‹ Élisa Schumler: ou la juive convertieChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Cmuneiit on force on avare % faîie un acte dt

La fête donnée par M. Schumler pour Panniversaire de la naissance de sa fille fut des plus magnifiques. Il déploya dans cette circonstance un faste et une somptuosité qui témoignaient peut-être plus en faveur de l'opulence du banquier qiie pour la délicatesse de son goût. Parmi la foule des invités qui se pressèrent dans ses salons, il y eut plus d^une critique sur certains détails ridicules et peu en harmonie avec Tensemble de la fête ; mais, en somme, la soirée fut trouvée charmante, et le lendemain plusieurs journaux en parlèrent dans leur chronique.

Un de ces articles se terminait par une minutieuse description des toilettes des dames qui assistaient à la soirée; nous en ferons grâce à nos lectrices, qui, si elles le désirent, pourront retrouver ces détails dans les journaux de modes du mois de mai 1846. Cet article, écrit avec ce goût douteux, ce style maniéré et prétentieux qui distinguent les journaux

de ce genre, fut une bonne aubaine pour Pauteur et pour le directeur. M. Schumler paya deux cents francs pour la rédaction, et acheta trois cents exemplaires du journal, qu'il fit envoyer à différentes personnes, en France et en Allemagne. Cette fête lui avait tourné la tête : il se voyait le premier banquier d'Europe, et sa fille serait princesse de Salm-Saxe, ou de Mulakin, ou, au pis aller, conatesse de Suikratchof.

La pauvre Élisa était loin de partager l'enthousiasme de son père. Cette soirée, où elle avait été si brillante, si enviée, l'avait horriblement fatiguée. Le lendemain, elle eut une migraine affreuse, et garda le lit toute la journée. Le surlendemain, elle se trouva mieux, et son père, pour la distraire, lui envoya le numéro du fameux journal qui venait de paraître. La lecture de ce malencontreux article faillit lui rendre sa migraine. «Quoi! s'écria-t-elle, se voir afficher ainsi ! Je n'oserai plus sortir désormais, et surtout reparaître dans le monde... Oh! du reste, je sens que ce ne sera pas pour moi un grand sacrifice; Tessai que j'en ai fait avant-hier suffirait pour en dégoûter. Se voir, pendant sept à huit heures, en butte aux regards d'une foule de gens que l'on connaît à peine, et qui épient jusqu'au moindre de vos mouvements , être obligée de répondre à une série de compliments fades, plus assommants les uns que les autres, Dieu ! quelle fatigue ! quel ennui ! »

Elle courut dans le cabinet de M. Schumler, pour

180 tLIl^Â SGfiUttliER.

lui etprimer sa contrariété de Partîcle du journal; mais avant d'y entrer, elle réfléchit que ce serait peut-être affliger son père, qui avait cru lui faire plaisir en lui envoyant cette feuille: ce bon père qui Taimait tantl... Cette pensée la retint; elle entra donc avec l'intention seulement de souhaiter le bonjour à son père et de lui apporter elle-même des nouvelles de sa santé; s-il lui parlait du journal, elle verrait alors ce qu'elle aurait à répondre.

Mais à peine avait -elle embrassé M. Schumler, et lui avait -elle adressé quelques mots, que le domestique annonça la visite de M. Tabbé M..é, ce même ecclésiastique qui était venu un jour faire au banquier une restitution de plus de quarante mille francs. On ne pouvait décemment éconduire un visiteur qui avait été chargé d'une pareille commission; aussi cette fois on ne le fit pas attendre > et Élisa, enchantée de revoir ce digne ecclésiastique, voulut attendre qu'il fût entré avant de se retirer.

A peine les saints étaient-ils échangés, qu'Élisa se disposait à sortir, quand Fabbé M..., s'en apercevant, lui dit : « Pardon, Mademoiselle, je ne voudrais pas que ma visite vous fit quitter le cabinet de monsieur votre père; au contraire, je désire, si toutefois aucun autre motif sérieux ne vous appelle ailleurs, je désire que vous restiez présente à l'entretien que je vais avoir avec lui. »

Élisa fit signe qu'elle consentait à rester, et le

père ^chumler prenant aussitôt la parole : < Hob^ sieur l'abbé, dit-il, quel motif me procure Thonneur de votre visite? Seriez -vous encore, comme la der* nière fois, chargé de me faire quelque restitution?

