CHAPITRE V
GorreqKmdanee d'ËMsa. -~ Utilité de U confession.
Nous n'avons pas Tîntention de stdyre pas à pas réducation d^Ëlisa Schumler pendant les quatre à cinq ans qu'elle fut confiée à la direction de M"* d'Auneux. Nous dirons seulement qu'à une exception près 9 sous le rapport religieux , cette éducation fut aussi complète que possible. Langue et littérature françaises, anglaises, allemandes, furent tour à tour étudiées et comparées; histoire, géographie, même un peu de physique et d'histoire naturelle, furent abordées avec succès; les arts d'agrément, la musique, le dessin, ne furent pas négligés; et dans ces études si variées Élisa montra une grande aptitude, une application constante, et fit des progrès remarquables.
A dix-sept ans, son éducation pouvait être considérée comme terminée aux yeux du monde; mais elle-même sentait combien il lui restait encore de
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choses à apprendre. A cet âge elle avait atteint à peu près toute sa taille et tout son développement physique. Elle offrait un des beaux types de ces filles de Sion, dont la race s'est conservée jusqu'à nous dans toute sa pureté. Aussi était -elle remarquée dans^les promenades, dans les concerts « dans les spectacles où la conduisait M"' d'Auneux, et partout on la désignait sous le nom de o la belle Juive » .
On savait qu'elle était riche, immensément riche; les prétendants à sa main ne lui eussent donc pas manqué, malgré son titre de Juive, si le père Schumler n'eût été là pour les écarter, jusqu'à ce qu'il eût trouvé celui qui' lui convenait.
Depuis le grand incendie de Hambourg, arrivé, comme on sait, en mai 1842, le père Schumler n'était plus retourné dans cette ville; sa maison de l]ianque et plusieurs autres de ses propriétés avaient été brûlées. Ce désastre avait été la cause, ou plutôt le prétexte, quj Pavait déterminé à fixer tout à fait son s^our à Paris. Mais les véritables motifs étaient ceux-ci: d'abord qu'il se trouvait ainsi toujours auprès de sa fille ; puis, en retournant à Hambourg, jDomme on savait dans cette ville que ses pertes avaient été amplement couvertes par les compagnies d'assurances, on n'eût pas manqué d'exiger de lui qu'il contribuât, dans la proportion de sa fortune, à réparer le malheur de ceux qui avaient tout perdu, et c'était là surtout ce que n'entendait pas le père
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Schumler; car lui faire donner de l'argent pour de pareils motifs, c'était lui arracher rame. Enfin un troisième motif, c'est que le séjour de Paris lui était infiniment plus agi'éable que celui de Hambourg. Quoiqu'une des principales villes de commerce de l'Europe, Hambourg n'est encore auprès de Paris qu'une petite ville; tout le monde s'y connaît; il y a des classes et des catégories qui ne se mêlent pas les unes aux autres. Les Juifs, qui sont au nombre de quatorze mille, ne fraient pas avec les autres classes de la société, si ce n'est pour des relations de joommerce. Schumler, en qualité de Juif, n'était pas reçu dans la société des chrétiens des différentes sectes; il était aussi repoussé de ses coreligionnaires, pour les motifs que nous avons rapportés en commençant. A Paris, c'était bien différent : quand un homme est riche, immensément riche, on ne s'y occupe guère de savoir s'il est de telle ou telle religion : toutes les portes lui sont ouvertes, à bien peu d'exceptions près. Le père Schumler se voyait donc accueilli partout, non -seulement dans les salons de la haute finance, mais même dans ceux de personnages officiels, chez des directeurs généraux, des députés, des pairs de France et même chez des ministres. On était alors au plus fort de cette fièvre d'agiotage et de spéculation qui donna naissance à tant de sociétés en commandites et de compagnies fondées sous tous les prétextes, sous toutes les dénominations , faisant appel à d'immenses ca-
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pitaiix et promettant des dividendes merveilleux. Un financier comme Schumler était une puissance à cette époque, et c'était à qui pourrait avoir son nom dans l'entreprise qu'il avait fondée, soit comme le banquier, soit comme un des membres du conseil de surveillance ou d'administration de la compagnie. I Et souvent Schumler voyait avec orgueil son nom placé à côté de celui de pairs de France, de ducs, de comtes, de marquis, appartenant à la plus haute I ' aristocratie. Dans les réunions où il siégeait à côté \ de ces grands personnages, il était écouté, et son f avis était d'un certain poids dans les délibérations. Ce rapprochement avec des personnes d'un rang si élevé, la familiarité avec laquelle il en était accueilli, faisaient espérer à Schumler qu'il trouverait peut-être là le gendre quHl avait rêvé. Ce fut alors qu'il commença à produire sa fille dans quelques salons où il était reçu lui-même depuis quelque temps. Une jeune personne d une beauté rare, dans tout l'éclat de la fraîcheur, possédant de l'esprit, des talents, de l'instruction, et, par-dessus tout cela, cent millions en perspective, ne pouvait manquer de produire une profonde seftsation. C'est ce qui eut lieu, en effet: tout le monde voulut avoir dans son salon la belle Juive; les invitations arrivèrent de tous côtés. Mais le père Schumler, en homme prudent, en spéculateur habile, ne prodiguait pas son trésor. Il n'acceptait qu'un petit nombre d'invitations, choisies avec soin dans les pbis hautes classes
U tUSk SCHDMLER.
