‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 12 sur 18 · H> KM 7. A I)K RHODES · texte numérisé non relu

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mais à iiiio i(l(''0, mais toujours à une pièce (lo cinq francs. Je regaiilais ma pauvre mère qui, malgré tous ses efforts, dissimulait mal le profond ennui qui l'accablait. Il n'y avait d'amusant parmi tous ces hommes ((u'un original, moitié français, moitié allemand, nommé Schurtz. Celui-là était doué de qualités éminentes, d'une grande chaleur d'àme, du sentiment de l'honneur poussé jusqu'au scrupule. A cinquante ans, il avait encore dans les traits la naïveté cl la passion de la jeunesse. Il poussait l'amour de la musique jusqu'au délire, passait dans sa chambre des nuits presque entières à s'accompagner quelque triste romance sur une guitare à moitié d'accord, etfumaitcomme un Turc. Il était parvenu, je ne sais comment, à acquérir quelque fortune; il faut qu'il ait gagné un quaterne à la loterie, car il n'était pas plus négociant que moi , et je suis demeuré convaincu qu'il ne lui a manqué qu'une édu-

cation ^upérioiin» jxnir devenir un artiste d'un rare mérite. Sans cet homme, qui, Dieu merci, venait souvent, je serais mort au bout de mon ennui dans le salon de mon père ; mais l'esprit original et bondissant de mon vieil ami Schurtz jetait des éclairs au milieu de tous ces brouillards. Une de ses plus agréables dispositions était son habitude de contrarier toujours. A cette époque la politique était chez nous le seul délassement des conversations commerciales. Schurtz ne manquait jamais d'être légitimiste avec les libéraux, et libéral avec les légitimistes. Aussi certains Béotiens à idées fixes le méprisaient souverainement. Schurtz méprisait assez difficilement ; mais il riait volontiers.

Le lieu de ma naissance est perché sur une montagne comme un nid d'aigles. J'allais souvent avec le bon Schurtz sur les vieux remparts tapissés de lierre, d'où lou domine un magnifique paysage : une rivière

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qui serpente à travers des prairies éblouissantes, des voiles blanches qui glissent doucement sur ses ondes, des bois de chênes , de longs rideaux de peupliers , des fermes qui ressemblent à des maisons de plaisance, un horizon vaste, tout ce qui peut former un site délicieux. Schurtz s'asseyait ordinairement sur une pierre, allumait sa longue pipe courbe, et restait là des heures, promenant ses regards sur la nature, pensant et jouissant à l'aise. Un jour il me dit :

— Mon cher Ernest, j'ai causé de vous hier soir avec votre père. Nous ne nous sommes pas trop compris, mais j'y reviendrai, et, Dieu aidant, nous finirons peutêtre par nous entendre... Dites-moi, quel état choisirez-vous ?

— Mais, je n'en sais rien, lui répondisse ; je n'ai de répugnance bien prononcée que pour le commerce.

— Le papa n'a d'amoiiv bien prononcé que pour cette profession.

— J'aimerais autant me faire soldat.

Connaissez-vous rien de plus stupide que de passer sa vie en songeant aux moyens d'attirer à soi ces médailles blanches et jaunes qu'on nomme argent?

— Le commerce , reprit Scliurtz en laissant monter vers le ciel une longue colonne de fumée noire, est éminemment utile à la société. C'est lui qui organise tout le matériel de l'existence humaine, et le matériel, mon cher, est beaucoup plus de la moitié de la vie de l'immense majorité des hommes.

— Mais, monsieur Schurtz, vous pensez comme moi que certains hommes sont trèsimpropres à ces soins matériels, et qu'il y a une autre mission à remplir dans ce monde.

— Oui, dit Schurtz, il faut quelques individus qui s'occupent de l'àme, pour

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!«' poii( nonihrf des ('tro^ (|iii sontont la leur ici-l)as.

— Et vous avouerez, lui tlis-je, que c'est la pallie la plus noble de respèee.

— Ma foi , mon ami , cela devrait être ; mais je ne répondrais pas que cela fût toujours. Est-ce que vous ne concevez pas l'alliance de ces deux choses comme elle existe de fait dans l'homme? Qui vous empêcherait de faire du commerce avec votre père, et de vous livrer, dans vos loisirs, à vos goûts pour l'étude?

— Monsieur Schurtz, je suis d'avis qu'il ne faut jamais se mêler d'affaires que l'on n'est pas capable de gérer. J'ai un lel dégoût pour tout ce tripotage, que je finirais par compromellre les intérêts de mon père. Il n'y a rien de si al)surde que de perdre de l'argent dans le commerce , car , s'il est bon à (juelque chose, ce n'est qu'à en gagner.

Le lendemain, au diner, mon père était

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d'un sérieux glacial. Je vis que Scliurtz avait parlé, et, malgré tous les ménagements qu'il avait gardés sans doute , ma résistance aux vœux paternels produisait sonetîet. Ma mère faisait mille efforts pour amener la conversation sur des sujets indifférents. Son adresse de ienuney échoua. Mon père prit occasion d'un volume qu'il aperçut pour lancer une diatribe contre la littérature. « Que signifient toutes ces rêvasseries? dit-il en terminant. Ces hommes ne sont bons à rien, et le monde irait bien mieux sans leurs misérables livres. J'estime plus le dernier de mes commis que tous ces songe-creux qui ne savent que ruiner leurs familles. Il y a déjà beaucoup trop de livres comme cela. •»

La colère m'étouffai t ; mais l'effroi qui se peignit sur le visage de ma mère refoula mes paroles. Je quittai la table avec un sentiment bien affreux dans l'âme.

Nous avions , Schurtz et moi , Thabitude de nous promener le soir sur la rivière pendant Tété; je n'oublierai jamais ces nuits étoilées et transparentes, ce fleuve tout étincelant des feux du ciel, notre barque verte et blanche , le chant du rossignol

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dans les arhnis dci la rive , le cri lointain des baloliers qui se répondaient le long des baies romantiques. Oh ! les belles nuits pour rêver d'amour, pour baiser les cheveux de la bien-aimée qui s'oublie sur votre cœur, pour regarder les nuages et se perdre dans l'immensité des cieux, pour causer avec les âmes qui nous ont précédés dans la vie à venir, nuits de poésie et de suave ivresse , souvenirs d'innocence et de bonheur !

Un soir, la brise ne soufllait plus, notre esquif était presque immobile. Depuis longtemps Schurtz ne parlait pas.

— Savez-vous, Ernest, me dit-il loul à coup, que le commerce est une belle chose quand on le considère d'un certain point de vue. .l'ai rêvé un négociant disposant de vastes capitaux, pensant peu à lui et beaucoup aux pauvres, créant autour de son industrie mille bonheurs {)our mille honnêtes familles . secourant les commer-

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yaiils eiiibarrassés , rccueillaiil les bénédictions de tous. En vérité, peu de places seraient plus à envier sur la terre ; et pourquoi n'essaierait-on pas de régénérer cette classe? Il ne faudrait que quelques philanthropes de génie. On ne peut nier qu'aujourd'hui les grands possesseurs de la fortune ne soient dévorés d'inquiétudes. Les doctrines saint-simoniennes, qui ont conquis tant d'esprits puissants , s'infiltrent de plus en plus dans les intelligences, malgré la déroute de la secte. Vous trouvez partout y chez les penseurs sévères de l'Allemagne, chez les Anglais , chez nous, cette idée que la première grande révolution qui éclatera dans le monde sera dirigée contre l'argent. De là les terreurs risibles des hauts barons financiers , terreurs qui ne feraient que hâter beaucoup la crise prévue en les forçant à enfouir leurs richesses. Les classes souffrantes verront augmenter leur détresse , et croiront

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s'en délivrer par de nouveaux dcsoidies. Qu'auraient donc à faire les princes de la finance pour ne pas se voir arracher violemment leurs trésors , et toute leur position dans le monde? Devenir les bienfaiteurs de la société , dépouiller cette hideuse avidité , cette soif honteuse de. richesses qui les déshonore trop souvent; organiser le travail sur un plan qui donne à chaque homme laborieux l'espoir d'un avenir convenable ; mais ne pas attendre qu'on les force à penser aux masses , car il sera trop tard ; et il est impossible de prévoir l'aflrcux cataclysme de malheurs qui submergerait la terre avant d'arriver à une réorganisation de toutes choses. On peut espérer que l'égoïsme , bien entendu, amènera les capitalistes à s'occuper de ces questions. Ne pensez -vous pas, Ernest, qu'il y aurait un beau rôle à jouer dans ce drame?

J'admirai ce bon Schurlz qui, dans l'es-

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poir de m'amener aux vues de mon père, me faisait lout un poëmc sur le trafic, sachant bien que des raisons moins élevées ne pouvaient rien sur l'exaltation de ma tôte. Et comme il vit que je souriais, il ajouta :

— Il ne faut pas y mettre d'entêtement, Ernest; ce que je dis là n'est pas une chimère; je veux vous prouver au moins que votre dédain pour une profession d'une énorme importance dans la société n'est pas basé sur la raison.

— Ah! mon cher monsieur Schurtz, lui dis -je, la magnifique nuit! Voyez donc comme cette eau brille et gazouille le long de notre barque! comme ces peupliers et ces chênes se mirent en tremblant dans la rivière ! Entendez ce courlis qui soupire en fuyant. Est-ce que tout ce qu'il y a dans votre vie de tendres et rêveurs souvenirs ne se réveille pas à l'aspect de tant de beautés? Oh ! que ma vie n'est-elle har-

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nionieuse ol jioélique comme ce paysage

(|ui nous entoure?

