CHAPITRE VI
Suite dé la correspondance. — Moyens pour reconnaître la meilleure religion.— La servante chrétienne.
« Vous ayez pu voir, ma bonne amie, dans la plnpart de mes lettres, que, tout en m'occupant des études prescrites par ma gouvernante , je ne néglige pas, comme vous me le recommandez, Tétude de la religion. Il est vrai qu'à cet égard je manque tout à fait de direction , et je suis obligée de tout faire par moi - même et de m'en rapporter au hasard, M"" d'Âuneux ne me donne ni instruction, ni conseils. Quand je lui parle des diver-ses religions, elle me répond : Il n'y en a qu'une seule de raisonnable, c'est la religion naturelle; toutes les autres s'y rattachent et ne varient que dans des rites insignifiants au fond. C'est ainsi qu'il n^ a qu'une grammaire générale et philosophique, à laquelle se rattachent les grammaires de tous les divers idiomes qui se parlent parmi les hommes. De même que plus une nation avance dans la civi-
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lisation, plus son langage s'épure et plus sa grammaire particulière se rapprise de la grammaire générale; de même aussi la religion de cette nation s'épure, se débarrasse des vieilles superstitions, et tend à se rapprocher davantage de la religion naturelle. Puis, pour appuyer sa thèse, elle me montre le christianisme succédant à l'idolâtrie païenne, ce qui était un progrès évident de la civilisation; puis le christianisme, à son tour, se purifiant lui-même, et formant ce qu'on appelle les Eglises réformées , qui sont un autre progrès de la civilisation moderne sur la barbarie du moyen âge.
« Elle me débitait autrefois toutes <^es ^belles choses avec Paplomb et le sang -froid que vous lui connaissez; cela m'imposait; je n'osais douter de sa science', et je croyais sans discuter. Mais un jour, j'assistais à une leçon d'histoire au collège de France, — vous saurez, ma bonne amie, que plusieurs cours du collège de France sont fréquentés par un grand nombre de dames; — et voilà que le professeur démontre, en s'appuyant sur les faits historiques, que ce ne sont pas les progrès de la civilisation qui ont changé et épuré la reUgion, mais, au contraire, que c'est la religion qui a civilisé et qui civilise encore le monde partout où elle pénètre. M"* d*Auneux était avec moi. En sortant, je lui dis: «Eh bien! Madame, ce professeur me paraît d'un avis tout opposé au vôtre !
« — Chacun, me répondit - elle sentencieuse-
•0 tUSa 8GBUMLEII.
menti peut avoir là-dessus sa manière de voir ; pour moi y je ne pense pas^mme lui, et je n'en soutiens pas moins que mon opinion est meilleure que la sienne. » '
« Je n'insistai pas; mais dès lors je sus à quoi m'en tenir. C'est un parti pris chez elle^ à ce qu'il parait, et malheureusement je crains que ce ne soit aussi l'avis de mon père, de me laisser dans une ignorance complète en matière de religion. Alors je me suis mise à chercher tous les moyens de m'in* struire par moi-même. Le dimanche, seul jour que j'ai de libre, je vais régulièrement au prêche d'une des églises réformées, et quelquefois à deux ou trois sermons catholiques. Je prends des notes sur tout cela, je fais des extraits, des analyses, etc.; mais, comme je vous Tai dit en commençant, je manque d'un fil pour me reconnaître dans ce labyrinthe; mes idées se brouillent, et je ne saurais voir clair dans ce chaos si quelqu'un ne me donne pas un flambeau pour m'éclairer.
« En attendiant, ne pouvant encore discerner par le raisonnement et d'après des principes solides, quelle est de toutes ces religions la meilleure, je tente de résoudre cette question d'une autre manière, en cherchant celle de ces religions qui est capable de produire et qui produit, en réalité, les meilleurs fruits. C^est, en effet, par ses fruits qu'on peut juger de la qualité d'un arbre, comme le disait fort bien, en parlant de la confession, ce prédica-
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teur dont je vous ai parlé dans une de mes précédentes lettres.
