SEMAINE. — II' ÉLÉVATION
VOUS le voulez, autant que vous le voulez, quand vous le voulez. Et quand vous le voulez, vous ne commencez pas à le vouloir : de toute éternité vous voulez ce que vous voulez, sans jamais changer : rien ne commence en vous, et tout commence hors de vous par votre ordre éternel. Vous manque-t-il quelque chose, parce que vous ne faites pas tant de choses que vous pouvez faire? Tout cet univers que vous avez fait n'est qu'une petite partie de ce que vous pouviez faire, et après tout n'est rien devant vous. Si vous n'aviez rien fait, l'être manquerait aux choses que vous n'auriez pas voulu faire : mais rien ne vous manquerait, parce qu'indépendamment de toutes choses vous êtes celui qui est, et qui est tout ce qu'il faut être pour être heureux et parfait.
0 Père, éternellement et indépendamment de toute autre chose, votre Fils et votre Esprit-Saint sont avec vous : vous n'avez pas besoin de société : en voilà une en vous-même, éternelle et inséparable de vous. Content de cette infinie et éternelle communication de votre parfaite et bienheureuse essence, à ces deux personnes qui vous sont égales, qui ne sont point votre ouvrage, mais vos coopérateurs, oU pour mieux dire avec vous un seul et même créateur de tous vos ouvrages; qui sont comme vous, non par votre commandement ou par un effet de votre toute-puissance, mais par la seule perfection et plénitude de votre être : toute autre communication est incapable de rien ajouter à votre grandeur, à votre perfection, à votre félicité.
IP ÉLÉVATION
AVANT L\ CRÉATION, RIEN n'ÉTAIT QUE DIEU.
« Puisque j'ai commencé, je continuerai de parler à mon Seigneur, quoique je ne sois que poussière et cendre *. « Et de quoi vous parlerai-je. Seigneur? Par où puis-je mieux commencer à vous parler que par où vous avez vous-même commencé à parler aux hommes? J'ouvre votre Écriture, et j'y trouve d'abord ces paroles : « Au commencement Dieu a créé le ciel et la terre 2. » Je ne trouve point que Dieu qui a créé toutes choses,
* Gcnes., xvih, 27. — -Ibid., i, 1.
ait eu l)Csoin comme un ouvrier vulgaire de trouver une ma lière préparée sur laquelle il travailLlt cl de laquelle il iît son ouvrage. Mais n'ayant besoin pour agir que de lui-môme et de sa propre puissance, il a fait tout son ouvrage : il n'est point un simple faiseur de formes et de figures dans une matière préexistante : il a fait et la matière et la forme, c'est-à-dire son ouvrage dans son tout : autrement son ouvrage ne lui doit pas tout, et dans son fond il est indépendamment de son ouvrier. Mais il n'en est pas ainsi d'un ouvrier aussi parfait que Dieu : lui qui est la forme des formes et l'acte des actes, il a fait tout ce qui est selon ce qu'il est et autant qu'il est ; c'est-à-dire que comme il a fait la forme, il a fait aussi ce qui était capable d'être formé, parce que cela même c'est quelque chose qui ne pouvant avoir de soi-même d'être formé, ne peut non plus avoir de soi-même d'être formable.
