‹ Élisabeth, ou Les exilés de SibérieChapitre 3 sur 19 · ELISABETH. C · texte numérisé non relu

ELISABETH. C

de son époux, et l'amour lui-même avait perdu sa puissance et n'arrivait plus à son cœur : tant il est vrai que les douleurs d'une mère s'élèvent au-dessus de toutes les consolations humaines et ne peuvent être atteintes par rien de ce qui vient de la terre. Ah ! Dieu seul s'est réservé le pouvoir de les adoucir, et, s'il les donne en partage au sexo qu'il a fait le plus faible, c'est qu'il l'a fait assez tendre poui pouvoir aimer la main qui le frappe et croire au seul espoii qui console.

Ce fut le 1 8 de mai qu'Elisabeth et son guide se mirent en route ; ils employèrent un mois entier à traverser les forêts himiides de la Sibérie, sujettes en cette saison à des inondations terribles. Quelquefois des paysans tartares leur perro<^ttaient, pom* une faible rétribution, de monter dans leur charrette, et tous les soirs ils se reposaient dans des cabanes si misérables qu'il ne fallait pas moins que la longue habitude qu'Elisabeth avait de la pauvreté pour pouvoir goûter un peu de repos. Elle se couchait toute vêtue sur un mauvais matelas, dans une chambre remplie d'une odeur de fumée, d'eau-de-vie et de tabac, où le vent soufflait souvent à travers les fenêtres collées avec du papier, et où, pour siu'croit de désagrément, dormaient pêle-mêle le père, la mère, les enfants, et quelquefois même ime partie du bétail de la famille.

A quarante verstes de Tioumen, on passe dans un bois où des poteaux indiquent la fin du gouvernement de Tobolsk : Elisabeth les remarqua ; elle quittait la terre de l'exil ; il lui sembla qu'elle quittât sa patrie et qu'elle se séparait une seconde fois de ses parents. "Ah ! dit- elle, que me voilà loin d'eux à présent !" Cette réflexion, elle la fit encore lorsqu'elle mit le pied en Europe. Être dans une autn.partie du monde lui présentait l'image d'une distance qu- l'effrayait plus que le chemin qu'elle venait de faire ; ell< ^-

(if0 ELISABETH.

Boii en A^ie ses seuls protecteurs, les seuls êtres dans toute la nature sur qui elle eût des droits, et dont Taffection liû fût assurée. £t que trouverait-elle dans cette Ëuiope sî célèbre par ses lumières, dans cette cour impériale où affluent les richesses et les talents ? Y trouverait-elle un seul cœur touché de sa misère, ému de sa faiblesse, dont elle pût implorer la protection ? Sans doute à cette pensée il était un nom qui devait se présenter à elle. Ah l si elle avait espéré le rencontrer à Pétersbourg ! . . . mais U n'y était point L'ordre de l'empereur l'avait mandé pour rejoindre l'armée en Livonie ; elle ne le trouverait donc pas dans cette Europe, qui lui semblait n'être habitée que par lui, parce qu'il était la seule personne qu'elle y connût Alors tout son recours était dans le père Paul. Un homme qui avait passé , soixante ans à faire du bien, devait, dans les idées d'Elisabeth, avoir un grand crédit à la cour des rois.

De Ferme à Tobolsk on compte près de neuf cents ventes : les chemins sont beaux, les champs fertiles et bien cultivés : on rencontre fréquemment de riches villages russes et tartares, dont les habitants ont l'air si heureux, qu'on a peine à croire qu'ils respirent l'air de la Sibérie ; il y a même quelques auberges ornées de très-belles images, de tables, de tapis et de plusieurs ustensiles de luxe qui étaient inconnus à Elisabeth, et qui commençaient à étonner sa implicite.

