CHAPITRE IX
Commentaire sur le Décalogue. — Lettre à M"»« Peaussier. — Sa réponse.
« Je vais, comme je vous Tai promis dans ma dernière, vous donner ce petit commentaire sur le Décalogue que m'a envoyé M. Louvain. Le voici :
« En considérant le Décalogue en lui-même, la première chose qui nous frappe, c'est qu'il se divise en deux parties: lune relative aux devoirs directs de Thomme envers Dieu; l'autre comprenant les devoirs de l'homme envers l'homme. Cette division fut figurée matériellement : la loi fut écrite sur deux tables de pierre : sur la première table, les devoirs de Thomme envers Dieu brillaient seuls, et cet isolement avait une signification sublime; la seconde table représentait le reste du Décalogue, les devoirs envers l'homme. Il y eut deux tables, pour marquer la distinction de ces deux genres de préceptes, pour montrer que les premiers, subsistant
162 ÉLISA SGHUMLER.
par leur force, se manifestent par leur propre lumière, comme Dieu est par lui-même la lumière, la vie, l'être; les seconds ne subsistent qu'à l'appui des premiers; ils tfont qu'une force dérivée, une lumière réfléchie, parce qu'on ne peut concevoir que l'homme doive quelque chose à l'homme, si l'on ne remonte jusqu'à son obligation primordiale envers Dieu, source unique de toute obligation; de même qu'on ne peut concevoir l'existence de l'homme et de tous les êtres finis qu'en remontant jusqu'à l'être des êtres, cause suprême de toute existence.
«Mais, bien qu'il y eût deux tables distinctes, ces deux tables furent jointes ensemble, elles furent présentées toutes deux à la vénération du peuple de Dieu, elles furent placées toutes deux, l'une à côté de l'autre, dans l'arche d'alliance, parce qu'elles offraient toutes deux l'expression de la volonté divine.
« On ne trouve dans le symbolisme religieux des nations païennes rien qui approche de cet enseignement si haut et si profond, rendu sensible par la distinction matérielle et l'union des deux tables du Décalogue, et nous ne concevons pas qu'il pût y avoir un moyen plus simple et plus efficace de graver, par rinlermédiaire des sens, dans la raison des hommes, l'unité de la loi divine, sans leur laisser oublier la distinction que cette unité renferme , à pause de l^ subordination des devoirs ejivers
Thomme aux devoirs directs envers Dieu, et d'imprimer en même temps dans leur esprit cette distinction essentielle, sans obscurcir Tunité également essentielle de la loi.
« La première table contient trois préceptes s le premier ordonne de n'adorer que Dieu, et proscrit les idoles. L'idolâtrie détruit Tadoration due à la majesté suprême et incommunicable du vrai Dieu : elle lui donne des rivaux ; elle la détrône. Ce premier précepte promulgue donc les droits de Dieu comme pumance souveraine, à qui toute créature doit hommage et obéissance.
« Par le second précepte, il est prescrit de ne pas prendre le nom de Dieu en vain, c'est-à-dire qu'il défend ^tout serment faux ou inutile, toute profanatipn du nom de Dieu, considéi'é comme vérité /suprême, source et garantie de toute vérité qui est contenue essentiellement daps Tintelligence infinie.
a Le troisième précepte se rapporte en général au culte, et spécialement à la sanctification du jour du Seigneur. Dans le culte, Dieu est vénéré particulièrement sous la notion de sainteté infinie, comme étant par sa grâce l'auteur de la sanctification de l'homme. En suivant ces indications, il nous semble difficile de ne pas entrevoir une corrélation, voilée sans doute, mystérieuse, esquissée, mais néanmoins frappante, entre les trois préceptes de la première tal)le, et les idées qui se rattachent au dogmg tonr-
itt ÉUSA. SGHUMLEIL
damental du christianisme, la Trinité; sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, Tancien Testament renfermait les linéaments significatif, les figures des vérités que le Verbe divin a enseignées: le Christ, qui est hier, aujourdChm et dans tous les siècles, projetait sur le tabernacle antique son ombre lumineuse.