de la société, et il s*eibusait auprès des autres le plus poliment qu'il pouvait. Cette tactique ne pouvait que donner encore plus d'éclat et de renom-' mée à sa fille ; les journaux à la mode en parlèrent comme d'une merveille qui venait de faire son apparition dans le monde parisien. Elle n'était pas nommée en toutes lettres; mais elle était désignée sous une initale qui n'était un mystère pour personne. On parlait de sa grâce, de sa beauté, de son esprit, de son inunense fortune, et l'on félicitait d'avance l'heureux époux qui obtiendrait le cœur et la main dune personne si accomplie.
Cest à Paris que se font les grandes réputations en tous genres. Schumler le savait bien ; aussi main- . tenant il était sur que la ]jéputation de sa fille allait faire le tour de l'Europe» tt qui sait ce qui pourrait en résulter?
Mais n'anticipons pas sur une époque à laquelle nous serons obligés de revenir plus tard avec quelques détails. Nous allons auparavant donner, comme nous Tavons annoncé, quelques extraits de la correspondance entre Élisa et M'"'' Peaussier. Cela nous fera connaître, mieux que si nous n'avions fait que le raconter, les effets produits chez Ëlisa par l'éducation que lui donnait M°** d'Auneux.
Élisa Sghomler a M"' Peaussier.
« Vous me demandez, ma bien bonne amie, des détails sur remploi de mon temps, sur mes
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études, sur mes progrès; etc. Je vais tâcher de vous répondre aujourd'hui, peut-être un peu sommairement. Une autre fois j'entrerai dans plus de détails.
« Mon temps est réglé comme un papier de musique. Le matin, en été, je me lève à six heures ; après ma première toilette, je passe une heure à étudier au piano. On m'apporte alors une tasse de chocolat, que je prends sur la terrasse quand il fait beau. Je fais quelques tours dans le jardin; puis M"' d'Auneux me dicte quelque passage d'un auteur anglais que je traduis immédiatement en français, ou d'un auteur français que je traduis pareillement en anglais. Elle m'exerce même depuis quelque temps à ne plus écrire le texte dicté, mais à en écrire la^ traduction comme si c'était la dictée ellemême. Ce genre d'exercice m'accoutume à rendre ma pensée avec une égale facilité dans les deux langues.
« Après cette leçon, arrive le maître de musique, auquel succède le maître de dessin. Alors vient le second déjeuner. En sortant de table, nous montons en voiture et nous allons faire un tour de promenade; deux ou trois fois par semaine, cette prom,enade se dirige vers le jardin des Plantes, où je suis un cours d'histoire naturelle fait spécialement pour les demoiselles, et qui m'intéresse beaucoup. Je vous en parlerai une autre fois.
