‹ ElisabethChapitre 4 sur 28 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

donnant un appui à Elisabeth, en terminant son voyage à Moscou, j'ai beaucoup diminué ses dangers, et par conséquent son mérite ; mais si peu de personnes savent ce qu un enfant pieux , soumis et tendre , est capable de faire pour ses parents, que, si j'avccis dit toute la vérité, on m'aurait accusée de manquer de vraisemblance , e t le récit des Ion gués fatigues qui n ont point lassé le courage d'une jeune fille de dix- huit ans, aurait fini par lasser l'attention de mes lecteurs.

S'il m'a fallu aller jusqu'en Sibérie pour trouver le trait principal de cette histoire , je ne puis m'erapêcher de dire que pour les caractères, les expressions de la piété filiale, et surtout le cœur d'une bonne mère, je n'ai pas été les chercher si loin ( i ).

(i) C'est dans la tendresse de sa mère, et dans la bonté de son propre cœur, que madame Coltin a puisé ces trait» sublimes et touchants, qui font de son ouvrage un monument élevé par la piele' filiale à l'affection maternelle.

{Note de V Éditeur.)

ou LES EXILÉS DE SIBÉRIE,

La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les rives de l'Irtish; au nord elle est entourée d'immenses forets qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale (i). Dans cet espace de onze cent verstes (a), on rencontre des monla-

• (i) La mrr Glaciale ou Sepleutrionale, appelée par les Russes Ledovictcë More , forme !a fioutière de lout le uoid de la Russie, depuis la Lapojiie jusqu'au cap Tschukotskoy ou Tscliurtsclii, à rextrcniité septentrionale et orientale de l'Asie, c'esl-à-dire, depuis le 5o^.. degré jus-f qu'au 2o5^. de longitude. Elle baigne les gouvernements d'-Arcl)angel, de 'l'obolsk et d'Jrkulsk. Sur son immense côte , il n'y a que trois ports connus , Kola , Archangel et Mcsen. Du côté du pôle arctique, Phipps, Cîoc-c, et d'autres navigateurs célèbres, ont en vain tente' de passer de la mer (ilaciale di;ns les mers de l'Inde qui séparent l'Asie de l'Anicrique ; mais Cook a observe, en 1778, t;ue le cap Tsclmrlski ou Tscliukotsltoynoss n'est éloigné que de trente-six milles an cap opposé de l'Amérique, auquel il a donné le nom de cap du Prince de !• Galles.

■ (2) La verste est une mesiue ^ui sert û marc^uer les

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giics arides, rocailleuses et couvertes Je neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un pied; de tristes et' larges fieuvcs dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie , ni vu épanouir une fleur. Eii avançant davanlage vers le pôle, les cèdres, les sapins , tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de mélèzes l'ampants et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin, des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier cfforL d'une nature expirante; après quoi toute trace de végétation disparaît. Néanmoins c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel hiver, la nature a encore des pompes magnifiques; c'est là que les aurores boréales ( i )

dislances en Russie comme le raille en Anglciene, ou la lieue en France; elle est de trois mille cinq ccnls pieds. Une veiste et demie vaut à peu près uu mille d'Ajiglelerie, la verste étant au mille comme i o!j et demi est à Gg. Le degré en Russie est de cent quatre vereics et demie.

(i) L'aurore boréale est un jihénomène brillant de In nature, qui appartient presque exclusivement aux régions scplenlrionaks du globe terrestre , quoique le pôle du midi, suivant quelques voyageurs, ait aussi des aurores australes. C'est une espèce do nuage circulaire, élcudu sur l'horlion, danl u .. >rt des jcis, des gerbes.

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sont fréquentes et majcsLueuses, et qu'embrassant rhorizon en forme d'arc 1res clair d'où partent des colonnes de lumière moLilc, elles donnent, à ces régions hyperLorées (i) , des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du Midi. Au sud de ToLolsk s'étend le cercle d'Ischim (2); des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs

des colonnes de feu de diverses couleurs , jaune , rouge > sanglant, rougeâtre, Lieu, violet, etc.

La matière de l'aurore boréale paraît avoir son siège dans Tatmosphère , à des hauteurs considérables , l» môme aurore ayant été vue à Pétersbourg , à Naples , 5 Rome, à Lisbonne et même A Cadix. M. de Mairan, dans; son Traité de l'Aurore boréale^ estime que ces sortes de' phénomènes ont ordinairement entre trois et neuf cents milles d'élévation. Les progrès de l'électricité, dans le siècle qui vient de s'écouler, promettent une route certaine aux causes pliysiqucs de 1 aurore boréale, dont îesr fusées, les jets, les nappes de lumière semblent autant de courants électriques qui se meuvent dans l'air très raréfié des régions élevées de l'atmosplière.

(i) Hyperbovée, ou hyperboréen, se dit des peuples et des pays tics septentrionaux.

(a) Le cercle d'Ischim ou Issim , qui prend son nom de la rivière de ce nom, est une inimeiise plaine de la Sibérie, au sud de Tobolsk , entre l'Iilish et la rivière Iscliim. On rappelle aussi ]a steppe dlscliiin, ou !c diser: d'Ischim.

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amers, le séparent des Rirguis [i)y peuple no-made et idolâtre. A gauche, il est borne par rirtish, qui va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de la Chine et à droite par le Tobol (2). Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent à l'œil que des fragments de rocs brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques sapins; à leur pied, dans un angle du Tobol, on trouve le village domanial de Saïmka; sa distance de iTobolsk est de plus de six cents verstes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert , tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil, et triste comme son climat.

Cependant le cercle d'Ischim est surnommé! l'Italie de la Sibérie, parce qu'il a quelques jours d'été, et que l'hiver n'y dure que huit

(i) Les Kirguis sont une peuplade lartare, au nord de la" Taiiaric indc^ cndanle, divisée en trois hordes, la gi'ande, la moyenne et la petite. Lg désert d'Ischim les sepire de la Sibérie ; on les appelle aussi Kaizaches.

(?.) Le Tobol prend sa source dans le pays des Kirguis , au milieu des montagnes qui le séparent du gouvernement d'il fa. Il se jette dans l'irtisli, près de ïobolsk, après avoir fourni un coure d'enviion cinq cents verstes. Ses bords sont si peu élevés, qu'il les dépasse ordinaircnieut au printemps j et inonde une vaste étendue de pays.

mois : mais il y est d'une rigueur extrême. Le *'"'Vent du nord qui souffle alors continuclleraentj arrive chargé des glaces des dcscrts arctiques (i) , et en apporte un froid si pc'nrt.anL et si vif, que, dès le mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse lorabe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai. Il est vrai qu'alors, quand- le soleil cc.nmencc à la fondre, c'pst une cliose merveilleuse que la promptitude avec laquelle les arbres je couvrent de feuilles et les champs de verdure ; deux ou trois jours suîFisen' à la nature pour faire épanouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bruit de la végétation; les chatons (2) des bouleaux. exhalent une odeur ^ de rose ; le cytise velu s'empare de tous les

(i) Arctique pour septentrional n'est guère d'usage que dans ces phrases : Pôle arctique, cercle arcli(]ue, terres arctiipies.

. (2) Le chaton, terme de botanique, Amcnïum^ Juins CaUihis, en anglais cullùn. C'est une sorte do réceptacle commun, qui poj-tc plusieurs petites fleurs, et rjue l'on distingue facil:raent des autres par sa forme particuliorc , qui offre quelque ressemblar.ce avec la queue d un chat. Ces petites fleurs sont souvent dépourvues de calices ; mais le chaton qui les soutient est garni d écailles qui y suppléent; les sauks, les peupliers, les pins, etc. en fournissent des exemples.

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endroits humides; dcs'tronpcs de cigognes, de canards tigrés, d'oies du nord, se jouent à ia ffJirface des lacs ; la grue blanclie s'enfonce dans les roseaux des marais solitaires, pour y faire son nid qu'elle natte indusiricusement avec de petits joncs ; c'<. dans les bois , Iccureuil' volîînt, sautant d'un arbre à l'autre, et fendrait Tair à l'aide de ses pattes et de sa queue chargée de laine, va ronger les bourgeons des pins et le tendre feuillage des bouleaux. Ainsi pour les êtres animés, qui peuplent ces froides contrées, il est encore d'heureux jours : mais pour les exilés qui les habitent, il n'en est point.

La plupart de ces infortunés demeurent dans les villages qui bordent le fleuve, depuis Tobolsk jusqu'aux limites du cercle d'Ischim ; d'autres sont relégués dans des cabanes au milieu des champs. Le gouvernement fournit à la nourriture de quelques-uns; ceux qu'il abandonne vivent de leur cliasse d'hiver : presque tous sont en ces lieux l'objet de la pii.ié publique, ei i\j sont désignés que par le nom de malheureux. A deux ou trois verstes de Saiiml^a, au milieu d'une forcî riarécageiîsc, et remplie de flaques d'eau , sur !c bord d'un lac circulaire, profond et bordé de peupliers noirs et blancs, habitait une famille d'exilés. Elle était composée de trois personnes, d'un homme de

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.quarante -cinq ans, de sa femme cl de sa fillo, belle, et dans toute la fleur de la jeunesse.

Renfermée dans ce désert , cette famille n'avait de communication avec personne; le père allait tout seul à la chasse; jamais il ne venait à Saïmka, jamais on n'y avait vu ni sa femme ni sa fille; hors une pauvre paysanne tartare qui les servait, nul être au monde ne pouvait entrer dans leur cabane. On ne connaissait ni leurpa'ric, ni leur iiûissance, ni la cause de leur châtiment; le^'gouverneur de To-

I bolsk en avait seul le secret, et ne l'avait pas même confié au lieutenant de sa j'iaidiction établi à Saïmka. En mettant ces exilés sous sa surveillance, il lui avait seulement recommandé

j de lenr fournir nn logement commode, un petit jardin, de la nourriture et des vetemens, mais d'empéchef qu'ils n'eussent aucune communication au-dehors, et surtout d'intercepter sévèrement îouies les lettres qu ils hasarderaient de

j faire passer à la cour de Uussie.

Tant dégards d'un côté , et de l.'awf re tant de rigueur et de. mystère, faisaient soupçonner que le simple nom de Pierre Springer qu'on donnait à rexil(;, cachait un nom plus illustre, une

j infortune éclatante , un grand crime peul-olre , ou peut-ctre une grande injustice,

Mais tous les efforts pour pénétrer ce secret

ayant été inutiles, bientôt la curiosité s'éteignit, et Tintérct avec elle. Ou cessa de s'occuper d'inforlunés qu'on ne voyait point , et on finit môme par les oublier tout-à-fait : sculemeut, lorsque quelques chasseurs se répandaient dans la foret, et parvenaient jusque sur les bords du lac, s'ils denlandaieut le nom des habitans de celle cabane : ce sont des malheureux, leur répondait-on. Alors ils n'en demandaient pas da-; vantage, et s'éloignaient émus de pitié, en sedisant au fond du cœur : Dieu veuille les rendre un jour à leur patrie ! Pierre bpringcr avait bali lui-même sa demeure ; elle étiiit en bois de sapin et couverte de paille; des masses de rochers la garantissaient des rafales (i) du vent du nord et des inondations du lac. Ces roches, d'un granit tendre, réfléchissaient, en s'exfoliant, les rayons du soleil j dans les premiers jours du printemps on voyait sorlir de leurs fentes des familles de champignor.s, les uns d'un rose pâle, les autres couleur de soufre ou d'un bleu azuré , pareils à ceux du lac Baikal ; et, dans les cavités où les ouragans avaient jeté un peu de terre, des jets de pins et de sorbiers

(i) Rafale est proprement iirt terme de marine, qui se dit de certains coups de vent de terre à l'approche des raonlacnes.

s'empressaient d'enfoncer leurs racin<;5 et d'élever leurs jeunes rameaux.

Du côté méridional du lac , la forêt n'était plus qu'un taillis clair-scméj qui laissait apercevoir des landes immenses , couvertes d'un grand nombre de tombeaux : plusieurs avaient été pillés, et des ossements de cadavres étaient épars tout autour ; reste d'une ancienne peuplade qui serait demeurée éternellement dans l'oubli, si des bijoux d'or, renfermés avec elle au sein de la terre, n'avaient révélé son existence à l'avarice.

A Test de cette grande plaine, une petite chapelle de bois avait été élevée par des chré liens ; on remarquait que de ce côté , les tombeaux avaient été respectés, et que, devant cette croix qui rappelle toutes les vertus, l'homme n'î^vait point osé profaner la cendre des morfs. C'est dans ces landes ou steppes (i) , nom qu'elles portent en Sibérie, que, durant le long et rude hiver de ce climat , Pierre Springer passait toutes ses matinées à la chasse . il tuait des

(i) Les steppes ne sont pas des diserts marécageux.

imais de haules plaines incultes, et pour la plupart detuiécp d'habiîanls. Dans celles qui sont couvcrlfs de broussailles et arrosées de ruisseaux, les peuples nomades Voyagent avec leurs troupeaux : on y rencontre même

ide» villages. Elles sont géne'ralemcnt d'une e'tendue im-t

élans qui se nourrissent des jeunes feuilles de trembles et de peupliers. Il attrapait quelquefois des martres zibelines, assez rares -dans ce canton , et plus souvent des hermines qui y sont en grand nombre; du prix de leur fourrure, il faisait venir de ToLolsk des meubles commodes et agi'éables pour sa femme, et des livres pour sa fille. Les longues soirées étaient employées à linstruction de la jeune Elisabeth. Souvent assise entre ses parents, elle leur lisait tout haut des passages d'histoire ; Springer arrêtait son attention sur tous les traits qiii pouvaient élever son âme; et sa mère, Phédora, sur tous ceux qui pouvaientTaltendrir. L"un lui montrait tonto la beauté de la gloire et de l'héroïsme ; l'autre, tout le charme des sentiments pieux et de la bonté modeste. Son père lui disait ce que la vertu a de grand et de sublime ; sa mère , ce qu'elle a de consolant et d'aimable : le premier lui apprenait comment il la faut révérer, celle- ) ci comment il la faut chérir. De ce concours de soins, il résulta un caractère courageux, sen- j

mensc. I a slcppe entre Samara et Ouialsk , autrefois dit Yaik, a plus de sept cents vcrstes de longueur; il y eu a dont le sol est extrêmenienl fertile et propre egakment. à ^a^ricu]ture et au pâturngr. Telle est la steppe dr I9 horde moyenne des Kirguis ; mais celles des bords de l'irtisli sont sablonneuses et ddscrtcs.

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siLle , qui , reunissant l'extraordinaire énergie de Springer à rangéliqnc douceur de Phédora , fut tout à la fois noble et fier comme tout ce qui vient de Ihonneur, et tendre et dévoué comme" tout ce qui vient de l'amour.

Mais quand les neiges commeuçaicnt à fondre, et qu'une légère teinte de v^erdure s'étendait sur la terre, alors la famille s'occupait en commun des soins du jardin : Sprir.gcr labourait les plaLes - bandes ; Phédora préparait les semences, et Elisabeth les confiait à la terre. Leur petit enclos était entouré d'une palissade d'aunes , de cornouillers blancs , et de bcurdainc, espèce d'arbrisseau fort estimé en Sibérie, parce que sa fleur est la seule qui ohale quelque parfum. Au midi, Springer avait pratiqué une espèce de serre, où il cultivait, avec lun soin particulier, certaines fleurs inconnues à ce climat; el quand venait le moment de leur flcuraison , il les ]iressait contre ses lèvres , il les montrait à sa femme, et en oruc'Tu le front de sa fdie, en lui disant : a Elisabeth, pare-loi « des fleurs de ta patrie, elles te ressemblent; « comme loi elles s'embellissent dans Texir. Ah! « puisses-tu n'y pas mourir comme elles î »

Hors ces instanls d'une douce émotion, \\ était toujours silencieux et grave : on le voyait demeurer, des heures entières, enseveli dans

une profonde rêverie, assis sur le même banc, \ les yeux tournés vers le môme point, poussant de profonds soupirs que les caresses (le sa femme ne calmaient pas , et que la vue de sa fille rendait plus amers. Souvent il la prenait dans ses bras, la pressait ëtroilement sur son cœur, et 23uis tout à coup la rendant à sa mère , il s'ecriait : a Emmène, emmène cette enfant, Phe- « dora; sa détresse, la tienne me feront mouu rir : ah ! pourquoi as-tu voulu me suivre ? si « tu m'avais laissé seul ici, si tu ne portais pas « la moitié de mes maux, si je te savuis tran- (( quille et liouorte dans ta patrie , il me semble [« que je vivrais dans ce désert sans me p ain- « dre. » A ces mots, la tendre Phédora foridait en larmes; ses regards, ses paroles, ses actions, l tout en elle décelait le profond amour qui l'at-. tachait à son époux. Elle n'aurait pu vivre urt seul jour loin de lui, ni se trouver malhcureusq quand ils étaient toujours ensemble. Dans leur 1 ancienne fortune peut-être que de grandes di-. gnités , d'illustres et dangereux emplois le te» naicnt souvent éloigné d'elle; dans l'exil ils ii^ sj quittaient plus. Ah! si elle avait pu no pas s'affliger du chagrin de son époux , peut-êtra aurait-elle aimé leur exil.

Phédora , quoiqu'âgée de plus de trente Vins, i'tait belle encore ; également dévouée à son I

^poux, à sa fille, et à son Dieu; ce?- trois amours avaient gravé sur son front des charmes que le temps n'eflace point. On y lisait qu'elle avait été créée pour aimer avec innocence , et qu'elle remplissait sa destinée. Elle s'occupait à préparer elle-mcmc les mets qui plaisaient le plus à son époux; attentive à ses moindres désirs, elle cherchait dans ses jeux ce qu'il allait vouloir, pour l'avoir fait avant qu'il l'eût demandé. L'ordre, la propreté, l'aisance même régnaient dans leur petite demeure. La plus grande pièce servait de chambre aux deux époux; un grand poêle réchauffait: les murs enfumés étaient ornés de quelques broderies si de div;;rs dessins de la main de Phédora et de sa fille ; les fenêtres étaient en carreaux de verre , luxe assez rare dans ce pays , et qu'on devait au produit des chasses de Springer. Deux cabinets composaient le reste de la cabine; Elisabeth couchait dans l'un , l'autre était occupé par la jeune paysanne tartarc, et par tous les ustensiles de cuisine et les instruments du jardinage.

Ainsi la semaine se passait dans ces soins intérieurs , soit à tisser des étoffes avec des peaux de rennes , ou à les doubler avec d'épaisses fourrures ; mais quand le dimanche arrivait , Phédora soupirait tout bas de ne pouvoir assister à l'ofTicc divin , et passait une partie de ce

jour en prières. Prosternée devant Dieu et devant une image de saint Basile , pour lequelelle avait une profonde vénération , elle les invoquait eu faveur des objets de sa tendresse ; et si chaque jour sa dévotion devenait plus vive, c'est qu'elle avait toujours éprouvé qu'à la suite de ces pieux exercices, son cœur; plus éloquent, savait mieux trouver les pensées et les expressions qui pouvaient consoler son époux. Élevée dans ces bois sauvages depuis l'âge de quatre ans, la jeune Elisabeth ne connaissait point d'autre patrie : elle trouvait dans celle-ci de ces beautés que la nature oIFre encore même dans les lieux qu'elle a le plus maltraités, et do ces plaisirs simples que les cœurs innocents goûtent partout. Elle s'amusait à grimper sur les rochers qui bordaient le lac , pour y prendre des œufs d'épervicrs et de vautours blancs, qui y font leurs nids pendant l'été. Souvent elle attrapait des ramiers au fdet, et en remplissait une volière j d'auires fois elle prenait des corrasins (i) qui vont par bandes, et dont les écailles pourprées,^ collées les unes contre les autres, paraissaient à travers les eaux du lac

(l) Corrasui, ou pour uneux dire carassia, est le nom (spécifique d'un poisson du genre cyprin , cyprinus^ Carassius , Linn. On l'appelle aussi hanihurne. Son corj« est très large, très épais, et couvert dccailles de niOycnuo

comme (les couches de f^u recouvertes d'un argent li(j'jidc. Jamais, durant son heureuse enfance , il ne lui vint dans la pensée qu'il pouvait y avoir un sorl plus forluné que le sien. Sa santé .V» fariifiaii; par le grand air, sa taille se développait par l'exercice, et sur son visage où reposait la paix de l'innocence, on voyait chaque -jour naÎLr(?Q|i agrément de pins. Ainsi, loin du monde et des hommes, c»'oissait en beauté cette jeune vierge pour les yeux seuls de ses parents, pour Tunique charme de leur cœur; semblable a la fleur du désert, qui ne s'épanouit qu'en présence du soleil, et ne se paro pas moins de vives couleurs, quoiqu'elle ne puisse être vue que par l'astre à qui elle doit la vie.

Il n'y a d'affections tendres et profondes que celles qui se concentrent sur peu d'objets : aussi Elisabeth, qui ne connaissait que ses parents, et n'aimait qu'eux seuls dans le monde , les aima avec passion; ils étaient tout pour elle : les protecteurs de sa faiblesse, les compagnons de ses jeux, et son unique société. Elle ne savait rien qu ils ne lui eussent appris : ses amu- :%ements, ses laienLs, son instruction, elle leur

f^raniicnr; il est brun sur le dos, verdûtre sur les côtes, et j lUîi.'.lie avec quel pies nuances rouges sous le ventre. Il aime les lacs tloat le fond est marneux.

devait tout; et, voyant que tout iui venail d'eux, et que par elle-même elle ne pouvait rien, elle se plaisait dans une dépendance qu'ils ne lui faisaient sentir que par des bienfaits. Ce-* pendant, quand la jeunesse succéda à l'eiirfance, et que la raison commença à se développer, elle s'aperv^ut des larmes de sa mère, et vit que son père était malheurei^. Plusieurs fois elle les conjura de lui en dire la cause, et ne put en obtenir d'autre réponse , sinon qu'ils pleuraient leur patrie : mais pour le nom dc> cette patrie et le rang qu'ils y occupaient, ils ne lui confièrent jamais , ne voulant pas exciter de douloureux regrets dans son âme, eu lui apprenant de quelle hauteur ils avaient été piécipités dans l'exil. Mais depuis le moment qu'Elisabeth eut découvert la tristesse de ses parents, ses pensées ne fui'ent plus les mêmes, et sa vie changea entièrement. Les plaisirs dont elle amusait son innocence perdirent tout leur attrait; sa basse-cour fut négligée; elle oublia ses fleurs, et cessa d'aimer ses oiseaux. Quand elle venait sur le bord du lac, ce n'était plus pour jeter Thameçon ou naviguer dans sa petite nacelle, mais pour se livrer à de longues méditations, et réfléchir à un projet qui était devenu l'unique occupation de son esprit et de son cœur. Quelquefois, assise sur la pointe duu

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• orher, les veux fixes sur les eaux du lac, elle jeait aux larmes de ses parents et aux moyens de les tarir : ils pleuraient une patrie. Elisabeth no savait point quelle était celle pairie; mais puisqu'ils étaient malheureux loi» délie, ce qui lui importait était bien moins de la connaître que de la leur rendre Alors elle levait les y^ux au ciel pour lui demander du secours, et demeurait abîniée dans une si profonde rcverie, que souvei'l la neige tombant par flocons, et le vent soufflant avec violence, ne pouvaient l'en arracher. Cependant ses parents rappelaienl-ils , aussitôt elle entendait leur voix, dcscendai* légèrement dri sommet des rochers, et venait recevoir les leçons de kon père, et aider sa mère aux soins du ménage : Thais auprès d'eux , comme en leur absence, en s'orcupant d'une lecture comme en tenant l'aiguille, dans le sommeil et dans la veille, une seule et uniqua pensée la po,ursuivait toujours ; «lie la gardait religieusement au fond de son cœur, décidée à ne la révéler que quand clic serait au moment de parlir.

Oui, elle voulait partir, elle voulait s'arracher des bras de ses parents pour aller seule à pied jusqu'à Pétcrsbourg demander la grâce de son père : tel était le hardi dessein qu'elle avait conçu, telle était la téméraire cutreprisa alewt

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r>Q E'cÏÏh-.yai!; point une jeune iilie liniidc. En' vain elle erilrevoyait de grands obstacles; la force de sa volor.lé, le courage de son cœur et sa confiaîice en Dieu la rassuraient, et lui répotidaicnt qu'elle triompherait de tout. Cependant quand son projet prit un caractère moins vague , et qu'elle cessa d'y reiiécljir pour jO.«g€r « l'exécuter, son ignorance. refirîîy a an peu : elle ne savait seulement pas la roule du village le plus voisin; elle n'était jamais sortie de la foret : comment trouvcpait-elle son chemin jasou'à Pétershoure? Comment se ferait-elle entendre en voyageant au milieu de tant de peuples dont la langue lui clait inconnue ? îl lui f;:udralt toujours vivre daumônos. Pour r'y résoudre, elle appelait à son aide 1 hurailité qu'elle tenait de la relirnon de sa nière; mais elle avait si souvent entendu son père se plaindre delà dureté des hommes, qu'elle appréhe '.niait Iteaiicoup le malheur d'avoir à solliciter leur pitié. EJle connaissait trop la tendresse de ses jDarents pour se llatter qu'ils ficilitcraient son départ; ce n'était pas à eux qu'elle pouvait avoir recours. jMais à qui s'adresser dans ce dc- S(M'l où elle vivait séparée du reste du monde? et dans cette cahane dont l'entrée était interdite àtous les humains, comment attendre unappui? Cependant elle ne désespéra pas d'eii trouver

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un : le souvenir d'un accident dont son père avait pense cire la victime, lui rappela qu'il n'est point de lieu si sauvage où la Providence ne puisse entendre les prières des malheureux: et leur envoyer des secours.

Il y avait quelques années que dans une cl]as:;e d'iiivcr, sur lo haut des après rochers (|ui Lordent le Tobol , Springer avait étc délivre d'un péril imminent par l'inlrcpidité d'un jeune homme. Ce jeune homme était le fils de M. de SmoîofF, gouverneur de ToLols-x; il venait tous les hivers poursuivre les élans 6t les martres dans les landes d'ischim , et co""!^ battre l'ours des monts OuralsV.s (i) dans les environs de Saïmlia. C'est dans cette dernière chasse, la pins dangereuse do toutes , qu'il avpit '"encontre Springer, et qu'il lui avait sauvé la vie. Depuis ce moment le nom de SmolofF n'é'ait prononcé dans la demeure des exilés qu'avec respect et

(i) Lcr, nionls Ouralhhs (thc Uraliar, chuin, tl.e Uralutn woniaina) servent de iiniilrs entre l'Eiiropo et l'Asie srplcntrionale. Curai, ou ural, est un mot {avtnre qui si;^ni(ie ceinlure. Les Russes donnent égalcuicnt le nom de Kammenoi et Semnoi payas à cite chai;:c do n:onlagnes, comme si elle formait le ceiuliuoii dii globe Icrrcslic.