« La seconde table se compose de sept préceptes. Remarquez d'abord comment ils embrassent tous les devoirs fondamentaux de Thomme envers l'homme, et dans quel ordre admirable ils sont rangés.
«Le premier de ces sept préceptes lie d'ime manière spéciale la société humaine, objet des soins de la seconde table, à la société divine, constituée par les trois préceptes qui sont les lois de la première table. Tous les hommes, ou, pour mieux dire, tous les êtres intelligents, forment une grande* société , une famille universelle, dont Dieu est le monarque et le père. Mais dans la société, en tant qu'elle est divisée en familles et en nations, le Père universel, le Monarque suprême, qui est dans les cieux, est représenté par le père de chaque famille et par l'autorité souveraine , qui préside au gouvernement de chaque nation; car, de quelque manière qu'on la conçoive, la souveraineté participe nécessairement à quelques-uns des caractères de la paternité. Or, suivant l'interprétation commune, le précepte qui ordonne à chacun d'honorer son père et sa mère
ÉUSÂ SGHUMLER. 165
s'applique non - seulement à l'autorité paternelle, mais encore à toute autorité légitime. Et, puisque toute autorité ^divine dans sa source représente dans la société humaine Tautorilé de Dieu même, ce précepte a dès lors pour objet de constituer le lien qui unit la société primordiale de l'homme avec Dieu, la société subordonnée des hommes entre eux. Après avoir établi dans les trois premiers préceptes la société primordiale, l'ordre naturel de l'enchaînement des vérités voulait donc que les préceptes relatifs à la société subordonnée commençassent par ce précepte, qui exprime dans son sens général l'union des deux sociétés : Tu honoreras ion père et ta mère* Cette logique divine est merveilleuse,
« Poursuivons : la base de la société humaine étant posée , le Décalogue entre dans le détail des préceptes fondamentaux. Examinant ce qu'il y a de primitif dans l'homme, elle devra protéger contre l'injustice le droit que supposent tous les autres droits, le droit à la vie, à l'existence : Tu ne tueras point.
<c Mais l'homme n'a pas seulement une existence purement individuelle : par l'union qu'étabUt le mariage et que Dieu a bénie à l'origine du genre humain, l'homme vit dans un autre être, dans un autre lui-même. Après avoir été protégé dans son existence individuelle, il doit donc aussi être protégé dans son existence conjugale : donc, après le
i«6 . tUBk SCHUMIiBR.
précepte : Tu ne ne tueras point, devait venir le précepte : Tu ne commetlras point d'aduUère, Ce n'est pas que cette défense ait pour motif unique Tobligation de ne pas attenter aux lois de Tunion conjugale; non, cette défense a, comme nous l'indiquerons tout à l'heure, une autre racine et une autre étendue. Mais, en proscrivant d'abord lefs actes extérieurs de la débauche, le Décalogue les considère ici spécialement comme étant une ten* dance à l'adultère ou comme étant la consommation de ce crime, qui est une espèce de meurtre de la famille,
c Voilà donc déjà deux préceptes qui protégeiit l'homme dans sa double existence. Mais Thopame n'existe pas sans moyens de vivre; il possède ou peut posséder; à son existence se rattache, conune moyen de conservation, la propriété. Or, comme l'homme est un être à la fois physique et moral, il a une propriété double. Les liens matériels, qui servent à l'entretien de son organisation, voilà la propriété physique; sa réputation, qui est le fondement de ses relations sociales avec les autres hommes, est la propriété morale. De là deux autres préceptes : Tu ne déroberas point, précepte relatif à la propriété physique : Tu ne porteras pas faux témoignage contre ton prochain, précepte relatif à la propriété morale. Les docteurs chrétiens ont interprété cette prescription en ce sens qu^elle ne prohibe pas seulement la calomnie, mais encore
tllSA SGHUMLER. iêl
la médisance. Ce qu'on n'a aucun motif légitime de déclarer est comme s'il n'était pas. La médisance jx'a pas la fausseté de fait; mais on peut dire qu'elle est fausse de droit, parce qu'elle affirme ce que nulle affirmation ne doit atteindre.