« Pour arriver à ce résultat, je note avec soin tous les ti^aits d'histoire dans lesquels je remarque quelque action héroïque, quelque beau dévouement inspiré par la religion ; puis je ne me contente pas des grands faits enregistrés par Thistoire, je cherche à découvrir des vertus plus obscures, et qui souvent restent à jamais ignorées, à moins que le hasard ne soulève le voile dont elles se couvraient. Ces acteslà ne sont pas les moins beaux, les moins sublimes, et j'en compose un recueil dans le genre du livre des sentences et maximes que vous m'avez fait com« mencer autrefois. Je n'ai pas manqué d^y inscrire la restitution faite à mon père par suite d'une confession, comme je vous Tai raconté dans une de mesjettres. J'y ai ajouté le nom du prêtre qui a rempli cette commission; je l'ai appris quelque temps après, en le reconnaissant à l'église Saint-.. ., où j'étais allée entendre une magnifique messe en musique, exécutée par les meilleurs artistes de Paris; car, je dois vous l'avouer, le goût des arts entre pour beaucoup aussi dans ma fréquentation des églises catholiques. C'était lui qui officiait, et la loueuse de chaises que j'interrogeai m'apprit que c'était M. M.. ., curé de la paroisse.
<ç A propos de ces faits admirables , mais trop souvent ignorés, de ces dévouements sublimes que la rehgion catholique inspire , mais qui cherchent
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à se cacher, j^ai à vous raconter une histoire toute récente, une histoire qui s'est passée hier et dont je suis encore vivement émue, d'autant plus que j'ai vu et que je connais la plupart des personnes qui y figurent.
« Hier, au moment oti ma maltresse de chant venait donner sa leçon à Fanny et à moi, je tenais à la main une lettre de faire part du mariage du fils d'un banquier de Paris, avec lequel mon père est en relation d' affaires, et que j'avais vu souvent à la maison; ce jeune homme venait d^ épouser une jeune pensionnaire de la maison où M*"* d*Auneux a été longtemps professeur d'anglais, et où sa fille va encore comme externe. Cette jeune personne, nommée Amélie de Richeville, était Pamie de Fanny, et nous parlions de ce mariage lorsque la maîtresse de chant entra. Comme nous savions qu'elle avait assisté à la cérémonie , nous lui demandâmes des détails sur la toilette de la mariée et des dames qui l'accompagnaient, etc. Après avoir répondu en quelques mots à nos questions, elle ajouta: «Cela était fort beau sans doute ; mais la cérémonie s'est terminée d'une manière fort triste, par la mort subite d'une des personnes qui y assistaient.
« — Était-ce une parente ou une amie des époux î
« — C'était simplement une domestique ati service de M"** de Richeville, qui est morte de joie.
« — De joie 1 nous écriâmes-nous, Fanny et moi ;
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est - ce possible? Oh! racontez -nous cela , Madame , nous vous en prions.
« T- Cette histoire serait trop longue et nous prendrait tout le temps de la leçon ; mais , comme je petise qu'elle vous intéresse, je tiens cependant à vous la faire connaître. Ce soir, en rentrant chez moi, je l'écrirai, et demain matin, de bonne heure, je Tenverrai^à W^ Élisa, »
«Elle a tenu parole, et ce matin j'ai ifeçu l'histoire écrite de sa main. Je vous en envoie la copie sans y rien changer. Comme ma maltresse de chant est très-bonne catholique, elle a écrit cette histoire un peu à son point de vue; mais tous les faits n'en sont pas moins de la plus scrupuleuse exactitude. Voici cette histoire, qui, je n'ai pas besoin de vous le dire, figurera dans mes tablettes. Elle a pour titre: La bonne Servante, ou la Servante chrétienne. Je ti'ai pu m'empêcher, en lisant ce titre , de penser à ce que vous me disiez au sujet de Julienne quand vous ttxe Pavez présentée.
« Veuve d'un négociant qui avait été fort riche, înâis dont la fortune avait été considérablement amoindrie, vers la fin de sa carrière, par des revers immérités, M°* de Richeville, après avoir réglé le train de sa maison sur les modestes revenus qui lui restaient, se croyait à l'abri des caprices du sort. Afin de pouvoir laisser sa fille unique, Améhe, achever son éducation dans le pensionnat d'élite où M. de Richeville l'avait placée avant sa ruine, elle
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n'avait gardé près d'elle qu'une seule domestique, la bonne Marthe, qui était à son service depuis plus de trente ans.
« Malheureusement M. de Richeville avait laissé des affaires tellement embarrassées, que les débris de fortune que sa veuve croyait avoir sauvés du naufrage excitèrent bientôt la convoitise de créanciers vrais ou prétendus. Un procès fut intenté à la veuve, qui le perdit après l'avoir soutenu pendant plusieurs années; de sorte qu'elle se trouva tout à coup réduite à Tindigence.
«Ma bonne Marthe, dit-elle un jour à la vieille servante , il faut nous séparer.
