LA PROMESSE DU LIBÉRATEUR DÈS LE JOUR DE LA PERTE
Ce fut le jour môme de notre chute, que Dieu dit au serpent notre corrupteur : « Je mettrai une inimitié éternelle entre toi ît la femme, entre ta race et la sienne : elle brisera ta tête ^. »
* Sap., XII, 10, 11. — 2 Gènes., in, 5. — 3 Gènes., m, i:,.
Premièrement on ne peut pas croire que Dieu ait voulu effectivement juger ou punir le serpent visible, qui était un animal sans connaissance : c'est donc une allégorie où le serpc.nt est jugé en figure du diable dont il avait été l'instrument Secondement, il faut entendre par la race du serpent les menteurs dont il est le père, selon cette parole du Sauveur : « Lorsqu'il dit des mensonges, il parle de son propre fond, parce qu'il est menteur et père du mensonge ^ » En troisième lieu, par « la race de la femme » il faut entendre l'un de sa race, un fruit sorti d'elle qui brisera la tête du serpent. Car on ne peut pas penser que toute la race de la femme soit victorieuse du serpent, puisqu'il y en a un si grand nombre qui ne se relèvent jamais de leur chute. La race de la femme est victorieuse, en tant qu'il y a quelqu'un des enfants de la femme par qui le démoA et tous ses enfants seront défaits.
11 n'importe que dans une ancienne version, cette victoire sur le serpent soit attribuée à la femme et que ce soit elle qui en doive écraser la tête : ipsa conteret. Car il faut entendre que la femme remportera cette victoire, parce qu'elle mettra au monde le vainqueur : on concile par ce moyen les deux leçons ; celle qu'on trouve à présent dans l'original, qui attribue la victoire au fils de la femme, et celle de notre version, qui l'attribue à la femme même. Et en quelque manière qu*on l'entende, on voit sortir de la femme un fruit qui écrasera la tête du serpent, et en détruira l'empire.
Si Dieu s'était contenté de dire qu'il y aurait une inimitié éternelle entre le serpent et la femme ou avec le fruit qu'elle produirait, et que le serpent lui préparerait par derrière et à « son talon » de secrètes embûches, on ne verrait point la victoire future de la femme ou de son fruit: mais puisqu'on voit que son fruit et elle briseraient la tête du serpent, la victoire devait demeurer à notre race. Or ce que veut dire cette racé, ce fruit, pour traduire de mot à mot, cette semence bénie de la femme, il faut écouter saint Paul sur cette promesse faite à Abraham : « En » l'un de « ta race, » en ton fils ; u seront bénies » et sanctifiées « toutes les nations de la terre ^ : » où le saint Apôtre remarque qu'il ne dit pas: « Dans les fruits que tu produiras » e<
1 Joan., viii, 44.-2 Gènes., xxn, 18.
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dans tes enfants, « comme étant plusieurs; mais en ton fils, comme dans un seul, » et dans « le Christ. » Nondicit: Et seminibuSj quasi in multis; sed quasi in uno : Et semini tuo, qui est Christus ^
C'est donc en lui que toutes les nations seront bénies, toutes en un seul. Ainsi dans cette parole adressée au serpent : « Je mettrai une inimitié entre toi et ta femme, entre ta race et son fruit, » on doit entendre que Dieu avait en vue un seul fils et un seul fruit qui est Jeuss-Christ. Et Dieu qui pouvait dire également, et devait dire plutôt qu'il mettrait cette inimitié entre le dragon et l'homme, ou le fruit de l'homme, a mieux aimé dire qu'il la mettrait entre la femme et le fruit de la femme, pour mieux marquer ce fruit béni qui étant né d'une vierge, n'était le fruit que d'une femme : dont aussi sainte Elisabeth disait : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et béni le fruit de vos entrailles 2. a Vous êtes donc, ô Marie, cette femme qui par votre fruit devez écraser la tête du serpent : Vous êtes, ô Jésus, ce fruit béni en qui la victoire nous est assurée. Je vous rends grâces, mon Dieu, d'avoir ainsi relevé mes espérances ; et je vous chanterai avec David: « 0 mon Dieu, ma miséricorde'; » et encore : « Est-ce que Dieu retirera sa miséricorde à jamais? Dieu oubUera-t-il la pitié, ou dans sa colère tiendra-t-il ses miséricordes renfermées*?» Non, Seigneur miséricordieux et bon, vous n'avez pu, si on l'ose dire, les retenir, puisqu'au jour de votre colère, et lorsque vous prononciez leur sentence à nos premiers parents et à toute leur postérité, il a fallu que vos miséricordes éclatassent et que vous fissiez paraître un libérateur. Dès lors vous nous promettiez la victoire ; et pour nous la faciliter, vous nous avez découvert la malice de notre ennemi, en lui disant : « Vous attaquerez par le talon ^; » c'est-àdire vous attaquerez le genre humain par l'endroit où il touche à la terre, par les sens : vous l'attaquerez par les pieds, c'est-àdire par l'endroit qui le soutient : vous l'attaquerez, non point en face, mais par derrière et par adresse plutôt que par force.