Du sud au nord les monts Ounilsks ont presque en droite ligne une étendue de plus de fjiiir.ze cjnis milles

3a ELISABETH.

recounalssance. Élisabelh et sa mère regrettaient vivement de ne point connaître leur bienifaiteur, de ne pouvoir point lui oiïlir leur bénédiction : chaque jour elles p'.iaient le ciel pour lui; chaque année, quand elles enlendaient dire que les chasses d'hiver avaient recommence y elles se flânaient qu'il viendrait peut-tire dans leur cabane", mais il n'y venait point : Tentréc lui en était inlerdile comme à tout le monde, et il no songeait point à trouver cet ordre rigoureux, car il ne savait pas encore ce que renfermait cette cabane.

Cependant, depuis qu'Elisabeth avait senti la difficulté de sor:ir de son désort sans un secours humain, sa pensée se reportait plus souvent sur le jeune vSmoloff. Un pareil protecteur l'aurait délivrée de toutes ses crainîes, aurait levé tous les obstacles. Qui mieux que lui pouvait l'éclairer sur les détails de la route de Saïmka à Pétersbourg, lui indiquer la plus sAre

d'vAnglcioiTe. On peut les diviser (n trois branches principal s, l'Oural des Kirjuls, l'Om-nl fertile en minéraux, et l'Oural dcscrt; ce deriîier louclic à la mer Glaciale.

Le sommet le plus élevé des monls Owralsks est le Bashkirry, dans le gouvernement d'Orenbour^. Ils sont pour la plupart rici;cs eu minéraux, et couverts d'épaiises Ibréls ; ils donnent naissance à dix ou douze livières considérables, telles que le Tobol, l'Oural, le Icruba, etc.

\oie de faire passer une requête à l'empereur? et si sa fuite irritait le gouveriTcur de ïobolsk, fl'ui mieux qu'un fils, se disait-elle, saura de- SPvrmer sa colère , émouvoir sa pitié , et l'empccher de punir mes parents , en les rendant respensables de ma faute ?

C'est ainsi qu elle calculait tous les avantages <]ui lui reviendraient d'un semblable appui; et, en voyant l'hiver s'approclicr, elle résolut de ne pas laisser passer le temps des chasses , sans s'informer si le jeune Smoloff était dans le canton, et sans chercher les moyens de le voir et de lui parler.

Springer avait été si touché des terreurs de sa femme et de sa fille lu récit des dangers qu^il avait couru, que, depuis cette époque, il leur avait promis de ne plus retourner à la chasse aux ours , et de ne s'écarter de la foret que pour poursuivre l'écureuil et Thermine. Malgré ccUe promesse, Phédora ne pou'wiit plus le voir s'éloigner sans effroi, et, jusqu'à son retour, elle demeurait inquiète et tremblante , comme si celle aosencG eûL étc le présage d'un grand malheur.

Lnc neige très-épaisse, et durcie par un froid de plus de trente degrés , couvrait la terre; on était en plein hiver, lorsque, dans une belle jnatin 'e de décembre, Springer pr«t

son fusil pour aller chasser dans la steppe. Avant de parlir, il eaibrassa sa femme et sa fille j et leur promit de revenir avant la Cn du jour : mais 1 heure passa j la nuii s'approcliait, et Springcr ne revenait point. Depuis i'cvéne' jiientoui avait menacé sa vie^ c'était la première fois qu'il m3nc|uai!; d'exaclltude , cl les frayeurs de riiédora furent sans bornes; tout cn cherchant à les calmer, IJlsaLelli les partaj^eail; elle voula't aller au secours de ôon père, et ne ])0uvait sa. résoudre à quitter sa mère cn pleurs. Jusqu'à ecl instant, Phcdcra, délicate et faible, n'avait jamais été au-delà des rives du lac; mais la violeMCC de son inquiétude lui persuada qu'elle aurai'- des forces pour suivre sa fille, et aller chercher î"on époux. Toutes deux sortirent cnsemlMe, et marchèrent vers la lande à travers le taillis. L'air était très froid, les sapins paraissaient des arbres de glace; un givre épais s'étai: attaché à chaque rameau et en blancliivSsait la superficie; une brume sombre couvrait l'horizon; l'approche de la nuit donnait encore, à tous ces objets une teinte plus lugubre , et la neige, unie comme un miroir, f.isalt chanceler à chaque pas la faible Phcdora. Èlisabelh , élevée dans ces climats, et accoutumée à braver ; les froids les plus rigoureux , soutcnaiî sa mère et lui prétait sa force. Ainsi on voit vu arbre

i::;jsAi}ETH. 35

transplanté hors do sa patrie, languir clans une terre étrangère, tandis que l'j jeune rejeton qui liait de 503 racines, habitué à ce nouveau sol, élève des j^is vigoureux, et, en peu dannées, soutient les branches du tronc qui Ta nourri , eC protège de son ombre TarLre qui lui donna la vie. En approchant de la piainc, Phcdora ne pouvait plus marcher j Elisabeth lui dit : « i»iit « mère, le jour va finir, repose-toi ici, et laisse- « moi aller seule jusqu'à ia lisière de la forêt; si « nous attendions plus long -temps , la nuit « m'empêcherait de distinguer mon père dans « la lande. » Phédora s'appuya contre un sapiii, et laissa partir sa fille. En peu d'instants celleci eut atteint ia piainc; les iombcaux dont clitt est couverte y forment d'assez hauts monticules, Dcboutsurfun d'eux, Élisabclh, le cœKr navre, les yeux pleins de larmes, regardait si elle napercevait pas son père; elle ne voyait rien, tout était solitaire, silencieux, et l'obscuritô commençait à unir le ciel et la terre. Cependant un coup de fusil, parti à peu de distance, lui rend toutes ses espérances. Ce bruit, quelle n'entendit jamais que de la main de son père, lui paraît un signe assuré que son père est là;elle se précipite de ce côté. Derrière une masse» de rochers elle voit un homme courbé à demi , et qui paraissait chercher quelque cl.'osc par.

terre; elle lui cric : «Mon pcrC;, mon pèrcj'* « est-ce toi? » Cet homme se retourne'; ce nvlait point Springer : son visage était jeune , beau, et à l'aspect d Elisabeth , il exprima une grande surprise, a Vous n'êtes point mon père^ « reprit-eile avec douleur; mais ne lavez-vous « point vu dans la steppe, ne pouvez-vous ma * « dire de quel côté je pourrais le trouver? Je na « connais point voîre père, répoiidit-il; mais jtt « sais qu'à celte heure-ci vous ue devez point (( rester seule dans ccLie lande ; voug }' courez

« plusieurs dangers, et vous devez craindre

({ Ah! interrompit-elle, je ne crains rien dans « le monde que de ne pas trouver mon père. » Eu parlant ainsi, elle élevait vers le ciel ses yeux, dont la fierté el la tendresse, le courage et la douleur, peignaient si bien son âme et sem- Ijlaient présager sa destisiée. Le jeune homme en fut ému; il croyait rjver; il n'avait rien vu, jamais rieu imaginé de pareil à Elisabeth, il lui demanda le nom de son iière. « Pierre Springer, «lui dit-elle. Quoi! s'écria-t-il , vou.s ôtcs la « fdlc de i'exilé de la cabane du lac? Tranquil- « lisez-vous, je connais votre pè>'e; il n'y a pas « une heure que je l'ai quitté; il a fait un détour « pour se rendre dans sa demeure; mais il doit « y ôlre arrivé maintenant. » Elisabeth n'en écoute pas davantage; elle court vers le lieu où

W ELISABEÎîT. 3y

elle a laisse^' sa mère ; elle l'appelle avec ues cris df; joie, alinquc sa voix la rassure avant même qu'elle ait pu lui parler ; elle ne la trouve plus : éperdue, elle fait retentir la foret du nom de ses parents. Du côiédu lac, des voix lui répondent; elle double le pas, elle arrive, et, sur le seuil de la cabane , elle voit son père et sa mère ; ils lui tendent les bras, elle s'y jette ; en l'embrassant, ils s'expliquent; chacun d'eus était revenu dans la chaumière par un chemin dillërcnl ; mais les voilà réunis, les voilà tranquilles. Alors seulement Elisabeth s'aperçoit que le jeune homme la suivie : Springer le regarde, le reconnaît, ^t lui dit avec un profond regret : « 11 est bien tard, M. de Smolotf; et cependant (c vous savez qu'il ne m'est pas permis de vous u offrir un asile, même pour une seule nuit, > « M. de SmoloiF! s'écrient Elisabeth et sa mère, ( «noire libérateur! c'est lui cfui est ici?» Eb toutes deux tombent ensemble à ses pieds. Phédora les baigne de pleurs; Elisabeth lui dit: « M. deSmoloff, depuis trois ans que vous avez « sauvé la vie de mon père, nous n'avons pas I • « passé «n seul jour sans demander à Dieu de « vous bénir. Ah ! il vous a entendue, puisqu'il' « m'a envoyé ici, répond le jeune homme avec ' « une profonde émotion, car le peu que j'ai fait « M ne méritait assurément pas un pareil prix.»

Cependant il était fort tard ; une profond* obscurité enveloppait toute la forêt; le retour 9 Saïmka au milieu de la nuit n'était pas sans danger, et Springer ne pouvait se résoudre à refuser rhospitalité à son libérateur; mais il avait promis sur la foi de Ihonneur, au gouverneur de Tobolsk , de ne recevoir personne dans sa demeure , et il lui était affreux de manquer à un pareil serment. Il proposa au jeune homme do l'accompagner jusqu'à Saïmka. «J'allumerai « un flambeau , lui dit-il ; je connais les détours (c de la forêt, les marais, les stagnes d'eau (1) « qu'il faut éviter ; je marcherai le premier. )> Phédora effrayée se jeta au-devant de lui pour l'arrêter. Smoloff prit la parole : « Pcrmellez « moi, Monsieur, lui dit-il, de rester dans votre (t cabane jusqu'au jour; je sais quels sont les « oiilrcs de mon père, et les motifs qui l'obli- « gcnt à vous montrer tant de rigueur : mais je « suis sûr qu'il me permettrait en cette occasion « de vous délier de votre serment, et je von» « répons de revenir bientôt vous remercier de (( sa part de l'asile que vons m'aurez accordé. », Springer prit alors la main du jeune homme, il entra avec lui dans la cabane , et tous deux sas-

(i) I.ct stngacs d'enu, au litu de dira les eaux si.>* gnAnies.

lîrent près du poêle, tandis que Phcdora ot sa fille préparaient le souper.

Elisabeth élait vêtue selon l'usage des paysannes tartares, avec un court jupon rouge relevé sur le côté ; la jambe couverte d'un pantalon de peau de renne, et les cheveux tombant en tresses jusque sur ses talons ; un corset étroit et boutonné sur le cote laissait voir toute Télégancc de sa taille , et ses manches retroussées jusqu'au coude ne dérobaient point la beauté de ses bras. La simplicité de son costume semblait rehausser encore la dignité de son maintien , et tous ses mouvements étaient accompagnés d'une grâce que àmoloff admirait avec une singulière émotion, et dont il ne pouvait détacher ni ses regards ni son cœur. Elisabeth ne le regardait pas avec moins de plaisir; mais dans ce plaisir tout élait pur, il ne venait que de la reconnaissance qu'elle lui devait, et des espérances qu'elle fondait sur lui Dieu lui-môme, qui sonde jusqu'aux derniers icplis du cœur, n'aurait pas trouvé dans celui d'Elisabeth un seul «enlimenl qui ne se rapportât à ses parents, et qui ne fiit entièrement pour eux. Pendant le souper, le jeune SmoloiF dit aux exilés qu'il n'était que depuis trois jours à Saïmka ; qu'il avait appris que les loups affamés ravageaient tout le canton , et qu'avant peu on ferait una

4o ELISABETH.

chasse gcncrale pour les détruire. Après celle nouvelle, Phéclora se pressa contre son époux en pâlissant : a Vous n'iix'z point, j'espère, lai «dit -elle, à celte chasse dangereuse; vous « n'exposerez pas volrp vie; votre vie, le plus ;« précieux de mes biens! Hélas! Fhédora, que «( dites- vous? reprit Springer avec un senti- («ment d'amertume. Qu'est-ce que ma vie? K( sans moi seriez -vous ici? savez -vous ce qui 'u vous rendrait la liberté , à vous et à notre en- «( fant? le savez-vous? w Sa femme i. interrompit par un cri douloureux : Elisabeth quitta sa place, vint auprès de son père, lui prit la main, et lui dit : « Mon père, tu le sais, élevée dans .« ces forôts , je ne connais point d'autre patrie ; ;« ici , à tes côtés, ma mère et moi nous vivons « heureuses : mais j'atteste son cœur comme le '« mien , que dans aucun lieu de la terre nous <( ne pourrions vivre sans toi, fiU-ce dans ta <( patrie. Entendez-vous, M. de Smoloff, ré- « pliqua Springer; vous croyez que de telles c< paroles devraient me consoler, et elles en^ (( foncent au contraire le poignard plus avant <( dans mon sein ; des vertus qui devaient faire il ma joie, font mon désespoir, quand je pense (( qu'à cause de moi , elles demeureront en sexe velics dans ce désert; qu'à cause de moi Eli- M sabclh ne sera point connue , ne «lora point

ELISABETH. 4f

'{i aimée. » La jeune fille l'interrompit vivement par ces mots : « O mon père ! me voici entre 1« ma mère et toi , et tu dis que je ne serai point •<( aimée? » Springer, sans pouvoir modérer sa douleur, continua ainsi : « Jamais tu ne jouiras « de ce plaisir que je te dois j jamais Ja voix d'un <( enfant adoré ne te fera entendre de si douces « paroles; tu vivras seule ici, sans époux, sans « famille , comme un faible oiseau égaré dans le « désert. Innocente victime, tu ne coiinaispoint <( les biens que tu perds ; mais moi qui ne peux « plus te les donner, j ai tout perdu. » Pendant cette scène, le jeune SmololF av^ait essuyé ses larmes plus d'une fois ; il voulut parler, sa voix était altérée. Cependant il dit : «Monsieur, <c dans la triste place qu'occupe mon père, vous {( devez croire que je ne suis pas étranger au (( malheur; souvent j'ai parcouru les divers cer- %i clés de son vaste gouvernement; que de large mes j'ai recueillies! que de douleurs solitaires « j'ai entendu gémir ! J'ai vu , j'ai vu dans les dé- (( serts de Taffreux Beresof ( i ) , des infortunés

(i) Bcrcsof, Bcicsov ou Beresow, est une ville do la Silicrie , située dans la province du mônia nom , au nordouest et à trois cent soixante-douze milles dcTolvolsk, au (54^ degré de latitude septentrionale, et ;>u 65'^ degré i4 minutes de longitude orientale : îe prince de I\Icnzikof y mourut en exil en i7?9. Le district tîc Bcrcsof a dos

4» ELlSABETir.

«qui vivaient sans amis, sans famille; jamais K ils ne recevaient une tendre caresse, jamais w une douce parole ne réjouissait leur cœur : «t isolés dans le monde, séparés tic tout, ils n'o^ w taient pas seulement exilés, Ils étaient mal- :« heureux. Et quand le ciel l'ri [u'issé la lillo, XI interrompit Phédora, d'un ton de reproche et %i d'amour, lu dis que tu as tout pc»dn : ;,i la « ciel te lôtait, que dirais-lu donc ? ,; Spriiigor tressaillit; il prit la main de sa hlic, «?l la serrant sur son cœur avec celle de sa femme , il répondit en Tes regardant toutes deux : u i\\i\ ;<( je le sens, je n'ai pas lout perdu. »

Quand le jour parut, le jcuuc Craoloff prît congé des exiles; Elisabeth le voyait partir avec regret, car elle était impatiente de lui rcvé'ec son projet, de lui demander £.1 proteciici ; cllon'avait pas trouvé un moment nom- lui parler en particulier, ses parents ne lavaient pns qnfllée , et elle ne voulait pas s'expliquer devant eux; elle espéra qu'en le voyant souvent, c'iotrouverait l'occasion de l'enlrcfciir. Auss' 1im i dit-elle Irés-vivcmcnt : «Ne rc/iendrcz-vons « pas, monsieur? Ab ! proraetlez-moi que ce

mines d'or, qui, depuis lanDJce 1^54 . ont rahi à la couronne de Hussie un revenu net c!e piè^ de SGojOOO roubles par an.

ELISACETIJ. 43

«jour-ci n'est pas le dernier où j'aurai vu le* « sauveur de mon père! » Springer fut surpris de ces paroles, surtout de l'air dont elles étaient prononcées; une secrète inquiétude le saisit. li se rappela les ordres du {gouverneur, et assura qu'il n'y désobéirait pas deux fois. Smolo-iLrépoiidit qu'il était certain d'obtenir de son porc «ne exception pour lui, et que dès ce jour mcnie iï allait retourner à ïobolsk pour la solliciter. u Mais, mor*sieur, conlinua-t-il, en réclamant « ses boutes pour moi , ne lui dirai-je rien poi^r «( vous? ne serai-je pas assez heureux pour vous «servir? n'avez -vous rien à lui demander? « Ivicn , monsieur, répliqua Springer d'un air «grave..)) Le jeune homme baissa tristement les yeux vers la terre ; et puis s'adressant à Phédora, il lui fit la même question. «Monsieur, « répondit-elle, je voudrais qu'il me donnât la Cl permission d'aller tous les dircanclics cn- (^ tendre la messe à Saïmka avec ma H lie. » Sniolo.T s'engagea à la lui faire obtenir , cl s'éloigna , emportant toutes les bénédictions de la famille et les vœux secrets d'Elisabeth ponr son prompt retour. En s'en velournajit, il nélait ' occupe que d'elle; il n'avait plus d'autres peniécs. Cette jeune fille, qui lui riait apparue la veille dans le désert -.ous yne forme si belle, avait commencé par frapper ïon iina^inulion;

Liciilôl , en la voyant auprès de ses parents, son cœur avait été profondément touché ; il se retraçait ses moindres paroles, son air, ses regards, surtout le dernier mot qu'elle lui- avait dit. Sans ce mot, pcui-être, ane sorte de respect Teût-ii empoché de Taimer : mais cette vivacité avec laquelle Elisabeth avait exprimé le désir de le revoir; celte prière dont l'accent décelait un sentiment si tendre, lui firent croire qu'elle ' avait été émue comme lui. Sa jeune imagination s'exallant par cette pensée , il se persuada que la rencontre de la veille n'était pas un coup du hasard, qu'une mutuelle sympathie avait agi sur Elisabeth comme sur lui , et iJ était impatient de lire dans ce cœur innocent la confirmation de tout ce qu'il osait espérer. Ah! qu'il était loin de deviner ce qu'il devait y lire un jour! .^ ^^jrr«i

Cependant, depuis la visite de SmolofT, la ■ tristesse de Springer avait pris un caractère plus sombre. Le souvenir de ce jeune homme si aimable, si généreux, si intrépide, lui rappelait €ans cesse l'époux qu"il aurait désiré à sa lllle : mais sa triste position lui interdisant toute pensée de ce genre, loin <l',' désirer le reîour de Smolofl", il le craignait; car Élisabelh pouvait Cire sensible , et c'eût été le dernier terme du KJallicur pour son cœur pal'jrncl, que de voir

sa fille atteinte par la secrète douleur d'un amour sans espoir.

Un soir, plongé dans ses rêveries, fa tête entre ses deux mains, le coude appuyé sur le poëlc, il poussait de profonds soupirs. Phédora, à cet aspect, avait laisse tomber son aiguille; les yeux fixés sur son époux , le cœur plein d'anxiété , elle demandait au ciel de lui inspirer ces paroles qui consolent et qui ont le pouvoir de faire oublier le malheur. Un peu plus loin dans l'ombre, Elisabeth les regardait tous deux, et songeait avec joie qu'un jour viendrait peutêtre , où ils ne pleureraient plus. Elle ne doutait point que SmolofT ne consentît à favoriser son entreprise : un secret instinct lui répondait d'avance qu'il en serait touché, et qu'il la protégerait ; mais elle craignait le refus de ses parents, surtout celui de sa mère. Cependant, comment partir sans leur aveu, sans savoir le nom de leur patrie, et pour quelle faute elle allait demander grâce ? Elle sentit qu'il fallait leur ouvrir son cœur, et que le moment était I venu. Elle mit un genou en terre pour demander à Dieu de disposer ses parents à l'entendre ; ensuite elle s'approcha doucement de son père, et demeura debout derrière lui, appuyée contre le dossier de la chaise où il était assis. Elle garda le silence un moment; dans l'espoir qu'il

lui parlerait peut-être le premier; mais voyant qu'il ne quittait point son attitude pensive ; elle commença ainsi : « Mon père , permets-moi de f« l'adresser une question. » Il releva la tcte, et lui fit siane qu'elle le pouvait. « L'autre jour, '« quand le jeune SmolofF te demanda si tu ne [« désirais rien ; rien , lui répondis-tu : est-il K< vrai , ne désires-tu rien ? — Rien qu'il puisse [« me donner. — Et qui pourrait te donner ce [«que tu désii'cs? — L'équité, la justice T — ■ « Mon père, oii peut-on les trouver? — Dans :« le ciel, sans doute ; mais sur la terre , jamais, {«jamais. » Ayant parlé ainsi, les noirs soucis qui ombrageaient son front prirent une teinte plus sombre , et il laissa retomber sa tête dans ses mains. Après une courte pause, Elisabeth reprit la parole, et d'une voix plus animée elle dit ; (( Mon père, ma mère, écoutez-moi ; c'est « aujourd'hui que j'accomplis rra dix-septième i( année ; c'est aujourd'hui que j'ai reçu de vous ;« cette vie qui me sera si chère, si je puis vous 5t( la consacrer, ce cœur, avec lequel je vous « aîmeetvousrévèrecommelcsimages vivantes •« du Dieu du ciel. Depuis ma naissance, chacun '« de mes jours a été marqué par vos bienfaits; M je n'ai pu y répondre encore que par ma rct« connaissance et ma tendresse : mais qu'est-ce « que ma reconnaissance , si elle ne se moutr«

« point? qu'est-ce que ma tendresse, si je ae u puis vous la prouver? O mes parents ! par- <' donnez à l'audace de votre fille, mais, une « fois en sa vie , elle voudrait faire pour vous (' ce que vous n'avez cessé de faire pour elle « depuis sa naissance. Ah! daignez enfin verser « dans son sein le secret de tous vos malheurs. « — Ma fille , que me demandes-tu ? interrompit « très-vivement son père — Que vous m'in- (( struisiez de tout ce que j'ai besoin de savoir « pour vous montrer tout mon amour, et Dieu « sait quel motif m'anime , lorsque j'ose vous » adresser un pareil vœu. ^) En disant ces mots, elle tomba aux genoux de son père, et éleva vers lui des regai'ds suppliants. Un sentiment si grand, si noble, brillait dans ses yeux, à travers las larmes dont ils étaiciit pleins; et l'héroisme de son âme jetait quelque chose de si divin sur l'humilité de son altitude, que Springcr entrevit à l'instant une partie de ce que sa fille pouvait vouloir. Sa poitiinc s'oppressa : il ne pouvait ni parler, ni plcuicr; 11 demeurait silencieux, immobile, accablé comme devant la présence d'un ange : l'excès de l'infortune n'avait point eu la puissance de remuer son cœur, comme venaient de faire les paroles d'Elisabeth; et cette âme si ferme, que les roij n'intimidaient point, et que Tadverisité ue pdi-

vait aLattre, attendrie à la voix de son enfant, cherchait en vain sa force et ne la trouvait plus. Pendant que Springer gardait le silence, Elisabeth demeurait toujours prosternée devant lui. Sa mère s'approcha pour la relever. Rlacée derrière sa fille , elle n'avait pu voir, lorsque celle-ci était tombée à genoux , ni le geste , ni le regard qui venaient de révéler son sublime secret à son père, et elle était restée bien loin du malheur qui menaçait sa tendresse. « Pourquoi, dit-elle <( à son époux , pourquoi refuserais -tu de lui « confier nos secrets? est-ce que sa jeunesse «t'effraie? crains-tu que l'âme d'Èl'sabeth ne a s'afflige jusqu'à la faiblesse, de la grandeur de ■<( nos revers? Non, reprit le père, en rcgar-^ (( dant fixement sa fille , non , ce n'est pas sa « fiiiblesse que je crains. » A ce mot, Elisabeth ne douta pas que son père ne l'eût comprise; clic lui serra la main, mais en silenci*, afin d« n'être entendue que de lui, car elle connaissait le cœur de sa mère, et était bien aise de retarder l'instant qui devait le déchirer. « Mon (( Dieu, s'écria Springer, pardonnez mes mur- « mures; je connaissais tous les biens que vous « m'aviez, ravis, et non ceux que vous me des- (( tiniez; Elisabeth, tu as effacé en ce jourdouze « années d'adversité. Mon père, répondit-elle, « puisqu'on entend de semblables paroles sur

u la terre , ne dis plus qu'il ne s'y trouve pas Je t< bonheur; mais parle , réponds -moi, je t'en « conjure : quel est ton nom, ta patrie, tes mal-, <( heurs? — Mes malheurs, je n'en ai plus; ma' JK patrie, où je vis auprès de toi; mon nom, « l'heureux père d'Elisabeth. Q mon enfant ! %i interrompit Phédora, je pouvais donc t'aimer w davantage; tu viens de consoler ton père. » A ces mots, la fermeté de Springer futtout-àfait vaincue ; il serra dans ses bras sa femme et sa fille ; et, les baignant de ses larmes , il répétait d'une voix entrocoupée : « Mon Dieu, par- « donnez, j'étais un ingrat; pardonnez, ne pu- (( nisscz pas. » Quand cette violente émotion fui. un peu calmée , Springe: dit à sa fille : (( Mon enfant, je vous promets de vous instruire « do lout ce que vous désirez savoir; mais at- « tendez quelques jours encore, je ne pourrais « vous parler de mes malheurs aujourd'hui , « vous venez de me les faiic oublier. »:

L'obéissante Elisabeth n'osa point ïe presser davantage, et attendit avec respect l'instant où il voudrait s'expliquer : mais elle l'attendit vainement ; Springer semblait le craindre et le fuir; il avait deviné son projet, et aucun terme ne pourrait exprimer l'admiration et la reconnaissance de ce trndre père ; il ne se sentait pas le droit de refuser à sa fille le consentement

5o ELISABETH.

qu'elle allait lui demander : mais il ne se sentaî(| pas non plus le courage de le donner. Sant doute ce moyen était le seul qui lui laissât quel'* ques espérances de sortir de l'exil, et de replacer Elisabeth au rang qui lui était dû : mai* quand il considérait les fatigues inouïes et les terribles dangers de ce voyage, il n'en pouvaif supporter la pensée. Pour rétablir sa famille et retrouver son pays, il eût donné sa vie : mais ii ne pouvait pas risquer cel'e de sa fille.