— Non, Monsieur, répondit le prêtre; je viens i au contraire...

— Ah ! interrompit mon père, il s'agit donc bien réellement aujourd'hui d'une demande d'aumône; en ce cas, je dois vous rappeler ce que j'ai eu l'honneur de vous dire la dernière fois, qu'il m'est absolument impossible de disposer de fonds pour des usages dé cette nature. D'ailleurs je dois, avant tout, secourir les pauvres qui. appartiennent à ma religion, et je ne vois pas pourquoi je donnerais la préférence à des pauvres catholiques sur des pauvres ismaélites. Je ne comprends pas même comment un prêtre catholique ose venir demander à un homme qui n'est pas de sa communion, des secours pour ses coreligionnaires; est-ce que les rabbins jmfs ou les ministres protestants vont chez les catholiques demander des secours pour les indigents de leur religion? Que chaque culte secoure ses pauvres, je ne trouve rien de plus juste. Je regrette, monsieur l'abbé , que vous vous soyez cru autorisé à faire auprès de moi une démarche aussi.. « hasardée, comptant i^ans doute qu'après la restitution que vous aviez été chargé de me faire vous aviez le droit de me demander l'aumône pour vos pauvres, et que je n'oserais vous refuser ; eh bien^ Monsieur^

182 ÉLISA SGHUBfLER.

détrompez-vous: s'il s'agit d'une demande de cette nature y attendez -vous à un refus formel de ma part. »

Ces paroles avaient été prononcées avec un certain ton de mauvaise humeur et de brusquerie bien fait pour déconcerter un autre homme que Tabbé M...; mais lui, il les avait écoutées avec ce calme et toujours avec ce sourire fin que nous lui connaissons. Quand M. Schumler eut cessé de parler, Tabbé répondit : a Vous m'aviez si bien prévenu, Monsieur, de vos intentions au sujet des aumônes, que, quand même j'aurais eu Tinteution de vous adresser une demande de cette nature, ce qui a toujours été loin de ma pensée, je ne me serais pas permis la démarche que vous supposez bien gratuitement aujourd'hui. Non, Monsieur, je ne viens pas vous demander d'aumône , je viens seulement vous conjurer de faire un acte d'humanité envers une de vos pauvres débitrices; car il s'agit d'une femme, d'une veuve mère de famille.

— Et quel rapport ai -je avec cette femme dont vous me parlez 7

— C'est la veuve dtm marchand de cuirs qui demeure rue Mauconseil. Son mari avait, il y a quelques mois, escompté, chez vous des valeurs pour une somme de quatre à cinq mille francs; toutes ces traites, qu'il croyait bien soUdes, sont revenues protestées, et aujourd'hui votre caissier en exige le remboursement immédiat.

ÉLISA SGHUMLER. 183

— Mais c'est de droit, cela, et je ne vois pas ce que j'ai à faire là dedans.

— Pardon , Monsieur; mais le mari de cette femme a laissé des affaires assez embarrassées. Cependant la veuve, pour conserver l'honneur du nom du père de ses enfants, espère pouvoir tout solder si elle trouve quelque compassion dans ses créanciers. Elle abandonne même sa dot pour couvrir une partie des dettes de son mari. Elle demande qu'on lui accorde quelque délai pour le surplus ; alors elle continuera avec courage le commerce de son mari, et aidée de son fils aîné, qui est déjà en état de la seconder, elle travaillera jusqu'à ce qu'elle ait complètement éteint toutes ses dettes. Mais si malheureusement on ne veut pas lui accorder ce délai, si on la poursuit impitoyablement, elle sera obligée de déposer son bilan; il en résultera la ruine pour elle, et une perte certaine pour ses créanciers d'une partie notable de leurs créances.

