‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 9 sur 18 · i:li/\ di: uhodls · texte numérisé non relu

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nuucc ollVc plus de chances de bonheur. Je pourrais aussi, moi, vous citer des exemples, et ce serait par centaines, d'unions contractées par les parents, avec toutes les stupides conditions de bonheur qu'ils ont coutume d'exiger en de telles circonstances, rapports de fortune, voisinage de terres appartenant aux deux familles qui se conviennent et se connaissent , égalité de naissance, que sais-je? Eh bien, où est le bonheur dans tout cela, madame? La femme, ne trouvant pas ce qu'elle avait rêvé, se jette en d'autres amours , prostitue son caractère d'épouse, et revient, en sortant d'un lit adultère, sourire doucement à son mari trompé, plus criminelle que la courtisane qui ne trompe personne ; ou bien c'est le mari qui désole le cœur de sa compagne. Scandale, séparation, voilà les fruits de la convenance , et de la sagesse des grands parents ! . . . Mais lorsque les choses no se poussent pas à ces extrêmes ; que

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cV angoisses et do douleurs ensevelies dans les ménages et cachées sous des figures qui sourient encore au monde qui les observe ! quelle vie d'ennui et de dégoût, torturée à toutes les minutes , sans consolation et sans repos ! Digne récompense après tout de la femme qui se livre sans amour à un homme riche. De là à la prostitution il n'y a de différence que dans le prix.

— Allons , Ernest , vous voilà dans vos excès, vous oubliez l'idée morale et religieuse qui préside au mariage.

Le jeune homme fît un geste de dédain.

— Croyez-moi, mon ami, ajouta la comtesse, qui avait repris son aplomb ordinaire , ne reparlons pas de mariage avant six mois .

Ernest salua assez froidement et soriil. La comtesse resta quelque temps assise sur la causeuse dans une immobilité parfaite , î'œil fixé sur la porte.

Après un (juart d'heure environ de ré-

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llexion histc, c11(î se lc^a, cl cnlia dans le cabiiK'l de Louise; in;ùs elle recula en apercevant la jeune (illc éUmdue sur son lit dans une altilude douloureuse el fondant en larmes.

— Toi i<i! lui (iil-elie. Piose m'avait dit que lu étais dans le bois.

Revenue de sa surprise, elle repassa dans une seconde toute la conversation qui venait d'avoir lieu, et reconnut, aux larmes de Louise, la passion qui entraînait la jeune fdle vers Ernest. La comtesse sentit bientôt des pleurs dans ses yeux , et baisant les joues brûlantes de Louise, elle lui dit :

— Tu m'avais caché quelque chose, ma pauvre enfant, je n'avais donc pas ta confiance ?

— Oh! j(; n'ai jamais pu. murmura la jeune lille d'une voix presque éteinte.

— Ma Louise chérie, lu m'as trouvée bi< n rruellc loul à rin'un', n'est-ce pas? cependant je n'ai dil à Krnesl ([ue la vé-

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rite.... Eh bien! les pleurs redoublent ! Mais, mon enfant, je ne te dis pas que vous ne vous marierez jamais. Le temps amène de grands changements. Oh! si je pouvais faire passer dans ton ame les convictions (jui sont dans la mienne ! Tu crois que le bonheur de toute ta vie dépend de tes sentiments pour ce jeune homme , et tu ne sais pas qu'avant deux années peut-être tu t'étonneras d'y avoir attaché cette importance.

Louise regarda sa tante sans dire une parole ; mais ce regard exprimait : Est-ce que vous n'avez jamais aimé?

La comtesse, en femme habile, ne chercha pas à prolonger une inutile discussion ; elle laissa de vagues espérances à Louise, qui reprit bientôt sa vie laborieuse et calme en apparence.

Depuis huit jours Ernest n'avait pas reparu à La IMorlière. Il n'était vraisemblablement sorli de sa chambre que la nuit,

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car I;t conilossc cloutait qu'il fut oncorc dans le pays. Personne ne l'avait aperçu, lui ordinairement si rôdeur, et passant les journées presque entières en courses à Iravers les champs et les grèves.

