‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · FIN DU MANUSCRIT D ERNEST · texte numérisé non relu

FIN DU MANUSCRIT D ERNEST

Des mystères de l'âme humaine, aucun n'est moins explicable que l'amour. Maria avait rêvé un homme fort, dominant l'humanité, conduisant au progrès les générations nouvelles, guidé lui-même par un enthousiasme divin, sans vues d'ambition

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personnelle. Elle l'avait rôvé régnant sur les populations étonnées, et elle s'anéantissant dans cette immense gloire, mais portant son nom et sa croix, le soutenant de ses caresses et de son sourire, au milieu des défaillances de la route. Oh ! c'élail une éblouissante espérance, qui devait la protéger contre toutes les séductions où succombent les âmes de femmes. Eh bien, depuis quelques semaines, depuis le jour qu'elle a assisté à cette lecture qui précède, sa pensée s'attache à Ernest. Elle le suit dans ses épreuves. Elle n'y a vu cependant qu'un être tantôt faible, tantôt fort, ballotté au gré des événements, broyé sous la vie, se relevant à demi pour retomber encore ; elle n'y a pas trouvé son rêve, et cependant elle ne pense plus qu'à cet homme. Les longues souffrances qui ont laissé en lui, dans son regard, dans sa voix , des teintes mélancoliques si puissantes, cette pitié de la femme pour la

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douleur, ont peut-être décidé l'amour de Maria, car c'est de l'amour. C'est son idée unique; le soir avant le sommeil, à l'aurore, dans le milieu du jour, dans la solitude comme dans le monde, cette image est là, gracieuse et sublime. Dans le secret de sa chambre, comme en face de la nature, elle se dessine sans cesse à ses yeux. Quand ses doigts errent sur le piano et que les mélodies capricieuses s'envolent dans les airs. Maria n'entend que la voix d'Ernest; mais elle l'enlendplus sonore et plus belle qu'elle n'est en réalité, elle l'entend avec son oreille de poëte, elle l'entend revêtue de tous les charmes fantastiques d'une chose rêvée. Que d'heures elle passa ainsi dans une involontaire contemplation, berçant son âme aux harmonies de la nature, qui se mêlent à celles de l'art ! Souvent elle jouait un chant délicieux, qui semble un adieu à la vie de la terre et une entrée dans la vie du ciel, la dernière pen-

SCO de Wober , élégie supérieure peutêtre à toutes les élégies formulées par des paroles. Elle redisait ce chant jusqu'à vingt lois, Texprimant de mille manières, selon que remportait sa pensée, mais toujours avec une tristesse profonde, qui cependant se perdait dans l'espérance des cieux. Il y a une mesure où l'idée devient tellement vague que l'âme se croit à ce moment suprême où elle se dégage de son enveloppe mortelle et entrevoit le monde nouveau. Plusieurs fois, au milieu de cette mélodie , et durant l'extase enivrante qu'elle lui procurait , Maria crut apercevoir une ombre se glisser parmi les arbres.

Quand le jour elle se promenait dans le bois de La Morlière, si elle voyait une branche de saule se balancer avec grâce, elle pensait à la noire chevelure du poëto. Partout il était présent ])our son âme. Oh! c'était un amour comme celui que devait

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éprouver cette femme, dominateur, exclusif, absorbant toutes les minutes de sa vie, l'arrachant à toutes ses autres pensées.

Prenait-elle ses poètes aimés , tant que leur poésie peignait ce qu'il y avait en elle, elle lisait avec avidité ; mais dès que cette peinture cessait, le livre tombait sur ses genoux, et ses beaux yeux, plus beaux encore depuis qu'elle aimait, restaient fixes et parfois humides.

Maria combattit longtemps avant de s'avouer qu'elle aimait ; mais lorsqu'une fois elle eut bien reconnu l'état de son àme, elle se dit : Si Ernest m'aime un jour, pourquoi ne serions-nous pas unis? Mon père n'est pas un être brutal et imbécile, ne comprenant que la partie matérielle de l'existence ; il n'est pas non plus tel que je le voudrais. Son âge, sa vie, qui se passe dans le tourbillon des affaires, ont enlevé à son âme bien des qualités que Dieu y avait mises, mais mon père cédera

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(les qu'il Ncna ma \oloiile incbranlabio.