— Le souvenir, me répondit Schurlz, n'a une j^rancie douceur ([u'avec Tespérance. Quand tout est dans le passe, l'àme est [)leine d'une sombre tristesse, et il iaut de continuels etl'orts pour ressaisir l'ombre des réalités qui ne sont plus.

Après quelque temps de silence : — Il est d'autres professions que le commerce qui souriraient peut-être à votre père, parce qu'elles sont moins éloignées des habitudes de son esprit : le barreau, par exemple.

— Monsieur Schurtz, lui dis-je, vous allez me peindre encore l'idéal du barreau ; mais vous avez sans doute pénétré souvent dans l'audience. Dites-moi franchement ce que c'est que cette carrière.

Schurtz murmura d'un ton embarrassé, et cependant avec un sourire : — Oh î c'est fort drôle, en vérité! — Puis, tout

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à roiip la vigueur lui revinl, comme à un orateur qui découvre à T improviste un moyen de terrasser son adversaire.— Vous êtes étonnant avec votre dédain analytique, me dit-il presque courroucé; et, à tout prendre, qu est-ce aussi que la carrière des lettres, telle que nous la voyons aujourd'hui en France? Je ne peux pas fumer toute la journée, et certes, si je le pouvais, je n'ouvrirais jamais un livre; mais enfin, dans l'impossibilité où je suis d'employer mes douze heures, je lis à peu près toutes les nouveautés que Paris nous envoie. En bonne conscience, qu'est-ce que tout ce fatras? Un certain luxe de paroles, un habit assez bien fait; mais qu'y a-t-il dessous? Des futilités qui font rougir les hommes sérieux, souvent une débauche éhontée, une démoralisation pénétrante. Et la démoralisation de l'écrivain est la pire de toutes, parce qu'il l'enseigne et la répand; il se couvre de fange et se

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frotte contre les autres pour les salir. Il devrait y avoir à l'égard de ces hommes des lois sévères. Pourquoi les carcans de nos places publiques n'encliaînent-ils jamais que le voleur poussé souvent au crime par la faim , et n'y vois-jc jamais ces corrupteurs en gants jaunes qui dorment sous l'édredon, et sèment dans la société la désolation et tous les désordres ?

— Vous ferez (juelques nobles exceptions, monsieur Scliurtz , lui dis-je ; et d'ailleurs, plus la littérature est encombrée de honteux écrits , plus elle a besoin de ceux qui se sentent au cœur l'amour de la justice et de l'humanité.

Schurtz s'était remis de sa colère ; il regardait les étoiles d'un air calme. — Hélas ! mon pauvre ami , dit-il , faut-il conclure qu'il n'y a de beau que l'idéal de tout?

Les mois se passaient ainsi ; mon père élait, froid ol dur: ma mère cachait ses

larmes , mais les cliangcmonts que la douleur opérait sur son visage m'affligeaient profondément. Schurlz continuait ses attaques qui n'étaient jamais directes de la part de mon père , soit qu'il craignît de s'emporter , soit qu'il dédaignât la discussion avec un rêveur qui vivait toujours dans les espaces imaginaires. Cependant cet état de choses ne pouvait durer, et mon père entra un matin dans ma chambre pendant que je m'habillais, et me demanda sans préambule si j'avais enfin pris un parti, et si je m'étais décidé à travailler dans ses bureaux. Je lui répondis avec le même laisser-aller que jamais je n'y travaillerais, que ce n'était pas ma vocation, etje lui demandai à aller faire mon droit à Paris. — Vous n'avez pas plus de goût pour le barreau que pour le commerce me répondit-il avec aigreur. Vous ne voulez qu'une chose, fréquenter des paresseux comme vo\is , et dépenser l'argent

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qn».' V(»lr(' pèro a amass('' par son éronomie et son travail. Vous n'êtes qu'un in- {^rat qui désolera ma \icillesse.

11 sortit. Ces grands mots m'agitèrent d'abord ; je m'examinai le plus consciencieusement qu'il me fut possible sur mes devoirs envers mon père. Après une lutte fatigante, ma passion me persuada bientôt que mon père n'était qu'un homme aveugle et borné; j'allai jusqu'à trouver qu'il était lui-même bien ingrat envers son fds ; que je ne lui avais pas demandé l'existence, et que, puisqu'il me l'avait donnée, c'était pour lui un devoir rigoureux de ne pas la rendre infortunée par sa faute. Je pensai que j'étais fds unique, que mon père était riche, et que je devais jouir de la fortune qu'il avait acquise. Peut-être ne me rendis-je pas bien compte de toutes ces idées, mais elles étaient au fond démon amo, et d'elles naquit mon inébranlable résolution de persister dans mon

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horreur pour le 'commerce et de me rendre à Paris à tout prix, pour remplir ce que j'appelais ma mission d'écrivain.

J'allai le soir chez Schurtz, qui me dit qu'il avait vu mon père. ïl lui avait paru très-exaspéré, maudissant plus que jamais l'éducation qu'il m'avait donnée, et accablant de ses sarcasmes grossiers tout ce qui a quelque élévation dans l'esprit.

Schurtz était trop adroit pour se servir de ces termes ; mais il était impossible de traduire autrement ses expressions indécises et fardées.

J'arrive à un souvenir gravé bien profondément dans mon âme, à une de ces impressions qui marquent les phases de notre vie, et qui sont telles qu'on n'en compte que trois ou quatre dans le cours d'une longue existence. Un soir, j'étais couché depuis longtemps, et le sommeil n'approchait pas de mes paupières. Plus la nuit avançait, plus la sombre fermentation de

mes idées embrasait mon san^^ Milleprojets incolicrenls se pressaient dans ma tète ; je souillais horriblement , lorsqu'une ligne lumineuse, passant par la fente de ma porte entr' ouverte, rayonna sur les rideaux de mon lit. Une femme blanche et se traînant à peine entra. C'était ma mère. Je fus frappe de l'altération de son visage. Que de souffrances d'àme dans ces regards, sur ce front paie et cependant mouillé de sueur ! Elle s'assit sur mon lit, et m'embrassa avec tendresse.

— Mon pauvre enfant, me dit-elle d'une voix pénétrante et à peine articulée , je viens d'avoir une horrible scène avec ton père. Oh ! aie pitié de moi, car je crois que Dieu m'abandonne. — Et comme je voulais parler: Écoute, me dit-elle avec passion, il m'a accablée , il m'a maudite. C'est moi qui t'ai perdu, qui t'ai entretenu dans mes rêves romanesques , <[ui t'ai éloigné des choses sérieuses. 11 est bien malheureux

par son fils et par sa foniiiie ! Voilà commo il me traite. Qu'il aille, a-t-il ajouté, qu'il aille courir le pavé de Paris avec les fainéants de son espèce. Le nourrira qui voudra. Quant à moi, je ne m'occuperai jamais de lui, et vous pouvez le suivre, si vous voulez.

J'entrai dans une colère sacrilège.

— Ernest! dit ma mère efï'rayée, Ernest, es-tu fou? ne songes-tu plus que c'est ton père ? Et sa nature si exquise se réveillant : Oh ! va, je suis bien imprudente et bien folle moi-même ! Nous avons tort de vouloir que ton père sente et pense comme nous , puisqu'il n'a pas reçu de Dieu les mêmes facultés que nous. Ernest, calmetoi , et comprends que nous l'affligeons réellement. Il est à plaindre de n'être pas entouré d'êtres qui aient ses goûts et ses passions. Oh ! reste avec moi, je t'en prie, mon enfant bien -aimé , tu verseras ton cœur dans le mien. Aie l'air de céder à la

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volonic (le lou |»èro, va à son bureau, pas longtemps, une ou deux heures par jour; je t'en prie, aie pitié de ta mère. Tu liras, tu écriras , tu es bien jeune , laisse ainsi passer quelques années. Sais-tu ce que c'est, Ernest, que quelques années de doux souvenirs laissées dans la vie d'une femme ( les pleurs tombaient de mes yeux )? Écoute-moi, mon bien-aimé, crois-tu jamais rencontrer un autre amour qui vaille celui de ta mère?... Ici il y eut un silence, et ma mère sembla faire des efforts inouïs pour arrêter les mots qui se pressaient sur ses lèvres. C'étaient de lentes et patientes tortures comprimées depuis longtemps , (jui ia tuaient et allaient déborder enfin. Celait toute une vie de silence et d'angoisses , un secret terrible qu'elle allait révéler malgré elle.