« — Seigneur Dieu ! Madame, qu'ai-je doue fait? Oh! je vous en prie, dites -moi en quoi je vous ai offensée, et je vous demanderai pardon à genoux....
<k — Non, Marthe, vous ne m'avez pas offensée, répondit M"* de Richeville, dont les yeux se mouillèrent de larmes : vous êtes une bonne et digne fille que j'aime de tout mon cœur; mais je n'ai plus désormais pour vivre que le travail de mes mains.
« — Oh I si ce n'est que cela, je puis. Dieu merci, me passer de gages... J'ai fait à votre service, ma chère maltresse, des économies qui me rapportent quelque chose... et puis, le ménage fait, je travaillerai aussi, moi... Je chercherai, je trouverai pour vous du feston, de la broderie, pour moi du gros
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linge... Oh! mais j'ai bon pied, bon œil, et le cœur ne me manque pas... Ce serait joli qu'on vit madame de Richeville courir les magasins pour demander de l'ouvrage I... Et qu'est-ce qu'on dirait de moi dans le quartier ? On me montrerait • au doigt comme une ingrate, une sans cœur... Madame, je vous en prie, dites que vous voulez bien me garder.
« — Je le voudrais, ma chère bonne; mais je ne veux pas t'imposer les privations auxquelles nous allons être obligées de nous soumettre, moi et Amélie, dont je ne puis plus payer la pension.
« — Retirer M"* Amélie de pension avant que son éducation soit terminée!... Oh! non, ma bonne maîtresse, vous ne ferez pas cela... Mais vous ne savez donc pas tout ce que vous pouvez gagner avec vos mains de fée ?
a — Je sais, bonne Marthe, que ce que je puis faire est bien peu payé.
« — Oui, aux mauvaises ouvrières sans goût, sans talent; mais quand on aura vu ce que vous savez faire, quand j'aurai montré aux marchands toutes ces merveilleuses choses que vous faites en vous jouant, il faudra bien, si l'on veut en avoir de semblables, qu'on les paie ce qu'elles valent. C'est moi que cela regarde.
« — Je suis bien touchée de ton dévouement, ma chère bonne, dit M"* de Richeville en prenant affectueusement les mains de la vieille servante ;
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mais je suis sûre que tu te fais illusion; il est im-^ possible que nous gagnions assez pour continuer h yiyre comme nous l'avons fait jusqu'ici.
a — Eh bien, ma bonne maîtresse, essayes^ en , et puis, si je me trompe^ s'il faut que W Amélie revienne,.,, s'il faut absolument que je m'en aille , alors... Mais non, non, le bon Dieu ne peut pas» vouloir cela... Ma chère maltresse, dites, je vous en supplie, que vous me permettez de rester auprès de vous.»
« Et l'a bonne fille tomba à genoux en faisant cette prière. M"' de Richeville s'empressa de la relever.
« Reste donc, ma vieille amie, dit -elle en Tembrassant, reste, puisque tu veux sotitTrir avec moi.»
« Marthe essuya ses larmes ; son vifjage se rassé* réna comme si elle eût obtenu la plus insigne fa<^ veur. Ce jour-là même elle se mit en campagne pom» chercher de l'ouvrage, et elle y déploya tant de zèle, qu'elle en trouva pour sa maltresse et pour elle. Gela .fait, elle retira, de la maison de banque où elles étaient placées , les économies par elle la*» borieusement amassées pendant trente ans, et elle écrivit au maire du village oîi elle était née, pour le prier de faire vendre la chaumière et le petit champ que lui avait laissés son père.
« Rien ne fut donc changé chez M"*' de Richeville; seulement Marthe redoubla d'activité; elle apportait et reportait les ouvrages de broderies et
autres confiés à sa maîtresse^ Cette dernière s^éton-» nait parfois qu'on pût obtenir un prix si élevé de son travail; mais Marthe prétendait que les broderies étaient en vogue ^^ et que jamais les bonnes ouvrières n'avaient été si rares,
« Un jour M"* de Richeville reçut la visite de la directrice du pensionnat oh était sa fille; une vive rougeur monta au front de la pauvre mère ; car le trimestre de la pension était échu depuis quelques jours, et elle n'avait pas tout à fait la somme né-cessaire pour l'acquitter. Quelle fut sa surprise lorsque la directrice, après les compliments d'u«sage, la pria de prendre connaissance d'une lettre qu'elle avait reçue et qui se composait de ces quelques lignes :
« Madame, une personne qui désire demeurer
« inconnue, et que sa conscience oblige à faire
« une restitution à M"* de Richeville, vous serait
« fort obligée de vouloir bien donner à cette
« dame quittance d'une année de la pension de
« sa fille, en échange des dix -huit cents francs
a ci -joints. »
« Et la somme était jointe à cette lettre? demanda la pauvre veuve,
« — Oui, Madame, et voici la quittance que je dois vous remettre.
a — Mais en vérité, je ne sais si je dois accepter.