« De retour à la maison, j'étudie l'histoire ou la
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géographie, ou bien je m'exerce à des compositions littéraireg en anglais, en français ou en allemand. Ce travail m'occupe jusqu'à quatre heures et demie. C'est l'heure du maître de danse. Fanny prend part ordinairement à cette leçon; elle me sert de cavalier. Elle assiste aussi à la leçon de musique, et nous chantons ensemble des duos, ou nous exécutons sur le piano des morceaux à quatre mains. J'avais consenti, sur les instances de sa mère, à ce qu'elle assistât aussi aux autres leçons ; mais elle est si étourdie, si rieuse, qu^l n'était pas possible de travailler sérieusement avec elle, et sa mère ellemême a été forcée de la renvoyer. Après la leçon de danse, je monte dans ma chambre pour ftiire ma toilette avant le dluer. Â six heures, on se met à table jusqu'à sept. Alors nous allons passer le reste de la soirée au spectacle, soit aux Français, soit aux Italiens, soit à l'Opéra.
« Vous voyez, ma bonne amie, que ma journée est bien employée et que je n'ai pas le temps de m'ennuyer. M°* d'Auneux, je ne saurais m'empêcher de lui rendre cette justice, a une méthode excellente; il faudrait y mettre de la mauvaise volonté ou avoir Fesprit bouché pour ne pas comprendre son enseignement. Elle est toujours froide, comme vous Tavez vue, froide dans son attitude et dans ses paroles ; mais si ses explications ont la froideur de l'eau qui sort du rocher, elles en ont aussi la clarté> et il est impossible de ne pas les com«
ÉLIS& BGHUMLEII. H
prendre* Je sens que si j'ai fait des progrès ^ c'est moins à mon aptitude qu'à son excellente méthode que je les dois. Quel dommage que cette femme ne li^âdresse qu'à Tesprit, qu'à l'intelligence, et jamais au cœur I
« Lé dimanche» il y a complète cessation de leçons «t d'exercices* Quoique M™® d'Auneux ne se pique pas, selon son expression^ d'être bigote, elle ne voudrait pas Ce jour -là se permettre la moindre occupation profane ou bruyante. Elle m'a menée quelquefois avec elle à la chapelle de l'ambassade anglaise, rue du Faubourgs Saint -Honoré, où le service se fait selon le rit anglican. C'est une variété du culte protestant; il se rapproche plus du culte catholique que les autres égUses réformées. L'offîciant a un surplis comme les prêtres catholiques , les cérémonies affectent plus de pompe que celles des protestants; enfin, contrairement à ces derniers, qui ne reconnaissent aucune hiérarchie dans lé clergé, l'Eglise anglicane a des vicaires, des curéis), des évéques, des archevêques et même un pape,* qui est le roi* Or, comme le souverain actuel de la Grande-Bretagne est une femme, il en résulte que la reine Victoria est en même temps papesse.
«Une autre fois, elle m'a conduite au temple de Panthemon, rue de Grenelle -Saint -Germain, puis à celui de la rue des Billettes, où j'ai entendu prêcher en allemand. Mais partout j'ai retrouvé la même froideur, le même ennui que j'avais éprouvé
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déjà à la première communion du temple de TOratoire, et dont je vous ai parlé la veille de votre départ.
« Plusieurs fois je lui ai demandé de me conduire dans une église catholique : « Oh ! me répondit-elle , je ne m^en soucie pas; car je ne saurais souffrir les cérémonies de ce culte, oîi Ton est obligé à chaque instant de changer d'attitude, de se mettre à genoux^ de se tenir debout, de s'asseoir, sous peine de se faire remarquer et de s'attirer même des désagréments, ce qui m'est arrivé une fois que j'étais entrée par hasard dans une église au moment où. tout le monde était prosterné, je ne sais à quel moment de l'oiBce. Gomme je restais debout, en regardant d'un air indifférent ce qui se passait autour de moi, un grand gaillard, vêtu d'un uniforme galonné et tenant en main une hallebarde, s'approcha de moi et m'ordonna de me prosterner comme les autres ou de sortir de l'église^Je préférai sortir, et depuis ce temps-là j'ai juré 4e ne jamais remettre les pieds dans une église catholique, et j'ai tenu parole. Mais, ajouta-t-elle, si vous désirez y aller, vous savez. Mademoiselle, que vous en êtes parfaitement libre, et vous n'avez pas besoin que je vous accompagne, d
« Pour que vous compreniez bien, ma bonne amie, cette dernière phrase de M""* d'Auneux, il faut que vous sachiez qu'elle a demandé à mon père, et en a obtenu la permission, de m'élever tout
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à fait à l'anglaise. Dans ce système, qu'elle pratique également à Tégard de sa fille, on laisse aux jeunes personnes une liberté à peu près complète. Excepté dans les soirées^ au concert, au bal, au spectacle, oh une jeune fille ne peut se présenter qu'accompagnée d'une personne grave qui lui serve de chaperon, pai1;out ailleurs elle peut aller seule ou suivie d'un domestique, mâle ou femelle. Pour mon compte, cette liberté me plait assez, et souvent il m'est arrivé de faire de longues excursions seule dans ma voiture, ou bien avec Fanny, ou même avec Julienne. Nous nous promenions ainsi sur les boulevards j nous visitions les magasins, les musées, etc., et jamais je n'ai éprouvé le moindre désagrément.
