‹ Elévations sur les mystèresChapitre 33 sur 229 · LES SIX JOURS · texte numérisé non relu

LES SIX JOURS

Le dessein de Dieu dans Ja création et dans la description que son Saint-Esprit en a dictée à Moïse * , est de se faire connaître d'abord comme le tout-puissant et très libre créateur de toutes choses; qui, sans être astreint à ur^e autre loi qu'à celle de sa volonté, avait tout fait sans besoin et sans contrainte, par sa seule et pure bonté. C'est donc pourquoi lui qui pouvait tout, qui pouvait par un seul décret de sa volonté créer et arranger ^.outes choses, et par un seul trait de sa main, pour ainsi parler, mettre l'ébauche et le fini dans son tableau et tout ensemble le tracer, le dessiner et le parfaire, il a voulu néanmoins suspendre

• Gènes., i

avec ordre relficace de son actior), et faire en six jours ce qu'il pouvait faire en un instant.

Mais la création du ciel cl de la terre et de toute cette masse informe que nous avons vue dans les premières paroles de Moïse, a précédé les six jours, qui ne commencent qu'à la création de la lumière. Dieu a voulu faire et marquer l'ébauche de son ouvrage, avant que d'en montrer la perfection ; et après avoir fait d'abord comme le fond du monde, il en a voulu faire l'ornement avec six différents progrès, qu'il a voulu appeler six jours. Et il faisait ces six jours l'un après l'autre, comme il faisait toutes choses, pour faire voir qu'il donne aux choses l'être, la forme, la perfection, comme il lui plaît, autant qu'il lui plaît, avec une entière et parfaite liberté.

Ainsi, il a fait la lumière avant que de faire les grands luminaires où il a voulu la ramasser: et il a fait la distinction des jours, avant que d'avoir créé les astres dont il s'est servi pour les régler parfaitement : et le soir et le matin ont été distingués, avant que leur distinction et la division parfaite du jour et de la nuit fût bien marquée : et les arbres, et les arbustes, et les herbes ont germé sur la terre par ordre de Dieu, avant qu'il eût fait le soleil qui devait être le père de toutes les plantes; et il a détaché exprès les effets d'avec leurs causes naturelles, pour montrer que tout naturellement ne tient qu'à lui seul et ne dépend que de sa seule volonté : et il ne se contente pas d'approuver tout son ouvrage après l'avoir achevé, en disant « qu'il était » très beau et « très bon; » mais ir distingue chaque ouvrage en particulier, en remarquant que chacun est beau et bon en soi-même : il nous montre donc que chaque chose « est bonne » en particulier, et que l'assemblage en est « très bon '. » Car c'est ainsi qu'il distingue la beauté du tout d'avec celle des êtres particuliers, pour nous faire entendre que si toutes choses sont bonnes en elles-mêmes, elles reçoivent une beauté et bonté nouvelle par leur ordre, par leur assemblage, par leur parfait assortiment et ajustement les unes avec les autres, et le secours admirable qu'elles s'entre-donnent..

Ainsi la création de l'univers, comme Dieu Ta voulu faire et comme il en a inspiré le récit à Moïse, le plus excellent et le pre-

* Gènes., i, 31 ; ibid., 4 et seqq.

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mier de ses prophètes, nous donne les vrais idées de sa puissance, et nous fait voir que s'il a astreint la nature à certaines lois, il ne s'y astreint lui-môme qu'autant qu'il lui plaît, se réservant le pouvoir suprême de détacher les effets qu'il voudra des causes qu'il leur a données dans l'ordre commun ; et de produire ces ouvrages extraordinaires que nous appelons miracles, selon qu'il plaira à sa sagesse éternelle de les dispenser.

