ! Qui pourrait souffrir les distractions, les interruptions, les tristes nécessités du sommeil, de la nourriture, des autres besoins? Mais celles des tentations, des mauvais désirs, qui n'en serait honteux autant qu'affligé? « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort 2? » o Dieu, que le temps est long, qu'il est assommant! 0 Dieu éternel, tirez-moi du temps : fixez-moi dans votre éternité. En attendant, faites-moi prier sans cesse et passer les jours et les nuits dans la contemplation de votre loi, de vos vérités, de vous-même qui êtes toute vérité et tout bien. Amen, Amen.

* Joa/i., XVII, 21. — om , vu, '24.

t2 ÉLÉVATIONS SUR LKS MYSTtKLà.

Iir SEMAINE

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