Le silence de Springer dictait à Elisabeth la conduite qu'elle devait tenir; elle était sûre que son père l'avait devinée , qu'il était touché de ce qu'elle voulait ùûre : mais s'il eût approuvé son projet, aurait-il évité avec tant de soin de lui en parler? En effet, ce projet était si extraordi'naire, que ses parents ne pouvaient le voir que comme une pieuse et tendre folie. Pour parv3« nir à le leur faire adopter, il était nécessaire qu'elle le présentât sous le jour le plus favorable, dégagé de ses plus grands obstacles, protégé de l'aide et des conseils de Smoloflf. Jusques-là il serait rejeté , elle n'en doutait point. Elle se décida donc à se taire encore, et à n'achever d'ouvrir son cœur à ses parents, que quand elle aurait eu un entretien avec Smoloflf sur ce sujet. Comme elle prévoyait aussi qu'un© des plus fortes raisons que ses parents oppose-

EOSABETH. 5i

raient à s9n départ, sérail l'impossibilité de lui laisser faire, à son âge, huit cents lieues à pied, dans le climat le pîus rigoureux du monde; et, pour répondre d'avance à cette difTiculté, elle essayait chaque jour ses forces dans les landct d Ischim : aucun temps ne la retenait ; soit que le vent chassât la neige avec violence , soit qu'un brouillard épais lui cachât la vue de tous les objets, elle partait toujours, quelquefois malgré ses parents, et s'exerçait ainsi, peu à peu, à braver leurs ordres et les tempêtes.

Les hivers de Sibérie sont sujets aux oragrsj souvent, au moment où le ciel paraît le plus serein, des ouragans terribles viennent l'obscurcir tout à coup. Partis des deux points opposés de l'horizon , l'un arrive chargé de tontes les glaces de la mer du nord ( i ) , et l'autre des tourbillons orageux de la mer Caspienne : s'ils se rencontrent, s'ils se choquent ^ les sapins opposent en vain à leur furie, leurs troncs robustes et leurs longues pyramide5; en vain les -

(i) La mer du Nord dont il est parlé ici, n'est point ^teWe "partie^ef l'Océan qui est entre l'Angleterre, l'Allemagne , le Danieniarck et la Norvège ; mais cette mer qui T tkaigne 1( s côtes oaicntales de l'Amérique {the Nartli Pacijiô Océan). Elle est appelée ainsi par opposition à celle qui en baigne les côtes oqicidenlales , et quji s'appelle û^cç dû Sud (the Pacific Océan, or Grexitih South Sea).

bouleaux plient jusqu'à terre leurs flexibles rameaux et leur mobile feuillage : tout est rompu , tout est f'enversè ; les neiges roulent du haut des montagnes ; entraînées par leur chute, d'énormes masses de glace éclatent et se hi'isent contre la pointe des rochers qui se brisent à leur tour , et les vents s'emparant des débris des monts qui s'écroulent, des cabanes qui s'abîment, des animaux qui succombent, les enlèvent dans les airs, les poussent, les disper» sent, les rejettent vers la terre , et couvrent des espaces immenses des ruines de toute la nature. Dans une matinée du mois de janvier, Èlisa- Ijelh fut surprise par une de ces horribles tempêtes ; elle était alors dans la grande plaine des Tombeaux , près de la petite chapelie des bois. A peine vit-elle le ciel s'obscurcir, qu'elle se réfugia dans cet asile sacré. Bientôt les vents déchaînés vinrent heurter contre ce frêle édifice, et l'ébranlant jusqu'en ses fondements, menaçaient à toute heure de le renverser. Cependant Elisabeth , courbée devant l'autel , n'éprouvait aucun efiioi, et l'orage qu'elle entendait gronder autour d'elle , atteignait tout , hors son cœur. Sa vie pouvant être utile à ses parents, elle était sûre qu'à cause d'eux, Dieu veillerait sur sa vie, et qu'il ne la laisserait pas mourir avant qu elle les eût délivrés. Ce senti-

ment qu'on nommera supcititieux peut-être, mais qui n était autre chose que celte voix du ciel que la piété seule fait entendre; ce sentiment, dis-je, inspirait à ÉlisaLclh un courage si tranquille, qu'au milieu du bouleversement des éléments et sous l'atteinte même de la foudre, elle ne put s'empêcher de céder à la fatigue qui Taccahlait, et se couchant au pied de Faulel où elle venait do prier, elle s'endormit paisiblement comme l'innocence dans les bras d'uiï pore, comme la vertu sur la foi d'un Dieu.

En ce même jour, SmololF était revenu de Tobolsk ; sou premier soin, en arrivant à Saimka, avait été de se rendre à la cabane de? cvilés. Il appprtait à Phédora la permission qu'elle avait sollicitée. Elle et sa lille allaient être libres de se rendre tous les dimanches à l'oflicc de Saïmka; mais loin que coite grâce s'étendit jusqu'à Springer , les ordres de la cotir à son égard étaient plus sévères que jamais, et en permettant à Smoloff de le revoir une fois encore, le gouverneur de Tobolsk avait plus consullé son cœur que son devoir. Au resle, cette visite devait être la dernière, le jeune homme l'avait juré à son père. Il était crucilcment aflQigé de tant de rigueur : mais en s'avançant vers la denxeure d'Ëlisabell) , insensiblement sa tristesse se chani.>eait en joie, et il scii-

tait moins le chagrin qu'il aurait à la quitter, que le charme qu'il allait goûter à la revoir. Dans la première jeunesse , la jouissance du bonheur présent a quelque chose de si vif, de si complet , qu'elle fait oublier toute pensée d'avenir. On est alors trop occupé d'être heureux pour songer si on le sera toujours , et la félicité remplit si bien le cœur, que la crainte de la perdre n'y peut trouver place. Mais en entrant dans la cabane , Smolofî chercha vainement Elisabeth; elle n'y ëlait point : il prévit qu'il serait peut-être obligé de repartir avant qu'elle fût de retour, et le sincère jeune homme ne sut point dissimuler sa peine. En vain Phcdora, bénissant la main qui lui rouvrait la maison de Dieu et celle qui avait sauvé son époux, lui adressait les plus tendres expressions de sa reconnaissance ; en vain Springer le nommait l'appui, la providence des infortunés, il demeurait faiblement touché de ce qu'il entendait; il répondait à peine, et le nom d'Elisabeth s'échappait à tout moment de sa bouche. Son trouble révéla aux exilés une partie de son secret; peut-être en devint-il plus cher à Phédora. Cet amour, dont sa fille était l'objet, flattajl vivement son orgueil , et ce n'est pas un faibl^ orgueil que celui d'une mère. Springer, moinsi accessible à cette tendre faiblesse, et craignai)|

seulement que sa Bile ne s'aperçût d'un sentiment qui pouvait troubler son repos , pressait Smoloff d'obéir à son père, en terminant au plus tôt une visite que sous mille prétextes ce jeune homme s'efforçait de prolonger. Sur ces entrefaites l'orage se déclara, et les exilés tremblèrent pour leur fille. «Elisabeth! que va dc- [« venir mon Elisabeth! » s'écriait la mère désolée. Springer prit son bâton en silence, et" ouvrit la porte pour aller chercher sa fille ; Smoloff se précipita sur ses pas. Le vent soufflait avec violence; les arbres se rompaient de tous côtés, il y allait de la vie à traverser la (crèt. Springer voulut le représenter à Snoloff^ et Tempêcher de le suivre; il ne put y réussir : le jeune homme voyait bien le péril, mais il le voyait avec joie : il était heureux de le bi*aver pour Elisabeth. Les voilà tous deux dans la foret : «De quel côté irons-nous? demande « Smoloff. Vers la gi-ande lande , reprend rc Springer : c'est là qu'elle va tous les jours, j'espère qu'elle se sera réfugiée dans la chapelle. » Ils n'en disent pas davantage, ils ne se parlent point, leur inquiétude est pareille, ils n'ont rien à s'apprendre ils marchent avec la même intrépidité; s'inclinant, se baissant pour se garantir du choc des branches fracassées, de la neige que le vent chassait dans leurs yeux,

et des éclats de rochers que la tempête faisait tourbillonner sur leurs têtes. En atteignant la lande, ils cessèrent d'être menacés par le décliirement des arbres de k foret; mais sur cette plaine rase, ils étaient poussés.^ renversés par les rafales de vent qui souillaient avec furie ; enfin, après bien des cfforls, lis gagnèrent la petite chapelle de bols où ils espéraient qu Elisabeth se serait réfugiée : mais en apercevant de loin ce pauvre et faible abri dont les planches disjointes craquaient horriblement et semblaient prêtes à s'enfoncer, ils comD?cncèrcnt à frémir de ridée qu'elle était là. Animé d'une ardeur extraordinaire , Smoloff devance le père de

quelques pas; il entre le premiei\ 11 voit ,.

est-ce un songe ? il voit Elisabeth, non pas effrayée , pâle et tremblante, mais doucement endormie au pied de Faut'^l. Frappé d'une inexprimable surprise,!] s'arrête, la montre àSprlur gcr en silence, et tous deux, par un même sentiment de respect, tombent à genoux auprès de range qui dort sous la protection du ciel. Le père se penche sur le visage do son cnfanL, le jeune homme baisse ics ycuy avec modestie, ce se recule, comme n'osant regarder de trop près une si divine innocence. Elisabeth s'éveille, re-. connaît son père, se jette dans ses bras, et s'écrie : (( Ah! je le savais bien que tu veillais sur

« moi. )^ Sprînger la serre dans ses bra: avec une sorte d'étreinte convulsive. « Malheureuse a enfant, lui dit-il, dans quelles angoisses tu « nous a jetés , ta pauvre mère et moi ! Mon « père, pardonne-moi ses larmes, répond Éli- « sabeth, et allons les essuyer. >) Elle se lève cb voit" Smoloff. «Ah! dit-elle avec une douce K( surprise, tous mes protecteurs veillaient donc r« sur moi : Dieu, mon père, et vous, » Le jeune homme ému retient son cœur prêt à s'échapper. «( Imprudente ! reprend Springer , tu parles î« d'aller retrouver ta mère , sais-tu seulemeiit «( si le retour est possible, et si ta faiblesse rér<( sistera à la violence de la ten.pôte, quand <{ M. de Smoloff et moi n'y avons échappé que '« par miracle? Essayons, répond-elle : j'ai plus (;« de force que tu ne crois ; je suis bien aise que « tu t'en assures , et que tu voies toi-môme ce :« que je puis faire pour consoler ma mère. » En parlant ainsi, ses yeux brillent d'un si grand courage , que Springer voit bien qu'elle n'a point abandonné son projet; elle s'appuie sur le bras de son père, elle s'appuie aussi sur celui de Smoloff : tous deux ia soutiennent, tous deux garantissent sa tcte, en la couvrant de leurs vastes manteaux. Ah! c'est bien alors que Smoloff ne put s'empêcher d'aimer ce tonnerre, ces vents épouvantables qui font chanceler Eli-

5S elisabeih:

Babeth, et l'obligent à se presser contre ïuî. Il ne craint point pour sa propre vie qu'il exposerait mille fois pour prolonger de pareils moments; il ne craint point pour celle d'Elisabeth, il est sûr de la sauver : dans l'exaltation qui le possède , il défierait toutes les tempêtes de pouvoir l'en empêcher.

Cependant le ciel ne menace plus , les nuage§ s'éclairci.ssent , ils cessent de fuir avec une effrayante rapidité; ieventtonwje et s'apaise; 1» cœur de Springer se rassure, celui de Smoloff gémit. Elisabeth dégage son bras; elle veut marcher seule ; elle veut braver, aux yeux de soll père, ce reste d'orage qui a^î^ité encore les airs; elle est fière de ses forces , elle éprouve une sorte d'orgueil à les montrer à son père; elle espère le convaincre qu'elle n'en marquera point pour aller chercher sa grâce, fallût-il aller la chercher à l'autre extrémité du monde.

Phédora les reçoit tous trois dans ses bras, en bénissant le Dieu qui les ramène, et console sa fille des larmes que sa fille vient de lui coûter; elle fait sécher ses bottes de poil d'écureuil, lui ôte son bonnet fourré, et peigne ses longs cheveux. Ces soins maternels, si simples et si tendres , qu'Elisabeth reçoit tous les jours , e(t dont son cœur est tous les jours plus touche, émeuvent vivement le jeune Smoloâ^j il sent .

qu'il est impossible d'aimer Ëlisabelh sans aimer aussi sa mère, et qu'au bonheur d'être l'époux de cette jeune fille , tient un bonheur prèsqu'aussi grand, celui d'être le fils de Phedora, L'orage était entièrement dissipé, le ciel était serein , la nuit s'approchait. Springer prit la main du jeune homme, la serra avec un sentiment douloureux et tendre, et lui rappela qu'il était temps de partir. Alors seulement Elisabeth apprit qu'il- était venu ipour la dernière fois ; elle rougit et se troubla ; « Quoi! lui dit-elle, «ne vous reverrai-je plus? Ab I répond-il, « avec une grande vivacité , tant que je serai « libre, et aussi long-temps que vous habiterez « ces déserts, je ne quitte plus Saïmka : je vous « verrai dans la forêt, dans la plaine , sur les « bords du fleuve; je vous verrai partout. » H .«'arrête subitement, surpris lui-même de ce quïl éprouve et de ce qu'il exprime , mais il n'a point été compris par Elisabeth : dans ce qu'il vient de dire , elle n'a vu que la certitude de pouvoir bientôt lui confier ses projets; et, rassurée par cette espérance , elle le voit partir avec moins de i-e^iret.

Quand le dimanche fut arrivé , Elisabeth et la mère se préparèrent de bonne heure à partir pour Saimka. Springer leur dit adieu, le cœur tia peu serré; depuis leur exil) c'était la pre-

Cq ELISABETH.

raière fois qiril restait seul dans sa chaumière : mais il sut dérober son émotion à leurs yeux , et les bénit d'une voix calme, en les recommandant aux bontés du Dieu qu'elles allaient implorer. Le temps était beau, la route leur parut courte; la jeune paysanne tartare leur servit de guide dans la forêt et jusqu'au village de Sai'mka* En entrant dans l'église, les regards de toui le monde se tournèrent vers elles ; mais elles ne tournèrent les leurs que vers Dieu.

Le cœur plein d'une égale piété , la tête baissée , elles s'avancèrent vers Tautel , se pros'.ernèrent humblement, prononcèrent Iss mênîcs vœux en faveur du même objet, et si ceux d'Êlisabelli furent plus étendus que ceux de sa mère. Dieu ne les entendit pas moins.

Pendant tout le temps de la cérémonîc, celle jeune fille ne leva pas le voile qui couvrait son visage; sa pensée, toute à Dieu et à son père, ne fut pas même jusqu'à celui dont elle attendait du secours. Le pieux concert de toutes les voix qui se réunissaient pour chanter l'hymne divin, lui fit une impression profonde, et qui tenait de l'extase ; elle n'avait jamais entendu rien de pareil; il lui semblait voir les cieux ouverts et Dieu lui-même lui présenter un de se."? anges pour la conduire pendant sa route. Cetic vision ne cessa qu'avec la musique; alors scu-

ELÎBABETII. 6i

Icmcnt Elisabeth leva la tête, et le premier oLjet qu'elle vit fut le jeune Smoloff debout à quelaues pas, le dos appuyé contre un pilier, et les yeux fixes sur elle avec la plus tendre expression. Elle crut voir Fange que Dieu venait de lui promettre, l'ange qui devait l'aider à délivrer son père ; elle le l'egarda avec beaucoup de reconnaissance. SmoIolF fut ému ; ce regard lui semblait d'accord avec ce qu'il trouvait dans son propre cœur.

En sortant de Tcglise, il proposa à Pnédora de la reconduire dans son traîneau jusqu'à l'entrée de la foret; elle y consentit avec joie : c'était un moyen de retrouver plus tôt son époux ; mais Elisabeth éprouva un véritable chagrin de rcl arrangement. En marchant à pied, elle se flattait de trouver le moment de parier en secret à Smoloff : dans un traîneau cela devenait impossible. Pouvait-elle s'ouvrir devant sa mère, •qui, n'ayant aucune idée de son projet, le repousserait avec effroi , et défendrait au jeune homme d'y donner le moindre encouragement ? Cependant allait-elle encore perdre cette occasion favorable, celte occasion peut-être unique, de révéler -son projet à Smoloff? Le trouble , l'incertitude agitaient son cœur ; déjà le traîneau touchait aux premiers arbres de la foret ; SuioloO' lui-même avait déclaré ne '^ouv^-'- nas

B*k ELISABETH.

aller plus loin. Cependant , ne pouvant se résoudre à quitter sitôt Elisabeth, il poussa jus-^ i qu'aux bords du lac ; mais là il fallut s'arrêter. Phédora descendit la première ; en lui donnant la main , SmolofF lui dit : « Ne venez-vous pas r<( vous promener ici quelquefois? » Elisabeth, qui descend après sa mère, répond d'une voix basse et précipitée : « Non pas ici ; mais de- « main, demain, dans la petite chapelle de la- « plaine. ». Elle venait de donner un rendezvous, mais elle ne le savait pas : elle croyait n'avoir parlé que pour son père; et, en voyant dans les yeux de Sraolofi' qu'il avait entendu sa prière, une douce joie éclata dans les siens.

Tandis que sa mère et elle marchent vers leur cabane, SmololF s'en retourne seul à travers la forêt, plongé dans les plus délicieuses rêveries. Après ce qu'il vient d'entendre , comment ne serait-il pas sûrd'être aimé d'Elisabeth? Et, avec ce qu'il connaît d'elle, comment ne serait-il pas transporté de son bonheur?

Ce ne fut point avec le trouble d'une démarche hasardée, mais avec toute la sécurité de rinnocence qu'Elisabeth se rendit le lendemain à la petite chapelle de bois. Sa marche • était plus légère , plus rapide ; elle faisait les premiers pas vers la délivrance de son père. Le soleil jetait sa lumière sur une plaine de neige j^

mille glaçons attachés aux arbres multipliaient sa brillante image sous toutes les formes et dans des miroirs de toutes les grandeurs : mais cet éclat si divin et si pur était moins pur et moins divin que le cœur d'JÈlisabetb. Elle entre dan,s ki chapelle; Smoloff n'y est point encore : ce retard la trouble, un léger nuage paraît dans ses yeux. Ah! ce n'est ni la vanité, ni l'amour qui l'y place. En ce moment, ni les faiblesses, ni les passions ne peuvent s'élever jncqu'à Elisabeth; mais elle craint qu'un accident, une circonstance imprévue n'arrêtent les pas de celui qu'elle attend. Inquiète, elle demande à Dieu de ne pas prolonger plus long-temps l'incertitude oîi elle vit. Tandis qu'elle prie , Smoloff accourt; il est surpris qu'elle l'ait devancé, il s'était hâté beaucoup. On va vite saîis doute quand c'est la passion qui entraîne; mais Zlisahelh venait de prouver en ce jour que la vertu qui court à son devoir, peut aller plus vite encore.

En voyant Smoloff, elle lève les yeux et les m;iins au ciel , et se tournant ensuite vers lui avec une grâce vive et touchante • « Ah' mon- <( sieur, lui dit-elle, avec quelle impatience je « vous attend ais ! » Ces mots , l'expression de ses regards, ce rendez-vous, l'exactitude qu'elle a mise à s'y rendre , tout confirme au jeune homme

qu'il esl aimé; il va aussi dire qu'il aime, elle ne lui en donne pas le temps : « M. SmolofF, K( s'écrie-t-elle , écoutez, -.moi ; j'ai t>:soin de [« vous pour sauver mon père , promettez-moi (« votre appui. ». Ce peu de mots confond toutes les idées du jeune homme : troublé, confus, il pressent sa méprise, mais n'en i.ime ^^as moins Elisabeth. Il tombe à genoux; ^l\c croit que c'est devant Dieu : non, c'est devant elle; il jure d'obéir. Elle reprend ainsi : a Depuis que j'ai '(( commencé à me connaître, mes parents ont x( été ma seule pensée, leur amour mon unique ;« bien , leur bonheur le but de ma vie entière. f(( Ils sont malheureux , Dieu m'appelle à les sexe courir, et il ne vous a envoyé ici que pour t(( m'aider à remplir ma destinée. M. de Smoloff, ;« je veux aller à Pétersbourg demander la grâce '<( de mon père. » Il fit un geste de surprise comme pour combattre ce projet; elle se hâta d'ajouter : «Je ne pourrais vous dire moi-même « depuis quel temps cette pensée est entrée dans « mon esprft; il me semble que je l'ai reçue avec « la vie, que je l'ai sucée avec le lait; elle est « la première dont je me souvienne, elle ne m'a « jamais quittée : je m'endors, je m'éveille, je ;« respire avec elle; c'est elle qui m'a toujours X( occupée auprès de vous; c'est elle qui m'a- Kt mène ici; c'est elle qui m'inspire le courage

'« (le ne craindre ni la fatigue, ni la misère, ni « la mort, ni les rebuts; c'est elle qui me ferait 'u désobéir à mes parents s'ils m'ordonnaient de (( ne pas partir. Vous voyez , M. Smoloû^, qu'il « serait inutile de me combattre, et que Je pâte rcilies résolutions ne peuvent être ébranlées. » Pendant ce discours, les tendres jjpérauccs du jeune Kpmmc s'él aient toutes évanouies ; mais il goûtait jusqu'à l'ivresse le sentiment de l'admiration j et riiéroïsmc de cette jeune (îllc lui arrachait des larmes aussi douces peut-être que celles de l'amour. «Ah! lui dit-il, heureux, u mille fois heureux que vous m'ayez chois" « pour vous entendre, pour vous ailler, mais « vous ne connaissez point tous les obstacles.., u Deux seuls m'ont inquiétée , interrompit-elle, (( et il n'y a,peut-t'lre que vous au monde quî ((puissiez les lever. Parlez, parlez, lui ditu il , impatient d'obéir : que pouvez- vous dc- (( mander qui ne soit au-dessous de ce quj je a voudrais faire? Ces obstacles, les voi''i-, ï'é- (( pondit Elisabeth : j'ignore la route que ie dois a prendre, et je ne suis pas sure (jue ma f«'ile (( ne nuise pas à mon père; 11 fautdonc que vous (( m'indiquiez mon cbcmin , les villes que je u trouverai sur mon passage, les maisons hos- M pitalières qui recueilleront ma juisère , le ;u moyen le plus sûr de faire passer ma requcfn

<( à l'empereur; mais, avant tout, il faut que w vous me répondiez que votre père ne punira r pas le mien de mon absence. » SmolofF en répondit. «Mais, ajouta -II, savez -vous à w quel point l'empereur est irrite contre votre «père? savez -vous qu'il le rci^aide comme « son plus mortel ennemi? J'ignore, dit-elle, » de quel crime on peut P'accuscr: je ne con- « nais encore ni son vrai nom, ni sa patrie; <( mais je suis sûre de son innocence. Quoi î « répartit SmolofF, vous ne savez point quel <( était le rang de voire pèixî, ni lonom que vous m lui rendrez? Non, je ne le sais point, répon- <( dit-elle. O fille étonnante' s'écria-t-il, pas un « mouvement d'orgueil, de vanité dans ton dé- ,'« vouement; tu ne sais point ce que tu vas recon- « quérir : tu n'as p(»nsé quà te? parents ; mais « qu'est-ce que la nrindeur de ta naissance (( devant celle de ton âme? qu'est-ce auprès de

u les sentiments que le gom des ? Arrêtez,

\i interrompit-elle vivement; ce secret est celui <c de mon père , et yi ne dois l'apprendre que de u lui. Elle a raison, rcparlit Smoloff dans une « sorte d'enthousiasme ; rien n'est assez bien « pour elle qr.and ellepcut encore faire mieux. », La jeune fille reprit la parole pour lui demander quand il lui donjierait les lumières dont elle avait besoin ^^onv sa roule, o Je vaisy travaillcrj

n lui dit-il ; mais , Elisabeth , croyez-vous qua w vous puissiez traverser les trois mille cin^ «cents verstes qui séparent te cercle d'Ischim <( de la province d'Ingrie, seule, à pied, sans « secours? Ah! s'écria-t-elle en se prosternant « devant l'autel , celui qui m'envoie au secours <{ de mes parents ne m'abandonnera pas. )> SmolofF, les yeux pleins de larmes, lui répondit après un moment de silence : «Il est impos- « sible que vous songiez à une telle entreprise « avant les beaux jours; maintenant elle serait « impraticable. Voici la saison où les traînages « vont être interrompus, et où vous seriez inouïe dée dans les forets humides de la Sibérie; je (t vous reverrai dans quelques jours, Elisabeth ; « alors seulement je pourrai vous dire tout ce « que je pense d'un projet qui m'a trop ému « pour que j'aie pu le juger. Je retournerai à

« Tobolsk, je veux parler à mou père Mon

({ père est le meilleur des hommes; il y aurait « bien plus d'infortunés ici s'il n'y commandait « pas. Les grandes actions plaissnt à son cœur : « il n'est pas libre de vous aider, son devoir 1g tt lui défend; mais, je vous le jure, il ne punira «pas votre père d'avoir donné le jour à une fille tt si vertueuse. Ah ! qu,'il s'enorgueillerait au w contraire de vous nommer la sienne ! Élisa- «beth, pardonnez, c'est malgré moi que mon

« cœur se déclare : je sais bien qu'il ne peut y « avoir de place dans le vôtre pour un autre '<( sentiment que pour celui qui l'occupe, je n'at- « tends donc rien; mais, s'il vient un jour où '(( vos parents rendus à leur patrie soient heu- « reux , et vous tranquille, souvenez-vous alors '(( que dans ces déserts SmololF vous vit, vous « aima , et qu'il eût préféré y vivre obscur et « pauvre avec Elisabeth, fille d'un exilé, à tous « les honneurs que le monde pourrait lui offrir. » ' Il ne peut achever, des larmes étouffent sa voix: : lui-même s'étonne d'une si extraordinaire énid-' tion; car jusqu'alors il n'avait jamaic été faible," mais jusqu'alors il n'avait point aimé.