Cependant la ville de Penne, quoique la plus grande qu'elle eût vue encore, l'attrista par ses rues sales et étroites, la hauteur de ses maisons, le mélange confus de palais et de chaumières, et l'air fétide qu'on y respirait. Penne est entourée de marécages ; et, jusqu'à Casan, le pays, entrecoupé de bruyères stériles et de noires forêts de sapins, présente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des oragos, la foudi*c tombe très-fréquemment sur ces vieux arbres^

qu'elle embrase avec rapidité, et qui paraissent alors c« mme des colonnes d'un rouge ardent surmontées d'une vastf chevelure de flamme. Plusieurs fois Elisabeth et son guide furent témoins de ces incendies. Obligés de traverser ces bois, qui brûlaient des deux côtés du chemin, tantôt ils voyaient des arbres consumés par le bas soutenir de Leur seule écorce leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnées, ou, renversés à demi, former comme un arc de feu au milieu de la route ; ou enfin, s'éoroulant avec fracas, retomber Tun si»t l'autre en pjrramides embrasées, semblables à ces bûcheis antiques où la piété païenne recueillait la cendre des héros.

Cependant, malgré ces dangers et ceux plus éminents peut-être du passage des fleuves débordés, Elisabeth ne se plaignait point, et trouvait même qu'on lui avait exagéré les difficultés du voya^. Il esi vrai que le temps était trèsbeau, et qu'elle n'allait pas toujours à pied ; on rencontrait le long de la route des charrettes et des kibicks vides qui revenaient de mener des bannis en Sibérie ; pour quelques kopecks nos voyageurs obtenaient facilement des courriers la permission de monter dans leurs voitures. Elisabeth acceptait sans humiliation les secours du bon père ; car, en les recevant de lui, elle croyait les tenir du ciel.

Arrivés sur les bords de la Kama vers les premiers jours de septembre, nos voyageurs n'étaient plus qu'à deux cents verstes de Casan : c'était avoir presque fait la moitié du voyage. Ah ! si le ciel eût permis qu* lisabeth l'eût fini ainsi qu'elle l'avait commencé, elle aurait cru avoir faiblement payé le bonheur d'être utile à ses parents ; m^s tout allait changer, et avec la mauvaise saison s'approchait le moment qui devait exercer son courage, mettre au jour sa vertu, et sur la tête du juste la couronne immortelle de vie.

Depuis plusieurs jours le missionnaire s'affaiblissaît sen-

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siblement ; il ne marchait plus qu'avec peine, et, quoique appuyé sur son bâton et sur le bras d'Elisabeth, il était obligé de se reposer sans cesse. S'il montait dans un kibick, la route, formée de gros rondins placés sur des marécages, lui causait des secousses horribles qui épuisaient ses dernières forces sans altérer un moment son courage. Cependant, en arrivant à Sarapoul, gros village à clocher, sur Is rive droite de la Kama, le bon religieux éprouva une défaillance si extraordinaire qu'il ne lui fut pas possible d'aller plus loin. Il fut recueilli dans un mauvais cabaret auprès de la maison de l'Oupravitel, qui régit les biens de la couronne dans le territoire de Sarapoul. La seule chambre qu'on pût lui donner était une espèce de galetas élevé, avec un plancher tout tremblant, des fenêtres sans carreaux, pas une chaise, pas un banc, pour tout meuble une mauvaise table et un bois de lit vide ; on y jeta un peu de paille, et le missionnaire s'y coucha. Le vent qui soufflait par la fenêtre était si froid, qu'il aurait éloigné le sommeil du malade, lors môme que ses souffrances lui eussent permis de s'y livrer. De plus funestes pensées commençaient à efirayer Elisabeth. Elle demanda un médecin, il n'y en avait point à Sarapoul ; et, comme elle vit que les gens de la maison ne prenaient aucune part à l'état du pauvre mourant, elle fut réduite à n'avoir recours qu'à elle-même pour le soulager. D'abord elle attacha contre la croisée un lambeau de vieille tapisserie qui pendait le long du mur ; ensuite elle alla cueillir dans les champs de la réglisse à gousses velues, ainsi que des roses de Gueldre, et puis les mêlant, comme elle l'avait vu pratiquer à sa mère, avec des feuilles de cotylédon épineux, elle en fit une boisson salutaire qu'elle apporta au pauvre religieux. A mesure que la nuit approchait, son état empirait de plus en plus, et la malheureuse Elisabeth ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelquefois elle s'éloignait pour

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