VP ÉLÉVATION

ACTES DE FOI ET d'aMOUR SUR TOUTES CES CHOSES,

Vous êtes tout-puissant, ô Dieu de gloire : j'adore votre immense et volontaire libéralité. Je passe tous les siècles et toutes les évolutions et révolutions de la nature : je vous regarde comme vous étiez avant tout commencement et de toute éternité, c'est-àdire que je vous regarde comme vous êtes : car vous êtes ce que vous étiez : la créature a changé : mais vous, Seigneur, vous êtes toujours ce que vous êtes. Je laisse donc toute créature, et je vous regarde comme étant seul avant tous les siècles : ô la belle et riche aumône que vous avez faite en créant le monde I Que la terre était pauvre sous les eaux, et qu'elle était vide dans sa sécheresse, avant que vous en eussiez fait germer les plantes, avec tant de fruits et de vertus différentes ; avant la naissance des forêts ; avant que vous l'eussiez couverte de tant d'animaux! Que la mer était pauvre dans la vaste amplitude de son sein, avant qu'elle eût été faite la retraite de tant de poissons! Et qu'y avaitil de moins animé et de plus vide que l'air, avant que vous y eussiez répandu tant de volatiles? Mais combien le ciel môme était-il pauvre, avant que vous l'eussiez semé d'étoiles et que vous y eussiez allumé le soleil pour présider au jour, et la lune po»r présider à la nuit! Que toute la masse de l'univers était informe, et que le chaos en était affreux et pauvre, lorsque la lumière lui manquait! Avant tout cela, que le néant était pauvre; puisque ce n'était qu'un pur néant ! Mais vous. Seigneur, qui étiez et qui portiez tout en votre toute-puissance, « Vous » n'avez fait « qu'ouvrir votre main, et vous avez rempli de bénédiction * » le ciel et la terre.

* Psal. cxLiv, IG.

0 Dieu, que mon âme est pauvre! C'est un vrai néant d'où vous lirez peu à peu le bien que vous voulez y répandre : ce n'est qu'un chaos, avant que vous ayez commencé à en débrouiller toutes les pensées. Quand vous commencez par la foi à y faire poindre la lumière; qu'elle est encore imparfaite, jusqu'à ce que vous l'ayez formée par la charité ; et que vous qui êtes le vrai soleil de justice, aussi ardent que lumineux, vous m'avez embrasé de votre amour! 0 Dieu, soyez loué à jamais par vos propres œuvres! Ce n'est pas assez de m'avoir illuminé une fois : sans voire secours je retombe dans mes premières ténèbres. Car le soleil môme est toujours nécessaire à l'air qu'il éclaire, afin qu'il demeure éclairé : combien plus ai-je besoin que vous ne cessiez de m'illuminer, et que vous disiez toujours : « Que la lumière soit faite! »»

Vil'' ELEVATIOxX.

l'ordre des ouvrages de dieu

Dieu a fait le fond de son ouvrage. Dieu l'a orné, Dieu y a mis la dernière main; Dieu s'est reposé.

Quand il a fait le fond de son ouvrage, c'est-à-dire en confusion le ciel et la terre, l'air et les eaux, il n'est point dit qu'il ait parlé. Quand il a commencé à orner le monde, et à mettre l'ordre, la distinction et la beauté dans son ouvrage, c'est alors qu'il a fait paraître sa parole. « Dieu a dit : Que la lumière soit, et la lumière fut ^ » Et ainsi du reste.

La parole de Dieu, c'est sa sagesse ; et la sagesse commence à paraître avec l'ordre, la distinction et la beauté : la création du fond appartenait plutôt à la puissance.

Et cette sagesse, par où devait-elle commencer, si ce n'était par la lumière, qui de toutes les natures corporelles est la première qui porte son impression ? La sagesse est la lumière des esprits ; l'ignorance est comparée aux ténèbres : sans la lumière tout est difforme, tout est confus; c'est elle qui la première embellit et distingue les objets par l'éclat qu'elle y répand, et dont pour ainsi dire elle les peint el les dore. Paraissez donc,

* Gènes., i, 3.

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lumière, la plus belle des créatures matérielles et celle qui embellissez toutes les autres ; et faites voir que votre auteur est tout lumière en lui-môme : que <i la lumière est le vêtement dont il se pare : » Amictus lumine sicut vestimento ^ : que « la lumière qu'il habite est inaccessible^ » en elle-même : mais qu'elle s'étend, quand il lui plaît, sur les natures intelligentes et se tempère pour s'accommoder à de faibles yeux : qu'il est beau et embellissant; qu'il est éclatant et éblouissant; lumineux, et par sa lumière obscur et impénétrable, connu et inconnu tout ensembl'^. Paraissez, encore une fois, belle lumière, et faites voir que la lumière de l'intelligence prévient et dirige tous les ouvrages de Dieu. Lumière éternelle, je vous adore : j'ouvre à vos rayons mes yeux aveugles ; je les ouvre et les baisse tout ensemble, n'osant ni éloigner mes regards de vous, de peur de tomber dans l'erreur et dans les ténèbres; ni aussi les arrêter trop sur cet éclat infini, de peur que « scrutateur » téméraire « de la majesté, » je ne sois « ébloui par la gloire^. »>