Cependant, Elisabeth est demeurée immo-' bile; l'idée d'un autre amour que l'amour filial lui paraît si nouvelle, qu'à peine elle la conçoit : peut-être lui ent-ellc paru moins étrange,' si son cœur avait eu de la place pour la recc-'^ voir; peut-être que si elle avait vu ses parents'^ heureux, Smoloff aurait été aimé; s'ils le sont ' un jour, peut-être l'aimera-t-elle : mais tant*: qu'ils seront dans l'infoitune , elle demeurera lidèle dans sa pieuse passion; pour en contenir deux , le cœur humain, tout vaste quil est, nci l'est point encore assez.

Elisabeth n'a jamais vécu dans le monde , elle en ignore les usages et les bienséances;

ELISABETH. 6q

cependant , une sorte de pudeur*, qui est comme rinstinct de la verlu , lui apprend qu'après l'aveu qu'elle vient d'entendre, une jeune fille ne doit point rester seule avec le jeune homme qui l'a osé faire. Elle marche vers la porte , elle va sortir. Smoloff, qui voit son dessein, lui dit : « Elisabeth, vous aurais-je offensée? ah! a j'atteste ce Dieu ici présent, que s'il y a de (( Tamour dans mon coeur, il n'y a pas moins de « respect; il sait que, si vous me l'ordonnez, je « puis me taire et mourir : comment donc , «Élisahelh, pourrais-je vous avoir offensée? ï( Vous ne m'avez point offensée, répondit-elle •<( avec douceur; mais je ne suis venue ici que u pour vous parler en faveur de mes parents : u maintenant que vous m'avez entendue, je n'ai « plus rien à vous d«rG , et je vais les retrouver. « Eh bien, noble fille, retourne à ton devoir : <( en m'associant à lui , tu m'as rendu digne de a loi; et, loin de jamais songer à t'en écarter, « même dans ma plus secrète pensée, je ne vais « ni'occupcr que de t'aider à le remplir. »

Alors il lui promit de lui remettre le diman- <;he suivant, à l'éijlise de Saîmka, toutes les notes et les renseignements dont elle aurait besoin pour l'exécution de sou projet; et ils se séparèrent.

Quand le dimanche arriva, Elisabeth suivit

;o ELISABETH. '

sa mère avec joie à Saïmka; clic étaîl impatiente de retrouver Sraoloff, et de recevoir enfin toutes les instructions qui allaient faciliter son départ. Cependant la cérémonie finit, et Smoloff ne parut point; Élisabetii devint inquiète'. Pendant que sa mère priait encore, elle demanda à une vieille femme si M. de SmolofT n'était pas dans l'église ; on lui répondit que lion, et qu'il était parti depuis deux jours pour Tobolsk. A ce mot, Elisabcib. fut frappée d'une véritable douleur : Tobjet de ses plus chers désirs semblait toujours fuir de devant elle, au moment où elle se croyait prête à l'atteindre. Mille craintes funestes la troublèrent : puisque SmolofT avait quitté Saïmka sans se souvenir de sa promesse, qui lui répondait qu'il s'en souviendrait à Tobolsk? et alors quel serait son re-l cours ? Cette pensée la poursuivit tout le jour; et le soir, accablée d'un chagrin d'autant plus cruel qu'elle en portait seule tout le poids, et qu'elle employait tout son courage à le dérober aux yeux de ses parents, elle se relira de bonne heure dans son petit réduit, afin de se livrer, du moins sans contrainte, à rin(|uiétudc qui la tourmentait. Aussitôt qu'elle fut sortie , . Tbédora pencha sa tète sur le sein de son époux, et lui dit : « Écoute la sollicitude qui « pèse sur mon cœur. N'as- tu pas remarqué i« I

ELISABETH. -i

« changcmenl de notre Elisabeth ? Près de nous « elle est pensive : le nom de SmoIofT la fait «rougir, son absence rinquièle; ce matin à « l'église elle était préoccupée , ses regards « erraient de tous côtés; je Fai entendue de- « mander si SmollT n'était point à Saïmka; et « elle est devenue pale comme la mort, quand « on lui a dit qu'il était parti pour Tobolsk. « O Stanislas ! je m'en souviens , dans ces jours « qui précédèrent celui où je devins ton heuc( rcuse épouse , c'est ainsi que je rougissais « quand on me parlait de loi: c'est ainsi que « mes yeux te cherchaient partout, et qu'ils se « remplissaient de larmes quand ils ne te ren- « contraient pas.... Hélas! ces syrjuptômes d'un « amour qui ne devait point finir, comment ne « les verrais-jc point avec terreur dans Tàme do « ma fille ? elle n'est pas destinée à être heureuse «comme sa mère. Heureuse! reprit Springer « avec amertume; heureuse dans le désert, dans « l'exil ! Oui , dans le désert , dans l'exil , interne rompit vivement Phédora, heureuse partout « oii Ton aime. )> Et ses bras serrèrent son époux contre son sein. Mais bientôt, revenant à la première pensée qui l'occupait, elle dit : « Je crains w que mon Elisabeth n'aime le jeune Smoloff; K toute charmante qu'elle est, cependant il ne i( verra en elle que la fille d'un pauvre exilé; il

rji ELISABETH. |

« la dédaignera, et mon unique enfant, née de. «mon sang, nourrie de mon lait, mourra (( comme sa mère avec son amour.... )).

En parlant ainsi, elle pleurait, et la vue de son époux qui la console de tout, ne pouvait la consoler du malheur de sa fille. Springer réfléchit un moment, puis il répondit : « Phédora , (( ma bien-aimce , calme tes craintes; j'ai étudié i « aussi notre ËlisaLelh; peut-être ai-je vu plus i (( avant que toi dans son ame ; une autre pensée <( que celle de SmololT f occupe tout entière, u j'en suis sûr; je suis aussi sur que si nous la (( voulions donner à Smoloff , il ne la dédaigne- « rait point, même dans ce désert, et ce senti- •(' ment le rendrait digne de Tobtenir, :i jamais... <( Non, Elisabeth ne restera pas toujours dans « ce désert, elle ne demeurera pas inconnue, « elle ne sera pas malheureuse , cela est impos- « sible : tant de vertus sur la terre annoncent <( une justice dans le ciel; tôt ou tard elle se <( montrera. »

Depuis leur exil, c'était la première fois que Springer n'avait pas désespéré de l'avenir. Phédora en conçut les plus doux présages; et, rassurée par les paroles de son époux, elle s'cndorniit paisiblement entre ses bras.

Vendant deux mois, Elisabeth alla chaque dimanche à Saimka, s'attcndant tcujours à y

trouver Smolcfr. Co fat eu vain; il ne parât plus, et nieinc elle apprit qu'il avait quitté Tobolsk. Alors toules ses espérances Tabandon-» ncrenl ; elle ne douta plus que Smoiofl' ne j'eût entièrement oubliée ; et plus d'une fois elle versa sur cette pensée des larmes amères, dont la plus pure innocence n'aurait pu lui mire un reproche. Vers la fin d'avril , un soîeil plus doux venait de fondre les dernières neiges , les îles sablonneuses des lacs commençaient t se couvrir d'un peu de verdure, l'aubépine épanouissait ses grosses lioupes blanches, semblable* à des flocons d'une neige nouvelle, et la campanule avec ses boutons d'un bleu pale , lo vélar qui élève? ses feuilles en forme de lance, et Tarmoise cotonneuse, tapissaient le pied des buissons. Des nues de merles noirs s'abattaient par troupes sur les arbres dépouillés, et ir*errompaient les premiers le morne silence de l'hiver; déjà sur les bords du fleuve voltigeait çà et là le beau canard de Perse, couleur de rose, avec sou bec noir et sa hupe sur sa tête, qui, toutes les fois qu'on le tire, jette des cris perçants, môme lorsqu'on l'a manqua; et dans les roseaux des marais accouraient des bécasses de toute espèce, les unes noires avec des becs jaunes, les autres hautes en jambes avec un collier de plume. Enfin, un printemps préma-

tiiré semblait s'annoncer à la Sibérie, et Éllsa* beth j pressentant tout ce qu'elle allait perdre , £1 elle maui|ualt une année si favorable pour son voyage, prenait la résolution hardie de poursuivre son projet, et de ne compter, pour en assurer le succès, que sur elle et sur Dieu.

Un matin, Sprin.ger s'occupait à labourer son jardin ; assise près de lui , Elisabeth le regardait en silence; il ne lui avait point confid encore le secret de son infortune, et elle ne cherchait plus cette confidence. 11 s'était élevé dans son âme une sorte de tendre fierté, qui lui faisait désirer de ne connaître les malheurs de ses parents, que quand elle serait au moment de partir, et de n'entendre le récit de tout ce qu ils avaient perdu que quand elic pouirait leur répondre : Je vais tout vous roidre. Jusqu'à ce jour, elle avait compté sur les promiesses de Sm.oloff, et c'était là-dessus qu'elle avait fondé des espérances raisonnables; mais, après les espérances raisonnables, il en est d'autres encore, et ce furent celles-là qui la déterminèrent à parler. Cependant, avant de commencer, elle repasse dans sa lé te toutes les objections qu'on va lui faire, tous les obstacles qu'on va lui opposer : ils sont terribles, elle le sait, Smolo.T le lui a dit, et elle est bien sûre que la tendresse de ses parents les exa-a^rera encore.

^ ELISABETH. yb

Que rcpondra-t-Glle à leurs frayeurs, à leurs ordres, à leurs prières? Que réponJra-t-cilc, quand ils lui diront que les joies de la patrie ne sont rien pour eux au prix de l'absence de leur enfant? Un instant clic oublie que son père est auprès d'elle, et, tout en larmes, elle tombe à genoux, en demandant à Dieu de lui accorder réloquence nécessaire pour persuader ses parents. Springer, qui l'entend pleurer, se retourne, court à elle, la prend dans ses bras, et lu! dit : «Elisabeth, qu'as-tu? que veux-tu? Ah! « si ton cœur est déchiré, pleure du moins dans « le sein de ton père. Mon père, répond-elle, (t ne me retiens plus icij tu sais que je veux parce tir : permets -moi de partir j je le sens, c'est

« Dieu lui-mcme qui m'appelle » Elle ne

peut achever. La jeune Tartare accourt: a M. do « SmololT, leur dit- elle, voici IM. de Smo- « lofi. » Ël'sabeth jette un cri de joie, serre les deux mains de son père contre sa poitrine, en ajoutant : « Tu le vois bien, c'est Dicu^i-mCme <( qui m'appelle; il envoie celui qui peut m"ou- « vrir les chemins, il^n'y .1 plus d'obstacles. «O mon père! ton heureuse fille brisera ta « chaîne » . Sans attendre sa réponse, elle court au-devant de Smoloff; elle rencontre sa mère, elle la serre dans ses bras, l'entraîne en s'écriant : « Viens, ma mère, il est revenu, M, de

« SmoloiTest est ici ». Elles entrent dans leur chambre j et y troiivenî un homme de cinquante ans, en habit cVunirorme, et suivi de plusieurs officiers. La mère et la fille s'arrêtent avec surprise. « Voici M. de SraoîofT, leur dit la jeune ■(( Tartarc ». A ces mots, toutes les espérances qui venaient de rentrer dans le cœur d'Eiisai)eth, l'al^andonncntune seconde fois; elle pâlit, ses yeux se remplissent de larmes, l'hédora, frappée de la vivacitéde cette impression, s'approche de sa fille, se place devant elle, afin de cacher son trouble; heureuse, si, en lui donnant sa vie , elle avait pu la délivrer de la funeste passion dont elle la croyait dévorée.

Lo gouverneur de Tobolsk fit éloigner sa suite; et, dès qu'il fut seul avec les exilés, il se tourna vers Springer, et lui dit : « Monsieur, « depuis que la prudence de la cour de Russi^ (( a cru devoir vous envoyer ici; voici îa pre- « mière fois que je viens visiter ce cercle éloi- '<( gué ; ce devoir m'est doux , puisqu'il me perce me'i de montrer à un illustre proscrit toute la <( part que je prends à son infortune ; je gémis « que ce même devojr me défends de les secou'- « rir et de le protéger. »

(( Je n'attends rien des hommes, monsieur, '« inlerrompit froidement Springer; je ne veux « point de leur pitié, et je n'espère rien de leur

ti justice : heureux dans mou malheur de ce « qu'ils m'ont placé aussi loin d'eux, je passerai '<« mes jours dans ces dcscrls, sans me plaindre, <( Ah î monsieur, reprit le gouverneur avec « émoliou, pour un homme comme vous, vivre (( loin de sa patrie est un affreux destin ! Il en « est un plus alfveux encore, monsieur le gou- <( verneur, répartit Springer, c'est de mourir « loin d'elle. » Il n'acheva point: s'il eût ajouté un mot, peut-être eût -il versé une larme, et J'illustre infortuné ne voulait pas se montrer moins grand que son malheur. Elisabeth, cachée derrière sa mère, regardait timidemenf par-dessus son épaule si l'air et la physionomie du gouverneur a'inonçaient assez de bonté pour qu'elle osât s'ouvrir à lui. Ainsi la craintive co-* loaibe , avant de sortir de son nid , élève sa tête enLre les feuilles, et regarde long-temps si la pureté du ciel lui promet un jour serein.

Le gouverneur la remarqua, il la reconnut; son fils lui avait souvent parlé d'elle, et le portrait qu'il en avait fait, ne pouvait ressembler qu'à Elisabeth. « Mademoiselle, lui dit-il, mon « fils vous a connue; vous lui avez laissé- des « souvenirs ineffaçables. Vous a-t-il dit, Mon- '« sieur, qu'elle lui devait la vie de son père, 'u interrompit vivementPhédora? Non, madame, « répondit le gouverneur; mais il m'a dit qu elle

jB ÉLISÂBETrr.

«donnerait la sienne poui' son pore et pouf «vous. Elle la donnerait, reprit Springcr, et « cette tendresse est le seul bien qui nous reste^ « le seul que les hommes ne pourront jamaii « nous ravir. »

Le gouverneur détourna la tcle avec émo* 1 lion : après un court silence, il reprit la parole^ en s'adressant à Elisabeth. « Mademoiselle, il '« y a deux mois que mon fils, étant à SaïmL'! , <( re';ut l'ordre de l'empereur de partir sur-le=T '« champ, pour rejoindre l'armée qui se rassemw blait en Livonie ; il fallut obéir sans délai.. « Avant de me quitter, il me conjura de vous « faire passer une lettre : cela était imposs^'ble.. X( Je ne pouvais , sans ae compromettre , en « charger personne; je ne pouvais que vous la « donner moi-mcme : la v-olci. » Elisabeth la prit en rougissant ; le gouverneur vit la surprisede ses parents, et s'écria : « Heureux le père,. <( heureuse la mère dont la fille ne leur cache « que de semblables secrets! » Aloi^ il rappe'a sa suite , et , devant elle , il dit à Sprinijer ; «Monsieur, les ordres de mon souverain me « prescrivent toujours de vous empêcher de « recevoir personne ici ; cependant , je suis « infirmé que de pauvres missionnaires, i^îvc- « nant des frontières de la Chine, doivent tra- « verser ces montagnes; s'ils viennent frapper À

« votre cabane, et vous demander pour une nuit « rhospitalité , il vous sera permis de la leur a donner. »

Quand le gouverneur fut parti ^ Elisabeth de-^ meura les yeux baissés, regardant sa lettre, et n'osant l'ouvrir. « Ma fille, lui dit Springer, si « tu attends de ta mère et de raoi la permission « de lire ce papier, nous te la donnons. » Alors, d'une main tremblante y Elisabeth brisa le cachet de la lettre, la parcourut tout bas, et s'interrompit plusieurs fois par des exclamations de reconnaissance et de joie. A la fin, ne pouvant plus se contenir, elle se préci'jita sur lo seiu de ses parenls. « Le moment est venu, b^ur « dit-elle; tout favorise mes projets : la Provï- « dence m'ouvre une route sûre, le ciel n:'ap- « prouve etbénit mes intentions. Ornes parents! <i uc les approuverc/.-vous pas, ne les bcnirezu vous pas comme lui ? « B- A ces mots , Springer tressaillit , car il com- ^Mrit ce qu'il allait entendre; mais Phédora, qui ^B'en avait aucune idée, s'écria : « Iilisab'ith , ^B quel est donc ce mystère, et que contient ce ^01 papier?» Et ello fit un mouvement pour le prendre; sa fille osa le retenir : « O ma mcre( « pardonne, lui dit-elle, je u-emble de parle»' « devant toi ; tu n'as rien deviné , ta douleur « m'épouvante : c'est maintenant runit^^:^ oh-

8o ELISABETH.

<( stade, c'esl le seul devant lequel je recule..., « Ah! permets que je ne m'explique que devant (( mon père ; tu n'es pas préparée comme lui..., «Non ma fille, interrompit Springer, ne fais « point ce que Texil et le maiheur n'ont pu « faire, ne nous sépare pas. Viens, ma Plié- ■<( dora, viens coiUro le cœur de Ion époux , et (( si tu as besoin de force pour les paroles que (( tu vas entendre, il te prêtera toule la sienne. » Phédora, éperdue, et se voyant comme mena- »^éc par la foudre, sans savoir de quelle main elle allait partir, répondit avec effroi : « Sta- !« nislas, que veut dire ceci? n'ai-je point sou- «tenu tous nos revers avec rouragc? je n'en' jK manquerai point, ajouta-t-ellc en serrant •<( fortement contre son cœur son épouTt et sa ;« fille; je n'en manquerai point contre tous ceux « qui m'atteindront entre vous deux. » Elisabeth voulut répondre ; sa mère ne le permit pas. '<( Ma fille, s"éerla-t-elle avec un accent déchi- «< rant, demande-moi ma vie, mais ne me de^ '(( mande pas de t'cloigner d'ici. » Ces mots disaien! quelle avait tout deviné; il ne s'agissait plus dg lui rien apprendre, mais de la déterminer : baignée de larmes, ot tremblante devant la douleur do sa mcr<» , Elisabeth , d'une voix entrecoupée , laissa seulement échapper ces mots : « iMa mère . poLir le bonheur de mon

ELISABETH. 8i*

« pcre, si je te demandais quelques jours? Non, « pas un seul jour, interrompit sa mèîe éper- (( due : quel horrible bonheur pomrait s'achc- « ter au prix de ton absence ! noxi , pas un seul (( jour. O mou Dieu! ne permettez pas qu'elle (( me le demande. » Ces paroles anëantircntles forces d'Elisabeth : hors d'état de prononcer elle-même ce qui doit affliger sa mère , elle présente en silence à son père la lettre du gouverneur de Tobolsk , et lui fait signe de la lire. Springer soutient sa femme contre sa poitrine, en lui disant : « Repose-toi ici avec confiance, « car ce soutien -là ne te manquera jamais. » Puis, d'une voix qu'il s'efforce en vain de raffermir, il lit tout haut la lettre suivante, écrite de Tobolsk par le jeune SmolofF, et à deux mois de date :

« Un de mes plus vifs regrets , en quittant (( Saïmka, Mademoiselle, a été de ne pouvoir « vous instruire de l'obligation rigoureuse qui (( me forçait à m'éloigner de vous : je ne pou- (f vais vous aller voir, vous écrire, ni vous en- « voycr les .explications que vous m'aviez dece mandées, sans contrevenir aux ordres de mon « père, et sans compromettre sa siircté; peutt( cire l'eusse -je fait sans l'exemple que vous « veniez de me donner : mais quand je venais u d'apprendre auprès de vous tout ce qu'on doit

ï( à son père , je ne pouvais pas risquer la vîq « du mien. Cependant, je l'avoue, je n'aime pas '« mon devoir comme vous aimez, le vôtre, et je 'a suis revenu à Tobolsk le cœur déchiré. Mon « père m'apprend qu'un ordre de l'empereur w m'envoie à mille lieues d ici, elqu'il faut obéir M à l'instant : je vais partir; Elisabeth, vous ne « savez point ce que je souffre. Ah ! je ne dc^ ti mande poiut au ciel que vous le sachiez ja-s t( mais; il ne peut être juste qu'autant que voua n serez heureuse.

« J'ai ouvert mon cœur à mon père : je vous 'ii ai fait connaître à lui, j'ai vu couler ses larmes « quand je lui ai dit vos projets; je crois qu'ii, « veut vous voir, et qu'il ira exprès cette annéq, « visiter le cercle d'Ischim. En attendant, s'i^ u le peut, il vous fera parvenir cette lettre. Éli-}. « sabel'h , je pars plus tranquille , puisque je « vous laisse sous la protection de mon père, « Cependant , je vous en conjure , n'en use:; « point pour partir avant mon retour; j'cspèrci « revenir à Tobolsk avant un an , c'est moi quv ({ vous conduirai à Pétcrsbourg, cjcst moi qui « vons présenterai à lempercur, c'est moi qui « veillerai sur vous pendant ce long voyage ; « ne craignez point mon amour, je n'en parle- « rai plus, je ne serai que votre ami, que votre u frère ; et, si je vous sers avec loute la vivacité

« Je la passion , je jure de ne vous parler ja- « mais qu'un langage pur comme Tinnocence, a comme les anges, comme vous. »

Un peu plus Las, l'apostille suivante était écrite de la main même du gouverneur : |p' « Non , mademoiselle , ce n'est point avec « mon fils que vous devez partir; Je ne doute (( point de son honneur; mais le votre doit être (( à l'abri de tout soupçon. En allant montrer à « la cour de Russie des vertus trop touchantes « pour n'ctre pas couronnées , il ne faut pas (( risquer de faire dire que vous avez e'té coR- « duite par votre amant, 2i flétrir ainsi le plus « beau trait de piété filiale dont le monde « puisse s'honorer. Dans votre situation, il n'y (( a de protecteurs dignes de votre innocence , « que Dieu et votre père : ^ ( tre père ne peut <(. vous suivre. Dieu ne vous abandonnera pas. (! La religion vous prêtera son flambeau et son <t appui; abandonnez-vous à elle; vous savez à « qui j'ai permis l'entrée 4c votre cabane. En a vous remettant ce papier, je vous rends dépo- « silaire de mon sort: car si une pareille lettre « était connue, si on pouvait se douter que j'ai « favorisé votre départ , je serais à jamais « perdu; mais je ne suis pas même inquiet : je (( sais à qui je me confie, et tout ce qu'on doit u attendre de la force et de la vertu dune fille

« qui s'apprête à dévouer sa vie à son père. » [ En finissant cette lettre , la voix de Springcr : était plus forte et plus animée, car il voyait avec orgueil les vertus de sa fille et Testimc qu'on en faisait : mais la tendre mère ne voyait que son départ; paie, abattue, sans mouvement, elle regardait sa fille , levait les yeux au ciel , et n'avait plus la force de pleurer. Elisabeth se mit à genoux devant eux, et leur dit : « O mes parents! laissez-moi vous parler ainsi : (( ce n'est que dans une humble attitude qu'on « doit demander la plus grande de tcules les « félicités. J'ose aspirer à celle de vous rendre <( votre liberté , votre bonheur, votre patrie j « depuis plus d'une année , voilà quel est l'objet « de mes plus chères espérances ' j'y touclw; « enfin, et vous ne défendriez de l'atteindre.? « Ah ! s'il est un bien au-dessus de celui que je « demande, refusez-moi, j'y consens; mais s'il « n'en est pas.... )) Émue, tremblante, sa voix expira, et ce ne fut qu'en embrassint les genoux de ses parents qu'elle put chevcr sa prière. Springer posa les mains sur la tcte de sa fille sans proférer un seul mot. La mère s'écria,: «Seule, à pied, sans secours! non, je ne le <( puis, je ne le puis. Ma mère, reprit vivement «Elisabeth, je t'en -conjure, ne repousse pas î< mes vœux. Si tu savais depuis combien de

a temps je nourris mon projet et toutes les con- <( solutions qnc je lui dois! Aussitôt que mon « âge me permit de comprendre vos infortunes, w je me promis de, consacrer ma vie à vous en « délivrer; Heureux jour que, celui où je pi:omis « de servir mon pcre\ heureux espoir qui me

:a soutenait quand je le voyais pleurer ! AL !

(« que de fois , étant témoin de vos muets cUa- '<( grins, j'aurais été consumée d'une mortelle « tristesse, si je n'avais pas pu me dire : moi^

et moi, je leur rendrai ce qu'ils regrettent !