Ce malheureux esprit nous attaque par les sens par où nous tenons à la terre, lorsqu'il nous en propose les douceurs, et il prend l'homme par la partie faible. Défions-nous donc de nos
1 Galnt., m, lii. — 2 Jaic, i, 42. — 3 psal. lviii, 18. — * Psal. Lxxxvi, 7, 8, y, 10. — ^ Gènes., ii, 15.
128 ÉF.ÉVATIONS SUR LES MYSTÉltES.
sens-, et dès qu'ils commencent à nous inspirer quelque désir flatteur, songeons au serpent qui les suscite contre nous.
Mais voici encore une autre attaque : nous croyons ôlre fermes sur nos pieds, et que l'ennemi ne nous peut abattre: « J'ai dit en moi-même, dans l'abondance » de mon cœur, « je ne serai point ébranlé, » et je ne vacillerai « jamais * ! » C'est alors que l'ennemi me surprend, et qu'il m'abat: c'est alors qu'il faut que jo dise avec David que « le pied de l'orgueil ne \ienne pas jusqu'à moi 2 : » que je ne m'appuie jamais sur ma présomptueuse confiance, qui me fait croire que j'ai le pied ferme et qu'il ne me glissera jamais. Mettez, chrétien, mettez votre force dans l'humilité : ne la mettez pas dans vos victoires passées : lorsque vous croirez vous être affermi dans la vertu et pouvoir vous soutenir de vous-même, il vous renverse comme un autre saint Pierre, par ce où vous mettez votre force, qui vous fait dire comme ù cet apôrre : Moi, vous renoncer ! « Je donnerai ma vie pour vous 3. » Au lieu d'écouter un courage présomptueux, reconnaissez votre faiblesse; et l'ennemi vous attaquera en vain.
Mais voici le plus dangereux de tous ses artifices. Il ne vous attaquera pas en face, mais subitement par derrière : il vous cachera ses tentations : il vous inspirera comme au Pharisien une fausse action de grâces : « Seigneur, » dit-il, « je vous rends grâces* ; » mais c'est ensuite pour vous occuper de vos jeûnes, de vos pieuses libéralités, de votre exactitude à payer la dîme, de votre justice qui vous met au-dessus des autres hommes : il vous attaque par derrière, et vous présentant en face l'action de grâces, en elle il vous insinue le plus fin orgueil. 11 a bien d'autres artifices : ce n'est qu'un doux entretien qu'il vous propose: Dieu est-il assez rigoureux pour défendre si sévèrement ces innocentes douceurs? Je saurai me retenir, et je ne laisserai pas aller mes désirs. 11 vous attaque par derrière, comme un habile ennemi; il tâche de vous dérober sa marche et ses desseins : vous périrez, et de l'un à l'autre vous avalerez le venin.
Lorsque vous le sentez approcher avec de telles insinuations, et qu'il tortille, pour ainsi parler, par derrière et autour de vous, alors sans regarder trop les appas tompeurs dont il fait un piège à votre cœur; car c'est peut-être d'abord ce qu'il veut de vous
' Psnl. XXIX, 7.-2 Psal. xxxv, 12. — 3 Joan., xni, 37. — * Luc, 11. 12.
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pour ensuite vous pousser plus loin : jetez-vous entre les bras de celui qui en écrase la tête : regardez sa croix : car c'est là que dans la douleur et dans la mort, il a renversé l'empire du diable et rendu ses tentations inutiles.
W ÉLÉVATION
LA DÉLIVRANCE FUTURK MARQUKE MÊME AVANT LE CRIME, ET DANS LA FORMATION DE l'ÉGLISE EN LA PERSONNE d'ÈVE.
Dieu n'avait point ordonné la chute d'Adam, à Dieu ne plaise ! mais il l'avait prévue et avait trouvé bon de la permettre dès qu'il le créa dans l'innocence. 11 ne faut donc pas s'étonner qu'il ait figuré dès lors Jésus-Christ en Adam, et l'Église dans Eve, lorsque pendant son sommeil il tira la femme de celte espèce de plaie qui fut faite dans son côté, de môme que l'Église fut tirée du côté ouvert de Jésus-Christ pendant qu'il dormait dans le repos d'une courte mort dont il devait ôlre bientôt réveillé, conformément à cette parole que l'Église chante à la résurrection de Notre-Seigneur : « Je me suis endormi, et j'ai été dans le sommeil : et je me suis levé, parce que le Seigneur m'a pris en sa protection *. »
Ainsi la chute d'Adam n'était pas sans espérance, puisqu'avec les yeux de la foi il pouvait voir dans celle qui avait donné occasion à sa perte son espérance renaissante, et dans la plaie du sacré côté de Jésus-Christ la formation de l'Église et la source de toutes les grâces. C'est pourquoi saint Paul applique à Jésus- «:hrist et à l'Église ce qu'Adam dit alors à Eve : « Tu es l'os de mes os et la chair de ma chair 2, » et le reste que nous avons observé ailleurs.
lll" ÉLÉVATION.
/DAM ET èVE FIGURES DE JESUS-CHRlST ET DE MARIE I L'iMAGE DU SALUT