CHAPITRE IX
Maisse, se décidant à toucher d'une façon détournée le mariage du cardinal Albert, lui demanda, comme de lui-même, s'il serait utile aux intérêts des deux souverains que le cardinal demeurât maître des Pays-Bas. Ce serait un petit prince qui ne pourrait faire de mal ni à Tun ni à r autre. Elle devint attentive, et quand de Maisse se tut, laissa échapper qu'il faudrait alors que le cardinal fût comme un duc de Bourgogne. Mais cela ne se peut faire que par la paix, lui fit observer de Maisse. On parla d'autre chose.
Elle parut, dans tout cet entretien, si bien instruite des affaires du continent, que l'ambassadeur ne put s'empêcher de la complimenter d'être ainsi avertie de tout ce qui se faisait par le monde. Elisabeth répondit en riant qu'elle avait les mains bien longues et de nature et de puissance. An nescis^ aujouta-t-elle, longas regibus esse manus? Et, ôtant son gant, elle tendit à de Maisse sa main d'une longueur remarquable \ autrefois si belle
1 « Plus grande que la mienne de trois grands doigts.
et maintenant amaigrie. Cet esprit toujours présent, cette grâce familière, ces faiblesses charmantes qui ne laissaient pas oublier que cette grande souveraine était une femme , quelques éloges délicatement donnés et respectueusement reçus, tout contribua dans cet entretien à ravir Tambassadeur: C'est une très-grande princesse qui n'ignore rien , écrit-il , et c'est une chose étrange comme elle est vive du corps et de l'esprit, et adroite à tout ce qu'elle fait. En prenant congé d'elle, de Maisse lui présenta Philipps ^ secrétaire de l'ambassade anglaise en France, et le lui
■ recommanda de la part du roi. Comme Philipps
s'était aussitôt agenouillé devant la reine, Elisabeth lui passa la main dans les cheveux pour le relever, et, en souriant, lui frappa légèrement la joue.
Elle Ta eue fort belle, elle est maintenant fort maigre, mais le teint en est fort beau. » Journal, 284.
* C'est un certain Philipps, et sans doute le même que celui dont parle ici de Maisse, qui, logé à Chartley, audessus de Marie Stuart, déchiffrait pour Walsingham les dépêches secrètes reçues et envoyées par la reine d'Ecosse.