(( ?des parents, si vous m'arrachez cette espé- (( rance, vous m'arrachez la vie. Privée de cette c( pensée, où toutes mes autres pensées venaient « aboutir, je ne verrai plus de bu* à mon exis- « Icnce, et mes jours s'éteindront dans la lance gueur.... Oh l pardonnez si je vous afilige ; « non, si vous me retenez ici, je ne mourrai « pas, puisque ma mort serait pour vous un (( malheur de plus, mais permettez-moi d'ctre « heureuse. Ne dites pas que mon entreprise est « impossible; elle ne l'est pas, mon cœur vous « en répond ; il trouvera des forces pour aller « demander justice, et des paroles pour vous la (( faire obtenir ; il ne craint rien, ni les fatigues « ni les obstacles, ni les mépris, ni la cour, ni <» les rois ; il ne craint que votre refus... Laisse, «laisse, Elisabeth, interrompit Springcr, jc^

se ELISABETH.

c( ne me connais plus, tu Lauleverses mon âmef « jusqu'à ce jour elle n'avait point reculé devant' « une belle action, et des vertus supérieures à « son courage ne s'étaient point présentées à a elle.... Je ne croyais pas être faible; ô ma' « fiile! tu viens de m'apprcndre que je le suis :, « non , je ne puis consentir à ce que tu veux. )S Ranimée par ce refus , Pliédora prit les mainrf de sa fille entre les siennes et lui dit : « Écoute^ « moi , Elisabeth ; si ton père est faible , tu peux « bien permettre à ta mère de l'être aussi , par- «donne -lui de ne pou\oir se résoudre à té « laisser déployer tant de vertus. Étrange situa-* « tion, où une mère demande à sa fille d'être' « moins vertueuse; mais ta mère te le demande, « elle no te l'ordonne point, car en l'élevant « au-dessus de tout, tu as mérité de ne plus re- « cevoir d'ordres que de toi-mcme. Ma mère, « reprit Elisabeth , les tiens me seront toujours « sacrés; si tu me deaiandes de rester ici, j'es- « père avoir la force de fobéir; mais puidcjue (( mon dessein ta touchée, laisse-moi espérer « qu'il aura ton assentiment : il n'est pas le fruit « d'uinnomentd'enthousiasme, mais de longues « années de médilalion : il s'appuie autant sur « des raisons solides que sur les plus tendres « sentiments. Existe-t-il un autre moyen d'ar- « racher mon père à l'exil? Depuis douze ani

î« qu'il languit ici, quel ami a pris sa défense? « et quand il s'en trouverait un qui l'osât, ose- «rait-il parler comme moi? serait-il inspiré a pap un semblable amour ?. . . Oh ! laissez-moi t( toujours croire que Dieu n'a donné qu'à votre <( unique enfant le pouvoir de vous rendre au w bonheur, et ne vous oppocez pas à l'auguste (( mission que le ciel a daigné lui confier. Dites- •«moi, que trouvez-vous donc de si effraj^ant i( dans mon entreprise ? Est-ce mon absence ? '<( Mais ne vous ai-je pas entendus gémir sou- (c vent ensemble d'un exil qui vcus empêchait « de me donner un époux? Un époux, ô mes w parents! ne m'aurait-il pa» séparée de vous « aussi? Des dangers? il n'j en a point : les w hivers de ce climat m'ont accoutumée à la « rigueur des saisons, et mes courses dans nos «landes, à la fatigue d'une longue marche. « Avez-vous peur de ma jeunesse ? elle sera mon « appui : on vient au secours de tout ce qui est « faible. Enfin , redoutez-vous mon inexpc- « rience? je ne serai pas seule : rappelez-vous « les paroles et la leître du gouverneur. S'il « permet à un pauvre missionnaire de se re- H( poser sous notre toit, c'est pour me donner un « guide et un protecteur. Vous le voyez, tout '<( est prévu, il n'y a point de péril, il n'y a plus M d'obstacles, et rien ne me manque que volro

Kl consentement et votre bénédiction — Et ton «pain, lu le mendieras, répondit Springé^ ■a avec amertume ? les aïeux de ta mère , qui ré?- « gnèrent jadis dans ces contrées; les miens', « qui se sont assis sur le trône de Pologne , « verront Théritièrc de leur nom parcourir, en « demandant raumône, celte Russie qui a fait « de leurs royaumes des provinces de son era- (( pire î Si tel est le sang d'où je sors , reprit Éli- « sabelh avec une modeste surprise, si je des- « cends des rois, et que deux couronnes aient' «clé sur le front de mes aieux, j-espère me « montrer digne et d'eux et de vous , et ne point a avilir le nom qu'ils m'ont laissé; mais la mi- « sère ne l'avilira point. Pourquoi la fille des jcf Séids et de Sobieski rougirait-elle d'avoir re- « cours à la charité de ses semblables? tant de « grands hommes précipités du faite des hon- « neurs l'ont implorée pour eux-mêmes ! plus « heureuse qu'eux tous, je ne l'implorerai que « pour servir mon père. »

La noble fermeté de cette jeune fille, une sorte de divin orgueil que faisait briller dans ses yeux la pensée de s'humilier pour ses parents, donnait à toul ce qu'elle disait une force et une autorité qui triomphèrent de Springer : il ne se sentit pas le droit d'empccher sa fille de mettre tant de vertus au jour; il se serait cru

coupable de la forcer à les ensevelir dans un désert. « O ma Pliédora ! s'ëcria-t-il en serrant '« les mains de son épouse, la laisserons-nous « mourir ici, la priverons-nous du honheur de « donner le jour à des enfants qui lui ressem- « Lient? Prends courage, nwi bien-aimée; et « puisqu'il n'existe nul antre Cioyen de la rendre « à ce monde dont elle sera la gloire, laissous- « la partir. » Dans ce moment, la mère l'emporta sur l'épouse, et, pour la première fois de sa vie, Phédora s'éleva contre la plus sainte autorité : « Non, non, je ne la laisseriii pas parce tir; en vain mon époux le demande, je saurai (( lui résister. Quoi! j'exposerais la vie de mon «enfant! je laisserais partir mou Èlisabeili, « pour apprendre un jour qu'elle a péri de froid <( et de misère dansd'affrcuK déserts, pour vivre <( sans elle, pour la pleurer toujours! voilà ce «qu'on ose exiger d'une mère! O Stanislas! « deva's-tu m'apprendre qu'il est un sacrifice '« que je ne puis te faire, et une douleur dont lu «ne me consolerais pas?» En parlant ainsi, elle ne pleurait plus, et était comme dans un état de délire. Springer, le cœur déchirx^ de sa peine, s'écria : «Ma lille, si votre mère n'y peut «consentir, vous ne partirez pas. Non, ma « mère, si tu l'ordonnes, je ne partirai pas, lui u dit Elisabeth en l'accablant des plus lou-

go ELISABETH.

« chantes caresses ; je t'oLéirai toujours. MaU « peut-être Dieu obtieiidra-t-il de toi ce que li| \ « as refusé à mon père ; viens le prier avec moi, j (( ma mère : demandons-lui ensemble ce qu^ « nous devons faire : c'est la lumière qui guid^ (( et la force qui soulicnt : toute vérité vient de <( làj et loute résignation aussi ! »

En priant, Phédora pleura. Cette piété qui calme, adoucit, et ne s'empare du cœur que pour se mettre à la place de ce qui le lourmentc 1 et le déchire; celte piété divine qui ne prescrit jamais un devoir sans en montrer la récom-f; pense; cette voix de Dieu, ù'i puissante sur les âmes tendres, toucha celle de Phédora. Dans les caractères nobles et fiers , qui ne composent le bonheur que de gloire, l'estime des hommes peut obtenir le sacrifice des plus chères affections; mais la religion seule peut Pobtenir des cœurs qui ne composent le bonheur que d'amour.

Le lendemain, Springer, s'ctant trouvé seul avec sa fille, lui fit le récit de ses longues infortunes; il lui apprit quelles funestes guerres avaient déchiré la Pologne , et comment ce malheureux royaume avait été effacé du nombre des empires. «Mon seul crime, ma fille, lui Tf( dit-il, est d'avoir trop aimé ma patrie, et de « n'avoir pu supporrcr son assei-yissement. Ses

« plus grands monarques étaient du même sang « que moi ; je pouvais moi-mcme être appelë « au trône, et je devais bien mon amour et ma T( vie au pays dont je tirais toute ma gloire; je a l'ai servi comme je le devais : seul, à la tetc « d'une poignée de nobles Polonais, je l'ai dé- « fendu jusqu'à la dernière extrémité contre les « trois grandes puissances qui s'avançaient « pour l'envahir ; et , lorsqu'accablé par le «nombre de nos ennemis, sous les murs de « Varsovie, à la vue de cette vaste capitale li- « vrt'e aux flammes et au pitl-age, il a fallu céder, « et se soumettre à la tyrannie , au fond de mou « âme je résistais encore. Humilie d'être tou- « jours dans ma patrie, et de n'en phis avoir, (( partotit je cherchais des armes , partout je <( cherchais des alliés qui m'aidassent à rendre « à la Pologne son existence et son nom. Vains « efforts, tentatives inutiles, chaque jour rivait « davantage des chaînes que mes faibles mains « ne pouvaient ébranler. Les terres de mes (( aïeux étaient dans la partie tombée sous la « domination de la Russie : j'y vivais avec Phé- ' « dora, heureux , mille fois heureux , si le joug « de l'étranger n'avait pas pesé sur mont front ! w Mes plaintes peu mesurées , et surtout les :<( nombreux mécontents qui se rassemblaient H chez moi inauiétcrent un monarque absolu

92 ÈEISABETH.

« et soupçonneux. Un malin, je fus arraché de « ma maison , des bras de ma femme , des tiens, '« ma fille : tu n'avais alors que quatre ans, et « tes larmes ne coulaient sur ton malheur, que « parce que ta vojais pleurer ta mère. Je fus f(( traîné dans les prisons de Pétersbourg; Phé- « dora m'y suivit : la permission de s'y enfermer, ■(( avec moi fut la seule gTace qu'elle put obtenir. ■<( ?>ous vécûmes prè-^ d'une année dans ces af- « freux cachots, prive's d'air, presque du jour, « mais non pas d'espérance. Je ne pouvais « croire qu'un monarque juste n'excusât pas un « citoyen d'avoir soutenu les droits de sa patrie, a et qu'il ne se fiât pas à la promesse que je lui (( donnais de demeurer sourïii s. J'avais trop bien « présumé des hommes; je fus jucé sans être <( entendu, et exilé pour la vie en Sibérie. Ma « fidèle compagne ne m*abandonna point, et je <( dois dire cru'en m'accom.r)arïnant ici , elle avait « l'air d'écouter plus encore son cœur que son « devoir : si j'eusse été envoyé dans les ténèbres « glacées de l'affreux Berer.of. dans les solitudes « perdues du lac Baïkal Oii du Kamchalka, je (( ny aurais pas été seul encore; il n'est point (( de désert, il n'est point d'antre si sauvage où « ma Phédora ne m'eût suivi : oui, je le veux « croire, c'est à ses verlus, c'est à son dévouc- « ment si généreux que j'ai dû un exil plua

(t humain. O mon enfant! s'il y a eu quelques '« douceurs clans ma vie, c'est à La mère que je «le (lois; et s'il y a eu du malheur dans la <( sienne j je n'en dois accuser que moi. Du mal- « heur! mon père, lui dit Elisabeth , et Lu Tas '<( toujouï's aimée. » A ces mots ,-Springer reconnut le cœur dePhedoraj et vit bien, qu'ainsi que sa nière, Elisabeth auprès d'un époux pourrait ne pas être malheureuse dans Tcxil. «Ma '«fille, répondît-il, eu lui remettant la lettre « du jeune Smoloff, qu'il avait gardée depuis ;« la veille , si je dois un jour à ton zèle et à ton [« courage des biens que je ne désire plus que f« pour t'en accabler, au sein de la prospérité, (« cette lettre te rappellera nos bienfaiteurs ; ton (« cœur, Elisabeth, doit être reconnaissant, et [« l'alliance de la vertu peut honorer le sang dos {« rois. » La jeune fille rougit, prit la lettre des ' imaîns de son père, l'attacha sur son cœur, et sécria : « Le souvenir de celui qui t'a plaint, « qui t'a aimé , qui t'a set\'i , ne sortira jamais .« de là. »

Durant quelques jours, on ne parla plus du voyage d'Elisabeth : sa mère n'y avait pas consenti encore; mais, à la tristesse de ses regards, au profond abattement de sa contenance , on Voyait assez que le consentement était au fond I lie son cœur, et que l'espérance ny était plus.

Cependant, peut-ôtre n'eût- elle jamais trouv| la force de dire à sa fille : tu peux partir, si le cicj ne la lui eût envoyée. Un dimanche soir, la famille était en prières , lorsqu'on entendit à 1^ porte un homme qui frappait avec son bâton. Springer ouvre ; à l'instant Phédora s'écrie : (( Ah! mon Dieu, mon Dieu, voilà celui qu'ap :« nous a annoncé, celui qui vient enlever mon <( enfant.)) Et elle tombe tout en pleurs le visage contre la table , sans que sa piété puisse lui donner le courage d'aller au-devant de l'hommç de Dieu. Le missionnaire entre : une large barbe blanche lui descend sur la poitrine, son air est vénérable, il est courbé par la fatigue plus encore que par les années; les épreuves de sa vie ont usé son corps et fortifié son âme : aussi,, porte-t-il dans ses regards quelque chose de triste, comme l'homme qui a beaucoup souffert, et de doux, comme celui qui est bien sûr de n'avoir pas souffert en vain.

« Monsieur, dit-il , j'entre chez vous avec « joie ; la bénédiction de Dieu est sur cette <( pauvre cal)anc; je sais qu'il y a ici des ri- « chesses plus précieuses que les perles et l'or: «je viens vous demander une nuit de repos. ». Elisabeth s'empressa de lui approcher un siège, « Jeune fille . lui dil-il , vous vous êtes bien n hillée dans le chemin de la vertu , et dès lç#

:« premiers pas , vous nous avez laisses loin «derrière vous. » Il allait s'asseoir, lorsqu'il: entendit les sanglots de Phédora : « Mère chrét" « tienne, lui dit-il, pourquoi pleurez-vous? le f(( fruit de vos entrailles n'cst-il pas béni ? Ne vpouvez-vous pas aussi vous dire heureuse <( entre toutes les femmes ? Si vous versez des :« larmes parce que la vertu vous sépare de votre «< enfant pour un peu de temps, que feront les « mères qui se voient arracher les leurs par «le vice, et qui les perdent pour l'éternité? « O mon père ! si je ne devais plus la revoir! « s'écria la mère désolée. Vous la reverriez , « reprit-il vivement , dans le ciel qui est déjà « son partage; mais vous la reverrez aussi sur « terre : les fatigues sont grandes, mais Dieu' « la soutiendra j // masure le vent à ta laine de u ragneau. » Phédora courba la tête avec résignation. Springer n'avait pas dit un mot encore; il ne pouvait parler, son cœur se déchirait : et Elisabeth elle-même, qui jusqu'à ce jour n'avait . èeilti que son courage, commença à sentir sa"faiblesse. L'espoir d'être utile à ses parents lui avait caché la douleur de s'en séparer : mais à présent que le moment était venu, quand elle pouvait se dire : « demain je n'entendrai plus la Voix de mon père, demain je ne recevrai plus les caresses de ma mère , et peut-être un an cU'

lier se passwa avant que je retrouve de si douces joies, )) alors il lui semLlait que tout s'abîmait (levant eilc; ses jeux se troublèrent, ses genoux tlécliirenî, elle tomba en pleurant sur le sein de son père. Ali! timide orpheline, si déjà tu tends les bras à ton pj:otecteur, et que dès les premiers pas tu penches vers la terre comme une vigne sans appui , où trouveras-tu donc des forces poux\tijavqvsm',s,e|iile presque une moitié du monde. , . . ,., .

Avant de se coucher, le missionnaire s'assit à la taille des exilés pour prendre le repas du soir. La plus franche hospitalité y présidait j mais la gaielé e» claie bannie, et ce n'était qu'avec effort que chacun des exilés retcntâl ses larmes. Le bon religieux les regardait avec une tendre compassion ; il avait vu beaucoup d'affliclions dans le cours de ses longs voyages, et l'art de les adoucir avait, été la principale étude de sa vie : aussi pour toutes les douleurs il ayait une consolaliou 5 pour chaque situation , chaque caractère, il avail des paroles qui rencontraient toujours justes. Quelquefois il n'empêch ait point de pleurer; mais les larmes qu'on versait sur une douleur personnelle , il savait , en présentant l'image d'une infortune plus grande, les détourner sur les douleurs d'aatrui, et, parle sentiment de la pitié, adoucir le sentiment au mal-^^

l?('iir. C'est ainsi ,(jU;'pu, facôjUant ,scs longues traverses.; el les désastres dçnl il avait clé le ^témoin j pçu à peu il attaclia ralteni.ion çlcs exilés, les émut, .de compassion,, pour leurs .Acres, les conduisit ,à se dire intérieurement qu'en comparaison de tant d'infortunes, leur sortctaitLIen doux encore. En efTet, que n'avaitil point vu, que ne pouvait-il point dire, cet lionime vénérable, qui, depuis soixante ans, à : deux mille lieues de sa pairie, sous un ciel étranger, au milieu dcs persécutions, travaillait, sans se lasser jamais, à la conversion da LarLarcs quïl appelait ses frères, etqui souvent éialeiîL ses bourreaux ? Il avait vu la cour de Pc- ]-in, et l'avait étonnée par ses vastes connais- £a:i.cc5, et plus encore par ses vertus : il avait > vécu parmi les sauvages, dont il avait adouci , les mœurs; il avait réi'.ni des liordes errantes , 5]ui tenaient de lui les prci^iiéres notions de 1 -::riciilture. Ainsi des landes changées en ji;haraps fertiles, des hommes devenus doux et Lumains, des familles au.xquellos les noms de père, d'cpou.\ et d'enfants n'élalent plus étrangers, et des cœurs qui s'élevaient à Dieu pour le bénir de tant de bienfaits, étaient le fruit des soins d'un seul homme. Ah! ces gens-là ne disaient point de mal des missions ; ils ne disaient point que la religion qui les commande est uuo

religion scvère et tyrannique; ils ne disaient point surtout que les hommes qai la pratiqueat avec cet excès de charité et d'amour, sont des hommes inutiles et ambitieux. Mah pourquoi ne pas dire qu'ils sont ambitieux ? En ^e dévouant au service de leurs frères, n'aspirent-ils pas au plus grand prix possible ? ne veulent -ils pas plaire à Dieu et gagner le ciel ? L'ambition des plus célèbres conquérants ne s'est jamais élevée si haut ; elle s'est contentée du sufFrage des hommes et du sceptre de l'univers.

Le bon père apprit ensuite aux exilés que, rappelé par ses supérieurs, il retournait à pied dans l'Espagne, sa patrie. iHour s'y rendie, il avait à traverser encore la Bussie, l'Allemagne et la France ; mais il disait que c'était peu de chose. Celui qui vient de voyager dans les déserts , qui pour tout abri trouvait un antre , pour tout oreiller une pierre , pour toute nourriture un peu de farine de riz délayée dans de Veau , doit se croire au terme de ses fatigues en arrivant chez des nations civilisées; et, pour le père Paul, c'était ctrc déjà dans sa patrie que d'être chez des peuples chrétiens. Il racontait des choses extraordinaires des maux qu'il avait soufferts , des difficultés qu'il avait essuyées , lorsqu'après avoir dépassé les grandes murailles do la Chine, il s'était enfoncé dans

rimmense Tarîarie. Il ^lisait encore comment, à l'entrée des vastes déserts de la Soongo'rie, qui appartiennent à la Cliine et lui s«rvent de limites avec la Sibérie , il avait trouvé un pays abondant en magnifiques pelleteries , en précieuses fourrures, et susceptible de faire, à l'aide de cette richesse, un grand commerce avec les peuples européens : mais nul vestige de notre industrie n'avait encore pénétré jusque-là; aucun marchand n'avait osé porter son or et ses calculs là où le missionnaire avait planté une croix et répandu des bienfaits : tant il est vrai que la charité va encore plus loin que l'avarice !

On arrangea pour le père Paul un lit propre et commode dans le petit cabinet qu'occupait la jeune Tarlare, et celle-ci vint dormir, enveloppée d'une peau dours, auprès du poôle.

Quand le joui- commença à paraître, Elisabeth se leva : elle s'approcha doucement de la porLe du pcrc Paul; et, ayant entendu qu'il était déjà en prières, elle demanda la permission d'entrer et de l'eutretenir seul : devant ses parcuLs, elle naurait, pas osé lui parler de ses projeLs, el du désir qu'elle avait de ne point attendre plus loin que l'aube prochaine pour se mettre en roule. A genoux près de lui, elle lui raconta 1 histoire de toute sa vie; touchante i histoire, qui n'ciait cooipcsce que de sa ten-

dresse pour ses parents! Sans cloute, dans leloniï récit de ses^ incertitudes et de ses esnérances, elle prononça plus d'une fois le nom dc Smoldfi'; mais il semblait que ce nom n'était là que pour rehausser son innocence, et montrer qu'elle FavaiL conservée dans toute sa pureté i aussi le père Paul fut-il pro fondement touche de tout ce qu'il eniendit : il avait fait le tour dii^ monde et vu presque tout ce qu'il contient f mais un cœur comme celui d'Elisabeth, il ne l'avait point vu encore.

Springer et Phédora ne savaient point que rintention de leur fille était de les quitter le lendemain ; mais le matin, en l'embrassant, ils se sentirent émus et agités de ce frissonnement iuvolonlaire qu'éprouvent tous les êtres vivants à la veille de l'orage. A chaque pas qu'Elisabeth faisait dans la chambre, sa mère la suivait des jeux, et souvent la retenait brusquement par le bras, sans oser lui adresser une question , mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour Je lendemain, et lui donnant des ordres pour divers ouvrages à faire à quelques jours de là. Ainsi elle cherchait à se rassurer par ses propres paroles; mais son cœur n'en était pas plus tranquille, et le silence de sa fdle lui parlait toujours de départ. Pendant le diner, elle lui dit : « Elisabeth, si le temps est beau demain,

ELISABETH. loi

« vous monterez tlans vo'ro petite nacelle avec « votre père, pour aller pcchcr ([uclcpies pois- « sons dans le lac. « Sa fille Ja regarda, se tut, et de grosses larmes tombèrent de ses yeu^ft Snringer, déchiré de la morne inquiétude que sa femme, reprit un peu vivement :'« Ma fille, « avez -vous entendu l'ordre de votre mère? (( demain vous viendrez avec moi. » La jeune

;!c pencha sa tcle sur Fépaule de son' père, Qt \iÀ dit à voi\ Lasse : «Demain, vous console- (( rez ma mère. » Springer pâlit : c'en fut assez peur Phédora, elle ne demanda plus rien; elle était sûre que le mot de départ venait d'être pronoiicc, cl elle ne voiwlait pas l'entendre; car le nioment où l'on oserait en parler devant elle serait celui oiî il faudrait y donner son conscnt"mcnt, c' elle espérait que tant qu'elle ne Tau-

■ ii; pas donné, sa fille n'oserait pas partir.

[•ringer ramasst; toutes ses fprces, il voit qu'il aura à soutenir le lendemain et le d'';nart de sa fille et la douleur de sa femme; il ne sait point s'il survivra au sacrifice qu'il va faire, sacrificeauquel il ne peut se résoudre que pai^ c\ccs' <l'amour pour sa fille, et il a l'air de le vr-covoir; il la remercie de son dévouement; et, cachant ics larmes au fond de son cœur, il feint dOtre h/Mireux pour donner à son Elisahelli la seule récoanpen'sc digne de ses vertus.

Ab! dans ce jour-là que d'émotions secrètes, de sentiments inaperçus^ de caresses vives et déchirantes entre les parents et lear fille! Lo missionnaire cherchait A fortifier les courages, en rappelant toutes les histoires des saintes Écritures, où Dieu se montre prorapt à récompenser les grands sacrifices de la pieté filiale et de la résignation paternelle ; il leur faisait entrevoir aussi que les fatigues du voyage seraient moins grandes, parce qu'un homme puissant,; qu'il ne nommait pas j mais qu'on devinait assez, lui avait fourni les moyens de rendre la route plus commode et plus douce. Enfin, quand lo soir fut arrivé, Elisabeth se mit à genoux, et|, d'une voix émue, demanda à ses parents de la bénir. Le père s'approcha, des larmes coulaienjt le long de ses joues; sa fille lui tendit les bras : il comprit que c'était un adieu; son cœur se serra , ses larmes s'arrêtèrent; il posa les mains sur la tête d'Elisabeth, en la recommandant à Dieu dans son cœur, mais sans avoir la force de proférer une parole. La jeune fille alors regardant sa mère, lui dit : «Et toi, ma mère, no (c veux-tu pas bénir aussi ton enfant? Demain, « reprit-elle, avec l'accent étouffé d'une pro- « fonde désolation, demain. — Et pourquoi pas « aujourd'hui aussi , ma merci Ah ! oui , repartit w Phcdora, eu sclan^aut impétueusement vers

ELISABETH. io3

« elle, tous les jours, tous les jours. » Elisabeth courba la Icle devant ses parents, qui, lesmaius réunies, les yeux élevés, la voix tremblante, prononcèrent ensemble une bénédiction que Dieu dut entendre.

A quelques pas , le missionnaire priait aussi : c'était la vertu qui priait pour l'innocence. Ahî si de pareils vœux n'étaient pas écoutés du ciel , quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'à lui?

On était alors à la fin de mai ; c'est le temps de l'année où , entre le crépuscule du soir et l'aube du jour, à peine y a-t-il deux heures de nuit. Elisabeth les employa à faire les préparatifs de son départ; elle ni; t dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures; depuis près d'un an elle y travaillait la nuit à l'insu de sa mère , et depuis le même temps à peu près elle mettait de côté à chacun de SCS repas quelques fruits secs et un peu de farine, afin de retarder le plus long-temps possible le moment d'avoir recours à la charité d'autrui , sans être obligée, en partant, de rien emporter de ce pauvre toit paternel, où il n'y avait que le pur nécessaire. Huit ou dix kopecks (i) formaient tout son trésor; c'était le

( I ) Kopeck , ou Copeck , petite monnaie russe valant un peu au-delà d'un sous de France.

io4 KLîSABETîr.

seul argent qu clic possédât sur la IcrrOj el loule la richesse avec laquelle elle s'cr.i]3ar(|Uaît pour traverser un esnace de plus de huit ceuts licucs. . « Mon père . dit-cUe au missionnaire en ou- « vrant doucement sa porte, parlons pendant '(( que mes parents dornv:nt ciicorCj ne les cveiî- « Ions point, ils pleureront assez loi; ils sojit « lraiu|uiil'js parce qu'ils croient que nous no' .'« pouvons sortir que p?r leur chamhre ; mais lu n fenêtre de ce cabir.et n'est pas haute, je saute terai facilement en cîcLci's, et je vous aiderai. <( ensuite à descendre sans vous faire aucun' •(( mal. )) Le missicnucire se prêta à ce pieux Stratagème, qui devait -épargner de déchirantsadieux à trois infortunés. Quand il fut dans îa^ foret avec Elisabeth, elle mit son petit paquet Sur son dos, et fit quelques pas pour s'éloigner; mais en tournant encore une fois la tête vers la' cabane qu'elle abandonnait, ses sanglots la suffoquèrent, elle se précipita toute en larmes devant la porte oi!i dormaient ses parents : « Mon <{ Dieu ! s'écria-t-elle , veillez sur eux , proté ><( gez-lcs, conservez-les-moi , et ne pernictte.: '(( pas que je repasse jamais ce seuil , si je ne de- (( vais plus les retrouver. » Alors elle se lève, Ec retourne, elle voit sO'4 père debout derrière clic. « O mon père ! vous? Pourquoi, mon père, '« pourquoi venir ici ? — Pour te voir, t'erabras-

ELÎSABETFI. io5

« ser, te hrmv encore une fois; tfour te dire : « Mon Elisabeth, si tlarant les jours de ton cn- (i faiice j'en ai passe un sans te montrer ma ten- « dresse , si une seule fois j'ai fjjrt 'couler tes (( larmes, si un regard, une parole sévère ont af-. <( (lig(5 ton cœur, avant de l'éloigner, pardonne? « pardonne cà ton vieux pcre, afia ipic s'il n'est « plus destine au bonheur de te voir, il puisse (( mourir en paix. Ah ! n'e dis point , ne dis point « ceci, interrompit Elisabeth. Et ta pauvre mère,' (( continua-t-il, quand elle sMveilîéra^' que twi « dirai-je? que lui répondrai-je, quand elle me (( demandera son enfant ? Elle te cherchera dans f« cette foret, sur les rives de ce lac ; je la sui^ m vrai partout en pleurant avec elle, en appe- (( lant partout avec elle notre enfant, qui ne « nous repondra plus. » A ces mots, Elisabeth s'appuya à demi-évanouie contre le mur de la cliaumière.i Son père vit qu'il l'aTaît trop émue, il se reprocha vivement sa faiblerse. « Ma fille, « lui dit- il avec une voix plus calme 3 prends « courage : je prendrai courage aufsi; je te pro- (( mets, non de consoler ta mère , mais de la « fortifier contre la douleur de tor. départ ; je « le promets de te la rendre quand tu revien- <( dras ici. Oui, mon enfant, soit que le succès a coiu'onne ou non ton pieuv voyage, tes pa- « rents ne mourront pas saus t'avoir revue. »

io6 ELISABETH.

