‹ Élisabeth et Henry IV, 1595-1598Chapitre 98 sur 145 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

roi d'Espagne, elle trouvait merveilleusement étrange qu'il en usât envers elle de telle façon ; elle n'eût jamais cru que cela pût sortir de l'âme d'un prince; elle comptait jusqu'à quinze personnes armées par lui contre sa vie et l'ayant confessé. Puis elle rappelait, en paraissant en sourire, le conte d'un trésorier des finances qui expliquait de la plus galante manière cet acharnement contre sa personne. C'était la force de l'amour qui faisait faire ces tentatives au roi d'Espagne, et c'était là un dangereux amour. Pour elle, elle aimerait mieux être morte mille fois que de lui en faire autant; et elle ferait périr sur-le-champ quiconque, parmi ses sujets, oserait l'entreprendre ou le lui conseiller. D'ailleurs elle était en la garde de Dieu. Comme l'ambassadeur n'oubliait point la beauté parmi les dons qu'elle avait reçus du ciel et dont elle semblait trop peu s'enorgueillir, elle lui répondit qu'elle n'avait jamais été belle * , mais

* « Toutesfois elle ne laisse de la faire tant qu'elle peut. » Journal f 258. »

cpi'elle en avait eu la réputation trente ans auparavant. Et voulant montrer qu'il lui en restait quelque chose, elle s'approcha en causant d'une porte, souleva la tapisserie et dit en riant à de Maisse qu'elle était de taille de porte. Au milieu de ces retours continuels sur le passé, elle laissa entrevoir à l'ambassadeur que de toutes les promesses mal tenues du roi de France, celle qu'il avait faite et oubliée de venir la voir lui était surtout sensible. Pendant le siège de Rouen, elle compta sur sa visite, et se rendant à Porstmouth en grand équipage, elle croyait aller au-devant de lui. 11 n'y vint pas, et elle n'eut garde de lui pardonner cette négligence, se jugeant digne d'exciter au moins la curiosité du roi. L'approche de la nuit mit seule fin à cette audience, où elle se plaisait à réveiller ses souvenirs, à provoquer quelques éloges et à en mériter de nouveaux. Comme pour laisser à l'ambassadeur une dernière impression favorable, se dirigeant vers la chambre voisine avec toute la légèreté de la jeunesse,

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