Un matin la comtesse reçut la lettre suivante :

« Depuis une semaine, madame, il s'est accumulé bien des souffrances sur mon cœur, assez peut-être pour toute une vie ordinaire. Mes pensées roulent sans cesse sur elles-mêmes comme les flots de l'Océan que j'aperçois de ma chambre. C'est le mémo tumulte, mais je suis tenté de croire ([u'il y a en moi moins d'intelligence, certainement il y a moins d'ordre. Je cherche il orienter ma vie ; mais dix fois par jour l'obscurité m'aveugle. Il fait nuit dans iiiou àme, comme dit Shakspcare. Ces moments sont affreux, glaçants, la pensée du suicide est alors ma seule ressource; mais \o n'ai même pas de loi dans la morl. Je

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ne sais pas ce que c'est; je ne sais guère plus si le suicide est un crime, s'il y a un crime et une vertu , s'il y a une autre vie de souffrances après celle-ci... J'erre dans ces déserts arides du doute, et j'arrive au désespoir, à l'entière défaillance de la volonté, qui est certainement l'état le plus misérable où l'homme puisse descendre.

« Je ne vous en veux pas, madame. Dans mes instants de lucidité je repasse vos paroles ; elles peuvent être vraies et les miennes aussi. Eli ! mon Dieu ! nous savons parfaitement tous deux que les mariages de convenance et les mariages d'amour conduisent souvent également au malheur :

c'est une banalité tombée dans le domaine des vaudevilles ; mais vous savez aussi combien toutes ces chances paraissent misérables, comparées à l'immense douleur de renoncer à l'amour d'une femme aimée. Le chagrin incertain , qui est séparé de nous par des années, n'est rien devant celui qui

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broie nuire eieur. Kl d'ailleurs je ne suis pas de ceux qui disent que le malheur passe esl lin s(>n<>e : ce sont des brûles. Comme le souvenir du bonheur est, selon moi, un bonheur plus grand que le bonheur môme, je ne connais rien de plus amer qu'un bonheur manfpié. Je vous demande si dans dix ans, (piand je serai tourmenté par le remords de n'avoir pas savouré la part de joie que la vie m'offrait, l'égoïste et stupide idée de n'avoir pas d'inquiétudes d'avenir, de soucis d'argent , me dédommagera de l'amertume de ma pensée.

Oh! le souvenir d'une existence vide de jouissances réelles, de jouissances du cœur, mais c'est un enfer, madame, c'est pire que tout ce que les souvenirs de mort ont d'affreux : c'est la haine des hommes, la haine de l'ordre social , c'est la révolte et !a torture de Salan.

« Et d'ailleurs je n'ai pas al lendu jusqu'à ce jour pour éprouver c(.'lle haine; «piand

on regarde la société, on se rejeltc en arrière comme à la vue d'un cloaque infect : c'est l'adoration de l'or et des jouissances matérielles. Pour de l'or la femme se prostitue dans le mariage, ou autrement, à un voleur ignoble, engraissé des sueurs des misérables , à un brigand bien mis que le bagne a épargné. La vertu se caclie pour éviter le rire effronté du vice. Par une corruption plus vile encore , l'homme sacrifie à l'idole ses convictions, sa pensée. Infâme trafic ! Et tous ces êtres déshonorés ont le sourire sur les lèvres , ils courent en des chars brillants, ils méprisent la foule qui a été assez niaise pour ne pas faire comme eux. Si par hasard il naît encore au milieu de ce bourbier quelque sentiment pur comme le nôtre, cette société féroce et honteuse se dresse devant lui, elle rit de sa candeur. Elle nous broie, nous anéantit , et cela avec sarcasme , en nous disant : Faites comme moi ; c'est-à-

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(liro, ùtoij^nez tout ce qui reste on vous de noble et de grand ; éteignez Tame, vautrez-vous dans les joies brutales , et riez !