« Je ne trouvai donc pas extraordinaire Tespèce de permission qu'elle m'accordait d'aller sans elle à l'église catholique. Je résolus d'y aller le dimanche suivant, seule avec Julienne. Puisque le nom de cette fille se retrouve sous ma plume, je dois vous dire en passant que je suis toujours on ne peut plus contente d'elle. C'est un véritable cadeau que vous m'avez fait, et j'y tiens d'autant plus qu'elle vient de vous. Cette fille est adroite, docile, intelligente et dévouée ; j'ai eu d'autant moins de peine à l'aimer, que dès les premiers jours elle m'a témoigné ellemême une véritable affection. Quand donc je lui ai parlé de m'accompagner à l'église, elle me regarda d'abord avec surprise, puis son visage devînt
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rayonnant de joie : a C'est -il donc bien vrai, Mademoiselle , s'écria -t- elle en joignant lôs mains ^ que vous voulez venir prier Dieu dans notre église à nous?
« — Il est vrai que je veux aller avec toi assister à l'office de l'église; mais ce n'est pas pour y prier Dieu comme toi, car tu sais bien que je ne suis pas de ta religion.
« — C'est vrai, reprit-elle d'un ton triste, que Mademoiselle n'est pas de notre religion; c'est pourtant bien dommage, car une religion si belle et si bonne comme est la nôtre conviendrait bien à une demoiselle aussi belle et aussi bonne que vous.
« — Merci du compliment, répondis -je en riant; mais ma religion est aussi belle et aussi bonne que la tienne.
« — Ohl pardon ) Mademoiselle; cela n'est pas possible ) répliqua- t-elle avec feu; il n'y a de belle et de bonne religion que la nôtre, parce qu'il n'y a qu'elle de vraie, et que hors d'elle il n'y a pas de salut. »
« J'étais enchantée de voir la conviction profonde et la foi sincère et naïve de cette fille; car une conviction vraie a toujours quelque chose de respectable, quand même elle aurait pour fondement une erreur. Aussi me gardai-je bien de chercher à ébranler celle de Julienne, et je lui répondis : « Si j'étais convaincue de ce que tu dis là,, ma chère Julienne, je te dédare que j'embrasserais aussitôt
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ta religion; mais je ne la connais que frèfl-imparfai«' tement, et jusqu'à présent je ne la croii pas meilleure qu'une autre.
«-^ Ohl si vous la connaissiez, vous penseriez tout différemment, et vous vous empresseriez de l'adopter. Grand Dieu I que je serais heureuse si un jour je vous entendais me dire : « Julienne, maintenant je veux être j je suis catholique I »
« -«««Et pourquoi désires^tu si ardemment que je sois catholique? Est-ce que tu penses que je t*en aimerai davantage^ que j'aurai en toi plus de confiance que je n'en ai?
