CHAPITRE IV
Une première communion dans un temple protestant
L'absence de M"** Peaussier se prolongea plus qu'elle ne l'avait pensé, de sorte qu'à son retour à Paris elle ne put consacrer qu'une journée à sa chère Élisa, n^ voulant pas retarder plus longtemps son retour auprès de son mari.
-ÉUsa était maintenant tout à fait soujs la direction de sa nouvelle gOQvernante. Son temps était réglé, et chaque instant de la journée était employé à des travaux variés et réguhers. M™* Peaussier ne voulait pas» que sa présence dérangeât Fordre établi; mais M"' d'Auneux, qui savait combien son élève serait heureuse de passer une journée auprès de son ancienne institutrice, n'attendit pas qu'Élisa lui en lit la demande, pour lui accorder un congé extraordinaire. Élisa Ten remercia sincèrement, et courut passer quelques heures dans une causerie intime avec sa bonne amie.
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« Eh bien, ma chère Élisa, lui demanda M*^ Peausâer, vous accoutumez - vous avec votre nouvelle gouvernante? Voilà près d'un mois que vous êtes sous sa direction, vous devez savoir à quoi vous en tenir.
— Je n^y suis pas encore bien accoutumée; mais je crois que cela viendra peu à peu. Je fais mes efforts pour ne pas la mécontenter; de son côté, je dois recoimaltre qu'elle ne néglige rien pour me plaire, tout en exigeant que je suive strictement le règlement qu'elle a établi.
— Bien, mon enfant, je suis contente de vous voir dans ces dispositions; car je vous avoue qu'en vous quittant je craignais bien qu'il n'y eût entre M"** d'Auneux et vous une antipathie qui ne vous permettrait pas de vivre longtemps d'accord. Je suis heureuse, je le répète, qu^il en soit autrement; cela vous épargnera beaucoup d'ennuis ainsi qu'à monsieur votre père, qui doit sans doute être content de vos bonnes relations avec votre gouvernante.
— Il en est ravi, et je vous avoue que le plaisir que cela lui cause est entré pour beaucoup dans sa manière d'être avec M"® d'Auneux. Ensuite, je dois le reconnaître, cette dame a réellement du mérite et une très-grande instruction ; elle a une méthode d'enseigner claire, facile, intelligente. Il est difficile de ne pas comprendre ce qu'elle explique, et si elle s'aperçoit qu'on ne Ta pas comprise, elle recommence son explication d'une manière différente.
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et jusqu^à ce qu'elle soit parvenue à se rendre parfaitement intelligible. Elle ne veut pas qu'on récite une leçon comme un perroquet, elle veut que Ton montre plutôt du jugement que de la mémoire; ainsi , au lieu de répéter littéralement, par exemple, une leçon d'histoire, elle exige qu'on raconte le fait Qu rérénement en d'autres termes, mais san3 le dénaturer.
— Eh bien, c'est une excellente méthode, et qui doit vous convenir, mon enfant, car j'ai toujours remarqué en vous im jugement au* dessus de votre Âge. Allons, voilà qui est très -bien, et maintenant que vous commencez à vous accoutumer à votre gouvernante, vous ne tarderez pas à l'aimer...
— Ohl pour l'aimer, interrompit vivement Élisa, ce' sera, je crois, difficile, ou il faudra que nous changions bien Tune et l'autre de caractère. Je rendrai justice à son mérite, car elle en a et elle le sait, j'écouterai ses leçons avec docilité, j'aurai pour elle la déférence, le respect même qu'une ^ève doit à la personne chargée de son éducation; mais j^ sens que je ne Taimerai jamais.
— Et pourquoi î
— Mon Dieu I vous dire pourquoi serait peut-être malaisé; cependant je suppose que cela tient prin* cipalement à ce qu'elle-même ne m'aime pas.
— Ce serait une raison, sans doute; mais comment le savez -vous? Vous venez de me dire qu'elle ne néglige aucune occasion de vous plaire, et notre
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entrevue actuelle est môme une preuve de prévenance de sa part; de plus, vous m'avez dit que dans sa manière d'enseigner elle apportait une pa-* tience^ dans ses explications une complaisance qui prouvent le désir sérieux qu'elle a de vous voir faire des progrès : eh bien, mon enfant, tous ces soins, toutes ces attentions sont à mes yeux des témoignages de bienveillance et d'affection pour la personne qui en est l'objet.