— Monsieur Tabbé, je ne m'occupe pas de ces détails; je n'en ai même pas entendu parler; voyez mon commis principal, c'est inique cela regarde.

— - Je Pai vu. Monsieur, et il m'a dit qu'il ne pouvait de lui-même arrêter les poursuites. Or, si ces poursuites se continuent, c'est, comme je viens de le dire, la riline complète de cette famille; car tous les autres créanciers sont décidés à entrer en arrangement; mais si les poursuites, commencées en votre nom, ne cessent pas, ces mêmes créanciers

AM tliSà ÇOBUMLEH.

agiront à leur tour poar sautegarder leui« ititécèts, et le désastre fondra bientôt sur cette malheureuse famille* Ainsi, Monsieur^ il dépend de yous de plonger une veuve et trois orphelins dans la misfere ou de les en tirer. Envisagée à ce point de xue$ Id question ) comme je vous l'ai dit ^ est une question d'humanité, et j'ai pensé qu'il suffirait de vous la soumettre pour qu'elle fût résolue favorablement.

— Encore une fois. Monsieur, je ne connais nullement cette afiPaire; veuillez me laisser le non! de la personne que vous protégez; j'en parlerai à mon commis principal, et je verrai avec lui te qtt'il y aurait à faire.

-— Pardon, Monsieur, c'est qu'il est impossible d'attendre; Les gens de justice sont là prêts à instrumenter. J'ai obtenu, par grâce, une heure ou deux de répit dont j'ai profité, en voyant que vdus étiez en ce moment le seul poursuivant, pour v^r solli^ citer votre pitié.

-— Vous êtes pressant, monsieur l'abbé; voyons donc de quoi il s'agit, i» Il sonna, et dit au domed^ tique qui se présenta : « Allez dii*e à M. Larcher de venir me parler et de m'apporter le ddssier concernant l'affaire de... conmient appelez -vous cette femme T

— la veuve Lefebvre, rue Maucftnseil , 56.

— Vous entendez : demandez à M. Larcher d'^p* porter le dossier de l'affaire Lefebvre. ^ Quand le garçon fiit sorti, M* Schumler demanda à M. l'abbé

ÉOSA SGHUMLER. 185

M...: «Comment se fait-il qije vous ayez eu connaissance de cette affaire? Il me semble que cela n'est guère du ressort de votre ministère, et qu'un prêtre n'a pas à s'occuper des choses qui concernent la banque et le commerce.

— Monsieur, notre ministère est appelé à connaître toutes les misères, toutes les douleurs qui affligent l'humanité , et notre devoir est de les consoler, de les soulager, de les aider par tous les moyens que la charité nous suggère; c'est à ce titre que j'ai été appelé au lit de mort de M. Lefebvre, mon paroissien; je l'ai assisté dans ses derniers moments; j'ai connu les einbarras de sa position commerciale, qui ont contribué à hâter sa fin; je lui ai promis, à son lit de mort, d'aider de tout mon pouvoir sa veuve à sortir de ces difficultés, et c'est pour accomplir cette promesse que je me suis décidé à la démarche que je fais aujourd'hui. »

Ici M. Larcher entra, et présenta à son patron une liasse de papiers en lui expliquant à voix basse la nature de l'affaire. « Cela suffit, répondit M. Schum- 1er, laissez -moi ces papiers, et maintenant vous pouvez vous retirer. )»

Le banquier, après avoir jeté encore un coup d'œil [rapide sur les pièces qu'on venait de lui remettre, dit d'un ton sec à son visiteur : « Je suis fâché. Monsieur, de la peine que vous vous êtes donnée; elle était inutile. L'affaire est engagée et

iM tLISA SGHUMLEIU

ne saurait être arrêtée sans porter préjudice à mes intérêts; car je vois clairement qu'en pressant aujourd'hui la conclusion des poursuites commencées je puis encore rentrer dans mes fonds, ce qui serait plus que douteux si je les suspendais.

— Mais, Monsieur, cette femme vous ofifre aujourdTiui le quart à peu près de la somme qu'elle vous doit; quant au surplus, elle s'engage à vous le payer dans un délai dont vous conviendrez, avec les intérêts.

