‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · FIX DU PREMIER VOLUME · texte numérisé non relu

FIX DU PREMIER VOLUME

THOISIEME FÀHTIE.

L'ombre commençait à descendre sur les mers et la campagne. Le soleil disparaissait à l'horizon des dunes en embrasant le ciel et les flots, et projetait ses teintes de feu sur l'écorce des sapins, qui prend à cette heure du jour un ardent coloris,

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({uand les promeneurs arrivèrent dans un bois sauvage, dont les arbres se mirent dans l'Océan. La grandeur du paysage imposa quelque temps silence à tous. D'immenses rochers se dressaient au loin tout illumines des rayons du couchant ; la mer brillante développait sa nappe immobile, et sa frange d'argent venait murmurer sur la grève. Le sombre dôme des sapins dérobait la vue du ciel au-dessus de la tête des promeneurs, les hirondelles rasaient l'onde en se jouant, et le courlis criait tristement le long de la vague, et mêlait sa voix aux gémissements de la brise dans les arbres.

— Oh! quel poëte que la nature! dit Ernest, et comme toutes ces harmonies pénètrent l'âme ! On ne peut parler devant ces grandes choses.

— Dieu parle assez haut ici pour que l'homme se taise, dit Maria.

Et ces paroles qui, dans la bouche d'une

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autre femme , sentiraient Taffectation , étaient simples dans la sienne, parce que tout s'harmonisait en elle avec de telles idées, son organe, ses regards, ses gestes. . Involontairement le silence régna de nouveau : on marcha lentement ; et après avoir traversé quelques champs de blé et de colza, nos rêveurs gravirent une colline, et se trouvèrent sur la pente d'un vallon délicieux. Il fallut descendre avec précaution. Ernest donna successivement la main aux trois femmes. Il sentit celle de la douce Louise frémir dans la sienne. Maria se mit à rire en montrant ses dents de perles, et rejetant derrière elle avec abandon le grand voile brun qui flottait sur son chapeau , elle lui dit : « Songez donc que j'ai voyagé dans les Alpes; » et, comme une gazelle, elle descendit en courant, et entraînant Ernest, qui trembla un peu pour elle et pour lui, et fit semblant de rire lorsqu'il fut en bas.

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jy herbe du ^allon, entourée de vieux chênes, était d'une éblouissante fraîcheur; quelques vaches broutaient le gazon; les merles et les grives jetaient dans les feuillages leurs notes éclatantes. — Ecoutez ! dit Louise. On venait d'entendre un son limpide et pur... Mais on écouta en vain, il ne se répéta pas. C'était le dernier rossignol de la saison peut-être. Le chantre divin se tut devant le bruit des autres oiseaux.

De retour au salon, la comtesse pria Ernest de tenir eniin la promesse qu'il leur avait faite tant de fois, de lui révéler ces pages de vie intime ({u'il ne voulait pas livrer à l'impression. Le jeune homme lut ce qui suit :

« Quoique le récit de ma vie offre de grandes leçons, je ne le publierai jamais; car, en révélant des particularités cachées du foyer domestique, et blâmant avec une

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franchise qui a débordé de mon cœur les actions de l'homme dont je ne devrais prononcer le nom qu'avec respect, je me semblerais impie en rendant le public témoin de mes souffrances.

« Mon père était né de parents pauvres ; il vint à dix-huit ans dans la petite ville où j'ai reçu le jour; il colportait des parapluies, parcourant les campagnes environnantes dans un rayon de dix lieues à peu près, s'arretant de hameau en hameau, de bourg en bourg, couchant dans une grange lorsqu'il ne trouvait pas une chétive auberge sur sa route , comptant sou par sou sa dépense, augmentant chaque mois son capital avec une patience imperturbable.

Après plusieurs années de cette vie errante et rude, il se vit à la tête de quelques mille francs et s'intéressa dans la maison d'un marchand en vogue de l'endroit. A la guerre il put armer des corsaires dans le port voisin ; bref, quand je vins au monde,

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mon l)or( oau était chargé tlos dcnloUos do l'opulenco, et mon père figurait parmi cette aristocratie de l'argent qui domine aujourd'liui la société, et à laquelle il ne manque que plus d'intelligence et d'instruction pour la dominer longtemps.

(( Mon père n'était pas avare; il aimait le luxe et l'éclat depuis que sa fortune était devenue considérable. Détestant la noblesse de naissance, dont les dédaigneux préjugés crispaient ses nerfs , il voulait éclipser tous ces hobereaux, comme il les appelait; mais plus ridicule que ses rivaux, il avait, sur la hiérarchie sociale, des préjugés plus stupidcs encore. Il ne voyait pas tout le monde : l'ancien colporteur ne pouvait décemment faire sa société des petits marchands de la place ; il mesurait sa considération à la fortune de chacun, et je n'ai pas ouldié l'air supérieur avec lequel il disait habituellement : C'est un pauvre diable (pii n'a pas le sou!