Uno idée la lourmenlait souvent : elle avait cru voir dans les manières de la comtesse, de Louise et d'Ernest lui-même, ([uelque chose de contraint et de gêne. Quand les regards des deux jeunes gens se rencontraient, ils s'abaissaient rapidement. Louise lui semblait plus mélancolique aujourd'hui que lors de son dernier voyage ; il s'était opéré une grande rénovation dans cette âme de jeune fdle ; elle avait une plus profonde intelligence de la vie, un sentiment plus exquis de la nature et des arts, elle était devenue plus digne encore de l'amitié de Maria. Il n'avait fallu que ([uelques heures à l'œil de son génie pour >oir toutes ces choses. Mais ces vagues in- <|uiétudes disparaissaient dans l'abîme de sa passion, et elle retrouvait bientôt ses espérances infinies.

Louise avait l'habitude d'entrer le malin de bonne heuie dans la chambre de

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Maria. Un jour, la blonde jeune fille scjelu au cou de son amie avec plus de tendresse encore que de coutume. Ses joues se couvrirent d'une leinte rose ardente ; elle resta longtemps dans les bras de Maria, et lui dit, en baissant les yeux, qu'elle avait une grâce à lui demander, c'était de lui pardonner de lui avoir caché un secret jusqu'à ce jour.

— Et quel secret, ma pauvre enfant?

Te maries-tu? dit Maria avec un Iremblcment étrange dans la voix.

— Oh! non

— Aimes-tu? reprit Maria avec un trouble toujours croissant.

— Oh ! oui, répondit la jeune fille, honteuse comme si elle eût avoué un crime.

— Eh bien, ma Louise, où est le mal?

Nous ne pouvons toujours échapper à ces chagrins. Mais j'attache trop d'importance à Ion aveu. C'est quelque rêve d'une imagination de dix-huit ans, n'est-ce pas, ma

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chérie?... Quoique beau jeune homme avec qui tu auras danse. Ton mal passera.

— Jamais !

— Jamais ! Nous disons ton les ainsi, ma pelile sœur, à ton âge surtout... D'ailleurs, tout ceci est dans les espaces imaginaires, n'est-ce pas, ma Louise? Celui que tu aimes n'en sait rien?

— Écoute-moi, répondit Louise, qui reprenait de l'assurance et ne paraissait pas fâchée de prouver à Maria que son amour était quelque chose de bien autrement grave que ce qu'elle supposait. Il y avait longtemps que j'aimais monsieur Ernest ( Maria devint blanche comme une morte ), quand il me parla pour la première fois de son amour; mais, copendant, j'étais loin de l'aimer comme aujourd'hui. Lorsque je sus que j'étais aimée etfju'il avait demandé ma main à ma tante, je m'attachai profondénicnt à lui, et tu me connais assez. Ma-

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ria, pour croire que je n'aurai jamais d'autre époux.

— Tu me trouves peut-être bien froide, bien singulière, dit la belle Anglaise, qui n'était plus maîtresse de ses émotions. Je reçois ta confidence avec un intérêt dont tu ne doutes pas, j'espère. Mais j'ai ce matin une horrible migraine : je ne puis parler.

— 0 mon amie! j'aurai besoin de tes conseils, lui répondit Louise ; aujourd'hui, ne songeons qu'à te guérir.

Elle aida Maria à se coucher, et se retira sur l'invitation de son amie, qui désirait être seule pour dormir, disait-elle. Ce fut d'abord une fièvre terrible, un chaos intellectuel indéchiffrable. Puis, au bout de deux heures environ, elle commença à distinguer les diverses nuances de ses tourments. D'abord elle voulut fuir, retourner en Angleterre. La fierté lui criait qu'elle ne devait pas rester plus longtemps expo-

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sùeàriiuinilialion d'aimer sans être aimée. Puis involonlairement venaient dans son L'spril des comparaisons entre Louise et elle, entre une jeune fdle timide, d'une beauté assez équivoque, et une femme de jîénie , artiste de premier ordre , d'une beauté célèbre même à Londres , où la beauté est si peu rare. N'est-ce pas pitoyable? pensait-elle.

Dans un autre instant, elle se rappelait le cœur si excellent de Louise, l'amitié si tendre que lui avait vouée depuis l'enfance la jeune Française. Je vais rester ici, pour- ([uoi? Pour chercher à lui enlever le cœur d'Ernest, à elle que j'aime plus qu'une sœur, à elle dont je n'ai jamais reçu que des preuves d'un dévouement sans bornes ! Mais c'est infâme ! Pour prix de son attachement et de sa confiance, je lui donnerai la trahison et les larmes ! je désenchanterai sa jeunesse : mais, mon Dieu, à ne pas juger les choses avec les yeux de tous, mais

avec ceux de la raison , n'y a-t-il pas aux l)agnes des êtres qui ont fait moins do mal?