(( Et cependant, madame, l'homme se dit libre , tout courbé qu'il est sous cette main de fer de l'ordre social. Il ne s'aperçoit donc pas que ses penchants les plus naturels , ses plus purs amours , sont continuellement refoulés par le monde. Dans la société actuelle , celui qui naît sans fortune naît esclave , et quel esclave ! L'éducation lui donne tous les désirs , tous les besoins du riche , et il sent à chaque pas l'entrave qui l'arrête ; il a beau ronger son frein, ce frein renaît sans cesse pour être rongé encore et renaître encore.

'( Que puis-je y faire? m'allez-vous dire. Oh! je sais que vous êtes compatissante-, vous pouvez toujours me plaindre , donner quelques larmes à mes maux : des larmes de femme, c'est un baume pour les fous comme moi. Pourquoi m'avez-vous si sou-

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vent reproché ma vie désordonnée de Paris? Là au moins j'étais hébété comme un homme ivre ; je tourbillonnais comme la feuille sèche que le vent entraîne , je n'avais souvent pas plus d'idées qu'elle ; je n'avais pas la conscience de l'inutilité coupable de ma vie. J'ai voulu chercher la solitude et ses impressions purifiantes; j'y ai connu une passion spiritualiste et céleste que je croyais morte en moi. Eh bien ! pourquoi l'ai-je connue ? Est-ce pour apprendre qu'il n'y a de succès dans ce monde que pour la corruption et l'intrigue , qu'il n'y a de désirs assouvis que ceux du vice et de la cupidité? »

Vous avez bien fait de m'écrire, mon cher Ernest ; votre absence et votre silence commençaient à m'inqiiiéter. Vous connaissez mon amitié pour vous, amitié désintéressée s'il en fut, car, à mon âge et dans Tordre de mes idées, j'arrive à un I. 23

élal crame où Ton a peu besoin des autres pour vivre. L'amour, entendu et senti comme il l'est généralement, est un délire qui me paraît bien Ipin de moi. Cependant je sais plaindre ceux qui luttent contre lui. Votre lettre est pleine de désordre. Elle peint le chaos de votre pauvre tête. Votre imagination échauffée vous jette dans toutes les déclamations à la mode, et vous ne vous souvenez pas que vous avez persiflé cent fois devant moi les écrivains qui remplissent leurs livres de toutes ces colères. Hélas! quel cas devons -nous faire de notre jugement, s'il est ainsi ballotté au gré de tous les événements de notre vie , si nos opinions et nos croyances dépendent de la j)Osilion plus ou moins malheureuse que nous occupons dans la société? Ne pensezvous pas que l'homme fort reconnaît une vérité immuable au-dessus de tous ces nuages , et que , quelles que soient les épreuves de sa vie privée , il les regarde

comme des détails qui ne troublent en rien Tharmonie générale ; qu'en un mot , son cœur n'obscurcit jamais son intelligence? Vous allez me répondre que vous ne tenez nullement àla réputation d'homme fort, que vous souffrez profondément sans vous occuper de ce que vous êtes et de ce que vous paraissez aux autres. Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il était en mon pouvoir d'alléger vos souffrances, ce serait un bonheur pour moi. Si vous éprouvez quelque bien à m'en parler, qui vous empêche de venir à La Morlière ? Vous ai-je fait entendre que votre présence m'y déplaisait? Si vous l'avez cru, je m'empresse de vous détromper à ce sujet. Par quelle fatalité faut-il que la fougue des passions vienne toujours se jeter à travers le bonheur ! Eh ! mon Dieu, qui vous empêchait d'aimer Louise , de vous trouver heureux avec nous, heureux de notre réunion , de nos douces causeries? Je vois encore votre

sourire triste me dire que je peins des anges... C'est bien cruel tout cela.