— Je voudrais le croire; je ne demanderais pas mieux, car mon c<Bur serait tout disposé à l'aimer; mais il est bien facile de voir quand quelqu'un vous aime ou ne vous aime pas. Vous, par exemple, ma boime amie, je ne l'oublierai pas, dès le premier jour où vous m'appreniez à lire les lettres de l'alphabet français, rien qu'à la manière dont vous me parliez, dont vous me regardiez ^ j'ai compris que vous m'aimiez, et de ce moment je me suis sentie aussi entraînée vers vous par un attachement qui n'a fait qu'augmenter avec le temps. Quant à M^* d'Auneux, ces soins, ces attentions, ces égards, tout cela ne part point du cœur; chez elle, c'est calcul, et pas autre chose. Elle s'est engagée envers mon père, moyennant un prix convenu, à m'enseigner telle et telle chose ; elle entend le faire régulièrement, méthodiquement, avec la même précision que cette pendule qui est sur ma cheminée m'indique les heures, les demies, les quarts et les minutes; mais il n'y a pas plus d'affection pour moi
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de sa part, quand elle me donne ses leçons, qu^il n^ en a de la part de ma pendule quand elle m'indique les heures.
— Savez-vous, ma chère Élisa, reprit en riant M"^ Peaussier, que vous êtes devenue passablement méchante? Comparer votre gouvernante à une machine réguUèrement organisée^ mais privée d'une âme, c'est un peu fort!
— Ohl non, je ne vais pas aussi loin; je ne dis pas qu'elle manque d'âme et de . cœur, je dis seulement qu'elle ne m'aime pas, moi, et que la tendresse n'entre pour rien dans les soins et dans les égards qu'elle me prodigue. Mais je connais une personne qu'elle aime beaucoup , et cette affection vraie, profonde, n'a pas peu contribué à me la faire estimer, car cela me prouvait qu'elle n'était pas dépourvue de bons sentiments.
— Et quelle est cette personne?
— C'est sa fille, une jeune personne un peu plus âgée que moi, et qu'elle m'a présentée quelques jours après votre départ. Elle se nomme Fanny; elle est plus grande et beaucoup plus instruite que moi. M"* d'Auneux a demandé à mon père la permission d'amener quelquefois sa fille jouer avec moi dans les récréations, et de nous faire prendre de temps en temps quelques leçons ensemble , comme un moyen d'exciter mon émulation et de me faire avancer. Mon père, à ce qu'il parait^ a accueilli assez froidement cette proposition, et a répondu
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qu'il y réfléchirait. Il m'en a parlé en particulier, en me disant que cela dépendait entièrement de moi; qu'il n'avait nullement voulu s'engager à ce sujet avec M°** d'Auneux avant de savoir si sa fille me convenait. J'ai répondu que pour le moment je serais assez contente de l'avoir pour compagne de mes récréations^ mais que je ne me souciais pas encore de Tavoir pour compagne de mes éludes. Mon père a fait cette réponse à M'* d'Auneux, qui a paru s'en contenter; pourtant au fond elle était contrariée que sa demande n'eût pas été acceptée en entier. Elle s'est bien doutée que c'était moi qui avais dicté la réponse à mon père, et que le surplus de sa proposition serait accordé quand je le voudrais; aussi c'est à partir de cette époque qu'elle a redoublé d'égards envers moi; mais, comme j'ai deviné sa pensée, je lui ai tenu depuis ce tempslà la dragée haute, et je ne suis pas encore disposée à acquiescer à son désir.
— Et pourquoi? Est-ce que la jeune personne vous déplaît, ou lui trouvez -vous quelque défaut qui vous choque? S'il n'y a rien de tout cela, je ne vois pas d'inconvénient pour vous k avoir une compagne, une amie de votre âge. Cette société ne saurait que vous être agréable et pourrait même vous être utile. Mais peut-être supposez-vous que la fille, comme la mère, n'a aucune affection pour vous, et n'êtes -vous pas plus disposée à aimer l'une que l'autre.