C'est pourquoi je lis ainsi dans votre Écriture toujours véritable : « Au commencement Dieu a créé le ciel et la terre. Et la terre était inutile, » informe, « vide, » invisible, confuse : « et les ténèbres couvraient la face de l'abîme, » qui était la mer. « Et l'esprit de Dieu, » le Saint-Esprit en figure, selon la première signification de la lettre, un vent, un air que Dieu agitait, «( était porté sur les eaux *, » ou, posait sur elles. Voilà cette matière confuse, sans ordre, sans arrangement, sans forme distincte. Voilà ce chaos, cette confusion, dont la tradition s'est conservée dans le genre humain et se voit encore dans les poètes les plus anciens. Car c'est ce que veulent dire ces ténèbres, cet abîme immense dont la terre était couverte, ce mélange confus de toutes choses, cette informité, si l'on peut parler de cette sorte, de la terre vide et stérile. Mais en même temps tout cela n'est pas sans commencement, tout cela est créé de Dieu : « Au commencement Dieu a créé le ciel et la terre : » cet « esprit, » cet air ténébreux qui « se portait sur les eaux, » venait « de Dieu » et n'était fait ni agité que de sa main : en un mot toute cette masse, quoique informe, était néanmoins sa créature, le commencement et l'ébauche, mais toujours de la même main, de son grand ouvrage.
0 Dieu, quelle a été l'ignorance des sages du monde, qu'on a
* Gènes,, i, 1, 2»
Iir SEMAINE. — IP ÉLÉVATION. 45
appelés philosophes, d'avoir cru que vous, parlait architecte et absolu formateur de tout ce qui est, vous aviez trouvé sous vos mains une matière qui vous était coéternelle, informe néanmoins et qui attendait de vous sa perfection ! Aveugles! qui n'entendaient pas que d'être capable de forme, c'est déjà quelque l'orme, c'est quelque perfection que d'ôlre capable de perfection : et si la matière avait elle-même ce commencement de perfection et de forme, elle en pourrait aussitôt avoir d'elle-même l'entier accomplissement.
« Aveugles, conducteurs d'aveugles, qui tombez dans le précipice et y jetez ceux qui vous suivent ', » dites-moi qui a assujetti à Dieu ce qu'il n'a pas fait, ce qui est de soi aussi bien que Dieu, ce qui est indépendamment de Dieu même? Par où a-t-il trouvé prise sur ce qui lui est étranger et indépendant de sa puissance, et par quel art ou par quel pouvoir se l'est-il soumis? Comment s'y prendra-t-il pour le mouvoir? Ou s'il se meut de lui-môme, quoique encore confusément et irrégulièrement, comme on veut se l'imaginer dans ce chaos, comment donnera la règle à ces mouvements celui qui ne donne pas la force mouvante ? Cette nature indomptable échapperait à ses mains; et ne s'y prêtant jamais tout entière, elle ne pourrait être formée tout entière selon l'art et la puissance de son ouvrier. Mais qu'est-ce après tout que celte matière, si parfaite qu'elle ait d'elle-même r,e fond de son être, et si imparfaite qu'elle attende sa perfection d'un autre? Son ornement et sa perfection ne sera que son accident, puisqu'elle est éternellement informe. Dieu aura fait l'accident, et n'aura pas fait la substance! Dieu aura fait l'arrangement des lettres qui composent les mots, et n'aura pas fait dans les lettres la capacité d'être arrangées! 0 chaos et confusion dans les esprits plus encore que dans cette matière et ces mouvements qu'on imagine éternellement irréguliers et confus! Ce chaos, celte erreur, cet aveuglement était pourtant dans tous les esprits, et il n'a été dissipé que par ces paroles : c Au commencement Dieu a créé le ciel et la terre 2 ; » et par cellesci : « Dieu a vu toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très bonnes '^, parce que lui seul en avait fait toute la bonté: toute la bonté, encore un coup, et non seulement la perfection et la fin, mais encore le commencement.
» Malth., XV, 14. - a 6'en., i, 1. - 3 ibid., 31.
Ill' ÉLÉVATION.
DIEU n'a eu Besoin de trouvem ni un lieu pour placer le monde,
NI UN temps pour Y ASSIGNER LE COMMENCKMRNT DE TOUTES CnOSES.