«^— Non 9 Mademoiselle; quand je souhaite que vous soyez cathohque, et n'est pas à moi que je pense 9 C^est à vous; c'est votre bonheur^ votre salut étemel que je désirerais voir assuré. Et s'il dépendait de moi de vous procurer ce bonheur, n'importe au prix de quel sacrifice, excepté celui de mon propre salut, je serais prête à le faire, pour obtenir un succès si cher à mon cceur. »
« Ce langage, qui partait évidemment du cœur, qui n'avait rien de feint ni d'exagéré, me toucha profondément. « Je te remercie, lui dis -je, de ton beau dévouement, et j'espère que si jamais je deviens catholique, je n'aurai pas besoin de le mettre à l'épreuve. »
« Nous allâmes le dimanche suivant à Salnt-Roch. Julienne était à côté de moi^ et je la priai de m'indiquer les différentes attitudes qu'il fallait prendre,
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pour ne pas m^exposer au désagrément quWait éprouvé M"* d'Auneux. « Rien de plus facile, me répondit-elle, vous n'avez qu'à faire comme mol, ou plutôt comme tout le monde placé autour de nous. » Je suivis ce conseil et ne fus remarquée de personne. Je ne trouvai pas ces divers mouvements aussi fatigants que le disait M"' d'Auneux; seulement je ne m'en rendais pas compte, et, comme vous le savez, bonne amie, j'aime assez à connaître le pourquoi de tout ce que je vois, ce qui m'a souvent attiré de votre part Tépithète de petite curieuse. J'en demandai tout bas l'explication à Julienne; pour toute réponse, elle me présenta son livre, en m'indiquant du doigt le mot Évangile en titre au-dessus d'un paragraphe. J'y lus ces mots : « Le diacre lit « à haute voix l'évangile du jour, le peuple se tient a debout pour écouter la parole de Dieu. » Puis venait une prière renfermant un acte de foi sur l'Évangile. J'avais adressé ma question au moment où effectivement tout le monde s'était levé, et où l'un des officiants chantait, à peu près comme un récitatif, un passage qu'il lisait dans un in-folio. Après cette lecture, toute l'assemblée se rassit. Je parcourus alors le reste du chapitre où il était question de la célébration de la messe, et sans pouvoir en comprendre les cérémonies , je reconnus que l'attitude des assistants changeait selon l'importance de ces cérémonies. Cela ne satisfaisait pas encore en entier ma curiosité; mais c'en était assez pour me faire
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entendre que ces divers mouvements n'avaient rien de ridiciile, et qu'ils étaient commandés par telles ou telles circonstances. Je suivais aussi avec intérêt ces cérémonies, qui out vraiment une gravité imposante, et qui toutes aussi doivent avoir une signification. Puis le chant me frappa d'étonnement à son tour. Ce n'étaient plus ces cantiques, aux airs faciles et connus, que j'avais entendu chanter à Saint-Sulpice quand nous avons assisté ensemble à la première communion. C'était une harmonie grave, sur un rhythme inconnu , et dont la musique que j'ai apprise ne saurait me donner qu'une vague idée. Ce chant n'avait d'autre accompagnement que Torgue et deux ophicléides; mais, dans sa simplicité, il avait quelque chose d'antique, de majestueux, de religieux enfin.
«Vous voyez, ma bonne amie, que j'ai assisté d'un bout à l'autre à une grand'messe catholique; si je ne priais pas, je suivais avec attention et curiosité tout ce qui se faisait; mais à côté de moi quelqu'un priait avec ferveur et sans la moindre distraction : c'était Julienne ; elle était vraiment intéressante à voir dans l'attitude du Recueillement qu'elle conserva pendant tout l'office; elle eût pu servir de modèle à un peintre pour représenter la Prière. J'aurais voulu par moments avoir sa foi pour prier comme elle ; car il me semble qu'on doit être heureux quand on prie avec foi. Je suis sûre que la pauvre fille priait en ce moment-là pour moi... pour
M tLISâ 8CSUMLEA.
ma conversion. • « La chère enfant ne se doute pas qae ce qu'elle demande est impossible; car plus j 'acquiers de connaissances diverses, moins je me sens disposée à me faire catholique* Cependant je ne veux pas qu'on puisse me reprocher un jour^ et vous peut-être la première 9 ma bonne amie, de n'avoir pas cher^ ché à m'instruire dans cette religion; non» je veux rétudier avec soin et sans parti pris, et, pour vous prouver que je ne néglige aucune occasion de me livrer à cette étude » je veux vous envoyer l'analyse que j'ai faite d'un prône ou plutôt d'un entretien familier que j'ai entendu dimanche dernier, dans l'église Saint-Pbilippe-du-Roule, sur la confession* C'est là, je dois le dire, un des dogmes de la religion catholique qui me répugnent le plus. Non, je ne puis me faire à l'idée d'aller m'agenouiller aux pieds d'un prêtre, d'un homme, et de lui révéler non*seulement les actes coupables que j'aurais pu commettre, mais même jusqu'à mes plus secrètes penséeSé II y a là quelque chose de révoltant, de schockingp comme dit M""" d'Âuneux, qui blesse la déUcatesse de toute femme qui se respecte. Et cependant, je ne crains pas de l'avouer, après avoir entendu le prédicateur, saYis avoir été convaincue de l'origine divine qu'il attribue à la confession, je n'ai pu m 'empêcher de reconnaître que cette institution à quelque chose de vraiment utile à la moralisation et au bonheur des hommes* Ce qui m'a confirmée dans cette j^ensée, c'est un fait dont j'ai été
ÉLISA SCHDHLKR. M
témoin depuis et que je vous raconterai plus tard.