«Oh! reste, Ernest, mon fds chéri, reste près de moi. .l'ai été si malheureuse, je ne puis plus )iie taire, ce moment devait

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venir sans cloute , où je le révélerais tout ce que j'ai senti dans ma vie si calme en apparence, si afïrcusc en réalité ! Mon fils, j'ai pleuré bien des années de suite, pleuré dans l'ombre et sans témoin, pleuré dans les jours où j'accueillais les étrangers avec le plus tranquille sourire. Que veux-tu ? ce n'est pas la faute de ton père, si ce qui fait le charme de sa vie pèse à la mienne, si aucun sentiment n'est commun entre nous. Il m'a aimée à sa manière, il m'a accablée de luxe et de cadeaux de tous genres, moi qui aurais donné toutes ses richesses pour un mot caressant , pour un geste sympathique. Que veux-tu ? il ne savait pas cela : dans les premières années de notre mariage j'ai failli en mourir. Mariée à quinze ans , quand je devins plus femme, la lecture et l'imagination me créèrent des besoins inconnus. C'est dans mon sang, Ernest , que tu as puisé les facultés poétiques qui feront peut-être le tourment de

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la VIO. Mon pauvre onlanl , dis, esl-ce que lu 110 verrais pas quelque charme à consacrer deux ou trois années à l'étude près do ta mère? Sais-lu que cela fut toujours mon rove? Quand je souffrais trop, je franchissais l'espace , je me transportais à Tépoque où tu serais un jeune homme, où ton ame sentirait comme la mienne la poésie et la nature. .Je vivais de cette vie délicieuse que tu veux m'arracher aujourd'hui. Mais vois donc ce que je deviendrai si tu pars , mon fds bien-aimé. J'aurai perdu la seule espérance qui me soutenait , ma v.ip n'aura été qu'une illusion trompée, ma vie sera effroyable , sans souvenir et sans espoir ! Ton père, irrité contre toi , contre moi , qu'il accuse à ton sujet , sera plus dur et plus cruel que jamais, et comment veux-tu qu'il en soit autrement? tu l'auras, toi aussi, trompé dans ses espérances. Il sera mallieureux, Ernest, et ce malheur tombera de tout son poids sur ta pauvre mère.

Je ne pus que lui prodiguer des baisers et des larmes, tant j'étais profondément remué par ces paroles, mais elle me quitta cependant un peu rassurée.

Toute la nuit se passa dans une tempête de sentiments et de pensées; au jour je me levai et courus vers la campagne.

J'avais besoin, pour mettre de l'ordre dans mon âme, de me trouver en face de la nature. Le calme solennel des œuvres de Dieu finit toujours par descendre dans le cœur de l'homme ; F immensité de l'Océan amoindrit pour un temps la douleur qui nous agite , son aspect nous pénètre du sentiment de la petitesse de notre vie actuelle. Notre âme seule est plus grande que lui , mais quand elle s'élève au-dessus de la terre et qu'elle s'élance vers les espaces infinis de la vie à venir. La nature nous parle de cette immortelle destinée, et nous donne la force de supporter les sueurs du voyage. Je m'assis bientôt sur une éminence

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d'où l'horizon esl vaslc cl ceint de iorèls. Ma tôle se dél)ai rassa peu à pou de ce chaos d'impressions, au sein duquel n'avait percé jusqu'alors aucune lumière. Ma mère avait eu beau dire , il me semblait que je ne devais rien à celui qui m'avait donné la vie, et qui s'était renfermé dans son égoisme, voulant me forcer à sentir et à penser comme lui. C'est-à-dire qu'il m'avait élevé pour lui et non ])our moi , que je devais abdiquer les facultés que je tenais de Dieu et de ma mère pour prendre celles qui étaient le plus antipathiques à mon âme. Je ne sais si je m'abuse, mais ce genre de tyrannie me semble plus horrible que tous les autres. On parle beaucoup des devoirs des enfants ; on devrait s'occuper davantage des devoirs des pères. Ceci a bien une autre importance pour le bonheur de l'humanité, «ar les i>arenls ont une énorme inlluence sur l(Mirs enfauls. Dailh'urs c'est la cause de lavcDir. < \->| |i('iil-élre la plus haule

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question de morale qui soit livrée à Texaiiien de riiomme. J'avais beau chercher à me rappeler tout ce que je pouvais devoir à mon père, en verilé je ne trouvais rien. Autant il aurait eu de droits à mon amour, si, étudiant les penchants que Dieu avait mis dans mon cœur , il s'était appliqué à développer mes facultés dans ce sens , et à diriger mes idées vers le beau et le vrai , me laissant ensuite agir dans ma liberté et dans ma force, autant il devait m être indifférent puisqu'il avait voulu écraser sous sa main de fer mon cœur plein de tendresse et d'élans, et éteindre la flamme de mon esprit, puisqu'il avait dit à Dieu: Vous vous êtes trompé en créant mon fils ainsi , il ne sera pas lui , il sera moi ! Que ce sentiment paraisse d'abord immoral , je ne le nie pas, quand on se place au point de vue ordinaire des préjugés du monde. Mais j'en ap})elle à tous les enfants froissés

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par lo (lospolisnie paternel. Qu'ils disent si cotlo résignation écrite dans les livres a été dans leurs cœurs, qu'ils disent s'ils n'ont pas senti comme moi.

Tout ce ([ui est faux est dangereux ; or il est faux de dire à l'homme qu'il sera aiiîlô de ceux qu'il entrave et désole. L'amour ne se règle pas au gré de la volonté, l'amourestsurtoutTharmonie d'idées et de sentiments entre deux êtres. Il est temps de proclamer haut ces vérités , de forcer l'oreille des pères à s'ouvrir pour les entendre. S'ils veulent être aimés, qu'ils soient la providence de leurs enfants, et non les bourreaux de leurs âmes; qu'ils ne croient plus avoir rempli letirs (ibligaliouï^, quand ils les iauront mis à l'abri des besoins matériels; qu'ils regardent plus hani et comprennent la sublime mission de la paternité. Alors ils seront bénis et vénérés, alors ils n'essuieront plus les sar-

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casmes de la jeunesse , ils reprendront la place glorieuse occupée par les vieillards dans la société antique.

Je restai convaincu que je ne devais à mon père que des égards extérieurs ; tout ce qu'il y avait d'amour en moi reflua vers celle que j'avais vue pleurer dans mes bras, et qui ne pouvait, hélas ! me donner que ses larmes. Courbée sous le despotisme inflexible de son époux, ma mère n'avait pas la faculté de m'aider à faire un pas dans le monde. Mais son amour était pour moi une consolation immense ; sans elle je serais devenu fou. — Oh! que de douleurs muettes et sombres renferment ainsi les murs gris et ternes de nos villes ! Les aveux de ma mère jetèrent de vives clartés dans ma jeune intelligence. Sa vie, qui paraissait si calme au sein du luxe et de la prospérité commerciale ; sa vie, enviée de tant de femmes placées dans une position plus médiocre, cachait de si longues et de

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si lt'nil)lc'S douleurs! Pauvre l'emine! depuis \iiii;l aus son imagination se torturait des mêmes regrets et des mômes roves, depuis vingt ans elle recommençait chaque jour son aride chemin, tourmentée par la soif de connaître cette vie de l'âme qui était dans sa nature. Ces yeux rougis que je remarquais souvent, et dont elle attribuait la teinte à des maux de tête, étaient fatigués par les larmes qu'elle versait la nuit. Cette pâleur qui m'inquiétait souvent était produite par le chagrin qui la conduirait au tombeau ^ingt années avant le temps. Et j'aurais aimé celui qui, chargé d'embellir cette existence, la détruisait ainsi ! Mais moi-même allais-je porter les derniers coups à ma pauvre mère? Je me Irouvais dans une position violente dont je n'entrevoyais pas l'issue. Je cherchais à organiser ma "v ie dans l'étroite localité où le ciel m'a fait naître, je ne sais pourquoi, •'t rien ne répondait à mes désirs et à mes

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facultés. Tous ros liommes à existence arrangée et monotone, répétant chaque jour les scènes fastidieuses de ia veilie, se révoltant contre tout ce qui les dépassait de la tête, méprisant ou au moins négligeant ce que j'aimais, se nourrissant de petites médisances et de mesquines nouvelles qu'ils se passent les uns aux autres avec un sourire de commères ; la passion et la poésie mises à l'index et essuyant le sarcasme imbécile des notabilités de l'endroit, tout cet ensemble me révoltait et combattait avec énergie mon amour pour ma mère.

Cependant je fis semblant de céder, j'allai aux bureaux de mon père deux ou trois heures par jour. Bien entendu que je n'y faisais absolument rien; si ce n'est copier quelques lettres que mes doigts copiaient seuls, mon imagination s'échappant à travers l'espace, et se nourrissant comme de coutume de rêves et de poésie. Les mois

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se succédùrciit ainsi ; nous étions tous dans une situation fausse. On évitait de parler de commerce et de destination de jeune homme. Les l)eaux plaidoyers de mon père en faveur de sa profession chérie avaient cessé. Je causais avec ma mère de mes lectures et de mes véritables travaux. Le i^rand cri de révolte jeté contre la société, par lord Byron avait ébranlé mon âme.

Je méditais ce poète nuit et jour. Il nourrissait mes propres passions qui étaient aussi la révolte contre presque tout ce qui m'entourait. Que de nuits j'ai passées dans ma petite chambre , bien isolé de tout ce monde frivole, m'entretenant avec Tàme tourmentée d'Harold ! Prométhée dont la société fut le vautour, qui chercha en vain le bonheur rêvé dans un amour pur, et mourut comme une autre victime de ce temps, privé du sourire de son enfant l»ien-aimé !