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-— Ohl noQy ce n'est paos cela* Fanny ne ressemble en rien à sa mère » pas pins au physique qu'au moral. M""* d'Auneux est une belle Anglaise, à Tair sérieux et froid, à la peau blanche comme du lait^ aux cheveux blonds tombant en spirales sur ses épaules. Fanny, sans^étre aussi belle que sa mère, est peut-être plus jolie; majjs c'est un tout autre genre: elle est brune de peau, et sa figure éveillée et un peu railleuse est encadrée dans des bandeaux de beaux cheveux noirs comme l'aile d'un corbeau. Autant la mère est froide, méthodique, compassée dans ses mouvements» autant la fille est vive, enjouée» je dirai presque turbulente. Son caractère me plairait assez, s'il ne me paraissait pas trop léger, trop étourdi* Elle m'a témoigné dès l'abord beaucoup d'amitié, et je me sentirais assez disposée à l'aimer» si je pouvais compter sur ses démonstra^ tiens» qui me paraissent plus exagérées que sincères. En un mot, elle est gaie, aimable, et p l'aimerais si je pouvais la prendre au sérieux; jusqu'à présent elle n'a fait que m'amuser. Un seul jour pourtant je l'ai trouvée plus grave, plus sérieuse qu'à l'ordinaire : c'était le jour de sa première communion; mais dès le lendemain elle était redevenue ce qu'elle était la veille.
— Le jour de sa première communion, ditesvous? Et où donc l'a- 1- elle faite cette première communion? Est-ce que vous y avez assisté?
— Elle l'a faite au temple protestant de TOra-
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tpire, rue Saint -Honoré, et j'y ai assisté avec sa ipère. Vous vous rappelez sans doute que M"* d'Auneux avait dit à mon père, le jour oîi j'avais été témoin de la première communion à Saint-Sulpic6, qu'elle se proposait de me faire voir une cérémome semblable dans un temple de l'Église réformée.
— Oui 9 je m'en souviens, et même elle prétendait que cette cérémonie vous paraîtrait plus belle et plus touchante que celle de Saint - Sulpice : eh bien, cela s'est-il réalisé?
— 0ht non, bien certainement : les deux cérémonies ne se ressemblent pas plus qu un beau jour éclairé par un splendide soleil ne ressemble à une nuit qui n'a d'autre lumière que la clarté de la lune. Quand M""' d'Auneux m'annonça que sa fille faisait partie des nouvelles communiantes du temple de l'Oratoire, et qu'elle m'invita à assister à cette réunion, j'acceptai avec d'autant plus de plaisir, que j'étais curieuse de comparer la première communion de Saint -Sulpice à celle de TOratoire.
c< En entrant dans le temple protestant, je fus frappée d'abord de la nudité de ses murailles, de l'absence de tout ornement, de toute décoration. Des bancs de bois rangés de chaque côté de la nef, une chaire à droite, une table dans le fond, recouverte d'un tapis, voilà tout le mobiUer. Cet ensemble me donna le frisson en entrant. Quelle différence de l'aspect de Saint-Sulpice le jour oîi nous
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y sommes allées! Les magnifiques tableaux suspendus aux murailles, les statues qui se dressent dans des niches, et ces milliers de cierges allumés, et ces fleurs et ces ornements qui parent les autels, et ces riches vêtements dont sont couverts les prêtres, et cet encens dont le parfum s'élève dans les airs avec les accords mélodieux de l'orgue et les chants des cantiques; tout cela vous saisit, vous émeut, vous transporte. Mais ici rien de semblable; im froid glacial s'empare de vous comme si Ton entrait dans un tombeau. Toutes les personnes qui composent cette assemblée sont graves et sérieuses plutôt que recueillies. Les jeunes communiants sont en habits noirs, les jeunes communiantes en robes blanches; les uns et les autres sont aussi graves et aussi sérieux que leurs parents ; mais je ne remarque sur aucun de ces jeunes visages cet enthousiasme, ce feu divin qui animaient les jeunes communiantes de Saint -Sulpice; je ne vois aucun œil se mouiller de ces douces larmes qui coulaient si abondamment des yeux de ces dernières. Puis un ministre, vêtu de noir, portant une cravate blanche, monte en chaire, et récite d'une voix grave et monotone un sermon sur la cérémonie du jour. Ensuite une trentaine de communiants et de communiantes se sont rangés debout autour d*une longue table , au centre de laquelle le ministre s* est placé; il donne à ceux qui se trouvent le plus près de lui le pain et la coupe remplie de vin; ceux -ci,
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après avoir pris un morceau de pain et goûté un peu de yin, passent ces objets à leurs voisins, et ainsi de suite jusqu'aux extrémités de la table.