Kn attendant voici mon analyse, que j'ai faite en
sortant du sermon.
« Je passerai sur la première partie, qui avait pour objet de prouver que la confession n'est pas une iixi^ention des hommes, mais qu^elle remonte à Jésus^Christ lui-même. Je ne conteste pas ses argu** ments là* dessus; seulement, à mes yeux, cela ne prouve pas que la confession soit d'institution di** vine, car je ne crois pas à la divinité de Jésus** Christ. Quant aux effets de la confession, voici à pen près ce qu'il a dit, et j'ai déjà eu plusieurs occasions de reconnaître qu'il n'a rien exagéré.
« (kl me demandera peut-être à quoi sert la confession. Je répondrai : Elle sert à devenir bon, de mauvais qu'on était ; elle sert à se corriger de Sês vices, et à avancer à grands pas dans les vertus les plus héroïques.
oc A quoi sert la confesiùmf Demandez -le à cet ouvrier, naguère si libertin, si passionné pour le cabaret; actuellement si chaste, si sobre, si rangé, si travailleur, devenu en peu de temps le modèle de ses camarades; sa femme et ses enfants trouvent que la confession sert à quelque chose.
^A quoi sert la êonfession? Demandez -le à cette pauvre femme accablée de misère, chargée d'enfants, maltraitée par son mari... Elle a voulu plusieurs fois, la malheureuse, aller finir ses peines
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dans la rivière... La pensée de Dieu et de ses enfants Ta retenue. Elle s'approche du confesseur... Je ne sais pas ce qu'il lui dit ; mais voici qu'elle rentre chez elle la paix dans le cœur^ presque la joie sur le visage. Elle porte doucement ses peines; elle souffre sans rien dire les duretés de son mari... Celui-ci s'étonne du changement, puis il admire ^ puis il aime, puis il imite. Comptez: un suicide de moins; une mère conservée à six ou sept enfants ; un bon ménage et une famille vertueuse de' plus.
« Après cette pauvre femme, c'est un serviteur qui depuis longues années faisait des petits profits un peu hasardés aux dépens de son maître. Un remords Ta troublé; il va trouver le prêtre... Si le' maître a Tœil à ses affaires, il peut voir que la dépense diminue sans que le train de sa maison ait baissé... Et il reçoit un jour, d'une main inconnue, un billet de quatre à cinq cents francs comme restitution. Comptez: un voleur de moins; peut-être la flétrissure du bagne épargnée à une honorable famille ; un honnête serviteur de plus.
<x A quoi sert la confession? Demandez -le aux pauvres de telle commune. Le riche propriétaire dû lieu les laissait dans leur misère ; il dépensait pour lui seul et pour satisfaire à ses plaisirs toute sa fortune... Maintenant il se confesse... et le voici devenu le père des malheureux; il va au-devant de leurs privations... Ils trouvent, les pauvres gens, que la confession sert à quelque chose.
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«( La confession, ajouta -t-il en terminant, c'est V égide de la persévérance et de la vertu. C'esl Técorce, âpre et dure, je Tavoue, mais Técorce protectrice qui conserve intact ce fruit merveilleux qui s'appelle la conscience.
a C'est la confession qui rendi qui conserve la paix du cœur, sans laquelle il n'y a pas de bonheur.
« C'est elle qui prévient une foule de crimes et de malheurs.
« C'est elle qui relève le pauvre pécheur que sa faiblesse a séparé de Dieu ! c'est elle surtout qui console le mourant près de paraître devant son Dieu et son juge!
« Quel changement vous verriez partout si tout le monde se confessait, sincèrement et sérieusement comme on doit le faire !
