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Ernest revint à La Morlière, on reprit des habitudes de promenade ; non plus avec l'abandon d'autrefois. Il était aisé de voir qu'il y avait entre ces trois personnes un secret qui les gênait toutes trois. La conversation était à chaque
luuiiiL'iil suspendue , toutes les fois que se prononçait un mot qui pouvait rappeler la situation des deux amants, dont la passion s'accroissait, comme toujours, des obstacles qui renchaînaient.
Un soir, la pluie tombait doucement sur l'avenue de tilleuls, les rouges-gorges faisaient entendre leur chant mélancolique, et les habitants de La Morlière semblaient, comme la nature, plongés dans la tristesse ; lorsque le bruit d'une voiture rapide retentit dans la grande allée. Louise jeta un cri de plaisir en apercevant une femme, grande et svelte, qui entra bientôt dans le salon, s'élança au cou de la comtesse, puis vint embrasser Louise, qu'elle serra convulsivement sur son cœur.
Elle avait environ vingt-quatre ans, les cheveux d'un noir brillant, la peau blanche et très-fine , les yeux noirs et veloutés, surmontés de sourcils très-prononcés.
les lèvres un peu grosses et d'an rose foncé, une élégance bien rare dans les poses du corps.
— 0 ma bonne Maria, dit Louise, en embrassant une seconde fois la belle voyageuse, que je suis heureuse de te revoir ! Pourquoi ne m'avoir pas écrit pour t'annoncer ? Tu m'aurais procuré quelques jours de bonheur de plus.
— Je me suis décidée à venir en Bretagne tout à coup, vous savez, mes amies, comme je fais tant de choses ; un jour avant de quitter l'Angleterre je n'en avais pas le projet. Mais, ma Louise, tu es changée, tu as pâli , maigri môme un peu.
Louise rougit, et Maria jeta un regard sur le jeune homme qu'elle avait à peine aperçu.
Maria, plus âgée que Louise d'au moins
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cinq années , était une jeune Anglaise élevée dans un pensionnat français. Recommandée aux parents de Louise , elle se lia intimement avec la jeune fdle, et vint passer près d'un an à La Morlière^ après la mort du père de son amie. La plus confiante intimité unissait ces deux êtres de caractères bien différents, mais tous deux d'une bonté exquise et d'une âme trèsclevée. Maria , fdle unique d'un des premiers avocats de Londres , avait un caractère assez excentrique. Son père s'était liabilué à la laisser jouir d'une indépendance qu'elle eût prise de force . peutêtre , si on avait essayé de l'enchaîner. Douée d'une àme ardente, d'un sentiment exquis de la nature et de Tart, d'une sensibilité profonde, mais d'une imagination tourmentée, Maria eût été capable, dans une circonstance grave , de faire le sacrifice de sa vie ; elle était née i)Our Théroisme de l'histoire : elle eût été Jeanne
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d'Arc ou madame Roland ; mais jamais une humble sœur de charité, prouvant son héroïsme par une longue suite de petits sacrifices. Maria n'avait jamais aimé profondément , parce qu'elle ne pouvait aimer, croyait-elle, qu'un homme digne de fixer les regards des peuples. Elle adorait la poésie , savait par cœur des scènes entières de Shakspeare , et de longs fragments de Byron, qu'elle disait avec un entraînement irrésistible ; mais son talent réel et brillant était la musique. Elle improvisait sur le piano avec un enthousiame digne des grands maîtres. Jamais Allemande ne fut plus heureusement née pour cet art que cette fdle de l'Angleterre. Tout dans sa physionomie portait une vive empreinte des penchants de son âme.
Quand, rejetant derrière elle sa longue chevelure noire, elle penchait sa tête méditative et restait longtemps immobile dans une contemplation muette , tout artiste
reùt nommée la poésie moderne, et eût été fier de fixer celle merveille sur la loile. Jamais nalurc ne fui plus variée, n'unit plus de conlrasles. De l'enlliousiasme des grandes choses qui éclairai l sa physionomie, elle passait subitement à l'exquise douceur de la femme timide et compalissanle. Oh ! alors rien ne saurait rendre le céleste sourire de ses yeux et de ses lèvres. Toul un monde de pensées et de senliments palpilait sous cette peau si fine et si blanche. L'aspect de cette femme vous enlevait au monde réel, faisait vibrer en vous toutes les facullés poéliques et aimantes , et vous jetait dans les rêves d'une autre vie.
La comlosse aimait beaucoup Maria; quand la belle Anglaise se trouvait seule avec Louise et elle , celte société était un bonheur; mais en présence d'un homme, la comtesse, sans se l'avouer , était gênée d'une supériorité si incontestable , car elle
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ne se sentait à la hauteur de Maria que par celle qualité sans éclat et peu enviée, le bon sens.