— Et qui me garantira le paiement de ce surplus?

— La proBité dont cette maison a toujours fait preuve depuis vingt ans qu'elle est dans les affaires.

— Ta, ta, ta! je connais ces garanties, et je ne saurais y avoir confiance. Aujourd'hui il y a des marchandises et un mobilier suffisants pour assurer le recouvrement de ma créance; si je ne les fais pas saisir, demain ces marchandises auront disparu, ou auront perdu de leur valeur; |tous savez le proverbe, monsieur l'abbé: un tiens vaut mieux que...

— Oui, Monsieur, interrompit le curé, je connais ce proverbe; mais j'en connais aussi un autre qui peut lui servir de correctif: c'est que souvent Ton perd tout en voulant tout gagner. Je vous ai dit tout à l'heure, et ceci aurait dû vous donner une idée de la probité de cette femme, qu'elle était disposée à abandonner les reprises qu'elle aurait droit d'exer-

ÉLISA SGHUMLER. 187

cer, afin de faire honneur aux engagements contractés par son mari ; mais si , poussée à bout par des créanciers impitoyables, pour sauver un morceau de pain à ses enfants, elle changeait sa première détermination, et qu'elle réclamât le montant de sa dot, ses droits, comme vous le savez, passeraient avant les vôtres, et alors vous pourriez bien ne recevoir qu'une plus faible partie que celle qu^elle vous offre, de ce capital que vous tenez à toucher intégralement aujourd'hui. Mais je me hâte de revenir sur cette supposition, qui, de ma part, est une hypothèse gratuite; car, je dois le déclarer, je sais que ses disposHions sont toujours les mêmes; aussi ne suis -je point chargé de vous faire une menace qu'elle ne se propose pas d'effectuer ; ma [mission se borne simplement, comme je vous l'ai dit en commençant, à implorer, pour une veuve et de pauvres orphelins dans la détresse, votre humanité et votre pitié. »

. M. Schumler, en entendant le curé parler de la possibiUté que la. veuve Lefebvre exerçât ses reprises, avait éprouvé un moment d'hésitation; mais quand il vit que ce n'était qu'une fausse alerte, il reprit toute son inflexibilité.

« L'humanité, la pitié, c'est fort beau, monsieur l'abbé, mais ce ne sont que des mots, et les affaires sont les affaires; on ne les traite pas avec des mots vides de sens, avec ce que vous appelez de beaux sentiments.

189 ÉLISA SGHUMLra.

— Et moi, Monsieur, je prétends que les seules, les véritables affaires de l'homme ici -bas sont la charité, la miséricorde, la bienveillance envers ses semblables; quant aux opérations de commerce ou de banque , elles deviendraient des actes coupables si elles étaient contraires à cette grande et unique affaire de l'homme pendant son passage sur la terre.

— Vous prêchez à merveille, monsieur Pabbé, dit en ricanant le banquier; mais, vous le savez, nous ne sommes pas de la même religion, et je suis trop vieux pour me convertir ; ainsi il est inutile de faire de plus grands frais d'éloquence. Je suis fâché de vous refuser, înais il m'est impossible d'agir autrement.

— Comment! Monsieur, vous voulez donc la ruine de cette malheureuse famille ?

— Je ne veux que mon argent.

— Non, Monsieur, non, je ne puis croire que vous soyez assez impitoyable pour.,;

— Assez, monsieur Fabbé, interrompit Schum- 1er d'un ton irrité; je vous ai dit mon dernier mot : j'ai bien l'honneur de vous saluer. » Et il se leva en saluant l'abbé M..., comme pour le congédier.

« Monsieur, reprit l'abbé d'un ton suppliant mais ferme, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez accordé quelque chose pour cette pauvre veuve. Songez donc qu'elle et ses enfants m'attendent en ce moment, le cœur gonflé d'inquiétude, mais aussi

ÉLISA SGHUMLER. 189

de quelque espérance; et comment oserai -je me présenter devant eux, moi qui suis accoutumé à porter des paroles de consolation et de paix , quand je viendrai leur annoncer que leur ruine est complète et sans remède?

