PRONONCÉ AU NOM DE L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS AUX FUNÉRAILLES DE DELAUNAY
Messieurs,
'est la quatrième fois, en cette cruelle année, que l'École des Beaux-Arts est frappée dans les maîtres qu'elle s'était choisis. Un professeur de l'École ressemble assez bien à un capitaine qui aurait mission d'initier de jeunes soldats au métier des armes là où lui-même auraitgrandi, où il aurait remporté ses -:c — v premières victoires. Lors
donc qu'un artiste éminent est désigné par ses pairs pour enseigner à l'École des Beaux-Arts, lui, l'étudiant de la veille dans cette Maison, se retrouve au milieu de camarades et d'amis. Sauf le devoir nouveau dont il est investi, rien n'est changé pour lui. Les hommes de sa génération l'entourent, les chefs-d'œuvre dont il s'était épris ont toujours droit à son culte, et la jeunesse ardente, avide de son suffrage, qui se
presse sur ses pas lui rappelle l'exubérance, l'enthousiasme de ses vingt ans. Aussi la mort d'un professeur laisse-t-elle à l'École un vide toujours profond. Mais lorsque le maître qui disparaît est soudainement enlevé à l'attachement de ses émules, au respect des jeunes hommes dont il était le conseiller, le guide, l'exemple, il semble que la douleur des survivants soit plus intense, plus intolérable.
Je me trompe, Messieurs. Une mort prévue n'enlève rien à l'amertume de la séparation, lorsque celui que l'on perd est non seulement une intelligence, mais encore un caractère.
Tel m'apparaît Elie Delaunay.
Lauréat du Prix de Rome à vingt-huit ans, il quitta l'École pour se rendre à la Villa Médicis. Il s'estimait redevable de sa formation intellectuelle au peintre de la frise de Saint- Vincent-de-Paul, Hippolyte Flandrin. Sans qu'il y songeât, Delaunay devait plus encore à son maître, car il a gardé durant toute sa vie quelque chose de cette « attitude inclinée et charmante » qui, au dire de Beulé, distingua Flandrin. Ennemi du faste ou de la réclame, sans nulle ostentation, simple, réservé, méditatif, n'ayant d'autre passion, d'autre but que l'art auquel il avait voué ses forces, son génie, Delaunay impose par l'unité, le désintéressement, l'élévation de son caractère.
J'ai dit qu'il était réservé, mais sa réserve, dictée par une modestie naturelle, n'allait pas jusqu'au mutisme; elle ne faisait pas obstacle à son obligeance. On pouvait frapper sans crainte à la porte de ce solitaire. Qu'ils fussent ou non ses élèves, les jeunes artistes qui en appelaient à son expérience le trouvaient empressé à les bien diriger. Le nombre est grand de ceux qui ont pu mettre à profit les préceptes sévères, les conseils pratiques qu'il prodiguait volontiers à qui les réclamait de lui.
L'École ne se fit pas faute de s'assurer promptement le concours d'Élie Delaunay, soit comme membre des Jurys, soit comme professeur aux cours du soir. Lorsque Cabanel laissa vacant le poste de chef d'atelier, Delaunay fut appelé à lui succéder. Pendant ce temps, les