Alors il dit au missionnaire qui . les yeux baisses et dans un profond altcndrissemeut, se tenait à quelque distance de cette scène d'affliction : « Mon père, je vous remets un bien qui « n'a point d'égal, c'est plus que mon sang, que f(( mavic; je vous le remets cependant avec conu fiance ; partez ensemble : des milliers d'anges .(( veilleront autour d'elle et de vous ; pour la '« défendre, les puissances célestes s'armeront j| « cette poussière qui fut ses aïeux se ranimera, « et Dieu , puisqu'il est tout-puissant , et qu'il « est père aussi de mon Elisabeth, Dieu ne périt mettra pas que notre Élisabelb périsse. »J

La jeune fîUe, sans oser regarder son père, mit une main sur ses yeux, donna l'autre au missionnaire, et s*éioi2;na avec lui. En ce moment l'aurore commençait k éclaircir la cimo des monts, et dorait ûéjà le faîte des noirs sapins , mais tout reposait encore. Aucun souffle de vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres; celles même du bouleau étaient tranquilles, les oiseaux ne chantaient point, tout se taisait jusqu'au moindre insecte. On eût dit que la nature entière se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix d'un père qui, à travers la foret, criait encore un adieu à sa fille , fut le dernier son qu'elle pût entendre. J'ai essaye de dire les douleurs du i

père, mais celles de la mère, je ne l'csfaierai

point.

Comment peindre cette infortunée qui, s'éveillant au cri de son époux , accourt à lui , et, eu lisant dans son attitude désolée que son enfant est parti, tombe dans de muettes angoisses qui semblaient être à tous raomens les dernières de sa vie? En vain son époux, rappelant tous les malheurs de l'exil, la conjurait de se calmer; elle n'entendait plus la voix de son époux, et l'amour lui-même avait perdu sa puissance, et n'arrivait plus à son cœur : tant il est vrai que les douleurs d'une mère s'élèvent au-dessus de toutes les consolations humaines, et ne peuvent être atteintes par rien de ce qui vient de la terre. Ah! Dieu seul s'est réservé le pouvoir de les adoucir, et s'il les donne en partage au sexe qu'il a fait le plus faible ^ c'est qu'il l'a fait assca tendre pour pouvoir aimer ia main qui le frappe j cl croire au seul espoir qui console.

Ce fut le 18 de mai qu'Elisabeth et son guide se mirent en route; ils employèrent t»a mois entier à traverser les forêts humides de la Sibérie, sujettes en celte saison à des inondations terribles. Quelquefois des paysans tartares leur perme'-taicnt, pour une faible rétribution , de monter dans leur charette, et tous les soirs ils se reposaient dans des cabanes si misérables,

io8 ELISABETH,

qu'il ne fallait pas moins que la longue ItaLi-^ lude qu'ÈlisaLoth avait de la pauvretc, pour pouvoir goiitcr unpcu de repos. Elle se couchait toute velue sur un mauvais matelas, dans une chambre Remplie d'uncî odeur de fumée, d'eau-de-vie et .de tabac , où le vent soufflait souvent à travers les fenêtres collées avec du papier, et où, pour surcroît de désagrément, dormaient pêle-niclc le père, la mère, les cut fanls, et quelquefois même une partie du bctaii de ia famille.

A quarante vcrstes de Tioumen ( i ), on passç dans un bois où. des poteaux indiquent la fin du gouverueajcnt de Tabolsk ; Eiisabetli les remarqua; elle quiUait la terre de Icxil, il lui^ sembla qu'elle quitlail sa pairie, cl qu'elle se séparait une seconde fois de ses parents, c. Ah ! (( dit-elie, que me voilà loin d'eux a prérc: J. » Ccuc réflexion, elle la liL encore lor^qu"cI.e mit le pied en Europe. Èlrc dans une. autre ^«artie du monde lui présentait limage d'une distance qui l'c-rravait plus que le chemin quelle venait de faire; elle laissait en Asie ses seuls protecteurs, • — 1

(i) Tioumen, ou Tiumen, Pst la prcniirre ville d-^ la SiLéiie eu <niU;int dans le gouvcnienifut de Tobolsk du CDté de la Russie europccunc, Ou l''jp[)olait anciiauejucxit Ouzi(jidin.

il ELISABETH. 109

les seuls clrc's dans toute la nature sur qui elle eût des droits, et dout raiTection lui fut assurée. Et que trouverait-elle dans cette Europe si célèbre par ses lumières, dans cette cour impériale où affluent les richesses et les talents ? Y trouvcrait-elle un seul cœur touclié de sa misère , ému de sa faiblesse, dont elle put implorer la protection ? Sans doute à cette pensée il était un nom qui devait se présenter à elle. Ah! si elle avait espéré de rencontrer à Pétersbourg — mais il n'y était point. L'ordre dt-l'empercur l'avait mandé pour joindre l'armée en Livonie ; elle ne le trouverait donc pas dans cette Europe qui lui semblait n'être habitée que par lui, parce qu'il élaît ia seule personne qu'elle }" connût Alors tout son recours était dans le père Paul. Un homme qui avait passé soixante ans à Htiie du bien, devait, dans les idées d'ÉIisabelh'j avoir un grand crédit à la cour des rois.

De Pcrmc à Tobolsk on compte près de 900 vcrstes : les chemius sont beaux, les champs fertiles et bien cultivés : on rencontre fréquem- . ment de riches villages russes et tartares , dont i les habitants ont l'air si heureux , qu'on a peine : à croire qu'ils respirent l'air de la Sibérie; il y a ! môme quelques auberges ornées de très-belles I images, de tables, de lapis et de plusieurs us- I Icnsiles de luxe qui étaient inconnus à Èlisabolh

iio ELISABETH.

et qui commcnçaionf à t'ioiiner sa simplicité.

Cependant, la ville de Ferme, quoique la plus grande qu'elle eut vu encore , Tattrista par ses rues sales et étroites, la hauteur de ses maisons y le mélange confus de palais et de chaumières, et Tair fétide qu'on y respirait. Permc est entourée de marécages; et, jusqu'à Casan, le pays , entrecoupé de bruyères stériles et de noires forCts de sapins, présente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des orages, la foudre tombe très fréquemment sur ces vieux arbres, qu'elle embrase avec rapidité, et qui paraissent alors comme des colonnes d'un ronge ardent, surmontées d'une vaste chevelure de flamme. Plusieurs fois Elisabeth et son guide furent témoins de ces incendies. Obligés de traverser ces bois , qui brillaient des deux côtés du chemin, tantôt ils voyaient des arbres consumés par le bas , soutenir de leur seule écorcc leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnées; ou renversés à demi , former comme nii arc de feu au milieu de la route; ou enfin s'ccroulant avec fracas , retomber l'un sur l'autre' en piramidcs embrasées; semblables à ces bûchers antiques, où la piété païenne recueillait la cendre des héros.

Cependant, malgré ces dangers et ceux plu.s imminents pcut-Ctre du passage des fleuves dé-i

ELISABETH. m

IjorJés, ÉlisaLclh ne se plaignait point, cl trouvait mcme qu'on lui avait exagéré les difficultés lia voyage. Il est vrai que le temps était très beau, et qu'elle n'allait pas toujours à pied : ou rencontrait, le long de la route, des charrettes el des kibicks (i) vides qui revenaient de mener des bannis en Sibéiie ; pour quelques kopecks, nos voyageurs obtenaient fuciloment des courriers la permission de monter dans leurs voilures. Elisabeth acceptait san:: humiliation les secours du bon pcrcj car, en les recevant de lui, elle croyait les tenir du ciel.

Arrives sur les bords de lu Kama , vers les piemiers jours de septembre , nos voyageurs n'étaient plus qu'à deux cents verstes de Casan ; c'était avoir presque fait la moitié du voyage. Ah! si le ciel eût permis qu'Elisabeîh l'eût fini ainsi qu'elle l'avait commencé, elle aurait cru avoir faiblement payé le bonheur djêtre utile à ses parents : mais tout allait changer, et avec la mauvaise saison s'approchait le moment qui devait exercer son courage, mellre au jour sa

(i) Le kibick est une voiture do voya.'^e très-It'gèrc, fort usitée en Russie. Un kibick n'est ccpondant pas oinniode, cai- il u'cst suspendu que sur les rouos de derrière, uiais il est assez long poi\i' que le voyageur puisso ^ cuuclier ù <rOi) aisd

vertu , et sur la tête du juste la couronne immortelle de vie, ■; Depuis plusieurs jours, le missionnaire s'affaiblissait sensiblement ; il ne marchait plus qu'avec peine , et, quoiqu'appuyé sur son bâton et sur le bras d'Elisabeth, il était obligé de se reposer ^ans cesse ; s'il montait dans un kibick, la route , formée de gros rondins places sur des marécages, lui causait des secousses horribles qui épuisaient ses dernières forces sans altérer un moment son courage. Cependant, en arrivant àSarapoul, gros village à clocher, sur la rive droite de la Karaa , le bon religieux éprouva une défaillance si extraordinaire , qu'il ne lui fut pas possible d'aller plus loin. Il fut recueilli dans un mauvais cabaret auprès de la maison de rOupravilel, qui régit les biens de la couronne dans le territoire de Sarapoul. La seule chambre qu'on put lui donner était une espèce de galetas élevé, avec un plancher tout tremblant , des fenétixîs sans carreaux , pas une chaise , pas un banc ; pour tout meuble une mauvaise table et un bois de lit vide; on y jeta un peu de paille, et le missionnaire s'y coucha. Le vent qui soufflait par la fenêtre était si froid , qu'il aurait éloigné le sommeil du malade; lors même que ses souffrances lui eussent permis de s'y livrer. Pc funestes pensées commençaient à

ËLIS-ABETH. ii3

effrayer ÈÏisaLetli. Elle demanda un médecin , il n'y en avait point à Sarapoul; et comme elle vit que les gens de la maison ne prenaient aucune part à l'état du pauvre mourant, elle 'fut réduite à n'avoir recours qu'à elle-même pour le soulager. D'abord elle attacha contre la croisée un lambeau de vieille tapisserie qui pendait le long du mur; ensuite elle alla cueillir dans les champs de la réglisse à gousses velues, ainsi que des roses de Gueldre, et puis les mêlant, comme elle l'avait vu pratiquer à sa mère , avec des feuilles du cotylédon épineux , elle en fit une boisson salutaire, qu'elle apporta au pauvre ' religieux. A mesure que la nuit approchait, son état empirait de plus en plus , et la malheureuse Elisabeth ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelquefois elle s'éloignait pour étouffer ses sanglols; au fond de son grabat le bon père les entendait, et il pleurait sur celte douleur qu'il ne pouvait pas soulager, car il sentait qu'il ne se relèverait plus , et que tout était fini pour lui sur la terre. Ah! ce n'est pas quand ou a employé soixante ans à travailler pour Dieu qu'on peut craindre la mort ; mais comment ne pas regretter un peu la vie, quand il y reste beaucoup de bien à faire? «Mon Dieu, disait-il à Bc voix basse , je ne murmure point contre votre .« volonté j mais si vous m'aviez permis de con-

ii4 ELISABETH.

« duiro celle pauvre orpheline jusqu'au lorme. « de son voyage , il me semble que je serais « mort plus tranquille. » Éîisabelh avait allume, un flambeau de résine , el demeura debout toute la nuit pour soigner son malade. Un peu aérant le jour, elle s'approcha pour lui donner à boire; le missionnaire , prc'V03'ant qu'avant peu il ne serait plus en état de parler, se souleva sur son séant, prit le verre des mains de la jeune fille, el l'élevant vers le ciel , il dit : a Mon Dieu, je 'u la recommande à celui qui nous a promis u qu'un verre d'eau offert en son nom ne serait '(( pas un bienfait perdu. » Ces mots révélèrent à Elisabeth toute l'évidence d'un malheur que jusqu'alors elle s'était efforcée de ne pas croire possible; elle vit que le religieux sentait qu'il allait mourir; elle vit qu'elle allait tout perdre : son cœur se brisa, elle tomba à genoux devant le lit , le front couvert d'une sueur froide, et la poitrine suffoquée de sanglots. « Mon Dieu , « prenez pitié d'elle; prenez pitié d'elle, mon '<( Dieu, » répétait le missionnaire en la regardant avec une profonde compassion. A la fin, commo il vil que la violence de sa douleur allait toujours croissant, il lui dit : « Au nom du ciel R< cl de votre père , calmez-vous , ma fille , et [« écoutez- moi. » Elisabeth tressaillit , étouffa SCS cris, essuya ses larmes , et les yeux fixés sur

ELISABETH. ii5

ic religieux , allcndit avec rospecl ce qu'il allait lui dire. Il s'appuya conLre la planche qui servait de dossier à sou lil , et recueillant toutes es forces, il parla ainsi : « Mon enfant, vous (( allez, être expcséc à de grandes peines en (( voyageant seule à •votre âge, au milieu de la (( mauvaise saison ; cependant c'est là votre « moindre péril : la cour votts en offrira de plus « terribles. Un courage ordinaire peut lutter « contre l'infortune, et ne résiste pas à la séu duction ; mais vous n'avez pas un courage « ordinaire , ma ftlie , et le séjour de la cour {( ne vous changera pas. Si quelques méchants (( (cL vous en trouverez beaucoup) voulaient (( abuser de votre situai ion et de votre misère « pour vous écarter de la vertu, vous ne croiu rez point à leurs promesses , cl toutes leurs (( vaiues richesses ne vous éblouiront pas. La « crainte de Dieu et l'amour de vos parents , (( voilà ce qui est au-dessus de tout, et voilà ce (( que vous avez. A quelque extrémité que vous «soyez réduite, vous n'abandonnerez jamais « ces biens pour quoique bien qu'on puisse vous « olfrir , cl vous vous souviendrez toujours « qu'une seule faute porterait la mort au sein « de ceux qui vous ont donné la vie. Ah ! mon « père! interrompit-elle, ne craignez pas.... Je « ne crains rien, dit-il; votre piété, votre dd-

ii6 ELISABETH.

« vouement ont mérité une confiance sans bor- <( nés, et je suis si1r que vous ne succomberez « pas à l'épreuve à laquelle Di^u vous sonmet. <( Maintenant, ma Glle , prenez dans n^a robe la .« bourse que le généreux gonverncur de To- '(( bolsk. me donna, en vous recommandant à H( mes soins. Gardez-lui le secret, il y va de sa «M vie... Cet argent vous conduira àPétersbourg. î<( Allez chez le patriarche, parlez-lui du père <{ Paul, peut-être ne Taura-t-il pas oublié j il «( vous donnera un asile dans un couvent de ., «filles, et présentera sans doute lui-même . ,<( votre requête à l'empereur... Il est impossible

•<( qu'on la rejette Au moment de la mort, je

«< puis vous le dire, ma fille, voire vertu est ,. « grande; le monde en voit peu de semblable, , r<( il en sera touché ; clic aura sa récompense sur

i( la terre avant de l'avoir dans le ciel » II

s'arrêta; sa respiration devenait gênée, et une sueur froide coulait sur son front. Elisabeth pleurait en silence, la tête penchée sur le lit. Après une longue pause, le missionnaire détacha de dessus sa poitrine un petit crucifix de . bois d'ébcne, et le présentant à Elisabeth, il lui dit d'une voix affaiblie : u Prends ceci , ma fille; M c'est le seul bien que j aie à donner, le seul ; « que j'aie possédé sur la terre ; avec lui , je n'ai w manque" de rien. » Elle le pressa contre ses

lèvres avec un vif transport de douleur, car l'abandon d'un pareil bien lui prouvait que le missioiinaire était sûr de n'avoir plus qu'un moment à vivre. « Pauvre brebis abandonnée , (( ajouta-t-il avec une grande compassion, ne « crains plus rien, car voilà le bon pasteur du <i troupeau qui veillera sur toi ; s'il te prend ton (( appui , il te rendra plus qu'il ne te prend , fic- (( toi à sa bonté. Celui qui donne la nourriture (( aux petits passereaux et qui sait le compte u des sables de la mer, n'oubliera pas Elisabeth. (( Mon père, ô mon père ! s'écria-t-elle, en scr- « rant la main qu'il étendait vers elle, je ne puis « me soumettre à vous perdre.... Mon enfant, « reprit-il. Dieu l'ordonne : rcsigne-toi, calme «ta douleur, dans peu d'instants je serai là « haut, je prierai pour toi, pour tes parents... » Il ne put achever; ses lèvres icmuàient encore, mais on ne distinguait aucun son : il retomba sur sa paille, les yeux élevés vers le ciel; ses dernières forces furent employées à lui recommander l'orpheline gémissante, et il sembliit encore prier pour elle quand déjà la mort l'avait frappé : tant était grande en son âme l'habitude de la charité j tant, durant le cours de sa longue vie, il avait négligé ses propres intérêts pour ne songer qu'à ccuxd'autrui; au moment terrible de comparaître devant le trône du souverain juge,

ïi8 ELISABETH.

et de tomber pour toujours dans les abîmes de rëtcrnité, ce n'était pas encore à lui-même qu'il pensait.

Les cris d'Elisabeth attirèrent plusieurs personnes : on lui demanda ce qu'elle avait; elle montra son protecteur étendu sans vie. Aussitôt, au bruit de cet événement, la chambre se remplit de monde : les uns venaient voir ce qui se passait avec une curiosité slupide; ceux-ci jetaient un coup d'œil de surprise sur cette jeune, fille, qui pleurait auprès de ce moine moit; d'autres la regardaient avec pilié : m«is les maîtres de Tauberge, occupes ôeulemciit de se faire payer les misérables aliments qu'ils avaient fournis , trouvèrent avec joie dans la robe du missionnaire la bourse que dans sa douleur Elisabeth n'avait pas songé à prendre; ils s'en emparèrent , et dirent à la jeune fille qu'ils lui rendraient le reste quand ils se seraient remboursés de leurs frais et de ceux de l'enterrement. Bien v tôt les Popes (i) arrivèrent avec leurs flambeaux et leur suite; ils jetèrent un grand drap sur le corps du mort; la pauvre Èlisabelh fit

(i) Pope est un nom grec qui signifie père. On le donne h tous les niinislres de l'Église grecque. Ils sont habilles h l'orientale, et, quoique gcueralenient peu e'Glaîrc», ils sont extrêmement rccommandablcs par leur e»«. prit de tolérance pour toute auUe profession de foi.

ELISABETH. iiQ

alors un cri doulourcuK. Obligée de quillcr la main raidie de son guide qu'elle Icnail loujours, elle dit un dernier adieu à celle figure vénérable, qui respirait déjà une sérénité divine, et se précipita à genoux dans le coin le plus obscur de la chambre. Là, baignée de larmes, la tctc couverte d'un mouchoir, comme pour se cacher ce monde désert où elle allait marcher seule , elle s'écriait d'une voix étouffée : « O es- « prit bienheureux, n'abandonne pas la pauvre (( délaissée ! O mon père , ma tendre mère , que a faites- vous , maintenant que tout secours (( vient d'être ôté à l'enfant de voire amour?));

Cependant on commença quelques chants funèbres, on mit le corps dans la bière; et quand vint le moment de l'emporter, Elisabeth, quoique faible , tremblante et désespérée , voulut accompagner jusqu'à son dernier asile celui qui l'avait soutenue, secourue, fortifiée, et qui était mort en priant pour elle.

Sur la rive droite de la Kama , au pied d'une

éminence oîi s'élèvent les ruines d'une forte-

• resse construite pendant les anciens troubles

des Baschkirs ( i ) , est le lieu consacre à la sé-

(i) Les Baschkirs, ou Baslikirs, sont une peuplade idtf la Russie asiatique. Ils se nomment proprement Bash~ liourtSj et tirent leur origine en partie des Tartares Nogays j et en partie des Bulgares. Ils habitent principale-

pulture des habitants de Sarapoul. Celte place est en pleine campagne ; elle est entourée d'une haie de mélèzes nains ; au milieu on voit une petite maison de bois qui sert d'oratoire, et tout autour, des amoncellements de terre surmontés d'une croix qui désignent autant de tomÎDeaux ; * 'çà et. là quelques sapins épars projettent des ombres lugubres, et de dessous les pierres sépulcrales sortent des touffes de chardons en forme de bluet, avec de larges feuilles pendantes et découpées, et une auire plante dont la tige nue et penchée se divise en plusieurs rameaux effilés, et dont les fleurs d'un jaune livide semblent faites pour ne s'épanouir que sur les tombeaux.

Le cortège qui suivait le cercueil du missioii.naire était sssez nombreux. On y voyait plusieurs sortes de nations, des Persans, des ïrukmènesy des Arabes échappés à l'esclavage des Kirgiiis., Gt reçus dans des collèges fondés par la dernière impératrice. Ils suivaient pcle-mcle, un flara-

ment en Sibérie , sur les bords du Volga et de l'Oiual. Eu ly 70, on en complait vingt-sept mille familles domicilit'cs dans les gouvernements d'Ufa et de Pcrme. En été, ils demeurent sous des tontes près de leurs troupeaux, et en hiver dans de mauvaises huttes. Leur religion est celle de Maliomet; mais ils sont très-superstitieux, et croient aux sortilèges et aux enchantements

beau de paille à la main, li;^ convoi funèbre, en niêîant leurs voix à celles des Popes , tandis qu'Elisabeth silencieuse marchait à pas lents, la tête couverte, et ne sentant de relation, au milieu de cette foule tumultueuse, qu'avec celui qui n'était plus.

Quand le cercueil fut placé dans ïa fosse, le Pope, selon l'usage du rit grec , mit une petite pièce de monnaie dans la main du mort pour payer son passage, el; après avoir jeté un peu de terre par-dessus, il s'éloigna j et là demeura enseveli dans un éternel oubli, un mortel charitable qui n'avait pas passé un seul jour sans faire du bien à quelqu'un : semblable à ces venls bienfaisants qui portent en tous lieux les graines utiles, et qui les font germer dans tous les climats, il avait parcouva plus de la moitié du monde, semant partout la sagesse et la vérité, et il mourait ignoré du monde; tant la renommée s'attache peu à la bonté modeste ; tant \ les hommes qui la distribuent ne l'accordent ( qu'à ce qui les étonne, à ce qui les détruit, et i jamais à ce qui les console. O rayon éclatant, éblouissante lumière, superbe gloire humaine , I ne pense pas que Dieu t'eut permis d'être ainsi le prix de la grandeur, s'il n'avait réservé sa propre gloire pour être le prix de la vertu ! Elisabeth resta dans ce lieu de tristesse jus-

qu'à la chute du jour; elle y pleura , elle y prîâ beaucoup, et ses larmes et ses prières la soulagèrent. Dans les grandes infortunes, il est bon, il est utile de pouvoir passer quelques heures à mcdiler entre le ciel et la mort; du tombeau s'élèvent des pensées de courage ; du ciel descendent de consolantes espérances : on craint moins le malheur là où on en voit la fin; et|, là où on en pressenï la récompense , on com^ mence presque à l'aimer.

Elisabeth pleurait et ne murmurait point; elle remerciait Dieu des bienfaits qu'il avait répandus sur une partie de sa route , et ne croyait point avoir le droit de se plaindre, parce qu'il les avait retirés à l'autre. Elle se retrouvait, comme sur les bords du Tobol, sans guide, sans secours, mais armée du même courase et remplie des mêmes sentiments : « Mon père ! ma « mère ! s'écriait-t-clle , ne craii^nez rien , votre « enfant ne se laissera point abattre. » Ainsi elle cherchait à les rassurer, comme s'ils eussent! pu deviner l'abandon où elle se trouvait. Et quand un secret effroi gagnait son cœur : xr Mort «père! ma mère! » répétait- 1- elle encore,, cl ces noms calmaient sa frayeur. (( Ilommoi « juste et maintenant bienheureux, disait- cUo « en appuyant son front sur la terre fraîchement « remuée , faut-il vous avoir perdu avant '.pc

ELISABETH. i23

V mon noLIe père , ma tendre mère vous aient « remercié de vos soins pour leur pauvre or- « pbeline!.... O bonheur dxtre béni par eux , « faut-il que vous en ayez été prive ! »

Quand la nuit commença à s'approcher, et qu'Elisabeth sentit qu'il fallait s'arracher de ce ' lieu funèbre , elle voulut y laisser quelques traces de son passage, et prenant un caillou tranchant, elle traça ces mots sur la croix qui s'élevait au-dessus du cercueil : Le juste est mort, et il n'y a personne qui y prenne qarde (i).

Alors, disant un dernier adieu aux cendres du pauvre religieux, elle sortit du cimclièrc, et revint tristement occuper la chambre déserte de l'auberge de Sarapoul. Le lendemain , quand elle voulut se remettre en route , l'hôte lui donna trois roubles, en l'assurant que c'était tout ce qui restait dans la bourse du missionnaire. Élisabelh les prit avec un sentiment de reconnaissance et d'attendrisseni'^nt, connre si CCS richesses, qu'elle devait à son proicctcur, lui étaient arrivées de ce ciel où il habitait j maintenant. «Ah! s'écria-t-elie, mon guide, il mon appui, ainsi votre charité vous survit; et « quand vous n'êtes plus auprès de moi , c'est :tt elle qui me soutient encore ! »

{i) Isaïc,chap. 67, v. i.

Cependant, dans sa route solitaire, elle nel peut cesser de verser des larmes; tout est pour. elîe un objet de regret; tout lui fait sentir l'importance du bien qu elle a perdu. Si un paysan, un voyageur curieux la regarde et Tintcrroge, elle n'a plus son vénérable protecteur pour commander le respect; si la fatique l'oblige à s'asseoir, et qu'un kibick vide vienne à passer, elle n'ose point Farrêter, dans ia crainte d'un refus ou d'une insulte; d'ailleurs, ne possédant que trois roubles, elle aime mieux qu'ils lui* servent à retarder le moment d'avoir recours aux aumônes, qu'à lui procurer la moindre commodité : aussi se rcfuse-t-elle maintenant les légères douceurs que le bon missionnaire lui procurait souvent. Elle choisit toujours pour' s'abriter les plus pauvres asiles, et se contente du plus mauvais lit et de la nourriture la plus grossière.