« —Pourquoi donc? une restitution, cela esjt tout
IM fiLISA SCHUMLEIL
simple. Tout le monde sait que monsieur votre mari, par trop de bonté, a été dupe d'une foule d'intrigants et de fripons à qui il avait affaire : qu'y a-t-il d'étonnant à ce que parmi le nombre il s^en soit rencontré un chez qui la conscience a parlé, et qui a voulu restituer à la fille ce qu'il avait volé à son père?»
« n fallut bien que M** de RicheviUe acceptât cette raison, n'en ayant pas une meilleure à opposer; mais cela l'impressionna vivement, et quelques heures après elle s'en entretenait avec sa vieille bonne.
«Vois -tu, Marthe, disait -elle les larmes aux yeux, je suis sûre que c'est une aumône déguisée... Mon Dieu I ai-je donc mérité cette humiliation I
m — Mais, Madame? puisque la lettre dit que c'est une restitution... Est-ce que cela ne peut pas venir, comme le dit fort bien madame la directrice , de quelqu'un de ces misérables qui vous ont fait des procès, et qui se repentent de vous avoir indignement dépouillée?
«c — Tu crois , Marthe î
ec — Moi, Madame? j^n suis sûre, j'en mettrais ma main au feu... Est-ce que tous les jours le bon Dieu n'inspire pas de ces repentirs salutaires? Pourquoi douter de sa bonté ? .
« — Allons, Marthe > tu as raison; il ne faut pas se défier de la Providence. »
(( La bonne vieille était rayonnante; mais elle
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s'efforçait de dissimuler sa joie, et, l'heure du repas étant venue, elle adressa à Dieu une fervente prière, afin qu^il ne permit pas que sa chère maîtresse découvrit de quelle main lui étaient venus ces dix-huit cents francs, qui assuraient en quelque sorte l'avenir de sa fille. Quant à elle, pauvre Marthe, elle savait bien d'où venait cet argent; car il était le prix du modeste héritage qu'elle avait vendu. Aussi à sa prière elle en ajouta une pour demander à Dieu de lui pardonner l'innocent mensonge qu'elle avait employé pour rendre cet important service à sa maîtresse.
« L'hiver vint, l'ouvrage baissa; Marthe fit des efforts énergiques pour que sa maîtresse ne s'aperçût pas de ce malheur: elle supposa des commandes; elle apporta à broder des* étoffes qu'elle achetait, et qu'elle ne savait comment vendre quand elles étaient ouvrées. Dire ce que la digne fille souffrit alors serait impossible : pour rien au monde elle n'aurait voulu que la vérité fût connue de sa maltresse, et cependant ses économies s'épuisaient, et le moment approchait où la misère allait faire irruption dans la maison où elle avait vécu heureuse pendant de si longues années, et où elle eût voulu, au prix de son sang, retenir l'aisance et le bonheur. Dieu sait combien d'ingénieux et pieux mensonges lui furent alors inspirés par son sublime dévouement. D'abord elle passa une partie des nuits à travailler silencieusement dans sa chambre; puis, comme le déficit
allait croissant 9 elle prétexta une indisposition qui l'obligeait à garder le lit jusqu'à une heure assex avancée de la matinée , et elle se fit admettre au nombre de ces balayeuses que Tautorité municipale de Paris emploie sur la voie publique, de*^ trois heures du matin jusqu'à midi; et en outre, de midi jusqu'à minuit, elle travaillait sans relâche,
« Et, pendant que tout cela se faisait, M""' de Rioheville, qui n'en soupçonnait rien, se trouvait heu^ reuse, et les jours qu'elle passait devant son métier à broder lui semblaient courts. Ah ! si elle avait pu savoir à quel prix la bonne Marthe subvenait aux dépenses de la maison! Mais bien loin de là, elle trouvait que la bonne servante, n'arrivant près d'elle qu'à midi, usait largement du privilège que lui donnait son âge, et Thonnète fille ne négligeait rien pour la confirmer dans cette opinion.