Je ne puis m'empôcher de vous dire, avant de finir, que plus je vieillis, plus je sens se fortifier mes convictions religieuses, plus je soutiens que le christianisme peut seul expliquer ces triomphes passagers du vice, ces souffrances de la vertu, en ne voyant dans la vie qu'un lieu d'épreuves, qu'une transition aune autre existence meilleure, qui sera le prix de la victoire. Voyez ce que vous devenez, vous tous qui abandonnez cette croyance ! vous passez vos jours en lamentations. Vous ne comprenez pas la vie, je le crois bien. Sans ma foi je serais tout aussi embarrassée que vous. Aujourd'hui, Ernest, vous accusez la pauvreté, parce que vous en souffrez ; mais il y a dans ce monde bien d'autres malheurs auxquels vous ne pensez pas, parce qu'ils ne pèsent pas sur vous. Combien do milliers de fois l'homme lira-t-il

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vainemenl (lUc le bonheiit' ici-bas est un rùve qu'il ne peut jamais saisir?

Si je racontais votre vie à un véritable pauvre, il ne vous plaindrait pas. C'est un privilégie , me dirait-il , Dieu lui a donne un père riche ; pourquoi se prive-t-il de sa fortune pour des caprices de sa tète ? Cependant, avec les idées qui sont en vous, vous êtes plus malheureux peut-être que si vous aviez été élevé dans le. pauvreté. Je vous vois avec peine dominé par une idée toute personnelle , lorsque de si grands débats commencent : un homme de pensée ne se doit-il pas à la société entière?

Cette question du paupérisme et de l'argent grandit tous les jours, Ernest. Elle envahit toutes les imaginations, on la respire dans l'air. L'orage gronde ; et quoique l'on ne puisse pas prévoir l'instant où la foudre tombera, elle tombera encore une fois, je le crains, avant que nous soyons couchés dans le tombeau. Les écrivains

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poussent sans cesse à cette rénovation.

Sans doute les riches s'endorment dans une insouciante brutalité. Ils s'enferment dans leurs jouissances, ils s'y retranchent, et regardent trop souvent sans pitié le pauvre mourir de faim faute des miettes de leurs tables. C'est épouvantable. Honte et opprobre sur ceux-là ! Comme hommes, c'est indigne ! comme chrétiens, il n'y aurait pas dans la langue de mot assez hideux pour leur être appliqué. Mais ils ne sont plus chrétiens.

Quant aux pauvres, peu aussi ont les vertus que l'Évangile leur commande. Leur grande erreur est de prendre la richesse pour le bonheur. Froissés par l'insensibilité du riche, ils perdent chaque jour l'esprit de résignation qui adoucit tant de maux ! Chose horrible à dire ! la foi abandonne le grabat du pauvre comme le lit soyeux du riche. Que l'aristocratie de ce temps-ci sonde sa conscience; elle trou-

vera qu'elle a puissamment contribué à éteindre les idées religieuses dans le peuple. Aveuglement stupide ! elle a poussé ainsi le pauvre à lui arracher un jour les richesses qu'elle aime tant !

Dans mon bon sens de femme solitaire, il me semble qu'il faudrait, par les lois, organiser le travail de manière qu'il fût plus fructueux pour les ouvriers, chercher à clmslianiser les cœurs , et occuper , s'il est possible, les capacités intellectuelles sans fortune et sans emploi, puis laisser faire à Dieu. On reculerait peut-être ainsi la crise terrible qui menace de tout engloutir.

Qu'arrivera-t-il si on la laisse arriver sans chercher à l'adoucir ainsi? Le pauvre, sans foi religieuse et conséquemment sans patience , se jettera sur la société qui le tyrannise. Le sang coulera à flots, les riches seront dépouillés , et , comme celui de l'Évangile, demanderont au pauvre un

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verre d'eau {[m leur sera rerusc. Une fois sa rage apaisée, le pauvre sera loul surpris de se trouver plus malheureux qu'auparavant.

Il faudrait donc que cette rénovation se fit dans l'ordre^ au lieu de se faire dans le sang. Je voudrais l'espérer. Puissent les riches et les puissants agir par frayeur comme en de meilleurs temps ils auraient agi par charité !

Je m'arrête dans cette voie, mon cher Ernest, car je connais votre antipathie pour les sermons, surtout dans vos jours de tristesse. Je vous offre les consolations de Tamilié. Ce que vous appelez votre bonheur ne dépend en rien de ma volonté, mais des choses elles-mêmes.

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