Ainsi, cheminant très-lentement, elle ne put arriver à Casan que dans les premiers jours d'octobre. Un grand vent de nord-ouest oouf-fiait depuis plusieurs jours , et avait amassé beaucoup de glaçons sur les rives du Volga ^ce qui avait rendu son passage presque impraticable. On ne pouvait le traverser que partie en nacelle, et partie à pied, en sauiant de glaçoa en glaçon. Les bateliers, accoutumés aux dan-

ELISABETil. r^S

gcrs de celle navigation, n'osaient aller d'un bord du fleuve à l'autre que pour l'appât d'un gain très- considérable, et nul passager ne se serait exposé à faire le trajet avec eux. Elisabeth sans examiner le péril, voulut entrer dans un de leurs bateaux ; ils la repoussèrent brusquement, en la traitant d'insensc]e, et jurant qu'ils ne permettraient pas qu'elle IraversîU le fleuve avant qu'il fût entièrement glacé. Elle leur demanda combien de temps il faudrait probablement attendre. « Aumoins deux semaines, rê- (( pondirent- ils. » Alors elle résolut de passer sur-le-champ. « Je vous en prie, leur dit-elle « d'une voix suppliante, au nom de Dieu, ai- « dez-moi à traverser le fleuve : je viens de <( par-delà Tobolsk; je vais à Fétersbourg dece mander à l'empereur la grâce de mon père (( exilé en SibériG ; et j'ai si peu d'argent , que si (( je demeurais quinze jours à Casan, il ne me « resterait plus rien pour continuer ma route. ». Ces paroles touchèrent vin des bateliers ; il prit Elisabeth par la main: «Venez, luidit-il, je vais « essayer de vous conduire ; vous êtes une <( bonne fille , craignant Dieu et aimant votre (( père; le ciel vous protégera. » Il la fit entrer avec lui dans sa barque, et navigua jusqu'à moitié du fleuve; alors ne pouvant aller plus loin, il prit la jeune fille sur ses épaules, et marchant

sur les glaces en se soulcnaiit sur son aviron, it atteignit sans accident 1 autre rive du Volga, et y déposa son fardeau. Elisabeth, pleine de recoiHiaissance, après l'avoir remercie avec toute l'effusion du cœur le plus touché, voulut lui donner quelque chose. Elle lira sa bourse, qui contenait un peu moins de trois roubles : <( Pauvre fille, lui dit le batelier en regardant u son trésor, voilà donc tout ce que tu pos- ({ sèdes, tout ce que tu as pour te rendre à Pé- '« tersbourg , et tu crois que Nicolas Kisoloff « t'en ôterait une obole? Non, je veux plutôt y « ajouter : cela me portera bonheur a'usi qu'à ({ mes six enfants. »

Alors il lui jeta une petite pièce de monnaie, et s'éloigna , en lui criant : « Dieu veille sur toi , « ma fille ! »

Elisabeth ramassa sa petite pièce de monnaie ; et , la considérant avec un peu d'émction , elle dit : (( Je te garderai pour mon père, afin « que tu lui sois une preuve que ses vœux ont. « été entendus , que son esprit ne m'a point (( quittée, et que partout une protection pater- « nelle a veillé sur moi. »

Le temps était clair et serein ; mais par mo-« ment il venait du côté du nord des boufféc$ d'une bise très froide. Après avoir marclui quatre heures sans s'arrêter, Elisabeth se sen*

i ELISABETH. Ï27

V lit très fatiguée. Aucune maison ne s'ofTrant à' SCS regards, elle fut chercher un asile au pied d'une petite colline, dont les rochers bruns et coupes à pic la garantissaient de tous les vents.

' Près de là s'étendait une forêt de chênes ; ce n'est que sur cette rive du Volga ({u'on commence à voir celte espèce d'arbres. Èllsabelh ne ' les connaissait point, et (luoiqu'ils eussent déjà perdu une partie de leur parure, ils pouvaient être admirés encore; mais, cpielque beaux qu'ils fussent, Elisabeth ne pouvait aimer ces arbres d'Europe ; ils lui faisaient trop sentir la distance qui la séparait de ses parents ; elle leur préférait beaucoup le sapin ; le sapin était l'arbre de Tcxil , l'arbre qui avait protégé son enfance, et sous l'ombre duquel ses parents se reposaient peut-être en cet instant. De telles pensées la faisaient fondre en larmes. « Oh! quand les re- «verrai-je! s'écriait-elle, quand enlendrai-je << leurs voix! quand retournerai-je de ce côté <( pour tomber dans leurs bras ! w Et en parlant ainsi, elle tendait les siens vers Casan, dont elle apercevait encore les tours dans le lointain , et ,au-dessus de la ville, l'antique forteresse des kans de Tartarie, se présentant sur le haut des rochers d'une manière imposante et pittoresque. Le long de sa roule , Elisabeth rencontrait souvent des objets qui portaient dans son cœui*

une tristesse à peu près semblable à ceJle qui' naissait du sentiment de ses propres malheurs : tantôt c'étaient des infortunés enchaînés deu-x à deux, qu'on envoyait soit dans les mines dé Ncrtshink , pour y travailler jusqu'à la mort , soit dans les campagnes d'Irkoutz , pour peupler les rives sauvages de l'Angara; tantôt c'étaient des troupes de colons destinés c^peuplci la nouvelle ville qu'on bâtissait, par l'ordre de l'empereur, sur les frontières de la Chine. Les uns allaient à pied, et les autres étaient juchés sur des chariots avec les caisses et les ballots,, les chiens et les poules. Cependant tous ces hommes, exilés pour des fautes qui aiîlcurs eussent peut-être été punies de mort, n'excitaient, que la commisération d'Elisabeth; mais quand elle rencontrait quelques bannis conduits pari un courrier du sénat , et dont la noble figure lui rappelait celle de son père , alors elle était émue jusqu'aux larmes; elle s'approchait avec respect du malheureux , et lui donnait ce qui dépendait d'elle : ce n'était point de l'or, elle n'en avait pas, mais c'était ce qui souvent console davantage , et ce que la plus pauvre des créatures peut donner comme la plus 0)»ulente , c'était de la pitié. Hélas! la pitié était la seule richesse d'Elisabeth ; c'était avec la pitié qu'elle i soulageait la peine des infortunés qu'elle ren-

contrait le long de sa route, et c'était à l'aide' de la pitié qu'elle allait voyager désormais; cai, en atteignant Volodimir, il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait mis près de trois mois à se rendre de Sarapoul à Volodiiiiir; et grâce, à l'hospitalité des paysans russes, qui , pour du lait et du pain, ne demandent jamais de paiement, son faible trésor n'était pas eiilicrement épuisé ; mais elle commençait à manquer de tout : ses chaussures étaient déchirées, ses ha- ' fcits en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui était déjà à plus de trente degrés, etqui augmentait tous les jours. La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'épaisseur; quelquefois en tombant elle se gelait en l'air, et semblait «ne pluie de glaçons qui ne permettait de distinguer ni ciel, ni terre; d'autres fois c'étaient des torrents d'eau qui creusaient des précipices dans les chemins, ou des coups de vent si furieux, qu'Elisabeth, pour éviter leur atteinte, • était obligée de creuser un trou dans la neige , I et de se couvrir la tête de lonsjs morceaux d'é- I conce de pin , qu'elle arrachait adroitement , ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer à certains habitants de la Sibérie.

Un jour que la lempêt<? soulevait la neige par bouffées, et en formait une brume épaisse qui remplissait Tair de ténèbres, Elisabeth, chan-

i3o ELISABETH,

celant à chaque pas , et ne pouvant plus distinguer son chemin, fut forcée de s'arrêter; elle se réfugia sous un grand rocher, contre lequel elle s'attacha étroitement, afin de résister aux tourhillons de vent qui renversaient tout autour, d'elle. Tandis qu'elle demeurait là , appuyée , immobile et la tête baissée, elle crut entendre assez près un bruit confus, qui lui donna l'espérance de trouver un meilleur abri ; elle se traîna avec peine de ce côté , et aperçut en effet un kibick renversé et brisé , et un peu plus loii^ une chaumière. Elle se hâta d'aller frapper à cette porte hospitalière; une vieille femme vint lui ouvrir : « Pauvre jeune fille! lui dit-elle , « émue de sa profonde détresse, d'oii viens-tu, XI à ton âge, ainsi seule, transie et ccuveite de « neige ? » Elisabeth répondit comme à son ordinaire : (( Je viens de par-delà Tobolî}k, et je « vais à Pétersbourg demander la grâce de mon « père. » A ces mots , un homme qui avait la tête penchée dans ses mains , la releva tout à coup, regarda Elisabeth avec surprise : u Que (( dis -lu? s'écria -t- il ; tu viens de la Sibérie « dans cet état , dans cette misère , au milieu « des tempêtes, pour demander la grâce de ton \

«père? Ah! ma pauvre fille ferait comme

K( toi peut-être ; mais on m'a arraché de ses bras «( sans qu'elle sache où Ton m'emmène , sans

ELISABETH. i3i

« qu'elle puisse solliciter pour moi ; je ne la

« verrai plus, j'en mourrai On ne peut pas

« vivre loin de son enfant » Elisabeth tressaillit. «Monsieur, reprit-elle vivement, j'es- « père qu'on peut vivre quelque temps loin de « son enfant. Maintenant que je connais mon « sort , continua l'exilé , je pourrais en instruire <( ma fille : voici une lettre que je lui ai dcrite j (( le courrier de ce kibick renversé , qui rc- '(( tourne à Riga où est ma fille, consentirait à ({ s"en charger si j'avais la moindre récompense « à lui offîir : mais la moindre de toutes n'est (( pas en mon pouvoir : je ne possède pas un « simple kopeck; les cruels m'ont tout enlevé. »

Elisabeth sortit de sa poche le rouble qui lui res:ait, en rougissant beaucoup d'avoir si pen à olfrir. (( Si cela pouvait suffire, » dit-elle d'une voix timide en le mettant, dans la main de l'exilé. Celui-ci serra la main généreuse qui lui donnait toute sa fortune, et courut proposer l'argent au courier: c'était le denier de la veuve; le courrier s'en contenta. Dieu sans doute avait béni l'ofirande, il permit qu'elle parût ce qu'elle ëtait, grande et magnifique, afin que, servant à rendre une fille à son père , le bpuheur à une famille, cfle portât des fruits dignes du cœur qui l'avait faite.

Quand l'ouragan fut calmé , Elisabeth voulut,

i32 ELISABETH.

se ri-mctlrc en route. Elle embraSsa la vieille femme qui Tavait soignée comme sa propre fille, et lui dit tout bas, pour que l'exilé ne l'entendît pas : (( Je ne puis vous récompenser , je a n'ai plus rien du tout; je ne puis vous oiïrir (( que les bénédictions de mes parents ; elles « sont à présent ma seule richesse. Quoi ! inter- ({ rompit la vieille femme tout haut , pauvre « fille , vous avez tout donné ? » Elisabeth rougit et baissa les yeux. L'exilé leva les mains au ciel, et tomba à genouf devant elle : « Auge qui m'a «tout donné, lui dit-il, ne puis-je rien pour « toi?» Un couteau était sur la table, Elisabeth le prit, coupa une boucle de ses cheveux, et la donnant à Tcxilc , elle dit : « Monsieur, puisque « vous allez en Sibérie, vous verrez le gouver- « neur de Tobolsk; donnez-lui ceci , je vous en (( prie : Elisabeth l'envoie à ses parents, lui di-

« rez-vous Peut-être consentira-t-il que ce

« souvenir aille les instruire que leur enfant « existe encore. Ah! je jure de vous obéir, ré- « pondit l'exilé; et, dans ces déserts oii l'on c( m'envoie , si je ne suis point tout-à-fait cs- (( clavc , je saurai trouver la cabane de vos «parents, et leur dire ce que vous avez Toit « aujoui'dhui. »

Avec le cœur d'Elisabeth, le don d'un trône l'eût bien moins touchée que l'espoir des con-

ELISABETH. i33

solalioiis qu'on lui promctIaiL do poiier à ses paienls. Elle ne possédait plus rien , rien que la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et cependant elle pouvait se croire opulente, t car elle venait de goûter les seuls vrais Liensi ^que les richesses puissent procurer : par ses dons, elle avait fait la joie d'un père ; elle avait consolé l'orpheline en pleurs ; et voilà pourtand ce qu'un seul rouble peut produire entre lesi mains de la charité!

Depuis Volodimir jusqu'à Pokrof, village de la couronne, le pays est dans un bas-fond très marécageux, cl couvert de forets d'ormes, de chênes, dç trembles et de pommiers sauvages. Dans l'été , ces différenles espèces d'arbres for- Tnent des bosquets qui réjouissent la vue, mais qui sont ordinairement le refuge des voleurs : riiiver on les redoute moins , parce que les taillis dépouillés de feuilles ne leur permettent pas de se cacher ausôi bien. Cependant, le long de sa route, Elisabeth entendait parler des vols qui s'étaient commis : si elle avait possédé quelque chose , peut-être cesbruits l'eussent-ils effrayée; mais obligée de mendier son pain, il lui semblait que sa pauvreté Lt mettait à Tabri de tout, et que, sous cette égide, elle pouvait traverser ces forêts sans danger.

Quelques verstes avant PckTof, la grande

i34 ^ELISABETH.,

roule venait d'être emportée par un ouragan, et les voyageurs étaient obligés, pour se rendre à Moscou , de faire un grand détour à travers les marécages que le Volga forme en cet endroit; ils étaient couverts d'une glace si épaisse, qu'on y marchait aussi solidement que sur la terre. Elisabeth prit cette route qu'on kii avait indiquée; elle marcha long-temps à travers ce désert de glace; mais comme aucun chemin ny était tracé, elle se perdit, et tomba dans une espèce de marais fangeux , dont elle eut beaucoup de peine à se tirer. Enfin, après bien des eflbris, elle gagna un tertre un peu élevé. Couverte de boue et épuisée de fatigue, elle s'assit ^ur une pierre , et détacha sa chaussure pour la laire sécher au soleil, qui brillait en ce moment d'un éclat assez vif. Ce lieu était sauvage ; on n'y voyait aucune trace d'habitation, il n'y passait personne, et on n'y entendait mcmc aucun bruit. Elisabeth vit bien qu'elle s'était beaucoup écartée de la grande route, et, malgré son courage, elle fut cffrayécî de sa situation. Derrière elle était le marais qu'elle venait de traverser^ et audelà une immense foret dont ses yeux n'apercevaient pas la (în.Lc jour commençait à décliner. Malgré son c'xtrûme lassitude, la jeune fille se leva dans l'espoir de trouver un asile, ou des gens qui l'a/.dcraient à en trouver un j elle erra

ELISABETH. i35

çà et là, mais en vain; elle ne voyait rien, elle n'entendait rien , et cependant il lui semblait qu'une voix humaine eût rempli son cœur de joie... Tout à coup elle en entend plusieurs, et bientôt elle voit des hommes qui sortent de la foret; elle marche vers eux pleine d'espérance ; mais plus ils approchent, plus elle sent l'eiTroi succéder à la joie : leur air sauvage, leur physionomie fîfu'ouche l'épouvantent plus que la solitude où elle était; elle se rappelle ce qu'on lui a dit des malfaiteurs qui remplissent cette contrée , et elle craint que Dieu ne la punisse de la témérité qui lui a persuadé qu'elle n'avait rien à craindre; elle tombe à genoux pour s'humilier devant la miséricorde divine. Cependant la troupe s'avance , s'arrête auprès d'Elisabeth, la regarde, et lui demande d'où elle vient, et ce qu'elle fait là. La jeune fille, les yeux baissés, et d'une voix tremblante, répond qu'elle vient de par-delà Tobolsk, et qu'elle va demander à l'empereur la grâce de son père; elle ajoute qu'elle a pensé périr dans le marais, et qu'elle attend qu'elle ait repris un peu de force pour aller chercher un asile. Ces gens s'étonnent , la questionnent encore , et veulent savoir quel argent elle possède pour faire une si longue route. Elle tire de son sein la petite pièce de monnaie du batelier du Vo'ga,

i36 ELISABETH.

et la leur montre. « Voiîà tout? s'écrîent-ils." a Toutj leur répondit -elle. » A ces mots, les bandits se regardent l'un l'autre; ils ne sont point touchés, ils ne sont point émus : i'habi-. tude du crime ne permet pas de l'être, mais ils sont surpris ; ils n'avaient point l'idée de ce qu'ils voient; c'est pour eux quelque chose de surnaturel , et cette jeune fille leur semble protégée par un pouvoir inconnu. Saisis de respect, ils n'osent pas lui faire de mal, ils n'osent pas même lui faire du bien ; ils s'éloignent en se di- '(( sant entre eux : <( Laissons -la, laissons -la, :a car Dieu est assurément auprès d'elle. ».

Elisabeth se lève et fuit le plus vite qu'elle peut du côté opposé; elle entre dans la foret. A peine y a-t-elle fait quelques pas, qu'elle voit quatre grandes routes formant la croix , et 4 undes angles une petite chapelle dédiée à la Vierge, surmontée d'un poteau qui indique les villes où conduit chacun des chemins. Elisabeth sent qu'elle est sauvée, elle se prosterne avec reconnaissance : les malfiiiteurs ne s'étaient pas trompés , Dieu était auprès d'elle.

La jeune fille ne s :nt plus sa fatigue , l'espoir lui a rendu des forces; elle prend légèrement la route de Pokrof; bientôt elle retrouve le "Volga, qui forme un coude auprès de ce village, et baigne les murs d'un pauvre couvent de filles.

ELISABETH. iZj

i'^lisabelh se hâte d'aller frapper à ccUe porte hospitalière : elle raconlc sa peine, et demande un asile j on le lui donne aussllôt; elle est accueillie, reçue comme une sœur, et en scvo^^ant entourée de ces âmes pieuses et pures qui lui prodiguent les plus tendres soins, elle croit un moment avoir retrouvé sa mère. Le récit sîmr>!e et modeste qu'Élisabelh fit de ses aventures, fut un sujet d'édification pour toute la communauté. Ces bonnes soeurs ne se lassaient point d'admirer la vertu de cette jeune fille, qui venait d'endurer tant de fatigues, de soutenir tant d'épreuves, sans avoir murmuré une seule fois. Elles regrettaient beaucoup à^ n'avoir pas de quoi fournir aux frais de son voyage; mais leur couvent était 1res pauvre, il ne possédait aucun retenu, el elles-mêmes ne vivaient que de charités. Cependant elles ne purent se résoudre à laisser Torpheline continuer sa route avec une robe cii lambeaux et des souliers déchirés; elles se dépouillèrent pour la couvrir, et chacune donna une partie de ses propres vêtements. Elisabeth voulait refuser leurs dons, car c'était avec leur nécessaire que ces pieuses lillcs la secouraient : mais celles-ci, montrant les murs de leur couvent , lui dirent : « Nous avons un abri , et vous (( n'en avez pas ; le peu que nous possédons vous .« appartient , vous êtes plus pauvre que nous. »

i38 ELISABETH.

Enfin, voîcï Elisabeth sur la route Je Mos* cou; elle s'étonne du mouvement extraordinaire qu'elle y voit, de la quantité de voilures, de traîneaux, d'hommes, de femmes, de gens de toute espèce qui semjilent affluer vers cette grande capitale; plus elle avance, et plus la foule augmente. Dans le village où elle s'arrête, elle trouve toutes les maisons pleines de gens qui paient à si haut prix une très petite place , que l'infortunée, qui n'a rien à donner, ne paut que bien difficilement en obtenir une. x\h ! que de larmes elle dévore en recevant d'une compassion dédaigneuse un grossier aliment et un abri misérable où sa tête est à peine à couvert de la neige et des tempêtes ! Cependant elle n'est point humiliée, car elle n'oublie jamais que Dieu est témoin de ses sacrifices , 3t que le bonheur de ses parents en est le but : mais elle ne s'enorgueillit pas non plus ; trop simple pour croire qu'en se dévouant à toutes les misères en faveur de ses parents, elle fasse plus que sou devoir, et trop tendre peut-ctre pour ne pas trouver un secret plaisir à souffrir beaucoup pour eux.

Cependant de tons côtes les cloches s'ébranlent, de tous côtes Elisabeth entend retentir le nom de Tcmpereur. Des coups de canon partis de Moscou vicTincirt répouvantxîr ; jamais un

tel bruit n'avait frappé ses oreilles. D'une voix timide elle en demanda la cause à des gens couverts d'une riche livrée, qui se pressaient autour d'une voiture renversée. «C'est l'empereur •(( qui fait sans doute son entrée à Moscou, lui «dirent-ils. Comment! reprit-elle avec sur- « prise ; est-ce que l'empereur n'est pas à Pé- .« tersbourg? » Ils haussèrent les épaules d'un air de pitié , en lui répondant : « Eh quoi ! « pauvre fille, ne sais-tu pas qu'Alexandre vient « faire la cérémonie de son couronnement à « Moscou? » Elisabeth joignit les mains avec transport : le ciel venait à son secours; il envoyait au-devant d'elle le monarque qui tenait entre ses mains la destinée de ses parents; iï permettait qu'elle arrivât dans un de ces temps de réjouissances nationales , où le cœur des rois fait taire la rigueur et même la justice , pour n'écouter que la clémence. «x\h! s'écria-t-elle « en se tournant du côté des terres de l'exiï, « mes parents, faut-il que mes espérances ne (( soient que pour moi, et que lorsque votre fille « est heureuse, sa voix ne puisse aller jusqu'à « vous ! »:

Elle entra, en mars 1801, dans Timmcnse capitale de la Moscovie, se croyant au terme de ses peines, et n'imaginant pas qu'elle dût avoir de nouveaux malheurs à craindre. Eu

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avançant dans la viilc , elle vit Jcs palais superbes, décorés avec une magnificence royale, et près de ces palais des huttes enfumées, ouvertes à tous les vents; clie vit ensuite des rues si populeuses, qu'elle pouvait à peine marcher au milieu de la foule qui la pressait et la coudoyait de toutes parts. A très peu de distance, elle retrouva des bois, des champs, et se crut en pleine campagne; elle se reposa un moment dans la grande promenade; c'est une allée de bouleaux qui ressemble assez aux allées de tilleuls. Un nombre infini de personnes s'y promenaient, en s'entretcnant de la cérémonie du couronnement; des voitures allaient, venaient, se croisaient en tous sens avec un iïrand fracas; les énormes cloches de la cathédrale ne cessaient de sonner; de tous les points de la ville d'autres cloches leur répondaient , et le canon qui lirait par intervalle se iaioait à peine entendre au milieu du bruit dont retentissait cette vaste cité. C'était surtout en ipprochant de la place duKrémelin, que le tumulic et le mouvement allaient toujours croissant ; de grands feux y étaient allumés; Elisatell s'en approcha et s'assit timidement à côté. Elle était épuisée de froid et de fatigue : elle avait marché tout le jour, et sa joie du matin commençait à se changer en tristcs.se; car, en parcourant les

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ip.nombrablcs rues de Moscou, elle avait bien vu des maisons n]agnifi([ucs , mais elle n'avait pas trouvé un asile ; elle avait bien rencontré une foule nombreuse de gens de toute espèce et de toutes nations, mais elle n'avait pas trouve un protecteur; elle avait entendu des personnes demander leur chemin, s'inquiéter de l'avoir perdu , et elle avait envié leur sort : « Heureux, (( se disait-elle, d'avoir quelque chose à cher- (( cher ! il n'y a que l'infortunée qui n'a point « d'asile , qui ne cherche rien , et qui iie se perd (( point. ))

Cependant la nuit approchait, et le froid devenait très vif; la pauvre Elisabeth n'avait pas mangé de tout le jour, elle ne savait que devenir ; elle cherchait à lire sur tous les visages si elle n'en trouverait pas un dont elle pût cpérer quelque pitié : mais ce monde, qu'elle regardait avec attention , parce qu'elle avait besoin de lui, ne ia regardait seulement pas, parce qu'il n'avait pas besoin d'elle. Elle se hasarde à aller frapper à la porte des p'.tis pauvres réduits ; partout elle fut rebutée : l'espoir de faire un gain considérable pendant les fctes du couronnement avait fermé le cœur des moindres aubergistes à la charité : jamais on n'est moins disposé à donner que quand on se voit au moment de s'enrichir.

i42 ELISABETH.

La jeune fille revint s'asseoir auprès du grand feu de la place du Krtmelin ; elle pleurait en silence, le cœur oppressé , et n'ayant pas même la force de manger un morceau de pain qu'une vieille femme lui avait donné par compassion. Elle se voyait réduite à Ce degré dé misère où il fallait tendre la main aux passants pour en obtenir une faible aumône, accordée avec distraction , ou refusée avec mépris. Au moment de le faire un mouvement d'orgueil la retint ; mais le froid était si violent, qu'en passant la nuit dehors , elle risquait sa vie , et sa vie ne lui appartenait pas. Cette pensée dompta la fierté de son cœur : une main sur ses yeux , elle avança l'autre vers le premier passant et lui dit : « Au « nom du père qui vous aime, de la mère de « qui vous tenez le jour, loîAuez-moi de quoi (( payer un gîte pour cette rxiiit. » L'homôie à qui elle s'adressait la regarda avec curiosité à la lueur du feu. «Jeune fille, lui répondit-il, «vous faires-là un vilain métier; ne pouvez- '/( vous pas travailler? A votre âge on devrait ;« savoir gagner sa vie ; Dieu vous aide , je i« n'aime point les mendiants.» Et il passa outre.