<t En proscrivant tous les actes extérieurs qui peuvent violer la double existence ^t la double propriété de l'homme, le Décalogue proscrit implicitement toutes les injustices possibles envers l'homme; car elles ne peuvent, en dernière analyse, avoir une autre matière que Texistejice et la propriété, conçues dans toute leur extension. Maiis, après avoir défendu les actes extérieurs, il fallait les attaquer dans leur source interne, dans les pencjiants radicalement vicieux d'où ils procèdent, en un mot, dans la concupiscence qui tourmente l'homme depuis sa chute. Tel est l'objet des deux demiei*s préceptes, lesquels sont à la fois le résumé de toutes les prescriptions précédentes, qui établissent les devoirs d'homme à homme, et le complément nécessaire de ces prescriptions, parce qu'ils descendent dans l'intérieur de l'âme humaine, pour y condamner les désirs coupables , principes de tous les désordres. Et ici indiquons encore les admirables et intimes analogies qui existent entre la loi morale promulguée sur le Sinaï, et les dogmes profonds que le christianisme a révélés. L'apôtre saint Jean a dit que tous les péchés procèdent d'une triple concupiscence: la
168 ÉLISA SCBUBILER.
concupiscence d'orgueil, la concupiscence des yeux, qui désigne le désir immodéré des biens de ce monde, et la concupiscence de la chair. La concupiscence d'orgueil est attaquée radicalement, d'abord par les trois premiers préceptes du Décalogue, qui abaissent et humilient Thomme devant la souveraine majesté de Dieu, et ensuite par le précepte qui prescrit d'honorer d'une manière vraie, c'està-dire à la fois extérieure et intérieure, toute autorité qui représente l'autorité divine.
« La concupiscence ou le désir déréglé de la richesse est proscrit dans le dernier précepte, qui défend de désirer ce qui appartient au prochain ; le même précepte frappe aussi d'anathème la concupiscence de la chair. L'adultère et l'impureté ne sont pas seulement des vices parce qu'ils troublent les lois de la société humaine; ce sont des vices par eux-mêmes, dans leur racioe, parce qu'ils résultent d'une prédominance, essentiellement désordonnée, de la vie des sens sur la vie spirituelle, parce que, dans le fond de la corruption humaine, la chair viole Tordre de ses rapports avec l'esprit, en aspirant à assujettir l'esprit à ses convoitises par l'abus d'elle-même. Par là se manifeste l'étendue des préceptes du Décalogue relatifs à ce genre de désordre, qui ont pour but de remédier, avec le secours de la grâce divine, à cette troisième concupiscence, comme les autres préceptes s'opposent à la seconde et à la première; de sorte que le Dé-
ÉLtSA SGHUMLEH. 169
calogue^ pris dans son ensemble^ correspond exactement, par ses injoncticms salutaires, à là triple maladie qui dévore dans Phomme tombé les débris de l'image de Dieu. ..^
a Je vous demande pardon, ma bonne amie, d6 vous envoyer cette longue dissertation ; mais je Fai lue avec tant d'intérêt ^ que je n'ai pu résister au désir de vous en faire part, pensant que. Tous ne seriez pas mécontente de cet envoi. Que voulez vous, je suis bien forcée de m'ajîresser à vous pour parler de choses qui m'occupent en ce ûlo* ment, pour ainsi dire, jour et nuit, n'ayant personne ici avec qui je puisse m'en entretenir, Fànny ne me comprend pas, et quand je lui parle religion^ elle me répond modes et toilette. Sa mère me comprend sans doute ; ïï^m elle trouve que je m'en* thoysiasme trop facilenxent; elle prétend que cette exaltation m'ennpèche de raisonner juste, et la voilà qui reprend froidement $a thèse favorite, que toutes les religions sont égalaient bonnes, et qu'elles res^ ^mblçnt à autant de routes diverses qui aboutissent au même point. « Quoi! lui dis -je un jour^ quand inème ces routes suivent des directions opposées? —Certainement, me répondit -elle; ne connaissezvous pas ce dicton populaire : Tout chemin mène ^ Roïne? Eh bien, on peut dire également: Toute reli-» gion mhn^ au ciel, p Et elle me dit cela sans rire; o«ur M"* d'Auueux ne rit jamais. Je la regardai cependant pour voir si elle parlait sériewsedïent; rienj
170 ÉLTSA SGHUMLER.