« n y aurait dans cette seule loi de l'Église : « Tous les péchés confesseras à tout le moins une « fois Tan, x> de quoi régénérer le monde et arrêter toutes ses révolutions.
« Jugez donc de Parbre par ses fruits.
« Il en est de la confession comme de toute la religion; elle n'a pour ennemis que l'ignorance, les préjugés et les passions. »
« J'avais pris ces notes, comme j'ai l'habitude de le faire pour tout ce que j'entends qui me frappe et me parait extraordinaire. Je me disais : Si la moitié seulement de ce qu'il a dit est vrai, il faut avouer
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que la ooirféAnon est une belle invention, et que, sans avoir le caractère divin que les catholiques lui attribuent, c'est peut •«•être l'institution la plus salutaire que les hommes aient jamais imaginée.
a Je ne pensais déjà plus à ce sermon, lorsque cinq ou six jours après , au moment oh nous finissions notre déjeuner, un domestique vint avertir mon pèra qu'un prêtre demandait instamment à lui parler.
« Un prêtre? répondit -il avec surprise; je n'en connais aucun, je n'ai aucune affaire avec les gens de cette espèce; c'est sans doute quelque quêteur» quelque solliciteur d'aumênes. Je n'ai rien à lui donner; qu'il aille se promener. Dites -lui cela âe ma part.
« — Mon père, dis-je, veuillez au moins lui faire demander la cause de sa visite ; si ce n'était pas ce que vous supposez, vous vous repentiriez peut-être de ne pas Pavoir reçu. Pour moi, je suis trèscurieuse de savoir ce qui Pamène ici.
« — Allons, et pour satisfaire la curiosité de Mademoiselle, ^^il faut donc faire ce qu'elle désire. Allez, dit- il d'un ton plus radouci, demander à ce prêtre ce qu'il a à me communiquer. »
a Un instant après, le domestique rentra aimonçant que ce curé ne voulait parler qu'à Monsieur, à qui il avait des choses importantes à révéler.
«t — En ce cas je vais me retirer, dis- je, mais j'aurais pourtant bien voulu voir la figure de ce prêtre.
ÉLISA flCHUMLBIk. St
« -^ Tu peui rester, dit mon père ; il ne peut pas avoir à me révéler des secrets que tu ne puisses entendre. »
« En même temps il fit signe au domestique d'in* troduire le visiteur.
« Presque au même instant ^ je vis entrer un vénérable ecclésiastique, aux cheveux blancs oomma la neige, à la figure calme et sereine, aux lèvres souriantes de ce sourire qui annonce la bonté jointe à rintêlligence et à la finesse. Il fit un gracieux salut à mon père et à moi, et au moment où il allait ouvrir la bouche pour faire connaître Fobjet de sa visite, mon père le prévint par ces mots: <x Monsieur l'abbé, si j'ai hésité à vous recevoir, c'est parce que j'ai craint que votre visite n'eût pour but quelque demande d'aumônes, soit directe, soit indirecte. Or, depuis les pertes immenses que j'ai éprouvées dans l'incendie de Hambourg, et les sacrifices que j'ai été en outre obligé de faire pour venir au secours de mes malheureux compatriotes ( remarquons, en passant, qu'il avait toujours ce prétexte à la bouche, quoique nos lecteurs sachent à quoi s'en tenir; mais Élisa croyait son père de bonne foi), il m'est impossible de disposer aujourd'hui de la moindre somme pour des secours ou des aumônes. J'ai cru devoir vous prévenir de ces faits, afin de nous sauver à tous deux le désagrément d'un refus qu'il me serait plus pénible de vous faire qu'à vous de l'essuyer.
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«( — Vous auriez pu, Monsieur, répondit le prêtre en souriant de son sourire le plus fin et le plus doux , vous épargner l'avertissement que vous venez de me donner; car je ne viens point vous demander dVgent; je viens, au contraire, vous en apporter. r>
a A ces mots, la figure de mon père exprima la plus vive surprise, a Je ne comprends pas, dit -il, expliquez-vous... Peut-être désirez-vous m'entretenir seul, en ce cas ma fille va se retirer.