<^ Je me casse bien, ma chère maltresse , disaitelle; mais le cœur est bon, et viennent les beaux jours, vous me verrez rajeunir. î»
« Or, en attendant ces beaux jours, la pauvre fille passait le temps presque sans repos, et vivant de pain sec et d'eau.
« Qu'est-ce que cela n)e fait? se disait -elle en forme de consolation : je n'aime pas le vin, et les boulangers de Paris font de si bon pain, que ce serait le gâter que d'y ajouter quelque chose.
« Et la vertueuse femme continuait à marcher d'un pas ferme dans cette voie. Mais enfin il arriva
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Un moment où travaux de coutute, broderies , balayages, et<5,, devinrent insuffisants pour subvenir aux dépenses de la maison : l'argent manquait com-^ plétement. Marthe avait quelques bijoux, cadeaux de ses maîtres dans leur prospérité ; elle les vendit un à un; puis elle s'en prit à sa garde- robe , assez bien montée alors, et elle la vendit pièce à pièce, en redoublant de zèle pour le travail, et en tâchant de s'étourdir sur Favenir prochain où il ne lui serait plus possible de cacher à sa maîtresse la situation désastreuse où elle se trouvait.
« La misère vint, affreuse, terrible, implacable : le crédit était épuisé, le pain manquait. Marthe lit un effort sublime; elle osa demandera la direction de la salubrité, qui l'employait, une avance sur son travail. Pauvre femme I elle ignorait que les comptables ne peuvent pas disposer des fonds qui leur sont confiés, même pour une bonne œuvre : elle n'obtint rien. Éperdue, presque folle, le visage baigné de larmes , elle revenait au logis sans s'apercevoir qu'un jeune homme marchait près d'elle et Tobservait attentivement. Tout à coup ce jeune homme l'aborda.
« — Vous avez l'air bien souffrante, ma chère dame? » lui dit-il affectueusement.
« Marthe demeura immobile et muette de surprise en reconnaissant le fils de M. Duvemay, le riche banquier qui avait été pendant longtemps le dépositaire de ses économies.
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« Rassurez -VOUS, reprit le jeune homme avec bonté, je ne vous trahirai pas ; mais c'est à la condition que vous m'accepterez pour complice.
a — Monsieur, je ne vous comprends pas...
«-—Je veux dire que vous m'aiderez à faire de mes économies l'emploi de celles que vous avez retirées de chez mon père... Ne tremblez donc pas ainsi, ma chère bonne; je vous donne ma parole d'honneur que je serai discret, et que jamais , sans votre permission, je ne dirai un mot de ce que je sais et de ce qui se passera entre nous; prenez cette bourse et usez-en largement ; quand elle sera vide, nous la remplirons. »
« Â ces mots, il glissa dans la poche du tablier de la bonne et généreuse servante une lourde bourse, et il s'éloigna rapidement, tandis que Marthe se frottait les yeux pour s'assurer qu'elle était bien éveillée.
« Bonne chère maltresse , se dit enfin l'excellente femme, si elle savait qu'on lui fait l'aumône, elle en mourrait de honte... Mais non, ce n'est pas une aumône, c'est certainement le bon Dieu qui lui envoie cet argent... D'ailleurs c'est à moi qu'on le donne.
a La bonne fille cherchait ainsi à rassurer sa conscience, comme si son admirable dévouement n'eût pas suffi pour innocenter les petites ruses qu'elle employait afin qu'il demeurât ignoré.
« Dès lors l'abondance reparut au logis : Marthe
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prétendit que les broderies ayaieiH tout à coup haussé de prix ; et puis elle raoo^ que des marchands à qui elle avait eu le tort de faire longtemps crédit, à Finsu de sa mal tresse , Pavaient enfin payée, et M"* de Richeville, habituée à ne point s'occuper de ces détails, n'en demanda pas davan-
« Marthe > néanmoins, ne se laissa pas éblouir par ce retour de fortune si inattendu; elle ne changea rien à ses habitudes laborieuses, et tandis que dès trois heures du matin elle balayait le pavé de Paris, M"* de Richeville disait : a Cette pauvre Marthe s'affaiblit bien; mais peut-être, dans Tintérèt de sa santé, ne devrais- je pas souffrir qu'elle restât au lit jusqu'à midi, »
« Plusieurs mois s'étaient écoulés sans que la bonne servante eût revu son singulier complice, lorsqu'un jour, alors qu'elle travaillait près de sa maltresse, la sonnette annonça une visite. Marthe alla ouvrir, et peu s'en fallut qu'elle ne s'évanouit de surprise et de crainte en voyant entrer le banquier et son fils.