dans sa physionomie toujours froide , ne montrait que ses paroles ne fussent pas l'expression de sa pensée. Pai cessé depuis de m'entretenir avec elle sur ce sujet; car cela me produit sur les nerfs Teffet d'un instrument qui joue horriblement faux dans un concert.
« Mais j'ai beaucoup réfléchi; j'ai lu dernièrement, d'après les conseils de M. Louvain, le Discours de Bossuet sur Phistoire universelle. Quand j'en trouve l'occasion 9 je cause aussi avec lui. Il m^appelle sa petite néophyte , et il me donne avec beaucoup de complaisance toutes les explications que je lui demande. Mais, comme nos entretiens ne peuvent avoir lieu que dans le salon de papa, quand il vient passer la soirée à la maison, vous comprenez que nous ne pouvons causer qu'à bâtons rompus, au milieu du bruit et du mouvement des invités. Envoyant ma persistance àm'instruire, il m'engage à m'adresser à un prêtre catholique. « Car, me dit-il, je ne suis pas en état de vous enseigner la rehgion ; je la connais, il est vrai, je la pratique de mon nûeux; mais je n'ai ni la capacité ni l'instruction nécessaires pour un pareil enseignement; et puis, nous ne sommes pas ici dans un lieu convenable pour cela, au miUeu de tout ce monde qui ne parle que bourse, finances, spéculations. Xdressez-vous donc à un de ces hommes qui ont spécialement pour nûssion d'enseigner. — Mais je n'en connais point. — Voulez -vous que je vous fasse faire con-
ËLISA SGHUMLER. 171
naissance avec un d'entre eux? » Je le remerciai, et je répondis que quand je serais décidée, je lui en reparlerais.
« Le fait est que je n'ose pas. Je ne puis m'adresser à un prêtre que dans un confessionnal ; car je ne puis ni Palier voir chez lui, ni le recevoir chez moi. Mais cette idée d'aller m'agenouiller dans un confessioimal me révolte; et puis, si quelqu'un me voyait, que dirait-on? La fille d'un banquier juif qui va à confesse ! Il y aurait de quoi défrayer les conversations d'un certain monde au moins pendant huit jours.
« Cependant je ne puis rester longtemps dans cet état d'incertitude. Un changement immense s'est fait dans mon esprit depuis le jour où je m'adressais cette question: Pourquoi Dieu nous a-t-il créés? et que, sans s'en douter, ma bonne Julienne m'a fait une réponse qui influera probablement sur toute mon existence. Oui, aujourd'hui je suis persuadée de cette vérité, que Dieu nous a créés pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce moyen obtenir l'a vie éternelle. — Mais comment le servir? c'est-à-dire quelle religion doit être considérée comme la bonne ou la véritable? Je reconnais, il est vrai, que le christianisme a tous les caractères de cette religion révélée aux hommes pour leur salut; mais le christianisme lui-même se divise en plusieurs sectes: les catholiques, les luthériens, les calvinistes, les méthodistes, les anabaptistes et
toute cette kyrielle de sectes dissidentes qui se di« visent et se subdivisent à Tinfini. Comment choisir dans tout cela7 De plus fortes têtes que la mienae seraient embarrassées.