« Quand la communiou a été achevée, le ministre est remonté en chaire, a fait une courte prière d'action de grâces; puis la cérémonie s'est terminée par le chant d'un psaume ou d'un cantique qu'on m'a dit s'appeler le cantique de Siméon.
a La cérémonie avait duré tout au plus une heure, et cependant elle me parut bien longue, et plus d'une fois j'ai réprimé une grande envie de bâiller. Loin d'avoir éprouvé celte émotion si douce que j'avais ressentie à Saint -Sulpice, je sortis du temple le cœur serré et froid. En montant en voiture, M"* d'Auneux ne manqua pas de me demander quelle impression avait faite sur moi la cérémonie. Je le lui dis franchement, et j'ajoutai que je l'avais trouvée beaucoup moins belle, beaucoup moins touchante que celle à laquelle j'avais assisté quelques jours auparavant dans une église cathoUque.
« — Cela n'est pas étonnant, me répondit -elle; vous en jugez encore comme un enfant qui ne s'attache qu'aux objets extérieurs, à ce qui brille, et qui ne descend pas au fond des choses; mais plus tard, quand votre raison se sera développée, que votre jugement se sera formé, vous comprendrez tout ce qu'il y a de futile, de ridicule, d'absurde dans cette pompe et dans le dogme des catholiques sur ce qu'ils appellent l'Eucharistie, et en même
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temps YODS reconnaîtrez tout ce qu'il y a de trâi^ de simple et de touchant dans la cène telle que là célèbrent les réformés.
c( — -Mais j'avais entendu dire que l'origine de la communion remontait au berceau du christianisme: alors comment se foit-il qu'il y ait une différence si grande sur la manière dont elle se fait dans les diverses sectes chrétiennes?
« — Cela vient, me répondit -elle, de ce que quelques-uns, comme les catholiques, interprétant mal les paroles du fondateur même du chriiitianismë, croient et enseignent que dans TEucharistie le paiti et le vin sont changés au vrai corps et au vrai sang du Christ j ce qui implique contradiction, {)uis(Ju'il est clair que les espèces conservent leur nature propre après leur consécration comme avant; tandis que les autres , ceux que nous appelons les réformés, adoptant une interprétation bien plus conforme à la raison et par conséquent à la vérité, ne voient dans TEucharistie qu'une simple figure de la présence du Christ y et célèbrent encore aujourd'hui la cène avec la simplicité touchante qui caractérisait les rites de la primitive Église. r>
« Cette réponse me parut concluante, et je ne demandai pas d'autres explications.
r- Oh I bien, s'écria M"* Peaussier, cette réponse ne me parait pas, à moi, concluante du tout, et si j'avais été là, quoique je ne sois pas aussi savante que M** d'Auneux , et que je né sois nullement Ihéo-
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logienne> je lui aorais facilement répondu. A l'entendre, ne croirait -on pas que les catholiques ne sont que quelques-uns, qui ont reconnu le dogme de la présence réelle de Notre -Seigneur Jésus-Chriift dans l'Eucharistie? Eh bien ! apprenez, mon enfant, que ce mot catholique \e\xt dire universel, 6t qu'ainsi c'est vous dire que l'Église universelle, et non pas quelqueS'tms, a cru et enseigné ce dogme dès le principe. Et savez -vous, ma chère enfant, combien de temps cette croyance a duré, avant que ceux qui se disent réformés aient songé à toucher à cette doctrine sacrée? Elle a duré quinze siècles f Oui, c'est après quinze cents ans d'existence, après avoir été transmise pure et intacte depuis les apôtres jusqu'à nous, qu'un moine allemand, nommé Luther, s'avisa d'attaquer la croyance de l'Église sur ce point et sur plusieurs autres. Cependant il n'osa pas encore abandonner entièrement Fidée de la présence de Jésus-Christ dans les espèces consacrées ; seulement il n'y avait pas selon lui transformation; les espèces restaient; mais le Christ s'y unissait, et il appelait ce système Vimpanation. Mais Calvin, arrivé après Luther, combattit son système et alla plus loin : c'est lui qui a établi que la cène n'était qu'un pur et simple symbole de la présence du Sauveur, et c'est ce système qu'ont adopté la plus grande partie des prétendue reformés d'aujourd'hui. Alors ils se sont séparés de l'Église, qui a continué d'enseigneir le mémo dogme, conune elle l'a fait depuis
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les apôtres, et comme elle continuera de le faire jusqu'à la fin des siècles.
