CHAPITRE X
en faisait tous les jours de nouveaux! Elisabeth répondit avec gravité, qu'ils étaient jeunes^ et que r expérience des affaires d'État leur faisait défaut; laissant ainsi prévoir la légitime douleur que la perte de Burghley devait prochainement lui causer. Mais les tristes pensées ne dominaient point en ce moment l'esprit de la reine. Elle était tout entière à cet heureux événement du mariage du cardinal Albert et ne prenait aucune peine pour dissimuler le plaisir qu'elle ressentait de pouvoir en parler librement. C'était là, disait-elle, un grand changement dans la situation du roi et dans la sienne; il fallait désormais y accommoder leurs vues. Elle aimait d'ailleurs ce^ mutations soudaines qui faisaient tout l'intérêt des affaires humaines; là était à ses yeux la beauté du monde, et elle répéta plusieurs fois : per molto variare natura è bella. Il lui tardait d'avoir une honnête dame pour voisine et de voir les suites de cette nouveauté. Voulant entendre le dernier mot de cette satisfaction si vive, et sachant combien la joie est
indiscrète, de Maisse feignit de ne point partager l'avis de la reine * et de juger désavantageux pour les deux couronnes l'établissement d'un prince particulier aux Pays-Bas. Elisabeth réfuta vivement cette opinion; le cardinal n'aurait aucun pouvoir aux Pays-Bas ; il ne serait jamais que le mari de Madame. S'il voulait devenir autre chose, elle saurait bien l'en empêcher ; elle avait assez d'intelligences de ce côté pour y brouiller les cartes quand elle le jugerait nécessaire. L'ambassadeur, qui le savait, était ravi de le lui avoir fait dire. 11 lui donna encore l'occasion d'affirmer la certitude de cette nouvelle dont elle ne voulait point se résoudre à douter, comme sa cour qui s'obstinait à y voir un faux bruit répandu par Philippe Il lui-même pour tâter l'opinion. Elisabeth répéta qu'elle était assurée de ce mariage, que l'inclination du cardinal à traiter avec la France n'avait pas d'autre cause, qu'il se pressait pour
* « Et comme je lui maintenois le contraire pour \a faire parler... » Journal, 145.