— Qu'est-ce que cela me fait? répliqua Schumler du ton le plus brutal. Encore une fois, Monsieur, en voilà assez : ne vous apercevez-vous pas que depuis quelques instants vous êtes devenu importun, et qu'il est temps de vous retirer?

— Je ne m'en suis que trop aperçu; mais vous avez un moyen bien simple de vous débarrasser de ma présence... faites, je vous en supplie, quelque chose pour une veuve.

— Encore? vous finirez par pousser ma patience à bout; car je vous préviens que je ne suis guère patient, et que je suis très-entèté.

— Et moi aussi. Monsieur, je suis très-entèté, dit Tabbé en reprenant son fin sourire, en cela je vous ressemble; mais par contre je suis très-patient, et je serais curieux de savoir lequel cédera de nous deux.

— Ah çà. Monsieur, vous voulez, je crois, nie pousser à bout ?

— Je veux vous pousser simplement à faire quelque chose pour cette pauvre veuve.

— C'en est trop à la fin, s'écria Schumler exaspéré; c'est plus que de Timportunité, c'est dé l'impertinence , c'est de l'insolence. ••

190 ÉUSA SGHUBILER.

— DonDez-lui le nom que vous voudrez, pourvu que vous accordiez quelque chose à cette pauvre femme, continua Pabbé d'un ton calme qui contrastait avec Temportement de son interlocuteur.

— Ah ! vous me bravez, s'écria Schumler devenu fonde colère; eh bienl puisque vous voulez absolument quelque chose de moi, tenez... voilà tout ce que j'ai à vous donner. » Et en même temps il lui donna un soufflet.

« Bien, cela est pour moi, je le garde, reprit le curé toujours calme et souriant; mais pour ma veuve que ferez -voasî J'attends, comme vous le voyez, avec patience. »

Un témoin de cette scène, témoin que Schumler avait complètement oublié pendant son altercation, intervint alors entre les deux interlocuteurs. Élisa, qui n'avait pris aucune part à la conversation , tout en ne perdant pas un mot de ce qui s'était dit, quand elle vit son père s'emporter au point de frapper le vénérable ecclésiastique, ne put se contenir, et, s'élançant tout en larmes de la place oii elle était, se jeta au cou de son père en s'écriant: a mon père ! vous que j'ai toujours connu si bon, comment avez -vous fait pour vous montrer si dur aujourd'hui ! Il faut donc qu'il vous ait été bien impossible de faire autrement, comme vous le disiez tout à rheure! Je ne connais rien à vos affaires; mais puisqu'elles s'opposent au sacrifice qu'on vous demande, permettez -moi de le faire à votre place.

ÉLISA SGHUMLER. 191

Vous m'avez donné avant -hier pour ma fête un magnifique coflTret, contenant un rouleau de billets de banque dont j'aurais, m'avez -vous dit, la libre disposition pour m'acheter ce qui me plairait. Eh bien ! je vais remettre ces billets à M. le curé, pour arrêter les poursuites contre cette pauvre veuve; de cette manière les choses s'arrangeront; la pauvre femme pourra reprendre son commerce, et M. Larcher n'aura rien de dérangé dans ses écritures. »

L'apparition de sa fille, ses larmes, ses caresses firent sur Schumler TefiTet de l'eau froide sur un vase en ébulUlion. Sa colère tomba tout à coup ; il eut honte de son emportement, et rendant à sa fille ses caresses, il lui dit: « Non, mon enfant, non, je ne veux pas que tu touches pour cette affaire aux billets de banque que je t'ai donnés ; ils sont à toi, il est vrai, tu en as la libre disposition, et tu peux les employer en chiffons, en toilette, en fantaisies, en aumônes même, si cela te fait plaisir, je ne m'y opposerai pas; mais pour cette affaire, je conviens que c'est moi qui ai eu tort, tort surtout de m'emporter contre un homme respectable , qui s'était chargé avec dévouement d'une mission désagréable et pénible; je tiens donc à réparer mes torts envers lui, et puisqu'il m'a demandé avec tant de persévérance ce que je ferais pour sa veuve, eh bien ! dis-lui, car après ce qui vient de se passer je n'oserais lui adresser la parole, dis -lui que je

i9S ÉUSA SGHUIILER.

remets à la veuve I^febvre sa dette entière, intérêts et frais.