Que de fois j'ai redit ces vers : « J'ai

pensé trop longtemps et trop lugubrement jusqu'à ce que ma tête se soit perdue dans le chaos qu'elle avait créé, abîme dévorant de délire et de flamme....

c( Il est sur la terre une race de mortels qui deviennent vieux dès leur jeunesse, et qui , sans aller chercher dans les combats une mort violente, meurent avant leur maturité. Quelques-uns sont tués par les plaisirs, d'autres par l'étude ; les uns usés par le travail , les autres seulement d'ennui et de fatigue, quelquefois de folie, et le plus grand nombre périt le cœur flétri et brisé....

c( Comme les Chaldéens, il veillait pour observer les étoiles jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi brillants que leur propre lumière. Alors la terre , les petitesses qui y naissent, les faiblesses humaines , étaient toutes oubliées. Si son âme eût pu soutenir cet essor, il eût été heu-

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reiix; mais notre liinun obscurcit son immorlolle étincelle, lui enviant les clartés vers lesquelles elle aspire, dans son impatience de rompre les liens qui nous retiennent loin du ciel. »

J'ai mêlé ces lignes au récit de ma vie, parce qu'il me semble qu'elles en font partie réellement ; que de fois je les ai murmurées en regardant le ciel de la vieille Bretagne, quand toute la petite ville dormait, et que la rivière faisait entendre ses voix mélancoliques! Ces vers produisent sur moi l'elîet des airs nationaux sur l'exilé. Mille souvenirs se groupent autour d'eux , souvenirs de mon temps d'illusions brûlantes et nobles , que les réalités brisent l'une après l'autre, desséchant ainsi toute la primitive poésie de notre ame. Heureux quand une dernière lueur reste au milieu du chaos moral, comme le phare qui guide le naufragé vers la côte hospitalière. Il s'était établi entre Bvron et moi ,

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à cQ\lo époque, un commerco de tous les jours et de toutes les heures. On a dit que Byron était le poëte du scepticisme. Il est venu dans un temps où le scepticisme était usé et banal. Ce n'est point par là qu'il a dominé les intelligences, qu'il a pénétré dans les cœurs. C'est surtout par sa révolte contre la société, par la peinture de ces hommes géants , suant sous le fardeau de l'ordre institué , et demandant à grands cris du bonheur et de l'amour. C'est aussi par des aspirations passionnées vers l'infini , par ce sentiment profond des beautés de l'univers et de leurs sympathies avec l'âme humaine. Que de religion dans les vers du poëte impie, maudit par tous les aristocratiques salons de l'Europe ! Byron a été pendant plusieurs années le consolateur de mes douleurs mystérieuses.

J'allais dans le monde, j'avais parfois l'air de vivre de la vie de ceux qui m'entouraient ; mais c'était un mensonge. Ma vie,

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(luranl ces premières années de la jeunesse , était toute dans le commerce avec la pensée des grands hommes , et parmi eux Ryron occupait une place à part. Il l>roduisait sur moi l'effet que la musique, s'il faut en croire certains voyageurs, produit sur les sauvages. Que de fois, lorsque je sentais la mort se glisser dans mon Ame, lorsque venaient la langueur, le désespoir de l'avenir, je me suis réveillé à cette puissante parole ! Je ne me dissimule pas les torts de ce grand poëte; je sais tout ce qu'il y a en lui de légèreté philosophique, do vues hasardées sur les plus hautes questions métaphysiques; mais je dois le dire, il a été bienfaisant pour mon âme, il lui a donné de l'énergie, il l'a colorée, agrandie, il a été mon appui et mon consolateur.

Ces nuits solitaires pendant la dernière saison que j'ai passée dans ma petite ville, sont peut-être ce qu'il y de plus poétique

ÉLIZA m: RIIODKS. 51

et (le plus passionné dans ma vie. J'étais alors tourmenté du besoin de la gloire. Ces idées fixes , qui se logent dans le front de l'homme et le tordent à toutes minutes , sont un enfer dont n'a pas l'idée celui qu'une imagination froide ou une vie de fatigues physiques a préservé de ces souffrances. Il y avait d'abord en moi ce sentiment affreux de mon obscurité , ces mille liens qui me garrottaient au milieu de mon petit monde, cette prévision que je mourrais ainsi inconnu , entre un compte courant et une partie de boston avec les habitués du salon de mon père. Puis venaient les révoltes contre cette destinée, les élans impétueux vers une société sympathique, vers la gloire. C'était un délire qui me brûlait la tête , qui faisait de mes pensées un chaos, où toutes se choquaient avec une énergie effrayante. A cet état suc- 'cédait une crainte plus pénible encore : n'était-ce pas un rêve de mon orgueil?

52 hl.lZA 1)K RIlOWS,

N'«Hiùs-j<' ]>as un rtrp vulgaire? Tous le-; jcmx's gons (jui oui fail (juclques (''lu«]os no se croyaiont-ils pas comme moi i)i'é(lestinés à la renommée? Je suis ridicule avec mes rêves ambitieux, me disais-je. Alors j'éprouvais uu amer tourment, j'avais pitié de moi - même. Dans im autre moment toute cette foule de grands hommes qui sont l'honneur de l'humanité se dressait devant mes regards. Et dans ma rage de gloire individuelle, je me désespérais, en songeant qu'il était impos- .*;ible d'occuper une place isolée et supérieure au milieu de ces immortelles yjhalanges. Je ne pourrais peindre les flots de rêves incohérents qui se pressaient alors dans mon cerveau : quand je n'atteignais pas aux sommets du génie et de la veilu , ma lêle insensée m'entraînait jusqu'à rêver la hideus(; célébrité du crime. 0 misère! toutes ces fureurs se terminaient par des souflrances physitiues longues et terribles.

Telles étaient les phases de sentiments et d'idées par lesquelles je passais à peu près chaque nuit, recommençant sans cesse ma laborieuse route à mesure qu'elle était achevée , et ne pouvant que bien rarement réussir à me distraire de ces funestes égarements.

Combien ils paraissent petits et vains lorsque de nouvelles idées ont remplacé celles-là, ou que l'on est enfin arrivé à une appréciation plus vraie de la gloire, et de la place que chaque individu tient dans l'humanité !

On se fera difficilement une idée de ce qu'était ma vie au milieu de toutes ces passions , que contrariait si violemment le genre d'occupations qui m'étaient imposées parlavolontéde mon père. Cetétat se prolongea néanmoins longtemps; nous vivions comme deux ennemis qui se sont accordé une trêve, mais nous ne nous abusions ni l'un ni l'autre. Enfin, un jour, ma mère m'avoua

5i liiJZA lu: luiobts.

i[UL' mon père était très-courroucé do ma néy:ligoncc et du mépris que je semblais faire de sa profession. Elle ajouta, en pleurant, qu'elle prévoyait de nouveaux orages, et qu'elle redoutait une explication entre lui et moi. Elle avait persuade à mon père que le barreau me serait moins antipathique que le commerce , et l'avait décidé à me laisser, pour essayer, passer une année à Paris. Je me jetai dans les bras de mon sauveur.

— Écoute, me dit-elle avec un accent que je n'oublierai de ma vie, songe que c'est moi qui réponds de mon fds, que, si tu négliges de faire ton droit et de subir tes examens , c'est moi qui serai malheureuse et tourmentée à cause de toi. Tu m'entends, Ernest.

Mon départ fut différé d'un mois; j'étais loin de jouir de cette détermination comme \o, l'aurais cru. Je voyais bien cependant (juc peu d'heures par jour suffiraient à mes

ÉLIZA DE lUIODES. 55

études de jurisprudence, et que je pourrais me livrer largement à mes goûts. Mais à mesure que l'époque du départ approchait, je me prenais à regretter ma mère^ dont j'appréciais le dévouement et le sacrifice. Oh ! si j'avais pu l'emmener avec moi, lui consacrer ma vie, lire et penser avec elle. Dans ces rêves, une idée sombre, que je repoussais convulsivement, se présentait malgré moi à mon imagination:

c'était que , si mon père venait à mourir , je pourrais satisfaire mes goûts et dédommager ma mère de sa vie passée. Quoique je n'aimasse plus mon père , ceci m'épouvantait, et, comme je n'avais pas assez de force d'esprit pour distinguer que ma volonté n'entrait pour rien dans cette perception de mon cerveau, je me torturais pour me prouver que je ne désirais pas cette mort. J'aurais voulu que mon père courûl un danger dont je pusse le délivrer en m'exposant à mourir , parce que ce sacrifice

5H KLl/.\ l)K lilinnLS.

eût liaïKjuillisé ma conscience. Les deux ou trois derniers jours qui précédèrent mon départ, je lus saisi d'une tristesse profonde, je regardais lentement tous les lieux de mes promenades ordinaires. Ma sensibilité s'exaltant, je sentais mes yeux humides à l'aspect d'un arbre ou d'une loulfe de fleurs que j'avais l'habitude de voir chaque jour. Les artistes vivifient tout ce qui est en contact avec eux; ils causent plus avec la nature qu'avec les hommes. Aussi s'attachent -ils fortement aux lieux où ils ont longtemps souftcrt. L'océan et les montagnes ont un langage plus sublime que les plus sublimes voix humaines; mais ce n'est pas seulement à ces grandes choses que s'unit l'àme du rêveur, c'est au plus mince détail local, au paysage le plus borne, à une ferme au toit de chaume , avec sa mare noire, ses poules et ses canes bavardes, son fumier odorant, ses habitants grossiers; à un bouquet de giroflées, pana-

ÉLIZ.V DE UHODES. 57

chc de la cheminée voisine, que vous avez regardé longtemps sans le voir durant une méditation involontaire; aux vagues dessins de la tapisserie de votre chambre, à chaque meuble du logis paternel. Quitter tout cela est une souffrance qui vous fait défaillir , vous jette en langueur, et ferme vos yeu\ sur tous les avantages et les plaisirs que le voyage vous offre.

Lorsqu'il fallut partir, je voulais me dérober aux adieux de ma mère ; mais elle entendit ma porte s'ouvrir, se précipita sur Tescalier, et, me serrant sur son sein, elle me baigna de larmes, sans proférer une parole. Mon cœur se brisait; je descendis l'escalier comme un fou. Lorsque je fus dans l'allée, j'entendis la voix ferme et haute de mon père. Il venait me conduire à la diligence.