Faible et imbécile que je suis, qui ne vois que des artisans mortels dont les ouvrages sont soumis au temps et qui désignent par certains moments le commencement et la fin de leur travail, qui aussi ont besoin d'être en quelque lieu pour agir, et de trouver une place pour y fabriquer et poser leur ouvrage, je veux imaginer la môme chose ou quelque chose de semblable dans ce tout-puissant ouvrier qui a fait le ciel et la terre, sans songer que s'il a tout fait, il a fait le temps et le lieu; et que ces deux choses que tout autre ouvrier que lui doit trouver faites, font elles-mêmes partie de son ouvrage!
Cependant je veux m'imaginer il y a six ou sept mille ans, et avant que le monde fût, comme une succession infinie de révolutions et de moments entre-suivis, dont le créateur en ait choisi un pour y fixer le commencement du monde : et je ne veux pas comprendre que Dieu qui fait tout, ne trouve rien de fait dans son ouvrage avant qu'il agisse ; qu'ainsi avant le commencement du monde il n'y avait rien du tout que Dieu seul : et que dans le rien il n'y a ni succession, ni durée, ni rien qui soit, ni rien qui demeure, ni rien quî passe, parce que le rien est toujours rien, et qu'il n'y a rien hors de Dieu que ce que Dieu fait.
Élevez donc ma pensée au-dessus de toute image des sens et de la coutume, pour me faire entendre dans votre éternelle vérité que vous, qui êtes celui qui est, êtes toujours le même sans succession ni changement; et que vous faites le changement et la succession partout où elle est. Vous faites par consé- '\uent tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps p^ut être îa mesure. Vous voyez dans votre éternelle intelligence toutes les circulations différentes que vous pouvez faire ; et les nommant pour ainsi dire toutes par leur nom, vous avez choisi celles qu'il vous a plu pour les faire aller les unes après les autres. Ainsi la première révolution que vous avez faite du
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cours du soleil, a été la première année; et le premier mouvement que vous avez fait dans la matière, a été le premier jour, le temps a cominencé selon ce qu'il vous a plu, et vous en avez tait le commencement tel qu'il vous a plu; comme vous en avez fait la suite et la succession, que vous ne cessez de développer du centre immuable de votre éternité.
Vous avez fait le lieu de la même sorte que vous avez fait le temps. Pour vous, ô Dieu de gloire et de majesté, vous n'avez besoin d'aucun lieu : vous habitez en vous-même tout entier. Sans autre étendue que celle de vos connaissances, vous savez tout ; ou celle de votre puissance, vous pouvez tout ; ou celle de votre être, de toute éternité vous êtes tout. Vous êtes tout ce qui est nécessairement; et ce qui peut ne pas être, et qui n'est pas éternellement comme vous, n'ajoute rien à la perfection et à la Plénitude de l'être que vous possédez seul. Qu'ajouterait à votre science, à votre puissance, à votre grandeur, quelque espèce d'étendue locale que ce soit? Rien du tout. Vous êtes dans vos ouvrages par votre vertu, qui les forme et qui les soutient ; et votre vertu c'est vous-même, c'est votre substance. Quand vous cesseriez d'agir, vous n'en seriez pas moins tout ce que vous êtes, sans avoir besoin ni de vous étendre, ni d'être dans vos créatures, ni dans quelque lieu ou espace que ce soit. Car le lieu ou l'espace est une étendue : et un espace et une étendue, des proportions, des distances, des égalités, ne sont pas un rien: ei. si on veut que vous trouviez toutes faites ces distances, ces étendues, ces proportions, sans les avoir faites vous-même, on retombe dans l'erreur de ceux qui mettent quelque chose hors de vous, qui vous soit nécessairement coéternel et ne soit pas votre ouvrage.