— Il me semble cependant que le système des réformistes est plus rationnel que Tautre; car enfin ma raison le comprend, tandis que Tautre est incompréhensible.
— mon enfant , si vous ne voulez croire que ce que votre raison comprend, vous vous exposez à croire bien peu de choses ; car cette pauvre raison, dont nous sommes si fiers, est bien bornée, et cependant nous sommes environnés de toutes parts de mystères incompréhensibles. Sans chercher bien loin de vous, comprenez-vous seulement le mystère de votre propre existence? Savez- vous comment, à Taide des organes dont votre corps est pourvu, l'être qui pense en vous, votre âme, en un mot, est mise en rapport avec les objets extérieurs? Savez- vous comment les aliments dont voiis vous nourrissez se transforment en votre propre substance ? Je m'arrête; car je n'en finirais pas si j'entreprenais d'énumérer seulement une partie des merveilles qu'étale la nature, que vous rencontrez à chaque pas, et que la raison humaine, malgré toute son intelligence, ne peut ni comprendre ni expliquer. Et si Dieu a semé à profusion autour de nous tant de merveilles que nous ne pouvons pas plus nier que nous ne pouvons les expliquer, pouvons-nous trouver extraordinaire que dans la religion qu'il nous a révélée il ait établi des mystères que notre foi doit croire sans chercher
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à les pénétrer? Et quand pendant quinze sîèdes ces mystères ont été la foi de l'Église universelle , qu'ils ont été enseignés par les apôtres et par leurs successeurs sans interruption , que des millions et des millions d'hommes les ont acceptés comme bases de leur foi , que des milliers de martyrs ont scellé cette croyance de leur sang, de quel droit un moine apostat comme Luther, ou un simple particulier comme Calvin, prétendront-ils renverser cet jintique et noble édifice, sous prétexte de le réparer? Qui leur a donné cette mission 7 Ils l'ont prise eux-mêmes, et, comme leur doctrine flattait les passions et l'orgueil humain, ils ont trouvé des disciples , qui à leur tour en ont enfanté d'autres. Mais bientôt ces partisans des nouvelles doctrines ne se sont pas entendus eux-mêmes; ils se sont divisés, subdivisés, morcelés en une quantité innombrable de sectes, qui diffèrent et se querellent entre elles , ne s'accordant que sur un point , la haine contre l'Église catholique.
— Dans tout cela, ma bonne amie, j'avoue que je serais fort embarrassée pour le moment s'il me fallait faire un choix entre toutes ces religions. Vous êtes catholique , vous. Madame; vous parlez avec conviction de votre ancienne et respectable rehgion ; en vous entendant , je me sentirais volontiers entraînée vers elle ; mais, d'un autre côté, j'éprouve une sorte de répugnance à faire en quelque sorte labandon de ma propre raison pour suivre une
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croyance remplie de mystères, quQ je ue veux pas chercher à comprendre sans doute , mais dont je ne vois ni la nécessité ni le but. Heureusement je ne suis pas encore près de prendre une décision; mon père ne veut pas que je m'en occupe avant trois à quatre ans , et d'ici là j'aurai le temps de m^inskpipe de manière à choisir en connaissance de cause.