Voici à peu près ce qu'il me dit dans la rue :

.^ Tu sais, Erne st, que l'état d'avocat me

ô8 i:i,i/,A lu: lUioDES.

plail moins, beaucoup moins que le commerce ; c'est donc un grand sacrifice que je t'ai fait. Tu le reconnaîtras, j'espère, par ton application au travail , et par une vie d'ordre et d'économie. Il faut que tu sois bien persuadé que la carrière que tu embrasses ne conduit pas à la fortune. Après trois ans d'études, tu reviendras te fixer parmi nous, tu passeras quelques années encore à suivre les audiences sans rien gagner, puis, avec des talents, du zèle et du labeur, tu arriveras à faire deux ou trois mille francs par an. Ce n'est pas brillant, comme tu vois; et si je n'avais pas gagné quelque chose dans une profession que tu dédaignes, tu no pourrais prendre ce parti. Allons, va, le conducteur appelle.

Il m'embrassa froidement, comme un maître de pension un jeune élève qu'on lui amène, et disparut.

ni

Paris m'éblouit pendant huit jours; tout ce bruit et cet emportement qui contrastaient d'une manière si vive avec la tranquillité de ma petite ville , m'arrachèrent violemment à mes réflexions. Toutefois, je m'habituai bientôt à cette vie nouvelle,

60 KLIZ\ nii llIIODES.

et je n'eus jamais contre Paris cette colère de Jean-Jacqnes et de quelques autres philosophes célèbres. Seulement, comme depuis longtemps j'errais dans les campagnes ou sur les côtes, en face d'horizons vastes, aspirant l'air vivifiant du désert , je me trouvai un peu étouffé dans ma petite chambre de la rue des Saints-Pères, d'où je ne voyais que quelques croisées d'une maison grise et triste , à l'une desquelles un grand homme en noir fumait presque toute la journée. Je me décidai au bout d'un mois à changer de domicile, et j'allai m'établirrue de l'Ouest. Là, au moins, ma vue se reposait sur les arbres du Luxembourg. Comme cette maison était élevée , je découvrais un assez beau panorama dominé par le dôme de Sainte-Geneviève.

Puis, il n'y avait rien entre le ciel et moi ; point d'habitation vis-à-vis de la mienne. Le rideau de maisons qui s'étendaient au delà du Luxembourg était assez loin pour

KLIZA DE RHOMS. Gl

qiu' je pusse respirer ù l'aise. Je repris Ijienlol meshabiUules conlemplatives. Souvent le soir je passais de longues heures les yeux fixés sur les lumières qui élincelaient au loin dans la grande ville. C'est un spectacle que j'ai toujours aimé, mon imagination créant des romans pour chaque fenêtre que je vois ainsi éclairée, plaçant autour de chaque lumière des êtres animés de passions et tourmentés par la vie humaine. Dans ces commencements, j'étais souvent saisi de longues et profondes tristesses. Le souvenir du pays remplissait mes yeux de larmes ; ma mère surtout absorbait tout l'amour qui était en moi, et je la pleurais souvent comme morte, tant l'éloignement m'était pénible ! Je n'avais pas dans toute cette multitude un seul regard qui connût le mien, et le pire de tous les isolements est celui que l'on trouve au milieu de la foule. Que de fois j'ai été près de monter en voiture, et d'aller dire lâche-

62 tJA7.\ DE RHODES.

mont à mon pèro : Je renonce à Paris et jVmhrajîso le commerce. — J'avais reçu qiiol(nios politesses chez des correspondants de la maison, mais il n'y avait rien là pour le cœur. C'était plutôt une gêne, comme tous les rapports sans intimité.

Enfin, je me liai avec un étudiant en droit, parce qu'il y avait souvent de remarquables sympathies entre nous. Au bout de quelques jours, nous nous convînmes si bien, qu'il fut décidé que nous vivrions ensemble.

Mon ami, Adolphe L...., était de Lyon; il appartenait à une famille de petits rentiers dont la fortune était à peine suffisante. On s'était bien gêné pour l'envoyer à Paris, où il vivait avec cent francs par mois. J'ai lu beaucoup de peintures de la vie des étudiants à Paris , mais je trouve que l'on a surtout saisi la partie désordonnée de leur existence. Si quelques êtres faibles finissent par le suicide, et donnent

tUIX DE RHODES. 63

ainsi le droit de faire de très-beaux discours sur la dépravation humaine et sur Textinction des idées morales et religieuses, combien de luttes patientes et sublimes cachées à tous les yeux ! que de résignation, que de travaux, que de forces dépensées en face de ces milliers d'existences inutiles, de ces grands seigneurs de la naissance ou de l'argent, qui ne parviennent qu'à l'ennui et au dédain des hommes sérieux par leur oisiveté luxueuse et le désordre de leurs actions ! On les caresse, on les salue, la foule les flatte, parce qu'elle a besoin d'eux. Les gens à courte vue s'y laissent prendre et se disent : L'argent est tout. Mais examinez le salon le plus matériel de l'époque, voyez au milieu des nullités brillantes un homme connu par des travaux glorieux. Voyez si les nullités elles-mêmes ne sont pas plus occupées de l'homme d'intelligence que de leurs semblables. Adolphe L. . . , lié avec toute l'école,

64 t\.\7.\ DF. RHODES.

mo fil ( onnaîtro plusiours ôtudiants placés à divers degrés de la dignité actuelle, de la fortune. Parmi eux se trouvait un jeune homme de Rouen, qui jouissait d'un revenu de dix mille francs environ. C'était le grand capitaliste de la société. Adolphe était le plus pauvre du Cénacle, et, par je ne sais quelle cause, c'était le consolateur, le médecin moral de tous. Il m'attaquait souvent relativement à ma passion pour la gloire, qu'il traitait de folie et d'enfantillage. — Aime, me disait-il, le travail et la poésie pour eux-mêmes, je conçois cette noble fantaisie-, mais que je te voie le front soucieux, le regard abattu, les joues creuses , parce que tu as besoin de voir ton nom briller parmi les millions de noms immortels qui encombrent les pages de l'histoire , c'est ce qui me confond. Si hi ne te guéris pas de cette monomanie, tu passeras toute ta vie dans les désirs inassouvis qui usent si vite. Songe donc

que la gloire n'a de valeur que celle que lu lui prêtes, et qu'il est infiniment plus grand de la mépriser que de courir après. Au reste, il vaut peut-être mieux ne pas dormir toutes les nuits, agité par ce besoin d'illustration, qu'être sombre sans savoir pourquoi , comme notre Rouennais qui vient chaque jour se jeter sur cette mauvaise chaise, parce qu'il meurt d'ennui sur son divan de velours et ses tapis de pieds. Adolphe avait été longtemps avant d'en venir à plaindre ce jeune homme. — Tu me révoltes, lui disait-il un jour devant moi, avec tes langueurs et tes soupirs. Sais- tu devant qui tu parles? sais-tu bien que Dieu t'a donné en naissant l'indépendance , et que je travaillerai toute ma vie sans l'atteindre peut-être? Infortuné, qui es un objet d'envie pour l'immense majorité de tes camarades , arrêtés à chaque pas dans leurs rêves et leurs affections par ce mur d'airain que l'impitoyable société jette con-

66 KLIZ\ I)E RHODES.

linuollcmonl entre le pauvre et ses désirs ! Et quand, en bonne conscience, nous aurions, nous hommes de labeur et de misère, besoin de consolations et d'appui, nous nous voyons appelés à pleurer sur tes malheurs imaginaires ! Gela passe les bornes. .Te n'ai pas oublié la réponse lente et à voix basse que reçut Adolphe.

— C'est précisément parce que celle chose, que tu appelles l'indépendance, est devant toi comme un mirage, quêta vie est occupée et pleine. Si tu savais combien est vain ce bonheur que tu désires , tu serais aussi à plaindre que moi. Oh ! que les saintsimoniens ont raison de vouloir abolir l'héritage, et de livrer ainsi chaque homme à l'énergie de ses facultés ! Il n'y a de bon dans la vie que la lutte et le travail. La jouissance calme et longue n'est pas de ce monde, c'est le Ciel, mon pauvre ami.

— Qui t'empêche, dit un autre étourdiment, d'exécuter le saint-simonisme, de

verser tes capitaux aux plus dignes et de travailler pour en acquérir?

— Enfant, qui no songes pas que c'est impossible. Rends-moi donc l'illusion que je n'ai plus. Je sais ce que vaut la richesse aujourd'hui; je ne ferais pas un pas pour m'empêcher de mourir de faim, si je perdais ma fortune. J'ai été tué par cette loi immorale, par cet indigne privilège de naissance qui m'a donné de l'or que je n'ai aucun droit de posséder, puisque je n'avais rien fait pour l'acquérir.

Nous ne pûmes nous empêcher de sourire de l'étrangeté de ces paroles ; notre camarade prit de l'humeur et sortit. Nous avons fini par le plaindre sincèrement, parce que nous avons reconnu, après des relations très-longues, que son âme était réellement fermée à toute jouissance, que nulle espérance ne pouvait plus sourire à ce moribond. Adolphe répétait souvent que, dans toutes les positions de la vie hu-

68 KUZA i>F nnoDF.!^.

main<», riiomino tl<'v;<il s'astroindre à un Iravail <lo plnsioins lionros clKUfiio jour; que c'était une question de bonheur, el la plus rigoureuse des obligations peutêtre.

Persoinie n'avait plus puisé de science de la vie, dans les épreuves de chaque jour, que mon ami Adolphe L....