0 Dieu, dissipez ces fausses idées de l'esprit de vos serviteurs : l'aites-leur entendre que, sans avoir besoin d'être nulle part, ou de vous faire une demeure, vous vous étiez tout à vous-même ; et que lorsqu'il vous a plu sans aucune nécessité de faire le monde, vous avez fait avec le monde, et le temps et le lieu, toute étendue, toute succession, toute distance : et enfin que de toute éternité et avant le commencement, il n'y avait rien du tout que vous seul ; vous seul encore une fois, vous seul n'ayant besoin que de vous-même. Tout le reste n'était pas : il n'y avait ni temps ni lieu, puisque le temps et le lieu sont quelque chose :
♦ H IiLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES.
il n'y avait qu'une pure possibilité de la créature que vous vouliez faire et cette possibilité ne subsistait que dans votre toutepuissanco.
Vous êtes donc éternellement : et parce que vous êtes parfait, fous pouvez tout ce que vous voulez : et parce que vous pouvez tout ce que vous voulez, tout vous est possible : et il n'est possible radicalement et originairement, que parce que vous le pouvez.
Je vous adore, ô celui qui pouvez tout, et je me soumets à votre toute-puissance pour ne vouloir éternellement que ce que vous voulez de moi, et ne me réserver de puissance que pour l'accomplir.
IV« ÉLÉVATION
EFFICACE ET LIBRRTÉ DD COMMANDKMKNT DIVFN.
« Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut '. » Le roi dit : Qu'on marche, et l'armée marche : qu'on fasse telle évolution, et elle se fait : toute une armée se remue au seul commandement d'un prince, c'est-à-dire à un seul petit mouvement de ses lèvres. C'est parmi les choses humaines l'image la plus excellente de la puissance de Dieu : mais au fond que cetM image est défectueuse! Dieu n'a point de lèvres à remuer : Dieu ne frappe point l'air avec une langue pour en tirer quelque son : Dieu n'a qu'à vouloir en lui-môme ; et tout ce qu'il veut éternellement s'accomplit comme il l'a voulu, et au temps qu'il a marqué.
Il dit donc : « Que la lumière soit, et elle fut : Qu'il y ait un firmament, et il y en eut un : Que les eaux s'assemblent, et elles furent assemblées : Qu'il s'allume deux grands luminaires, et ils s'allumèrent : Qu'il sorte des animaux, et il en sortit 2; » et ainsi du reste : « Il a dit, et les choses ont été faites : il a commandé, et elles ont été créées ^ : rien ne résiste à sa voix ', » et l'ombre ne suit pas plus vite le corps que tout suit au commandement du Tout-Puissant.
Mais les corps jettent leur ombre nécessairement, le soleil en-
* Gènes., i, s. — 2 jbid.^ i, 3, g, 9, 14, 20, 24. — 3 Psal. xxxii, 9. — Judith., s.xï, 17.
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voie de même ses rayons : les eaux bouillonnent d'une source comme d'elles-mêmes, sans que la source les puisse retenir; la chaleur, pour ainsi parler, force le feu à la produire ; car tout cela est soumis à une loi et à une cause qui les domine. Mais vous, ô loi suprême, ô cause des causes, supérieur à vos ouvrages, maître de votre action, vous n'agissez hors de vous qu'autant qu'il vous plaît : tout est également rien devant vos yeux : vous ne devez rien à personne : vous n'avez besoin de personne : vous ne produisez nécessairement que ce qui vous est égal : vous produisez tout le reste par pure bonté, par un commandement libre ; non de celte liberté changeante et irrésolue qui est le partage de vos créatures ; mais par une éternelle supériorité que vous exercez sur les ouvrages qui ne vous font ni plus grand ni plus heureux, et dont aucun, ni tous ensemble, n'ont droit à l'être que vous leur donnez.
Ainsi, mon Dieu, je vous dois tout : je devrais moins à votre bonté, si vous me deviez quelque chose : si votre libéralité était nécessaire. Je veux vous devoir tout, je veux être à vous de la manière la plus absolue et la plus entière : car c'est celle qui convient mieux à votre suprême perfection, à votre domination absolue. Je consacre à votre empire libre et souverain tout ce que vous m'avez donné de liberté.
V* ELEVATION