C'est à la faveur de votre lumière que je vois naître la lumière dans le monde ; et que suivant vos ouvrages, j'en vois croître peu à peu la perfection, jusqu'à ce que vous y mettiez une fin heureuse et digne de vous en créant l'homme, le spectateur et l'admirateur de tous vos ouvrages, et le seul qui peut profiter de tant de merveilles. Après cela que vous restait-il que le repos, pour montrer que votre ouvrage était parfait et qu'il n'y avait plus rien à y ajouter?

Héni soyez-vous, ô Seigneur, dans le premier jour de lumière, où parut la création de la lumière ; et tout ensemble le symbole du jour que vous deviez sanctifier dans le Nouveau Testament, qui est le Dimanche, où reluit tout ensemble et la lumière corporelle dans cette parole : « Que la lumière soit faite * : » et la lumière spirituelle, dans la résurrection du Sauveur et dans la descente du Saint-Esprit, qui a commencé à faire naître dans le monde la lumière de la prédication apostolique.

Que ce soit donc là notre premier jour : que ce jour nous comble de joie : que ce soit pour nous un jour d'allégresse et de sanctification, où nous dirons avec David : « C'est ici le jour que le Seigneur a fait : réjouissons-nous et tressaillons d'aise

* Psal. cm, 2.— « I TimHh.,\i, IJ. — 3 P;-oy.,xxv, 27. — * Geîies.,i,Z,

en ce jour'. » C'est le jour de la Trinité adorable : le Père y paraît par la création de la lumière, le Fils par sa résurrecLion, et le Saint-Esprit par sa desco.nle. 0 saint jour! ô jour heureux! Puisses-lu ôtre toujours le vrai dinnanche, le vrai jour du Seigneur, par notre fidèle observance, comme tu l'es parla sainteté de tx)n> institution.

Voilà quel est notre premier jour. Mais n'oublions pas le sixième, où l'homme a été créé. Ne nous réjouirons-nous pas en ce jour de notre création ? Elle nous est devenue bientôt malheureuse : et peut-être a-ce été celui de notre chute ; du moins est-il bien certain que celui de notre chute l'a suivi de près. Mais admirons le mystère; le jour où le premier homme, le premier Adam a été créé, est le même où le nouvel homme, le nouvel Adam est mort sur la croix. C'est donc pour l'Église un jour de jeûne et de deuil dans toutes les générations suivantes ; jour qui est suivi du triste repos de Jésus-Christ dans le sépulcre; et qui pourtant est plein de consolation par l'espérance de la résurrection future.

0 homme, vois dans ce sixième jour ta perte heureusement réparée par la mort de ton Sauveur. Renouvelle donc en ce jour la mémoire de ta création et la figure admirable de la formation de l'Église par celle d'Eve, notre mère et la mère de tous les vivants.

0 Seigneur, donnez-moi la grâce en célébrant la mémoire des six jours de votre travail, de parvenir à celui de votre repos dans un parfait acquiescement à vos volontés ; et par ce repos de retourner à mon origine, en ressuscitant avec vous et me revêtant de votre lumière et de votre gloire.

VHP ELEVATION.

L*ASSISTANCK DE LA DIVINE SAGESSE DANS LA CRÉATION DE l'CNLVERS.

Il n'y a ici qu'à lire ce bel endroit des Proverbes^, où la Sagesse incréée parle ainsi : « Le Seigneur m'a possédée, » m'a engendrée « au commencement de ses voies : je suis moimême ce commencement, étant l'idée ouvrière de ce grand arti-

^ Psal. Gxvii, 24. — 2 Prov., vrii, 22, 24, etc.