Excepté les malheurs auxquels nous expose tous la mort des personnes aimées, je ne vois rien qui puisse briser cette âme si ferme et si noble. Que de fois j'ai envié cette faculté de travail qui ne lui manquait jamais, tant il avait dompté notre penchant à tous à la rêverie et à la paresse ! 11 assurait cependant qu'il lui avait fallu livrer de longs et violents combats pour arriver à cette victoire ; que lui aussi avait soutenu longtemps que chacun élail entraîné à suivre sa nature , et que la v olonlé n'était (ju'uii mot ; mais que celte force lui était tombé^^dans l'àmo, el que, durant une an-

née, il avait horriblement souffert pour arrêter son imagination vagabonde qui l'emportait à toute autre chose qu'au travail sérieux et souvent aride qui absorbait sa vie.

Ces discours n'étaient pas sans effet sur moi ; je prenais souvent des résolutions de me régler , de m'imposer chaque jour un travail fixe, de caser mes journées; mais ma pente ordinaire à la rêverie, aux désirs réalisés dans mes songes, me faisait perdre mes jours en fatiguant ma pensée et en diminuant mes forces. Je le dis ici d'après mes observations sur moi-même et sur d'autres , je ne connais rien qui use plus que cette malheureuse passion. Les fatigues du corps, les travaux excessifs, la débauche même minent moins l'intelligence que cette éternelle torture d'une âme qui se roule ainsi sur elle-même, dévorant lentement une idée fixe qui renaît toujours, recommençant mille fois le même

70 KLIZA JLHi UllODLS.

rèvc, (il ne s'assouvissanl jamais. C'est le supplice que la fable a peint avec son tonneau des Danaïdes. Je ne dis pas qu'il faille proscrire entièrement ce vagabondage de la pensée, car cette exclusion n'aurait lieu qu'au détriment de la faculté poétique; mais l'imagination et le jugement, exercés chaque jour plusieurs heures, empêchent la première de conserver cet excès de force qui la fait dominer le second. Le génie est l'imagination et la raison portées à leur apogée et se balançant l'une l'autre. Quand la première de ces fiicultés règne seule, il y a folie; lorsque c'est la seconde, il y a sécheresse et lourdeur.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas réussi à enchaîner mon imagination ; ma volonté n'a pas été assez forte , et j'ai dû à cette disposition funeste à la rêverie une longue suite de tourments et de revers. Malgré les exhortations d'Adolphe, l'étude du droit m'était tellement antipathique que je ne

pouvais m'y livrer que bien rarement. Je passais de longues heures assis sous les arbres du Luxembourg, ou errant dans ses parties les plus solitaires^ traînant partout avec moi ma pensée maladive, commençant vingt ouvrages et n'en achevant pas un seul, regrettant souvent ma mère qui entendait si bien mes confidences mélancoliques.

Peut-être si j'avais rencontré alors une femme intelligente et noble, elle m'eût relevé de mon abaissement par l'amour qu'elle m'aurait inspiré; mais, au lieu de cela, je fus entraîné par l'exemple de plusieurs élèves, je vécus de cette vie de désordres qui, surtout dans la première jeunesse, ruine tout ce qu'il y a de pur et de vrai dans l'âme. Une fois en rapport avec des femmes sans pudeur, je ne tardai pas à regarder l'amour, tel que je l'avais rêvé jadis dans mes extases de bonheur pur, dans mes songes idéalisés, comme une niai-

72 ÉLIZA l)K )Vll(>DES.

série bonne pour des enfants. Je me crus très-au-dessus de toutes ces illusions, tandis (jue j'étais un êlre dégradé qui perdait (If plus on plus la notion de la beauté réelle et prolonde. Lt!S sarcasmes de mes compagnons de débauches et les vapeurs grossières de cette vie sans pensée, ne tardèrent pas à éteindre tout ce qui pouvait rester de mes premières impressions. J'arrivai, pendant quelque temps, au néant de l'àmc ; je n'avais plus que des sensations matérielles, je ne méprisais pas la loi morale, je n'y songeais pas. C'est le dernier degré d'abaissement où puisse descendre une créature douée de raison.

Tandis que je vivais ainsi, essuyant les reproches d'Adolphe , qui m'accusait de laiblesse et d'une coupable tendance à passer ma vie dans l'oisiveté, plusieurs jeunes gens , qui se réunissaient souvent dans notre chambre, étaient à cette époque ardemment occupés de questions sociales.

ÉLIZA DE UHObES. T.'î

Le paupérisme, cette plaie qui tourmente le monde, et qui Tembrasera encore une fois, si les détenteurs de la fortune continuent à entasser leur or sans utilité pour les classes souffrantes, était l'objet de leurs méditations habituelles. Ils ne se bornaient pas aux théories , plusieurs d'entre eux étaient admirables de dévouement. Ce n'était pas cette facile libéralité du riche, qui laisse tomber dédaigneusement une pièce d'or et se rendort dans ses jouissances ; c'était une suite d'actes de courage et de charité vraiment sainte. Un d'eux venait de passer vingt nuits à veiller un malade dévoré par une fièvre contagieuse. Il ne connaissait pas l'infortuné jeune homme.

Ces nobles exemples me réveillèrent ; mais, comme d'ordinaire, je passai d'un extrême à l'autre, ne pouvant jamais atteindre à l'ordre, à V harmonie.

Lorsque je comparais ma vie tout occupée de passions égoïstes, à ce sacrifice de tous

74 liLlZA D£ KllODES.

les plaisirs ordinaires , à ces dangers bravenienL comballus, je ne pouvais m'cmpèclier de rougir de honte. Comme je me U'ouvais petit, comme je foudroyais cette insouciance qui n'est bonne qu'à jeter l'àme dans un abîme de désordres et de douleurs ! Alors je mettais sous mes pieds toutes mes misères, je m'élevais, je devenais un de ces grands hommes dont l'âme victorieuse habite les hauteurs célestes, un de ces lutteurs invincibles qui ont dompté la vie humaine, et mis des chaînes aux désirs de la terre. L'amour des femmes lui-même me paraissait puérile et indigne de moi. Dans mes rêves insensés, dans mes projets de vie à part et de grandeur surhumaine, je me disais (ô orgueil risible ! ) que, pour dominer les siècles, il fallait être exempt de ces faiblesses, et qu'il n'y avait pas de vie réellement forte possible au milieu des langueurs et des préoccupations de l'amour terrestre. L'amour de l'huma-

ÉLIZA DE llIIODES. 75

nité en Dieu, c'est-à-dire une vie entière consacrée au soulagement des misères physiques et à l'amélioration de l'àme, que je devais de plus en plus rapprocher de la Divinité par mes écrits et par mes exemples, tel était le but sublime vers lequel je tendais ; mais il fallait devenir une merveille de science et de vertu.

Je m'exaltais ainsi durant plusieurs semaines. Je ne parlais plus à personne ; je me renfermais avec saint Augustin et Bossuet, ces admirables interprètes du Christ. Hélas ! ce n'était là qu'une fièvre comme une autre. Mes amis disaient : — Ernest est en retraite. Ils comptaient alors sur mon absence pour huit jours, et je ne manquais jamais de donner raison à leurs prophéties, retombant dans mes erreurs et mes incohérences. Je reprenais ma vie dissipée et rêveuse, au hasard et sans suite. Ce qui me manquait, ce qui manque à tant d'hommes dévoyés dans ce siècle, c'est

7() KLIZV Dli lUlObES.

une rùgle. Tant que lu vie se dépense ainsi capricieusement et sans but, obéissant à toutes les fantaisies d'une imagination vagabonde, on ne peut rien attendre, je ne dirai pas de grand, mais d'honorable. Le vaisseau qui naviguerait sans boussole irait se briser sur les côtes de quelque contrée orageuse. Il en est ainsi de l'homme. Ces études sérieuses, que je faisais de temps en lemps, glissaient sur mon âme, parce que je ne lisais pas les grands hommes du christianisme avec l'esprit de foi. Les choses extérieures m'entraînaient, la vue d'une femme ou d'un camarade frivole et rieur chassait loin de mon souvenir les magnifiques inspirations des philosophes et des pères.

Puis je me mettais à dire que ces efforts et ces mœurs n'étaient plus de notre temps, qu'utiles alors, ils étaient aujourd'hui une impossibilité, que le monde avait d'autres besoins. Je devenais éloquent à la manière des réformateurs de nos jours, aux-

quels du reslo jo no croyais pas uno houre de suite. Celait une vie bien profondément misérable, une vie qui usait tout ce que Dieu avait mis en moi de noblesse et de force. Mon ami Adolphe était sincèrement affligé de mes souffrances et de mes fautes. Ses conseils, pleins d'affection et de sagesse, ne me manquaient pas ; mais que pouvaient-ils sur une tête où se cachait autant d'orgueil que de folie? Le fait est que je me croyais très-supérieur à Adolphe, que je flétrissais de la froide appellation d'homme de bon sens.

Unjour que j'étais livrédans ma chambre à toutes mes rêveries accablantes, j'entendis monter préci})itamment l'escalier et je vis entrer Schurtz. A son aspect, toute ma petite ville se dessina à ma vue. Il m'embrassa avec effusion : — Mon pauvre Ernest, me dit-il, comme vous voilà pâle et maigre! Quelle diable de vie menez -vous donc ici?.... A propos, il ne faut pas que

78 t\A7.\ DE r.TIODF.S.

j'oublie que je suis ambassadeur dos puissaneos. Mauvais sujet, savez-vous que votre conduite fait un bruit d'enfer dans notre endroit. On dit que vous passez le jour en parties folles, vous faisant traîner par des lions, et la nuit avec des courtisanes. On dit que vous jouez, que vous êtes devenu un effréné Don Juan. Tout le pays est en rumeur ; on plaint vos parents d'avoir un fds si indigne, on plaint surtout votre père, si économe et si laborieux, et qui verra sa fortune s'évaporer en débauches. Votre père est furieux, votre mère rougit et pleure, et moi, je viens voir si vous avez absolument renoncé à la raison.