« Taurais encore bien des choses à vous direj mais je n'ai pas le temps. Mon père donne ce soir une grande fête pour l'anniversaire de ma nais^ sance; il y a un grand nombre d'invités, entre autres le fils de je ne sais quel petit prince souve^ rain d'Allemagne , qui est venu à Paris soi-disant pour visiter la capitale de la civilisation et se foiv mer aux belles manières, mais en réalité poux négocier un emprunt au nom du grand-duc sou père , et former une compagnie pour l'exploitation d^une mine de houille. Ces deux dernières afiTaires Vont mis naturellement en relation avec mon père, qui a cru devoir l'inviter à la fête qu'il donne ce soir. Pour mon compte, cela me contrarie passablement; je m'attendais, dans cette fête de famille, à ne rencontrer que des visages amis, ou au moins d'ao^ciennes connaissances, et voilà qu'il faudra se trouver en face d'une altesse à qui je devrai faire le3 honneurs de la soirée.
« 11 y a longtemps, bonne amie, que vous ne m'avez écrit. Tâchez de me donner de vos nouvelles le plus tôt possible, si vous ne voulez pas que je vous croie fâchée contre moi. Je vous epvoie cette lettre par un courrier que mon père expédie à Hambourg; faites en sorte que je reçoive un mot
ÉLISÂ dCHUMLER. 173
de réponse par le retour du même courrier, qui ne doit s'arrêter que bien peu de temps dans votre ville. Vous en aurez assez sans doute pour me donner des nouvelles de votre santé, et me dire que vous m'aimez toujours. Adieu. »
Huit jours après, Élisa recevait de son amie, M^" Peaussier, une lettre dont nous extrayons les passages suivants : « Comment pouvez -vous, ma chère Élisa, vous excuser de m'écrire aussi longuement que vous le faites sur le résultat de vos études en général, et surtout sur vos études en matière de religion? Je sais que ces études pourraient, aux yeuî de certaines gens, paraître extraordinaires dans une jeune personne de votre âge ; mais moi , qui vous connais dès votre enfance, je n'y ai trouvé rien que de naturel. Votre esprit sérieux a toujours aimé à remonter aux causes dont les effets le frappaient; c'est ainsi qu'on acquiert une solide instruction, pourvu qu'on soit bien dirigé dans sa route. En matière de religion, vous avez manqué de direction ; heureusement que la rectitude de votre jugement, ou plutôt, — parlons le langage qui convient à un pareil sujet, — heureusement qu'un rayon de la grâce divine est venu vous éclairer et vous mettre sur la bonne voie... Cependant vous n'y êtes pas encore entrée tout à fait; vous hésitez. Prenez garde, ma chère amie, de perdre un temps précieux pendant lequel Tennemi de votre salut pourrait vous jeter dans une de ces fausses routes qu'il
174 ÉLISA SCHUBILER.
VOUS présente comme également bonnes et conduisant au même but. Puisque vous reconnaissez le christianisme comme la seule religion qui puisse assurer votre salut, et que vous n'êtes plus embarrassée que dans le choix de Tune des sectes qui le divisent, il me semble que ce choix ne saurait être douteux. Interrogez' chacune de ces religions sur leur point de départ, et ce sera assez pour les juger. Les unes vous diront : Moi, j'ai pour père Luther; une autre, Moi, c'est Calvin; une troisième vous dira que c'est Zwingle qui Ta fondée; une quatrième nommera son chef Wiclef , etc. Une seule pourra vous dire : Moi, je ne reconnais pour fondateur que Jésus- Christ; sa doctrine, basée sur la loi donnée à Moïse au sommet du Sinsf, remonte aux patriarches et jusqu'au premier homme; prêchée, répandue dans toutes les nations par les apôtres et les disciples du Christ, elle s'est perpétuée d'âge en âge jusqu'à nous. Qu'en pensez- vous ? Une religion qui a de pareils titres de noblesse, dont l'origine remonte aux premiers âges du monde et à Dieu lui-même, une religion dont l'existence est assurée jusqu'à la fin des siècles, ne vous parait -elle pas mille fois préférable à toutes ces prétendues religions nées d'hier, et qui mourront demain? D'ailleurs, en pareille circonstance, on peut à coup sûr suivre le raisonnement qui détermina Henri IV à rentrer dans le giron de l'Église catholique. Il demanda à ses ministres protestants s'ils pensaient