« — C'est inutile, répliqua le prêtre; non-seulement ce que j*ai à vous dire peut très-bien se dire devant Mademoiselle, mais même je ne suis pas fâché qu'elle soit présente à notre entretien. Oui, Monsieur, continua -t- il, je viens vous apporter de Fargent. » Et en disant ces mots il tira de sa poche un portefeuille rempli de billets de banque, et, le présentant à mon père, il ajouta : «( Il y a là dedans quarante et un mille huit cent cinquante francs, que je suis chargé de vous remettre comme restitution d^une pareille somme qui vous a été soustraite. Veuillez avoir la bonté de vérifier cette somme. »
«Mon père, de plus en plus surpris, compta les billets; puis il dit: « Oui, voilà bien quarante et un mille huit cent cinquante francs ; mais pouvezvous me dire qui vous a chargé de me remettre cette somme?
« — Oui, Monsieur; c'est un prêtre étranger qui me l'a envoyée, et à qui elle avait été remise par
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une personne qu'il ne me fait pas connaître ^ mais qui l'a chargé expressément de vous la faire parvenir. Or comme ce prêtre est depuis bien des années lié avec moi, ne pouvant faire lui-même le voyage de Paris, il m'a prié de remplir cette commission à sa place.
« — Ainsi, ce n'est pas quelqu'un de Paris qui me fait cette restitution?
« — Non, Monsieur, ce n'est même pas quelqu'un qui habite la France.
c< — Et de quel pays cela vient-il ?
« — Là- dessus vous me permettrez de garder le silence. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la personne qui vous fait cette restitution est catholique; qu'étant atteinte d'une maladie fort grave à laquelle elle a peut-être succombé à Theure qu'il est, elle s'est adressée à un prêtre catholique pour se confesser. D'après ce que lui aura dit ce prêtre, cette personne s'est décidée à vous rendre cette somme, qu'elle vous devait à un titre probablement peu légitime. Sa conscience est maintenant déchargée d'un poids énorme, et elle peut mourir en paix; mais, tout en étant obligée de vous restituer ce qu'elle détenait injustement, elle n'est pas obligée de se faire connaître à vous; elle a subi la honte de cet aveu auprès du ministre du Seigneur, elle a réparé le dommage qu'elle vous avait causé : Dieu n'en demande pas davantage, et vous ne pouvez être plus exigeant que lui.
9) ÉLISA SGHDBfLEIl.
m — C'est incroyable! s'écria mon père après un moment de réflexion; conunent se fait -'il qu'un homme qui était parvenu à me voler une pareille gomme se soit décidé à me la rendre, quand il était assuré de l'impunité T
c< ^ C'est fort simple, reprit le prêtre toujours avic son sourire; on a beau être voleur, la conscience est toujours là... Votre voleur avait compté sans elle, mais un certain jour est arrivé, et il a fallu compter deux fois. Cela n'a rien d'incroyable, comme vous le dites; ce sont, au contraire, des dioses que nous voyons arriver tous les jours.
« -^ Vraiment, pareilles choses arrivent fréquemment ? Mais je n'en ai jamais entendu parler.
« -*- Parce que cela se passe ordinairement dans le plus grand secret, et qu'il n'y a que la personne à qui la restitution est faite qui ait le droit d'en parler, si elle le juge à propos. Mais pour vous prouver que ces restitutions sont fréquentes, vous pouvez lire à chaque instant dans le Moniteur, par exemple, que telle ^omrne, plus ou moins considérable ^ a été remise au trésor ou aux agents du trésor comme restitution de droits dont on avait voulu frauder TÉtat. Si les restitutions faites de la même manière aux particuliers étaient également inscrites, je suis persuadé que chaque jour une colonne entière du journal y suffirait à peine. Et ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est de tout temps que la confession a produit ces effets; ce qui a foroé un
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des ennemis les plus acharnés du catholicisme , Jean -Jacques Rousseau, à reconnaître l'utilité de la confession, et h dire dans un de ses ouvrages : «Que de restitutions, que de réparations la confes- « sion ne fait-elle pas faire chez les catholiques I... i>
« — Ma foi, dit mon père en serrant ses billets de banque, je suis de Tavis de Jean -Jacques, et je trouve que la confession est une bien bonne chose ! »
« El moi, j'ai commencé à croire que le prédicateur de Saint -Philippe -du -Roule n'avait rien exagéré. y>