— Mais, monsieur Schurtz, lui dis- je, ils sont donc devenus encore plus bêtes, chez nous? Où veulent -ils que je prenne de l'argent pour mener ce beau train de vie? 3Ion père sait ce qu'il me donne, et je vous jure sur l'honneur que je n'ai pas

exposé cinquante francs au jeu depuis que je suis ici.

— Je vous crois ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il doit y avoir quelques petites irrégularités dans votre conduite, puisque l'on a fait de vous un personnage presque fantastique. Allons, soyons franc, vous vivez dans le désordre.

— Mais ce n'est pas vrai.

— Ecoutez, mon pauvre ami, nous savons tout. Il n'y a plus que les provinciaux encroûtésqui croient Parisune grande ville. Tout se sait, mon cher, ici comme ailleurs. Mais avant de continuer notre entretien, il est bon que je vous fasse lire les lettres dont je suis porteur.

Mon père m'écrivait : Mes prévisions se réalisent, monsieur. Toutes ces niaiseries littéraires, dont vous avez couvert votre paresse, ne m'ont jamais trompé. Je vous savais fainéant, mais non livré à de

80 ÉLIZA DE P.ïlOftKS.

hontousos dôbauchos. Vous èles méprisable roinine presque lous les phraseurs de votre espèce. Celait bien assez de n'ôtre bon à rien, sans vous vautrer ainsi. Voici H^on immuable résolution : revenez ici, travaillez assidûment au bureau, je puis vous pardonner encore ; dans le cas contraire, vous ne recevrez pas désormais un sou de moi.

— Homme sans entrailles! dis-je violemment en froissant cette lettre. — J'ouvris celle de ma mère, — j'y lus :

Tu veux donc me faire mourir, mon Ernest. Hélas! je suis de plus en plus malheureuse. H est donc vrai, mon fils, que je n'ose plus te défendre et que je suis réduite à rougir de toi. — Oh ! je t'en prie I dis-moi ({ue lu as été calomnié, dis-moi que tu es encore digne de ta mère ! Reviens, ton père te pardonnera. Aie pitié de moi!

Je tombai dans un éiat de stupeur et de

définllance. La colère de mon père me révoltait et me laissait fort, mais j'étais sans défense contre les larmes de ma mère. Je sentis les miennes couler. Schurtz m'embrassa à m'étoulTer. — Je savais bien, disait-il d'un air triomphant, que je ramènerais le prodigue. Eh! parbleu, ce sont des farces de jeunesse, je connais cela, moi, mais le fond est bon.

Après quelques moments de silence et de violentes luttes intérieures : — Croyezvous vraiment, monsieur Schurtz, que j'irai demander pardon à mon père, que mon intelligence s'agenouillera devant la force brutale, et que j'irai tendre la tête au joug?

— Ecoutez, mon cher Ernest, vous employez très-éloquemment vos grands mots, mais examinons froidement tout ceci. Vous savez que j'aime avec passion l'Arioste et Rabelais. Je ne suis pas un barbare, un Visigoth, un homme d'argent, comme vous II. 6

dites, car il paraît que cette espèce va ôtre désormais votre l)ète fauve. Aussi vous iii'écoutcrez patiemment; j'ai le droit d'être entendu, moi qui ai passé tant de nuits à lancer la fumée de ma pipe au nez des étoiles silencieuses. Il ne m'a manqué que le talent pour être un grand poêle. Si vous saviez toutes les belles choses qui ont passé devant les yeux de mon âme durant ces veillées nocturnes ! Si les étoiles parlaient... Mais revenons. Avez-vous subi un seul examen de droit?

— Belle poésie! dis-je en l'inlerrompanl.

— Eh bien, laissons Thémis. Avez-vous au moins suivi les cours publics avec soin, produit quelques remarquables pages insérées dans un des mille organes de la presse quotidienne? >Ion pauvre ami ! rien de tout cela n'est venu à ma connaissance. J'ai seulement appris (juc vous viviez dans le désordre, ot que vous ne faisiez rien du

tout que perdre votre temps et votre âme ; car, quoique je ne sois pas bien austère, je pense que dans une telle vie, ce qu'il y a de noblesse en nous s'altère toujours plus ou moins. De bonne foi, croyezvous qu'un père, fùt-il poëte, verrait une telle conduite d'un air tranquille? Songez à ce que ce doit être quand il s'agit d'un homme dont toute la vie a été régulière comme un papier de musique, qui s'est enrichi en économisant chaque mois quelques pièces de cinq francs, et croit toujours, lorsqu'on prononce devant lui le nom de Byron, qu'il s'agit du maréchal? Mais, mon ami, une pareille détermination ne se prend pas dans cinq minutes. Je vous laisse y réfléchir. A demain !

Quand je fus seul, je relus la lettre de ma mère, et me mis de nouveau à fondre en larmes.

0 funeste résultat de la vie sans prin-

cipes et sans travail forcé ! Faute d'une règle sévère et d'une volonté habituée à la vigueur depuis l'enfance , j'étais tombé dans un tel excès de misère, que je faisais rougir les miens, et quand, portant un (ril austère dans ma conscience, j'apercevais clairement ma nonclialance et mes folies, je me prenais à rougir moi-même. Avec quelle facilité cependant je m'étais laissé aller à cet excès de misère morale ! M'étailil arrivé une fois de me demander si j'avais tort de ne pas repousser ce plaisir salissant qui venait à moi? Non; corrompu par mes lectures, par l'air que je respirais à Paris, cette déplorable facilité de mœurs était devenue ma nature. Je trouvais tout simple de suivre mes penchants comme l'animal à rinstinct de brute. J'étais arrivé à cette indifférence systématicjue pour le bien et le mal, qui est la ]»laie de beaucoup d'àmes de ce temps. Je relisais la lettre de ma mère ordinairement si indul-

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gente et si tendre. Elle aussi rougissait de son fds. Je m'étais donc avili ! Oh ! qu'il est facile de tomber ainsi jusqu'au fond du précipice ! Mais y rester si longtemps sans un effort pour en sortir, s'y asseoir tranquillement comme dans une vie réglée et pure, n'est-ce pas là le comble de la corruption et le renversement de toutes les idées morales? n'est-ce pas l'extinction de la lumière sainte qui guide les êtres qu'a épargnés le scepticisme dégoûtant du monde actuel? il fallut la lettre de ma mère pour me faire apercevoir la souillure de ma vie.

Il y avait en moi un sentiment bien amer, je sentais que mon père avait le droit de me mépriser. Cet homme, que dans mon esprit j'avais cru toujours si inférieur à moi, me dominait ici entièrement. Moi le représentant des hommes de poésie,

humilié devant l'orgueil fanfaron d'un riche ignorant ! Je lui avais donné le droit

de (lire que toute cette poésie n'était (|ii'iin manteau pour couvrir mes désordres et ma paresse. Je souffrais comme un damné à cette idée. Que devais-je faire cependant? Jamais je n'aurais la lâcheté ou la force d'abandonner mes projets et d'aller tendre la main à mon oppresseur. Mais d'un autre côté je ne pouvais continuer à vivre dans cet abandon déplgrable ; ma conduite était épiée, ma mère saurait que je ne m'étais pas ému de ses souffrances, je déchirerais son cœur.

En proie à ces amères réflexions, je sortis et courus à travers les rues, agité et changeant de projets à chaque minute. En entrant chez moi, je reculai devant un homme qui sortait précipitamment; c'était Schurtz. Il remonta dans ma chambre, et me tint une heure dans les réseaux de son élo- ( juence germanique pour me prouver que je devais le suivre, abandonner ma vie d'artiste, comme je l'appelais, etallerdemander

à inoiipèrL' un asile dans ses bureaux. Je lui répondis que je préférerais beaucoup me brider la cervelle.

— Mais , mon pauvre ami , ajouta-t-il , toutes ces phrases ne vous nourriront pas, et je vous avoue que votre père m'a paru irrévocablement décidé à cesser de vous payer votre pension. Vous imaginez-vous, Ernest , ce que vous allez devenir dans cette grande ville , élevé dans l'aisance comme vous l'avez été, et exposé maintenant à toutes les horreurs de la misère?

— Je travaillerai, monsieur Schurtz, lui répondis-je avec fermeté.

Il me quitta en faisant un geste d'incrédulité. Je lui promis d'aller le lendemain lui remettre une lettre pour ma mère. Je disais à cette pauvre et noble femme que j'étais désespéré d'avoir affligé son cœur, que mes aventures avaient été dénaturées et amplifiées, que ma vie était des plus simples, que du reste je me sentais très-disposé

S8 KMZA l)i: KUODIiS.

à rompro loiilcs los liaisons qui ùlaieul un chagrin pour elle. Je la suppliais de ne pas se tourmenter de mon sort, et l'assurais que je gagnerais facilement au delà de mes besoins.