— mon pfere ! s'écria Élisa en l'embrassant tendrement, vous me rendez mille fois plus heureuse en ce moment que quand vous m'avez fait avanthier ces jolis cadeaux qui m'ont causé néanmoins tant de plaisir ! » Puis se retournant vers labbé M. .. : < Vous avez entendu mon père, lui dit -elle; je pense que vous devez être satisfait, et que vous oublierez le çetit moment de vivacité qu'il a montré.

— Il est déjà oublié, Mademoiselle, » répondit Pabbé, dont le visage ne souriait plus, mais était sillonné par de douces larmes d'attendrissement; puis, s' avançant vers le banquier, il lui tendit la main en disant: « C'est moi. Monsieur, qui ai des excuses à vous faire de vous avoir importuné jusqu'à Pexcès, j'en conviens; mais, comme vous m'aviez dit que vous étiez entêté, je tenais à vous montrer que je l'étais plus que vous. »

Schumler, en prenant la main qu'on lui offrait, dit : « Monsieur l'abbé, ne vous applaudissez pas tant de votre triomphe; sans cette petite sorcière, qui est venue se jeter à la traverse, vous n'auriez peut-être pas si bien réussi. Mais c'est assez causer ; terminons Paffaire. Réflexion faite, je ne veux pas vous donner une décharge; cela pourrait faire mauvais effet à l'égard de certains de mes employés. » Après avoir jeté un coup d'œil sur les papiers que M. Larcher

iLISA SGHUMLER. i08

avait laissés sur son bureau, il reprit : « La créance se monte 9 avec les frais faits jusqu'à cette heure, à quatre mille six cent cinquante francs et des centimes. Je vais vous remettre cette somme de ma cassette particulière; vous la donnerez à l'huissier, sans dire de qui elle vient; de cette manière, comme le disait tout à l'heure ma fille, les écritures de Larcher ne seront pas dérangées. » En achevant ces mots, il ouvrit un des tiroirs de son bureau, y prit la somme , et la donnant à Élisa : « Tiens, lui dit-il, remets cela à M. l'abbé; car c'est bien toi qui le donnes.

Élisa s'empressa de faire la commission. Le curé, en recevant Pargent, prit congé du banquier en disant : «c Je vous remercie de tout mon cœur, au nom de la pauvre veuve Lefebvre ; je vous réitère mes excuses de vous avoir par trop importuné ; mais j'y ai gagné de reconnaître que vous êtes un homme meilleur que vous ne le croyez vous-même, et que je ne le croyais peut-être aussi il y a quelques instants. Quant à vous. Mademoiselle, dit -il en s'adressant à Élisa, je ne vous remercie pas, je n'en suis pas capable : Dieu seul peut vous remercier dignement de ce que vous avez fait; il vous bénira, il vous comblera de ses grâces, j'en ai la ferme espérance, ou plutôt j'en ai. la conviction. » En disant ces mots, son visage était animé comme d'une inspiration divine; ses yeux, élevés au ciel, semblaient appeler la bénédiction d'en haut sur la

jeune fille, tandii que son brad droit , ëteûdu vert» elle avec un noble geste , traçait un imperceptible signe de croix, comme pour mettre le sceau à la prière qu'il adressait mentalement à Dieu. Ge signe^ ce geste, cette attitude inspirés, inaperçus de Schumler, qui ne voyait qu'un témoignage naturel d'admiration et de reconnais^nce pour sa fille , n'échappèrent pas à Élisa. Elle se sentit frappée comme d'une commotion électrique : c'était un rayon de la grâce divine qui pénétrait dans son âme; elle baissa modestement la tète, salua de nouveau le prêtre, et sortit de Vappartement, le cœur ému, et se répétant en elle-même: Je suis chrétienne déisormais... oui, je suis catholique, et je le serai jusqu'à mon dernier soupir.

Page 1