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san et le modèle primitif de toute son architecture : il m'a engendrée dès le commencement et avant qu'il eût rien fait : î>vant donc tous ces ouvrages j'étais, et j'étais par conséquent ae toute éternité, puisqu'il n'y a que l'éternité avant tous les siècles. « De toute éternité, j'ai été ordonnée, » selon la Vulgale : j'ai été le commandement et l'ordre môme de Dieu qui ordonne tout. « J'ai été fondée, •> disent les Septante : j'ai été l'appui et le soutien de tous les êtres, et la parole par laquelle Dieu porte le monde. « J'ai eu la primauté, la principauté, la souveraineté sur toutes choses, » selon l'original hébreu. •< J'ai été dès le commencement, et avant que lu terre fût. Les abîmes n'étaient pas encore, et moi j'étais déjà conçue, » déjà formée dans le sein de Dieu, et toujours parfaite. « Devant qu'il eût fondé les montagnes avec leur masse pesante, et devant les collines et les coteaux j'étais enfantée : il n'avait point fait la terre ni les lieux habitables et inhabitables, » selon les Septante ; ni « ce qui tient la terre en état et ce qui l'empêche de se dissiper en poudre, » selon l'hébreu : selon la Vulgate, « les gonds et les soutiens )> de ce lourd et sec élément. « J'étais avec lui, » non pas seulement quand il formait, mais encore « quand il préparait les cieux : quand il tenait les eaux en état, et les formait en cercle » avec son compas : « quand il élevait les cieux : quand il affermissait la source des eaux, » pour couler éternellement et arroser la terre : « quand il faisait la loi à la mer, et la renfermait dans ses bornes : quand il affermissait la terre sur ses fondements, » et la « tenait balancée :» par un contre-poids : « j'étais en lui et avec lui, composant, » nourrissant, réglant et gouvernant toutes choses; « me réjouissant tous les jours, » et disant à chaque jour avec Dieu, que tout était bon, et me jouant » en tout temps : me jouant dans l'univers par la facilité, la variété et l'agrément des ouvrages que je produisais : magnifique dans les grandes choses, industrieuse dans les petites, et encore riche dans les petites et inventrice dans les grandes. « Et mes délices étaient de converser avec les enfants des hommes : » formant l'homme d'une manière plus famihère et plus tendre, comme la suite le fera paraître ; car l'homme mérite bien sa méditation particulière, que nous ferons dans les jours suivants.

Cependant admirons l'ouvrage de la sagesse de Dieu assis-

tante et coopérante avec sa puissance. Louons-le avec le Sage, et mettons en abrégé toutes ses louanges en disant encore avec lui : « Le Seigneur a fondé la terre avec sa sagesse : son intelligence a établi les cieux : les abîmes sont sortis sous sa conduite; et c'est par elle que la rosée s'épaissit en nuages*. >^

Concluons : Dieu a orné et ordonné le monde par sa parole : c'est dans l'ornement et dans l'ordre que l'opération de sa parole et de sa sagesse commence à paraître, lorsqu'il a mis la distinction et la beauté dans l'univers. Ce n'est pas que Dieu n'en ait fait le fond, comme l'ordre et l'ornement, par sa sagesse. Car, comme nous avons vu, si la sagesse seule pouvait ordonner et former le monde, elle seule pouvait aussi le rendre capable d'ordre et de forme. On attribue donc principalement à la parole et à ]a sagesse l'ordre et l'ornement de l'univers, parce que c'est où son opération paraît plus distincte et plus propre. Mais au reste il faut dire avec saint Jean : « Le Verbe était au commencement : par lui tout a été fait : ei rien n'a été fait sans lui 2. Par lui » donc « ont été faits le ciel et la terre avec tout leur ornement ^ : » tout l'ouvrage de Dieu est plein de sagesse, et la sagesse nous en doit apprendre le bon usage.

Le premier bon usage qu'on en doit faire, c'est de louer Dieu par ses œuvres. Chantons-lui donc ici en action de grâces le cantique des trois enfants; et invitant tous les ouvrages de Dieu à le bénir, finissons en nous y invitant nous-mêmes et en disant par-dessus tout : « 0 enfants des hommes, bénissez le Seigneur! Qu'israël bénisse le Seigneur : bénissez-le, vous qui êtes ses ministres et ses sacrificateurs : bénissez-le, serviteurs du Seigneur : âmes des justes, bénissez-le : bénissez-le, ô vous tous qui êtes saints et humbles de cœur : louez-le et Texaltez aux siècles des siècles. Amen ♦. »

1 Prov., III, 19, 20. — « Joan., i, 1, 3. — 3 Gènes., 11, 1. — * Dan III, 82, 87.

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