Cependant lorsque, rentré en moi-même et me plaçant en face de ma situation, je vis qu'il me restait cinquante francs pour toute fortune, je commençai à me préoccuper sérieusement. Mes relations se bornaient alors à quelques élèves des écoles de droit et de médecine. Quant aux entrepreneurs littéraires, ils n'avaient jamais entendu parler de moi, et cela n'était pas étonnant, car vous pensez bien que personne n'en parlait.

Je m'en allais, l'àme défaillante, le long desquais de la Seine, écrasé par toute cette cohue élincelante, par toutes ces richesses extérieures qui navrent le cœur du pauvre. Que d'amertumes je sentais en moi lorsque l'équipage rapide du riche me jetait sa

boue à la figure! Hélas! me disais-je, si j'avais par an ce que cet homme dépense pour nourrir ces deux bétes, je pourrais respirer Tair en repos, étudier à loisir. Il faut avouer qu'il est des destinées bien lugubres. Pourquoi moi plutôt que ce fat qui se pavane dans ce tilbury?

Mais avais-je bien le droit de me plaindre? Étais-je un des parias de la société nouvelle? Étais-je né dans la pauvreté?

Qui m'avait empêché de mener à Paris une vie indépendante et douce, en consacrant seulement trois ou quatre heures par jour à mes études de droit? J'ai entendu dire souvent dans le monde : je ne plains pas cette personne; si elle est malheureuse, c'est sa faute. Il me semble qu'il faut peu connaître la nature humaine pour tenir un tel langage. Le sentiment d'avoir été la cause de ses souffrances est le plus aigre de tous. Il y a une volupté dans la révolte contre l'ordre social ; on s'y sent grandir,

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ol la licrlé s'en accroît; mais lorsque nous nous sommes dit : Je pouvais m'asseoir auprès de cet heureux du siècle, la société avail été bienveillanlc à mon égard, et je ne l'ai pas voulu ; oli ! alors c'est un remords poignant et sombre, une humiliation dont l'àme ne peut se relever. Il fallait que mon aversion pour mon père fût bien forte pour que dans cette situation affreuse je n'allasse pas me jeter dans les bras de ma mère. Eh bien, je n'en eus pas même l'idée. C'est que l'homme, ainsi que l'a dit le Christ, ne vit pas seulement de pain. J'aurais trouvé chez mon père de la nourriture pour mon corps, mais mon âme eût été chaque jour froissée par les brutales paroles de l'homme d'argent.

J'arrivais à mon dernier écu : j'avais frappe à toutes les portes littéraires. Plusieurs de mes articles avaient été reçus dans les cartons des revues ; mais comme lous les travaux des débutants, ils devaient

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être soumis aux comités. D'ailleurs les rédacteurs habituels encombraient ces recueils. La dette vint avec ses mille tourments, ses angoisses de toutes les heures. Je n'étais pas homme à supporter longtemps les humiliations de toutes sortes qui pèsent sur le pauvre, particulièrement sur celui qui a été élevé comme le riche. Des projets de suicide roulaient dans mu tête échauffée. Une nuit que je sortais du Théâtre-Français, où Ton avait joué Chatterton (un de mes amis m'ayant procuré un billet ,) j e m'arrêtai sur le pont Louis XVI . Le ciel s'étendait calme et serein sur ma tête. Paris dormait; quelques rares fanaux couraient encore çà et là le long des quais et sur les ponts, la Seine bruissait à mes pieds, et je m'étais penché sur le parapet, regardant couler l'eau et dévorant cet abîme, qui pouvait dans un instant me délivrer de toutes mes douleurs. Le suicide m'apparaissait comme une ardente vo-

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luplù au milieu de celte nature jurande et reposée, et, dans une sorte de rêve pantlicistique, je m'unissais, je me fondais dans l'ànie immense de l'univers, et cette illusion m'aurait infailliblement conduit à la mort, si je ne m'étais senti saisir et ne m'étais trouvé tout à coup en présence d'Adolphe L

— C'est le ciel qui m'envoie, me dit-il. Je prévoyais que tu aurais recours à cette folie.

— Folie... quen sais-tu?

— Ne crois pas que j'aille discuter sur le suicide après Rousseau et tant d'autres. Tu sais aussi bien que moi ce que l'on peut dire pour et contre. Je sens que c'est un crime, et comme dans tout le reste j'écoute cette voix intérieure qui ne m'a jamais trompé. Sous les clartés voilées de ce ciel, il me semble d'ailleurs qu'il y a (juelque douceur dans la vie.

— C'est Ircs-bcau ; mais comment sa-

voiirer toutes ces harmonies quand on vit dans une société sourde et barbare , qui ne comprend aucun des besoins de notre iime? — On n'a jamais plus raisonné et déraisonné sur les souftVanccs du riche et du pauvre , et surtout sur celles des hommes d'imagination appelés artistes ou poêles. Les uns ont jeté un cri terrible contre les directeurs de la société ; ils ont dit qu'ils devaient deviner et secourir les hommes qui la consolent et l'éclairent. Ils leur ont criéanathème, parce qu'ils les voient mourir froidement, disent-ils. — D'autres, qui savourent tranquillement les suavités du luxe, s'indignent contre ces philanthropes et se mettent à soutenir dans leur éloquence paradoxale que la société ne doit rien aux poètes. Ils les repoussent avec brutalité, leur disant : Mourez en silence, ou. cherchez une place de commis pour vivre, et n'importunez plus le monde de vos plaintes bruyantes. — Injustice de tous

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côté?, mon pauvre Ernest; sans doute la société ne peut pas deviner l'homme d'imagination, le génie ne porte pas toujours d'enseigne; mais dès qu'un jeune homme a donné des preuves de talent , dès qu'il a été recommandé à un ministre par un de nos écrivains de mérite incontesté , le devoir risrouroux de l'homme d'état est de tendre la main à l'homme d'art.

Et comme je ne répondais rien :

— Tu veux te tuer, ajouta-t-il, tu seras comme tant d'autres insensés de notre époque; mais ne me parle plus de génie et de gloire. Le génie est patient et fort ; le génie, au milieu des labeurs de cette vie, se crée un monde intérieur qui le soutient H le console. De peur do tomber dans le lieu commun, je ne rappellerai pas la noble histoire des hommes quiont mouillé la route de leurs sueurs avant d'arriver à la gloire que leur décerne l'humanité.

Tout en me parlant ainsi, Adolphe m'en-

traîna jusqu'à notre mansarde. Il m'entoura de tant de soins et d'amitié, qu'il fit rayonner à mes yeux quelques lueurs consolatrices.

Un mois après, un éditeur, alléché par deux ou trois fragments que j'avais enfin publiés dans les revues, m'acheta un roman qui me valut des articles de journaux très-flatteurs, et quelques cents francs. Je me liai alors avec plusieurs écrivains , grands faiseurs de vaudevilles et viveurs déterminés. Avec la malheureuse faiblesse de mon caractère, je me laissai facilement entraîner à tout ce désordre. Je vécus plusieurs mois plongé dans ces jouissances grossières qui éteignent l'amour de l'âme. Les vapeurs de l'orgie et de la débauche obscurcirent ce qu'il y avait en moi de lumière spiritualiste. J'en vins à vivre comme la brute, sans pensée et sans remords. Je recevais à cette époque des lettres de ma mère, toutes remplies de ses pleurs, et je

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la Innivais bien étrange de me pleurer si longleinps. Souvent j'étais un mois sans lui répondre. Je crois, enfin, que la reconnaissance, l'amour, que tout ce qu'il y a (le no])le en nous, a été rarement plus effacé dans une ame. Je fis à cette époque un drame forcené, qui fut très-applaudi d'un public qui prend les fureurs du désir pour l'amour, et les pompes du décorateur pour le génie de Shakspeare.

Grâce à Dieu, le dégoût vint bientôt. Un matin que je m'étais assis sous les marronniers des Tuileries, tout écrasé encore des fatigues de la nuit précédente, il me tomba dans l'àme des sentiments étranges. L'air était doux et calme, le ciel d'un bleu foncé et pur , de suaves figures d'enfants couraient devant mes regards, innocentes et enjouées, le bruit de la rue Rivoli gémissait comme l'Océan, la rêverie d'autrefois, la rêverie triste et charmante m'entraîna pris de ma mère. Je me rappelai la limpi-

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dite de mes jours d'enfance, les caresses de cette tendre femme, et je pleurai... Je n'oublierai jamais ce retour inattendu de mon àme vers les impressions saintes , ni la paix qui s'insinua dans tout mon être. Comment expliquer ce travail caché de rinlelligence et du cœur? Par quels mystérieux chemins suis-je revenu ainsi à la vie contemplative, tout à coup, en sortant d'une nuit d'orgie et de délire?... Je passai plus de trois heures immobile sur celte chaise, faisant mille projets de réforme et rougissant de mes souvenirs.

En rentrant, j'écrivis à ma mère. Que sa joie dut être profonde en lisant ces lignes ! Jamais mon cœur n'avait laissé tomber do tels torrents d'amour et de repentir. C'est l'instant de ma vie où j'ai le plus vécu.

Je sentis bientôt que le séjour de Paris me devenait insupportable, et je pris la résolution d'aller en Bretagne pour voir souvent la comtesse de Rhodes , qui m'était ir. 7

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un pou parente , et dont la conversation m'avait paru délicieuse à Paris. Je passai à dix lieues de ma mère sans oser aller la serrer sur mon cœur, tant je redoutais le contact de l'homme qui avait toujours été pour moi d'une sévérité si dure !

Hélas ! que ne peut-on oublier entièrement le passé! Pourquoi la souillure de l'âme laisse-t-elle si longtemps après elle im levain corrupteur, un amer désenchantement ?

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