L'infortunée leva les yeux au ciel comme pour j chercher un ami : fortifiée par la voix consolante qui s'éleva alors dans son cœur, elle osa réitérer sa demande à plusiers personnes»

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Les unes passèrent sans l'entendre, (Taulrcs lui donnèrent une si faible aumône, qu'elle ne pouvait suûlre à ses besoins. Enfin, comme la nuit s'avançait, que la foule s'écoulait, et que les feux allaient s'éleindre^la garde qui veillait aux portes du palais , en faisant sa ronde sur la place, s'approcha d'ÉIisabelh, et lui demanda pourquoi elle restait là. L'air dur et sauvage do ces soldais la glaça de terreur j elle fondit en larmes sans avoir le courage de répondre uu seul mot. Les soldats, peu émus de ses pleurs, Icntourcrent en répélant leur question avec ujie insolente familiarité. La jeune fille répondit alors dune voix tremblante : « Je viens de parce delà Tobo'sk pour demander à l'empereur la i( grâce de mon père : j'ai fait la route à pied , « et comme je ne possède rien, personne nu a voulu me recevoir. » A ces mots, les soldats éclatèrent de rire, en taxant son histoire d'imposture. L'innocente fille, vivement alarmée j^ voulut s'échapper ; ils ne le permirent pas , et la retinrent malgré elle. « 0 mou Dieu ! ô mou il père ! s'ccria-t-eîlc avec l'accent du plus pro- (i fond désespoir, ne viendrez-vous pas à mon (( secours ? Avez - vous abandonné la pauvro « Elisabeth? >*

Pendant ce débat, des hommes du peuple, attirés par le biuit , s'étaient rassemblés eu

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groupes, et laissaient éclater un murmure d'iniproJjation contre la dureté des soldats. Élisabelh étend les hras , et s'écrie : u Je le jure à la « fiice du cielj je n"ai point menti ; je viens à « pied de par-delà Tobolsk pour demander la (( grâce de mon père : s:iuvez-moi j sauvez-moi, « et que je ne meure du moins qu'après Favoir « obtenue. )) Ces mots remuent tous les cœurs; plusieurs personnes s'avancent pour la secourir. Une d'elles dit aux soldats : « Je liens Faur (( Lerge de Saint-Basile sur la place, je vais y « loger cette jeune fille ; elle paraît honnête , « laissez-la venir avec moi. » Les soldats , émus enfin d'un peu de pitié, ne la retiennent plus, et se retirent. Elisabeth embrasse Ics.genoux de son protecteur; il la relève, et k conduit dans son auberge à quelques pas de là. « Je n'ai pas « une seule chambre à le donner, dit-il , elles « sont toutes occupées; niais, pour nno nuit, ■« ma femme te recevra dans la sienne; elle est « bonne, et se gênera sans peine pour l'obliger.». Elisabeth tremblante le suit sans dire un seul mot; il l'introduit dans une petite salle basse, oii une jeune femme, tenant un enfant dans ses bras, était assise près d'un poêle : elle se lèvo en les voyant. Son mari lui raconte à quel danger il vient d'arracher cette infortunée, et Fbospilalité qu'il lui a promise qn sou nom. La jeune

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femme coufirr.?.o la promesse, cî;, prenant la main d'Elisabeth, elle lui dit avec un sourire plein de bonté : «Pauvre petite, comme elle « est pâle et agitée! mais rassurez-vous, nous (( aurons soin de vous, et une autre fois évitez, (( crojez-moi , de rester aussi tard sur la place. (( A votre âge, et dans les grandes villes, il no « faut jamais être à cette heure- ci daiis les « rues. » Elisabeth répondit qu'elle n'avait aucun asile, que toutes les portes lui avaient été fermées : elle avoua sa misère sans '.onte, et > raconta son voyage sans orgueil. La jeune femme "pleura en l'écoutant; son mari pleura aussi; et ni l'un ni l'autre ne s'imaginèrent de soupçonner que ce récît ne f(it pas sincère, leurs larmes leuf (Ml répondaient. Les gens du peuple ne se trompent guère H cet égard ; les brillantes fictions na sont point à leur portée, et la vérité seule a le droit de les toucher.

Quand elle eut fini , Jacques Rossî, l'aubergiste , lui dit : « Je n'ai pas grand crédit dans la « ville ; mais tout ce que je ferais pour moi- « même, comptez que je le ferai pour vous. »: La jeune femme serra la main de son mari en signe d'approbation , et demanda à Elisabeth si elle ne connaissait personne qui pût l'introduire auprès de l'empereur. « Personne, » dit-elle;

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car clic ne voulait pas nommer le jeune Siiiolofi", de peur de le compromettre ; d'ailleurs , (juel secours pouvait-elle en attendre, puisqu'il était en Livonie? «N'importe, reprit la jeune (( femme ; auprès de notre magnanime empc- « reur, la piété et le malheur sont les plus puisce santés recommandations , et celles-là ne vous « manqueront pas. . . . . Oui , oui , interrompit (( Jacques Rossi ; Tempereur Alexandre doit « être couronné deiiiain dans Téglise de TAs- (( somption, il faut que vous vous trouviez sur '(( sou passage; vous vous jetterez à ses pieds, ;« vous lui demanderez la grâce de votre père; « je vous accompagnerai, je vous soutiendrai... « x\L! mes généreux lictes, s'écria Elisabeth en « saisissant leurs mains avec la plus vive rccon- « naissance , Dieu vous entend , et mes parents (( vous béniront; vous m'accompagnerez, vous « me soutiendrez , vous me conduirez aux pieds

« de l'empereur Peut-être serez-Viîis té-

({ moins de mon bonheur, du plus grand bonce heur qu'une créature humaine puisse goûter. <( Si j'obtiens la grâce de mon père, si je puis « la lui rapporter, voir sa joie et celle de ma « mère.... « Elle ne put achever; limage d'une paj'cillc félicité lui ôta presque l'espérance de rohlcuir; il lui semblait qu'elle n'avait pas mé-

rite d être si heureuse. Ses hôtes ranimèrent son espoir par les éloges qu'ils donnèrent à la clémence d'Alexandre, par le récit qu'ils lui firent de toutes les gracos qu'il avait accordées , et du plaisir qu'il paraissait prendre à faire le Lien., Elisabeth les écoulait avidement; elle aurait passé la nuit à les entendre . niais II était fort tard, ses hôtes voulurent qu'elle- prît un peu de repos pour se préparer à la fatigiie du lendemain. Jacques Rossi se retira dans une petite chambre au plus haut de la maison , et sa Bonne femme reçut Elisabeth dans son propre lit.

Pendant long-temps elle ne put dormir, son cœur était li5(5p agité, trop plein; elle remerciait Dieu de tout, même de ses peines, dont Texcès lui avait valu la géncrcuGe hospitalité qu'elle recevait. « Si j'avais été moins malheu- (( reuse , se di.sait-ellc , Jacques Rossi n'aurait « pas eu pitié de moi. )> Quand le sommeil vint la surprendre, il ne lui ôta point son bonhcuv; de doux songes le lui oîhirent sous toutes les formes ; tantôt elle croyait voir son père, tantôt la touchante figure de sa mère lui apparaissait brillante de joie ; quelquefois il lui S'jmblait entendre la voix de l'empereur lui-mcme; et quelquefois aussi un autre objet se montrait à travers une vapeur qui cachait ses traits, et ne lui

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permettait pas de les distinguer plus que les sentiments qu'il avait fait naître dans sou cœur.

Le lendemain , de nombreuses salves d'artillerie, le roulement des tambours et les cris de joie de tout le peuple ayant annoncé la fête du jour, Elisabeth, velue dun habit que lui avait prêté sa bonne hôtesse, et appuyée sur le bras de Jacques Rossi , se mcla parmi la foule qui suivait le corLege, et se rendit à la grande église* de rAssomption, où Tempereur Alexandre devait être couronné.

Le temple saint était éclairé de plus de mille flambeaux , et décoré avec une pompe éblouissante. Sur un trône écîalani; , surmonté dCiin riche dais , on voyait Tempcrcur et sa jeune épouse, vêtus d'habits magnifiques, et brillants" d'une si extraordinaire beauté , qu'iis paraissaient à tous les regards comme des êtres célestes. Prosternée devant son auguste éjj.oux , la princesse recevait de ses mains la couronne impériale, et ceignait son front modeste de ce superbe gage de leur éternelle union. Vis-à-vis d'eux , le vénérable Platon , patriarche Je Moscou, du haut de la chaire de vérité rappelait à Alexandre , dans un discours éloquent et pathétique, tous les devoirs des rois, et l'eiH'ayan

responsabilité que Dieu fait peser sur leurs têtes, pour compenser la splendeur et la puissance dont il les environne. Parmi cette foule immense qui remplissait l'église , il lui mon'rait des Kamchada'es (i) apportant des tributs de peaux de loutre arrachées aux îles Aleutiennes (2) 5 qui touchent au continent de l'Amérique ; des négociants d'Archangel, chargés des richesses que leurs vaisseaux vont chercher dans les mers d'Europe ; il lui montrait des Samoïèdes (3) venus de Tembouchurc de l'Enis-

(i) Kamchadales, ou plutôt Kaintschadales, est le nom que 1 on donne aux habitants du Kamlschatka. La chasse et la pêche sont leur occupation principale : le chien est leur animal domestique favori, ils voyagent dans de petites charrettes traînéps par des chiens, et sont en général extrêmement superstitieux,

(2) Les îles Aleutiennes ou Aleutslîy. C'est ainsi que l'on^ nomme cette chaîne d'îles qui s'étend depuis le Kamlschatka au nord, jusqu'au continent de l'Amérique, et qui n'est en effet qu'une branche des montagnes du Kanitschalka. Elles furent découvertes peu de temps après l'île de Bethring : Atlak, Shemya et Semitshi furent les premières auxquelles les Russes donnèrent le noni d'^leuslxie ostrova. Le mot Aleut signifie un roc chauve ou nu. Celles des îles qui sont les plus voisines de l'Amérique sont connues sous le nom d'Andreanofskoi et d'îles aux Renards (Fox Islands).

(3) Les Samoièdes sont des peuples tartares qui occu-^

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sei (i) , où règne un éternel hiver, où les moissons sont inconnues , oii jamais un grain n'a geniié et des naturels d'Astracan , qui voient mûrir dans leurs champs le melon , la figue, et le doux fruit de la vigne qui y donne un vin exquis; il lui montrait enfin des habitants de la mer Noire, de la mer Caspienne et de cette grande Tartarie, qui, bornée par la Perse, la Chine et l'empire du Mogol, s'étend du couchant à Taurore , embrasse une moitié du monde , et atteint presque jusqu'au pôle. « Maître du pins vaste « empire de l'univers , lui di.sait-il , vous qui al- <( lez jurer de présider aux destinées d'un état (( qui contient la cinquième partie du globe , « n'oubliez jamais que vous allez répondre dece vaut Dieu du sort de tant de milliers d'honi- « mes , et qu'une injustice foite au moindre

pent le nord Je îa Russie entre la Tartarie asiatique et le gouvernement d'Arcliangel, le long de la mer jusqu'en Sibérie : ils vivent de la chasse et de la poche conime les Kanitscliadalcs.

(i) L'J'lnissdi, ou Yt'nisséy, appelé Kern par les Tartares et JNÎongoles , et Gnh ou Khases , qui signifie la grande riviijrc, par les Ostiaques, est forme de deux ri- ; vières , le Kamsara et le Veikcm, qui ont leur source dans la Soongovie cliinoisc. Après un long cours vers le nord, il se jette dans la mer Glaciale.

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<( d'entre eux , et que vous auriez pu prévenir, (( vous sera comptée au dernier jour. » A ces paroles le cœur du jcuno empereur parut vivement ému : mais il y avait dans Tcglise un cœur qui n'était pas moins ému peut-être, c'était celui qui allait demander la grâce d'un père.

Au moPxient où Alexandre prononça le serment solennel par lequel il s'engageait à dévouer son temps et sa vie au bonheur de ses peuples, Elisabeth crut entendre la voix de la clémence qui ordonnait de briser ies chaînes de tous les malheureux; elle ne put se contenir plus long-temps. Avec une force surnaturelle, elle écarte la foule, se fait jour à travers les haies de soldats, s'élance vers le trône, en s'écriant : Grdce! grâce! Cette voix, qui interrompait la cérémonie, causa beaucoup de rumeur. Des gardes s'avancèrent et cutrainèrcnt Elisabeth hors de l'église, en dépit de ses prières et des efforts du bon Jacques Rossi. Ceppndant l'empereur dans un si beau jour ne veut pas avoir été imploré en vain; il ordonne à un do ses officiers d'aller savoir ce que cette femme demande. L'officier obéit : il sort de Véglise, il entend les accents suppliants de l'infortunée qui se débat au milieu des gardes; il tressaille, précipite ses pas, la voit, la reconnaît, et s'é-

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cric : « C'est elle, c'est Elisabeth! » L'a jeune fille ne peut croire à tant de bonheur, elle ne peut croire que Smoloff soit là pour sauver son père; cependant c'est sa voix , ses traits, elle ne peut sy méprendre; elle le regarde en silence, et étend ses bras vers lui coinrae s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court à elle, hors de lui-mcme; il lui prend la main, il doute presque de ce qu'il voit : « Elisabeth, lui dit-il, '(( est-ce bien toi ? D'où viens-tu , ange du ciel ? « — Je viens de Tobolsk. — ^De Tobolsk, seule, <( à pied ? » Il tremblait d'agitation en parlant ainsi. « Oui, répondit-elle, je suis venue seule, <( à pied , pour demander la grâce de mon « père, et on m'éloigne du trône, on m'arrache « de devant l'empereur.Viens, viens Elisabeth, « interrompit le jeune homme avec enthou- (( siasme , c'est moi qui te présenterai à l'empe- « reur; viens lui faire entendre ta voix, viens '<( lui adresser ta prière , il n'y résistera pas. » Il écarte les soldats, ramène Êlisabetjh vers l'église. En ce moment, le cortège impérial défilait par la grande porte ; aussitôt que le monarque parut, SmolofF se fit jour Jusqu'à lui, en tenant Elisabeth par la main. I) se jette à genoux avec elle, il s'écrie : a Sire, écoutez-moi, 8< écoutez la voix du malheur, de la vertu; vous

Elù>'<if>ef/i

P.ioX

Fflif^r tu>u<'K (/t't'iT/tt t>,ut,r lit hUe t/e l'tnj-ortsnie O'tani.rltxj- -Piytotvj'ki

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voyez devant vous la fille de rinforfuné Sta- « nislas Potowsky (i). Elle arrive des déserta «d'Ischim, où depuis douze ans ses parents « languissent dans l'exil; elle est partie seule, (( sans secours; elle a fait la route à pied, dec( mandant l'aumône, et bravant les rebuts, Ta a misère , les tempêtes , tous les dangers, toutes ({ les ffitigues, pour venir implorer à vos pieds (( la grâce de son père. » Elisabeth éleva ses mains vers le ciel , en répétant : « La grâce de ' « mon père !» Il y eut parmi la foule un cri

(i) Il y a quelque inconvénient, dans les romans qai BC lient à l'histoire, d'employer des noms connus et des époques remarquables. La famille Potowslra , ou, seloa la véritable ortliographe, Potocka, est L'en une des plus illustres de la Pologne , et un mejubrs de cette famille a efîectivement été victime en Russie de son coiu-agc patriotique; mais c'était le comte Ignace Potocky, et ron pas Stanislas, Il ne fut point envoyé en Sibérie, mais da s les cachots d'une très dure prison d'état, avec Kosciusko, et ce fut Timpératrice Catherine II qui l'y plongea : il en fut délivré , ainsi que son compagnon d'infortune , par le. fils de cette souveraine , l'empereur Paul.

La jeune fille, qui fit en effet deux mille quatre cents milles d'Angleterre, seule, à pied, pour demander la grâce cle son père à Pétersbourg , ne tenait à aucune famille distinguée. Son nom était Praskowja Lupolow^a. Elle mourut à Kovogorod en 1810, six ans après son généreux dévouement. Son père avait été' exile en Sibérie en 1 798.

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d'admiralîoïl, l'cnipcreur lui-même fut frappe : il avait de fortes préventions contre Stanislas, Potowsky ; mais en ce moment elles s'effacèrent : il crut que le père d'une fille si vertueuse ne pouvait être coupable; mais l'eût-il été, Alexandre aurait pardonné encore. « Votre père est libre, ■{( lui dit-il, je vous accorde sa grâce. » Elisabeth n'en entendit pas davantage : à ce mot de cjruce, une trop vive joie la saisit, et elle tomba sans connaissance entre les bras de Smoloff.'On r(^mporîa à travers une foule immense qui s'ouvrit devant elle , en jetant des cris et en applaudissant à la vertu de lliéroïne et à la clémence du monarque. On la trans^iorta dans la demeure du bon Jatques Rossi; c'est là qu'elle reprit l'usage de ses sens. Le premier objet qu'elle vit fut Smoloff à genoux auprès d'elle; les premiers mots qu'il lui dit furent les paroles qu'elle venait d<cntendre de la bouche du monarque : « Elisabeth, voire père est libre; sa grâce vous « est accordée. » Elle ne pouvait parler encore, ses regards seuls disaient sa joie et sa rccon- \ naissance , ils di aient beaucoup. Enfin , elle se pencha vers SmoloiT; d'une voix émue, tremblante , elle prononça le nom de son père, celui de sa mère : « Nous les reverrons donc, ajou- « ta-l-elle, nous jouirons de leur bonheur! »

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Ces mots pénétrèrent jusqu'au fond deritine du jeune homme. Elisabeth ne lui avait point dit qu'elle l'aimait, mais elle venait de l'associer au premier sentiment de son cœur, au premier besoin de sa vie; elle venait de le mettre de moitié dans la plus douce félicité qu'elle attendait de l'avenir. Dès ce moment il osa concevoir l'espérance qu'elle pourrait peut-<}tre consentir un jour à ne plus séparer ce qu'elle venait d'unir.

Plusieurs jours se passèrent Uva-nt que la grâce pût-être expédiée ; il fallait i^evolr l'aff'tire de Stanislas Polowsky : en l'examina at, Jexandre fut convaincu que la seule équité lui eût ordonné de briser les fers du noble palatin; mais il avait fait grâce avant de savoir qu'il devait faire justice, et les exilés ne l'oublièrent jamais.

Un matin , SmolofF entra chez Elisabeth plus tôt qu il ne lavait osé faire jusqu'alors; il lui présenta un parchemin scellé du sceau impé- ' rial : « Voici : lui dit-il , Tordre que remperear « envoie à mon père de mettre le vôtre en liu berlc, » La jeune fille saisit le parchemin, le pressa contre son visage et le couvrit de larmes. <( Ce n'est pas tout, ajouta Smoloff.avec émo- .« tion, noire magnanime empereur ne se con-

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« tente pas de rendre la liberté à votre père , il « lui rend ses dignités, son rang, ses richesses, « toutes ces grandeurs humaines qui élèventî (C les autres hommes, mais qui ne pourront x< élever Elisabeth. Le courrier, porteur de cet f« ordre, doit partir demain matin; j'ai obtenu « de l'empereur la permission de laccompa- !« gner. Et moi, interrompit vivement Elisabeth, (( pe Faccompagnerai-pas ? Ah! vous laccom- <( pagncrcz sans doute , reprit SmolofF. Quelle !« autre bouche que la vôtre aurait le droit « d'apprendre à votre père qu'il est libre ? J'é- « tais sûr de votre intention, j en ai informé « l'empereur; il a été louché, il vous approuve, u et il me charge de vous annoncer que demain <( vous pourrez partir; qu'il vous donne nue de « ses voitures , deux femmes pour vous scr- <{ vir, et une bourse de deux mille roubles que « voici pour vos frais de route. » Elisabeth regarda SmolofF; elle lui dit : « Depuis le pre- (( mier jour où je vous ai vu, je ne me souviens: ({ pas d'avoir obtenu un seul bien dont vous (( n'ayez été l'auteur : sans vous , je ne tiendraisj <( point cette grâce de mon père; sans vous, il « n'aurait jamais revu sa patrie. Ah ! c'est à vous (( à lui apprendre qu'il est libre, et ce bonheur :<c sera le seul digne de vos bienfaits. Non, EU-

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« sabcth, repartit le jeune homme : ce bonheur « sera votre partage, moi j'aspire à un plus '« haut prix. Un plus haut prix! s'écria-t-elle, <( ô mon Dieu! quel peut-il être? » SmoIofF fit un mouvemeut pour parler ; il se retint , il baissa les yeux; et, après un assez long silence, il répondit d'une voix émue : « Je vous le dirai « aux genoux de votre père. »;

Depuis que Smoloff avait retrouvé Elisabeth, ii ne s'était point passé un seul jour sans qu'il la ^ vît , sans qu'il demeurât plusieurs heures de suite avec elle, sans qu'il n'eût une nouvelle raison de l'aimer davantage, et sans qu'il s'écarlàt un moment du respect qu'il lui devait. Elle était loin de ses parents, elle n'avait d'autre protecteur que lui, ei cette jeune fille sans défense était à ses yeux un objet trop sacré , trop saint, pour qu'il n'eût pas rougi de lui exprimer un sentiment qu'elle-même aurait rougi d'entendre.

Avant de quitter Moscou, Elisabeth avait libéralement récompen^-é ses bons hôtes; do môme, en passant le Volga devant Casan, elle se ressouvint du batelier Nicolas KisolofF; clic demanda ce qu'il était devenu : on lui apprit que par la suite d'me chute ^ il était tombé dans la plus profonde misère, gisant sur un

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rents : la porte s'ouvre, elle voit son père; il jette un cri : la mère accourt, Elisabeth tombe dans leurs bras, « La voilà, s'écrie Smolofl", la '(( voilà qui vous apporte votre grâce , elle a « triomphé de tout, elle a tout obtenu.»

Ces mots n'ajoutent rien au bonheur des exilés , peut-être ne les ont-ils pas entendus ; absorbés dans la vue de leur fille, ils savent seulement qu'elle est revenue , qu'elle est devanfe leurs yeux , qu'ils Tont retrouvée , qu'ils la tiennent , qu'ils ne la quitteront plus ; ils ont oublié qu'il existe d'autres biens dans le monde.

Long-temps ils demeurent plongés dans cette extase, ils sont comme éperdus, on les croirait en délire j ils laissent échapper des mots sans suite , ils ne savent ce qu'ils disent ; ils cherchent en vain des expressions pour ce qu'ils éprouvent, ils n'en trouvent point; ils pleurent, ils gémissent, et leurs forces, comme leurraison, se perdent dans Texcès de leur joie.

Smoloff tombe aussi aux pieds des exilés. (( Ah ! leur dit-il , vous avez plus d'un enfant. :« Jusqu'à ce moment Elisabeth m'a nomme son « frère, mais à vos genoux peut-être me per- « mettra-t elle d'aspirer à un autre nom. » La jeune fille prend la maiu de ses parents, les regarde , et leur dit : a Sans lui , je ne serais point

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(( ici peut-être ; c'est lui qui m'a conduite aux « genoux de l'empereur, qui a parlé pour moi , « qui a sollicité votre grâce, qui Ta obtenuiî ; <( c'est lui qui vous rend votre patrie, qui vous (( rend votre enfant , qui me ramène dans vos « bras. O ma mère , dis-moi comment doit se «nommer ma reconnaissance? ô mon père!

« apprends-moi comment je pourrai m'acquit- ((ter?)) Phédora, en pressant sa fille contre son sein , lui rcîpondit : (( Ta reconnaissance (( doit être l'amour que j'ai pour ton père, n Springer s'écria avec enthousiasme : (( Le dou (( d'un cœur comme le tien est au-dessus de (( tous les bienfaits ; mais Elisabeth ne saurait (( être trop généreuse, m La jeune fille alors , unissant la main du jeune homme à celles de ses parents, lui dit avec une modeste rougeur : (( Vous promettez de ne les quitter jamais ? Mon ((Dieu! ai -je bien entendu? s'écria -t- il ; ses (( parents me la donnent, et elle consent à être (( à moi! )) Il n'acheva point, il pencha son visage baigné de larmes sur les genoux d'Elisabeth; il ne croyait pas que dans le ciel iiîcmc ou pût être plus heureux que lui ; et Livrasse de cette mère qui revoyait son enfant, le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au courage de sa fille , l'inconcevable satisfaction de

i62 ELISABETH.

cette pieuse héroïne qui, à l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des devoirs ,' et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne; tous ces biens réunis, tous ces bonheur^ ensemble ne lui semblaient pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.

Malmenant, si je parlais des jours qui ^clivirent celui-là, je montrerais les parents s'eniretenant avec leur fille des cruelles angoisses qu'ils ont endurées pendant son r.bsence; je les montrerais écoutant avec toutes les émotions de Fespérance et de la crainte, le récit qu'elle leur fait de son long voyage; je ferais entendre les bénédictions dft père en faveur de tous ceux^ qui ont secouru son enfant ; je ferais voir la tendre mère montrant, attachée sur son cœur, comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth; je dirais ce que les parents éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait ; je dirais les larmes qu'ils versèrent au vécit de sa détresse, les larmes qu'ils versèrent au récit de sa verlu : enfin, je raconterais leurs adieux à celte cabane sauvage , à celte terre d'exil , où ils ont souffert lant de maux, mais où ils viennent de go lier

ÈtïSABETIT. i63^

une de ces joies d'autant plus vives et plus pures , qu'elles s'achètent par la douleur et îiaisseot du sein des larmes j semblables aux rayons du soleil, qui ne sont jamais plus éclatants (pie quand ils sortent d(î la nue pour se réfléchir sur des champs trempés de rosée.

Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer à leur* bonheur ; elle va vivre , comme eux , d'innocence et d'amour. O amour! innocence ! c'est assurément de votre éternelle union que se compose l'éternelle félicité!

Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes , les scènes heureuses se prolongent trop , elles fatiguent , parce qu'v^iles sont sans viaisembîance; on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et st('rile pour celles de la joie ; un seul jour do félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras de ses parents, ils vont la ramener-dans leur patrie, la replacer au rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unir à l'homme qu'elle préfère, à Ihomme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle. C'en et assez, arrctonsnous ici , reposons-nous sur ces douces pen-

i62 ELISABETH.

cette pieuse héroïne qui, à laiirorc de sn vie, venait de remplir ie plus saint des devoirs ,' et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne; tous ces biens réunis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.

Maintenant, si je parlais des jours qui ^aivirent celui-là, je montrerais les parents s'entre'Lenant avec leur fille des cruelles angoisses qu'ils ont endurées pendant son rtbsence ; je les montrerais écoulant avec toutes les émotions de l'espérance et de la crainte, le récit qu'elle leur fait de son long vo^^age; je ferais entendre les bénédicUons da père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant ; je fVrals voir la tendre mère montrant, attachée sur son cœur, comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth; je dirais ce que les parents éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes qu'ils versèrent au récit de sa détresse, les larmes qu'ils versèrent au récit de sa vertu : enfin, je raconterais leurs adieux à cette cabane sauvage , à celte terre d'exil , où ils ont souffert taut de maux, mais où ils viennent de gollcr

ÈLISABETÎT. i63^

une de ces joies d'autant plus vives et plus pures , qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein des larmes ; semblables aux rayons du soleil, qui ne sont jamais plus éclatants (fue quand ils sortent do la nue pour se réfléchir sur des champs trempés de rosée.

Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer à leur- bonheur ; elle va vivre , comme eux , d'innocence et d'amour. O amorir! innocence ! c'est assurément de votre éternelle union que se compose reterntilc félicité!

Je n'irai pas pjus loin. Quand les images riantes, les scènes heureuses se prolongent trop , elles fatiguent , parce qu'ailes sont sans vraisemblance; on n'y croit point, ou sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, ci abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la joie ; un seul jour do félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras de ses parents, ils vont la ramener- dans leur patrie, la replacer au rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et Punir à l'honiine qu'elle préfère , à l'homme qu'ils ont cux-mcmcs trouvé digne d'elle. C'en c-t assez, arrctonsnous ici , reposons-nous sur ces douces pen-

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sées. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités , me ferait craindre , si j'ajoutais une seule page à cette histoire, d'être ohligéc d'y placer un malheur.

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