VI' SEMAINE. — XII1° ÉLÉVATION
notre nourriture ordinaire, doit être arrosé de nos sueurs. C'est ce qu'insinuent ces paroles : « Tu mangeras l'herbe ; et ton pain te sera donné à la sueur de ton visage. » Voilà le commencement de nos malheurs : c'est un continuel travail qui seul peut vaincre nos besoins et la Caim qui nous persécute.
« Jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu as été formé, /> et que tu deviennes « poussière i. » Il n'y a point d'autre fin de ,nos travaux ni d'autre repos pour nous, que la mort et le retour à la poussière, qui est le dernier anéantissement de nos corps. Cet objet est toujours présent à nos yeux : la mort se présente de toutes parts : la terre même que nous cultivons nous la met incessamment devant la vue : c'est l'esprit de cette parole. L'homme ne cessera de « travailler la terre dont il est pris*, » et où il retourne.
Homme, voilà donc ta vie : éternellement tourmenter la terre ou plutôt te tourmenter toi-même en la cultivant, jusqu'à ce qu'elle te reçoive toi-même et que tu ailles pourrir dans son sein. 0 repos affreux! 0 triste fin d'un continuel travaill
XllI^ ÉLÉVATION.
LES HADITS ET LES INJURES DE l'AID.
« Et le Seigneur Dieu fit à Adam des habits de peaux, et il les en revêtit^. » L'homme ne devient pas seulement mortel, mais exposé par sa mortalité à toutes les injures de l'air d'où naissent mille sortes de maladies : voilà la source des habits que le luxe rend si superbes : la honte de la nudité les a commencés ; l'infirmité les a étendus sur tout le corps; le luxe veut les enrichir, et y môle la mollesse et l'orgueil. 0 homme, reviens à ton origine! Pourquoi t'enorgueillir dans tes habits? Dieu ne te donne d'abord que des peaux pour te vêtir : plus pauvre que les animaux dont les fourrures leur sont naturelles, infirme et nu que tu es, tu te trouves d'abord à l'emprunt, mais ta disette est infinie : lu empruntes de tous côtés pour te parer, mais allons à l'origine et voyons le principe du luxe : après tout il est fondé
» Gènes., iir, 19. — 2 Ibid., 23. — 3 iOid., 21.
^ur le besoin; on lâche en vain de déguiser celte fuiljlesse en accumulant le superflu sur le nécessaire.
L'homme en a usé de même dans tout le reste de ses besoins, qu'il a tâché d'oublier et de couvrir en les ornant : les maisons qu'on décore par l'architecture, dans leur fond ne sont qu'un abri contre la neige et les orages, et les autres injures de l'air : les meubles ne sont dans leur fond qu'une couverture contre le froid : ces lits qu'on rend si superbes ne sont après tout qu'une retraite pour soutenir la faiblesse, et soulager le Iravail par le sommeil : il y faut tous les jours aller mourir, et passer dans ce néant une si grande partie de notre vie.
XIV« ÉLÉVATION
SUITE DU SUPPLICE d'aDAM : LA DÉRISION DE DIEU.
« Et Dieu dit : Voyez Adam qui est devenu comme un de nous, sachant le bien et le mal : prenons donc garde qu'il ne mette encore la main sur le fruit de vie, et ne vive éternellement*. )> Cette dérision divine était due à sa présomption. Dieu dit en lui-même et aux personnes divines, et si l'on veut aux saints anges : Voyez-moi ce nouveau Dieu, qui ne s'est pas contenté de la ressemblance divine que Dieu avait imprimée au fond de son âme : il s'est fait Dieu à sa façon : voyez comme il est savant, et qu'en effet il a bien appris le bien et le mal à ses dépens : prenons garde qu'après nous avoir si bien dérobé la science, il ne nous dérobe encore l'immortalité. Remarquons que Dieu ajoute la dérision au supplice : le supplice est dû à la révolte : mais l'orgueil y attirait la dérision : « Je vous ai appelés, et vous avez refusé d'entendre ma voix; j'ai tendu le bras, et personne ne m'a regardé; vous avez méprisé tous mes conseils, vous avez négligé mes avis et mes reproches ; et moi aussi à mon tour je rirai dans votre perte ; je me moquerai de vos malheurs et de votre mort 2. » C'est, direz-vous, pousser la vengeance jusqu'à la cruauté; je l'avoue : mais Dieu aussi deviendra cruel et impitoyable. Après que sa bonté a été méprisée, il poussera la rigueur jusqu'à tremper et laver ses mains dans le sang du pc-
» Gènes,, m, 22. — 2 Prov., i, 24-26.