Mais ne plus le voir ! . . . Oh ! quand son imagination si vive saisissait bien ce malheur , quand elle pensait à la longueur et à la multitude des jours qui l'attendaient sans doute encore, alors ses forces s'anéantissaient, elle se sentait mourir... et, après de longs combats, elle élevait ses grands yeux mouillés de pleurs, et disait : Mon Dieu, ayez pitié de moi !

Quel orgueil ! pensait-elle un moment après. Je vais m'imaginer que je n'ai qu'à me montrer pour enlever à Louise son amant. Que je suis folle! Restons, restons encore quelques jours. Jouissons du triste bonheur de contempler ces traits que l'amour d'une autre anime. C'est là tout ce que je dois espérer. Eh bien, je serai la seule à souffrir. Louise ne soupçonnera pas mes angoisses , et quand je ne pourrai

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plus cliTober mes tortures, je partirai. D'ici là, je préparerai mon départ; je n'aurai pas Tairde m'écliapper comme une coupable.

Cela vaut mieux.

Le soir du jour où cet entretien avait eu lieu, Ernest était au salon avec Louise et la comtesse. On pensait que Maria ne descendrait pas, puisqu'elle n'avait même pas paru au dîner , lorsqu'elle entra tout à coup. Elle semblait plus blanche encore et plus belle que de coutume. Cependant l'expression de son visage était calme et forte. Quand elle eut répondu aux questions de l'amitié sur sa migraine, elle s'empressa d'ajouter : Vous lisiez, monsieur Ernest.

— Oui, mademoiselle, c'était une élégie anglaise qui m'a été envoyée par un jeune poëte, votre compatriote.

— Recommencez, dit la comtesse; elle m'a semblé d'un sentiment profond.

— Je vous demande pardon de vous lire ma mauvaise prose. Demain je vous apporterai le texte.

« Au pied delà croix du cimetièreoù tu reposes, quand la vague gémit, et que les rayons de la lune glissent sur Therbe des tombes, de douces larmes tombent de mes yeux.

« Je me rappelle mon enfance et ta voix mélancolique, et ton regard rêveur et ta bouche légèrement dédaigneuse, car tu t'étais abreuvé de l'amertume de cette vie... Dis-moi pourquoi, à ce triste souvenir, de douces larmes tombent de mes yeux?

« C'est que je ne vois plus avec les yeux du corps ; j'ai des visions comme cette fille d'Espagne, Thérèse à l'âme extatique, et je t'aperçois dans

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le sein lit' Dieu, i|iii m'ai mes et me souris. Voilà

|)()ur(|uui (If tloucos liirmos lombent de mes

H Oh! va. la terre n'est pas plus heureuse ([Il aux jours où tu pleurais sur son sein, qu'au l)rinltMnps si triste (jui précéda la mort, lorsque lu t'appuyais sur moi en nous égarant sur la digue de granit où vient se briser la mer écumanle. Nous n'avons pour consolation que les douces larmes cjui tombent de nos yeux. ■))

— C'est plein d'une suave tristesse, reprit la comtesse. Ernest croit que c'est le soupir d'un fils vers son père.

— J'aime beaucoup ces petites pièces, dit Maria. Dans ses poésies peu connues, Sliakspeare a dit de magnifi([ues choses sur l'amour. Lisez sa scène la plus célèbre dans ce genre, celle de Roméo, vous verrez combien riiumble sonnet remporte. La poésie de celte scène est sans doute pleine

de tendresse et de fraîcheur ; mais je défie d'y trouver une idée profonde comme dans ce que je vais vous lire.

Maria prit sur la table un album noir et doré, et lut ce qui suit:

« Oh! ne gémis plus sur moi, quand je ne serai plus, dès que le son lugubre de l'airain aura cessé de se faire entendre, après avoir donné le signal de mon départ de ce monde pour aller partager avec les vers la demeure d'un tombeau. Si tu lis ces vers, ne te souviens pas de la niain qui les a tracés, car je t'aime avec tant de sincérité, que je veux être oublié de tes douces pensées, plutôt que de t'inspirer la tristesse. Ah! si tes yeux s'arrêtent sur ces vers, quand peut-être déjà je ne serai plus que poussière, ne prononce pas môme mon nom ; que ton amour finisse avec ma vie, de peur que les prétendus sages du monde , témoins de ta mélancolie , ne te reprochent avec un air moqueur et mon amour et ton soupir. »

— La poésie moderne n'a rien exprimé

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