.« Annoncez messieurs Duveroay, dit le père.
« — Soyez tranquille, bonne Marthe, souffla le fils à Poreille de la digue fille, notre secret ne sera pas éventé. »
« Les visiteurs furent introduits; mais le fils, entrant le dernier, poussa à dessein la porte pour qu'elle demeurât entr'ouverte, et Marthe, le cœur
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bondissant de joie, entendit la demande solenûelle qne fit le banquier de la main de M"* de Richeville pour son fils.
« Qu'était -il donc arrivé? Rien que de trèssimple : la sœu^ d'Ernest Duvemay était Pamie de pension de M*** de Richeville, et le jeune homme avait vu souvent cette dernière en faisant visite à sa sœur; elle lui avait plu, il avait voulu connaître sa famille, et il avait si bien épié les démarches de la pauvre Marthe, que tout le mystère de Pintërieur de cette maison lui était connu. Il s'était dit qu'une femme capable d'inspirer un pareil dévouement à sa servante devait être un ange, et c'était la fille de cet ange qu'il aimait. Le reste se devine.
«c A quelques jours de là, un mariage se célébrait à Péglise Saint-Nicolas -des -Champs; les assistants étaient nombreux, comme toujours lorsque les ma^ ries sont jeunes, beaux et riches... La cérémonie se faisait au maître • autel : les jeunes époux étaient radieux , et leur bonheur se reflétait sur les traits de tout leur entourage. Cependant à l'écart, derrière im pilier, se tenait une pauvre femme, vieille, le visage sillonné de rides, qui, les mains levées vers le ciel, priait avec ferveur; un sourire de bonheur errait sur ses lèvres, en même temps que de douces larmes inondaient son visage. Cette femme, c'était Marthe, dont bientôt Pémotion fut telle, que ses genoux fléchirent, et qu'elle tomba évanouie sur les dalles du saint lieu.
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« En ce moment la cérémonie finissait ; la foule s'empressa autour de la bonne servante, qu'on s*eûipressa de transporter à la sacristie, où le curé, où les jeunes mariés, où lé plus grand nombre des assistants la suivirent. Il se passa un assez long temps sans que la pauvre fiUe reprit connaissance; enfin elle rouvrit leô yeux, et, s'adressant au vénérable curé qui tenait ses mains dans les siennes : a Mon père, dit -elle d'une voix défaillante, je crois que je vais mourir, et Dieu est bien bon dé ne me rappeler à lui qu'après m'avoir rendue si heureuse. Je vous en prie, recevez ma confession. »
« Les personnes présentes firent un mouvement pour s'éloigner; mais Marthe reprit d'une voix plus assurée : « Tout le monde peut rester et écouter; car j'ai la ferme croyance que c'est surtout par l'humilité qu'on va à Dieu. »
« Alors la brave femme fit le récit des fraudes pieuses, des vertueux mensonges, des ruses presque saintes qu'elle avait mis en œuvre pour tromper sa maîtresse bien -aimée et la maintenir, en apparence du moins, dans la position sociale d'où elle n'aurait pu déchoir sans mourir.
« Un des témoins de cette scène , un sonneur de la paroisse, qui s'était glissé dans l'assemblée pour offrir un bouquet à la mariée, s'écria alors : « Ahl je savais bien, moi, que c'était une sainte femme! Que de fois, en allant sonner Y Angélus; je l'ai rencontrée son balai sur l'épaule I... Ça m'a surpris
m tUSA SCBUMLER.
d*abord; maïs ensuite j'ai deviné la vérité... Bonne sainte Marthe, ne m'oubliez pas là-haut !
« — Oh! non, non, elle ne mourra pas, elle ne mourra pas, s'écria à son tour le jeune marié en tombant à genoux et en pressant sur ses lèvres les mains calleuses et ridées de la bonne vieille. Marthe, je n'ai rien dit, moi, et vous savez pourquoi. 9
«Un rayon céleste anima le visage de la vertueuse femme.
« — Mon Dieu 1 dit-elle d'une voix presque éteinte, mourir dans votre maison, entourée de tous ceux que je vâière et que j'aime; quai -je fait pour mériter tant de bonheur 7... »
« Un léger frisson agita ses membres; ses yeux se fermèrent, et elle expira. Les noces des jeunes époux furent attristées par cet événement; mais de ce malheur même naissait une bien douce consolation : c'était à une sainte qu'ils devaient leur union. »