— Soit ; mais rappelez^vous qu'il n'est psâ; nécessaire de tant de science pour croire au Dieu que j'adore ; rappelez-vous que souvent
Il se cache au savant, se révèle au cœur tendre^ Èi doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir;
et, comme je connais votre coeur, j'espère bien qu'un jour Dieu le touchera. Mais c'est assez parler théologie pour le moment ; j'ai autre chose à vous dire« Quand je suis partie pour mon pays , vous m'avez témoigné le désir d'avoir une bonne femme de chambre française, parce que votre excellente et fidèle Ketly, qui ne sait pas un mot de français, ne peut s'accoutumer à Paris » et désiré retourner à Hambourg. Si vous êtes encore dans les mêmes intentions, j'ai trouvé une jeune personne qui, je crois, pourrait vous convenir. Je connais sa famille depuis bien des années ; ce sont des vignerons de Beaugency , braves gens , chargés d'une nombreuse famille qu'ils ont péniblement, mais honorablement élevée. La jeune fille dont je vous parle a dix-huit ans ; elle est robuste ^ active,
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intelligente ; elle sait très-bien coudre , repasser , et Yous lui ferez apprendre facilement à tous habiller et à vous coiffer, si cela est nécessaire.
— Je prendrai volontiers la jeune fille dont vous me parlez ; mais pour cela je ne renverrai pas Ketly . Elle commence à s'accoutumer un peu, et je ne serais pas fâchée de la garder. Cela ne m'empêchera pas de prendre celle que vous me proposez: deux femmes de chambre ne seront pas de trop, et d'ailleurs je ne saurais me passer d'une Française > ou au moins d'une personne qui parle le français, ne serait-ce que pour faire mes commissions, ce que ne pouvait faire, à son grand regret, ma pauvre Ketly, et ce qui était principalement cause de Yen-* nui qu'elle éprouvait dans les premiers jours. Ainsi, ma bonne amie, amenez-moi le plus tôt possible votre protégée^ et, si nous nous convenons mutuel^ lement, j'en parlerai à mon père, et l'affaire sera bientôt arrangée.
—Très-bien; mais avant de vous l'amener, je dois vous prévenir d'une chose : la jeune fille est catholique, et même fervente catholique* et elle lient essentiellement à ne pas être gênée dans l'exercice de sa religion.
— Certainement elle ne sera pas gênée sous ce rapport, et chaque jour elle aura toujours assez de temps pour vaquer à ses devoirs religieux.
— C'est bien aussi ce que j^ai pensé; mais j'ose espérer que vous ferez plus encore :. c'est que vous
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voudrez bien lui rappeler de temps en temps qu'elle ait à s'acquitter de œs devoirs. Ceci, ma chère enfant, c'est dans votre intérêt même que je vous le recommande; car si cette fille remplit bien ses devoirs de religion, vous pouvez être sûre que vous en serez mieux servie. Vous trouverez en elle plus de zèle, plus de prévenances, et surtout plus d'obéissance et de fidélité que dans le cas contraire.
— Bahl dit en souriant Ëlisa, à vous entendre, il n'y aurait rien de tel que la religion catholique pour former de bons domestiques.
— Oui, mon enfant, répondit sérieusement M""' Peaussier, et pour former aussi de bons maîtres, de bons maris, de bonnes épouses, de bons pères de famille, des enfants vertueux, en un mot, pour former des hommes parfaits dans toutes les classes de la société. Ce que je vous dis là vous étonne peut-être, mais vous le reconnaîtrez quand vous aurez plus d'expérience. »
Quelques heures après, M""' Peaussier présenta sa protégée à Ëlisa, qui en parut fort contente; de son côté, Julienne Daumier (c'était le nom de la nouvelle femme de chambre ) parut enchantée de sa jeune maîtresse: tout s'arrangea aussitôt, et le père Schumler, consulté pour la forme ^ s'empressa de donner son acquiescement à cette augmentation du personnel de sa maison.
Le soir même. M"*' Peaussier, qui partait dans la nuit, fit ses adieux à Ëlisa. Elles ne se séparèrent pas
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sans verser des larmes. Élisa donna, comme souvenir, à son ancienne maîtresse un magnifique bracelet en or contenant de ses cheveux ; M"' Peaussier lui donna en échange une simple médaille en argent représentant la Vierge immaculée. Ëlisa, sans y attacher d'importance comme objet religieux^ s'engagea à la conserver précieusement et à la porter toujours sur elle en souvenir de sa bonne anue. Enfin elles se promirent mutuellement, en se séparant, de s'écrire souvent; cette promesse fut tenue de part et d'autre , comme nous aurons occasion de le voir en citant plusieurs extraits de leur correspondance.