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Quand il était gai, il poursuivait de son rire sardoniquc tous ceux qui n'avaient pas eu le génie de s'enrichir. « Je ne sais pas, disait-il, comment ont fait ces genslà, avec tous les moyens qu'ils avaient en commençant. Les sots n'ont pas vu que du premier capital acquis dépendait la fortune avenir. Lorsque j'ai commencé, moi, je payais cinquante centimes de pension par jour quand j'étais en ville, et pendant mes tournées, j'avais dans mon sac un morceau de viande que je mangeais le plus souvent aux bords de quelque ruisseau. Ces gens-là mourront gueux. »

« J'avais douze ou treize ans lorsqu'arriva un fait qui a eu peut-être sur moi une puissante influence. Un ancien ami de mon père , commerçant comme lui , honnête homme malheureux, qui avait vu fondre en ses mains un avoir assez beau, fut embarrassé et sur le point de faire faillite ; il vint trouver mon père, et le pria de lui

j)i(3lci'di\ mille lianes. Mon père refusa. 11 eiilra dans la chambre, où j'élais à lire près (.le ma mère ; il se mit à marcher à grands pas pendant quelque temps, donnant des signes d'une humeur violente ; il semblait en colère, et c'était peut-être bien ce dernier senlimenl qui l'animait, car il sentait qu'il venait de commetlre une mauvaise action , et se courrouçait contre celui qui en était la cause innocente.

« — Comment trouves-tu cet homme? ditil à ma mère. 11 vient me prier de lui prêter dix mille francs. Je ne sais comment on os(î l'aire des propositions semblables. Ma parole d'honneur , ils sont étonnants !

Donnez-vous donc un mal de forçat, passez toute votre jeunesse sans plaisirs, soyez vieux à trente ans pour compromettre ainsi votre aisance ! Voilà ce que c'est que de donner des bals et d'aller en voiture, quand on n'a pas le sou. Ils disaient sans doute, il y a quelques années , que j'élais un

avare ! Eh bien ! ajouta-t-il «rnn air dur, cliacun pour soi !

« Ma mère n'osa pas répondre un mol.

Quant à moi, j'eus peur de mon père. Le soir, au souper, je ne jetai pas les yeux une fois sur lui. Dans mon lit, le souvenir de ces paroles terribles se glissa dans mon âme et éloigna le sommeil de mes yeux. Ma jeune intelligence se mit à comparer les deux êtres avec qui je vivais , et de là date peut-être réloignement qui existe encore aujourd'hui entre mon père et moi. Ma mère est une femme toute d'amour et de dévouement. Mariée à seize ans , sans savoir ce qu'on lui faisait faire, elle a dû souffrir cruellement quand se sont révélés à elle les tendres besoins de son cœur. Grâce à Dieu, une piété angélique, pleine de résignation et d'amour, adoucissait l'amertume de ses larmes. Puis elle m'aimait avec tant d'ivresse, que l'idée des regrets que je lui ai causés me poursuit

toujours et partout, au sein des plaisirs In'uyanls et désordonnés comme dans la solitude des campagnes. Elle avait de bonne heure cherché à déposer dans mon cœur les sentiments divins qui étaient dans le sien. Aussi, descelle époque, avais-jedes devoirs des hommes envers leurs semblables une idée assez claire. La plus grande occupation de ma mère était de défendre son mari, de le réhabiliter dans mon imagination. Avec quelle adresse elle palliait ses torts , me disant que je ne devais pas le juger sur des dehors un peu rudes ; que les négociants avaient d'ailleurs des devoirs sévères que je ne pouvais comprendre encore, et qui expliquaient bien des caprices du caractère de mon père. Elle me répétait que je devais l'aimer plus qu'elle , que lui m'aimait avec une tendresse dont elle ne l'aurait pas cru capable. Je sens encore les baisers de ma mère qui accom-

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pagnaient ces paroles : N'est-ce pas? lu aimes ton père autant que moi?

« Les années de collège se passèrent sans orages; à dix-sept ans, j'avais fait ma philosophie à Rennes , et je rentrai sous le toit paternel. Il s'agissait de choisir un état; c'étaient, pendant tous les repas, de longs monologues de mon père sur les avantages du commerce, avec bon nombre de plaisanteries assez lourdes contre la science, la littérature, contre tout ce qu'il y a de plus noble dans ce monde. Je ne répondais pas ; mais il y avait en moi une profonde aversion pour le commerce. Dans mon injustice passionnée, je ne pouvais même me défendre d'un sentiment de mépris pour ces hommes qui croyaient que le but de l'existence était de gagner de l'argent. Lorsque plusieurs négociants étaient réunis dans le salon de mon père, j'écoutais avec dégoût tout ce cliquetis de mots mercantiles qui n'aboutissaient ja-

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