ËLISA SGHUMLER. 175
qu'on pouvait se sauver dans la religion catholique; tous répondirent affirmativement. «Très-bien, répliqua le roi; mais les docteurs catholiques prétendent qu'on ne peut se sauver que dans leur religion, et que dans la vôtre je serais damné. J'aime mieux deux assurances qu'une, et j'embrasse la religion où, de l'aveu de tous, on peut faire son salut. »
« Je suis de l'avis de M. Louvain, et je vous engage à consulter un prêtre catholique.. Je vois avec peine que cette démarche vous effraie, et que déjà vous êtes arrêtée par le respect humain , par ce maudit qu'en - dira- 1- on qui a empêché et empêche tous les jours tant de conversions. La volonté de votre père ne saurait être un obstacle sérieux, n avait voulu que vous fussiez élevée en dehors de toute religion, afin de vous faire embrasser celle du mari que vous auriez épousé. Je ne sais pas s'il est encore dans les mêmes idées; mais je crois qu'il tient beaucoup moins à ce que vous attendiez, pour prendre une religion, de prendre un mari; la preuve, c'est qu'il sait fort bien que vous fréquentez assez souvent les églises catholiques, et que M""* d'Auneux n a pas matiqué de lui parler de la préférence marquée que vous montriez pour cette religion; et il n'a nullement l'air de s'en inquiéter, et il ne vous a jamais adressé à cet égard la moindre observation. Il y a plus : connaissant l'affection que votre père vous porte, je
176 ÉLISA SGHUMLER.
suis persuadée que si un jour vous lui disiez : « Mon père, j'ai Tintention bien arrêtée de me faire catholique, » il vous répondrait : « Comme tu voudras, mon enfant.» Et, de plus, que si vous ajoutiez qu'une fois catholique vous ne changeriez plus de religion, même pour vous marier, il consentirait à vous chercher un mari catholique, ou tout au moins un marî qui n'exigerait pas votre changement de religion en vous épousant. Car, remarquez -le bien, le père Schumler n'a aucune aversion ppur la religion catholique, pas plus que pour aucune autre. La religion qui lui conviendra pour vous est celle qui vous conviendra à vous-même, et demain vous lui diriez que vous voulez vous faire mahométane, qu'il n'y trouverait pas à redire, s'il s'agissait pour vous d'épouser un prince musulman.
« Il est même fort heureux, dans un sens, qu'il vous ait fait élever en dehors de toute religion; car, s'il en eût choisi une dès votre enfance, à coup sur ce n'eût pas été la religion catholique. Que serait-il arrivé? Nourrie dès le premier âge dans une religion dont vous auriez sucé les principes, pour ainsi dire, avec le lait, il vous eût été peut-être bien difficile de l'abandonner quand vous seriez arrivée à l'âge de raison. D'ailleurs vous n'auriez peut-être pas eu l'occasion, ni surtout la volonté, d'en étudier une autre. Au lieu de cela, vous êtes arrivée à l'âge de discernement, avec un esprit dégagé de tous préjugés religieux; vous avez éprouvé le besoin, que
ËLISA SGHUMLER. 177
ressent toute âme bien née, de vous élever vers votre Créateur, de chercher à le connaître, et ensuite à l'honorer. Le reste est allé tout seul.
« Savez -vous, ma bien chère amie, que je ne puis m'empécher d'adqjriBf ^e njoyen simple, et que cependant je suis tentée d'appeler miraculeux, dont Dieu s'est servi pour vous mettre sur la voie du s^lut. CettQ prgn)ièrQ leçoQ que vous donne une simple fille de la campagne, élevée par des sœurs de Charité, à vous qui suivez les cours des savants et des maîtres les plus instruits dans les sciences de la nature et de la philosophie, a quelque chose de merveilleux, je dirai presque de providentiel, et qui devra laisser pendant toute votre vie une tracé profonde dans votre esprit. Dites-lui, à cette bonne Julienne , combien je suis contente de vous l'avoir fait connaître; dites-lui encore de ne pas m'oublier, surtout dans ses prières. »