II
lli ÉLIZ\ DE RHODES.
de nouveau sur l'amour depuis le siècle de Shakspcare, reprit Ernest. Tout le monde parle de Pétrarque en France, et bien peu de personnes le lisent. C'est cependant un homme profondément admirable, si Ton en excepte parfois quelques jeux de mots assez puérils. Connaissez-vous dans Byron et dans Lamartine de plus belles choses que ceci? Le poète a perdu Laure de Noves :
« Si les oiseaux gémissent , si les feuillages verts se meuvent doucement au souffle de la brise d'été, si d'une rive fleurie et fraîche j'entends les eaux transparentes murmurer sur le roc, là je m'assieds, et j'écris, toutrèveurd'amour; je vois, j'écoute, j'entends celle que la terre cache, et que le ciel me montre : vivante encore, elle répond de si loin à mes soupirs.
(I Dieu ! pourquoi te consumer avant le temps? (me dit-elle avec pitié); pourquoi tes yeux répandent-ils un fleuve de larmes?
« Ne me plains pas : en mourant, mes jours
sont devenus éternels; quand j'ai paru fermer mes yeux, ils se sont ouverts à l'impérissable lumière »
« Élève-moi, ô ma pensée, vers les régions où est celle que je cherche et ne retrouve pas sur la terre. Là, parmi ceux que renferme le troisième cercle, je la revois plus belle et moins fîère.
a Elle me prend la main et me dit : Dans cette sphère tu seras encore avec moi, si ton désir ne s'égare pas : je suis celle qui te causa tant de combats et qui finit sa journée avant le soir.
« Mon bonheur n'est pas compréhensible à l'intelligence humaine. Je te vois et tu ne peux me voir. Mon beau voile que tu aimas tant est resté là-bas.
c( Dieu! pourquoi fit -elle silence, et laissa-t-elle ma main?
« Au son de ces paroles si pieuses et si chastes, peu s'en fallut que je ne restasse dans le ciel . »
— Oh! votre italien est merveilleux, dit la
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belle fille (lu Nord, est-ce que vous n'avez traduit que cela ?
— J'ai traduit d'autres poésies de l'amant de Laure ; mais ce sont des impressions qu'il ne faut pas prodiguer. Il y a ici de délicieux vers sur le rossignol.
« Ce rossignol, qui si doucement pleure peut- ^Ire ses fils ou son épouse cliérie, remplit de charme le ciel et la campagne avec ses notes si pieuses et si belles,
« Et toute la nuit il semble qu'il m'accompagne et me rappelle mon cruel sort »
— Pardon, dit Ernest, en s'interrompant, je m'aperçois que ce sonnet fait peu d'effet traduit ; tout son charme est dans le langage. Comment voulez-vous approcher de la magie de ces paroles?
« Quel rosignuol clie si soavc piagne Forse suoi figU o sua cara consortc,
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Di dolcczza cmpie il ciclo et le campagne Con tante note si pictosc c scorte. »
Mais voici un sonnet qui vaut plus peutêtre par la pensée, et qui est tout parfumé de moyen âge, si je puis m'exprimer ainsi:
« Je vole si souvent au ciel sur les ailes de mes pensées, que, laissant mon voile sur la terre, il me semble être un de ceux qui ont là leur trésor.
« Alors le cœur me tremble d'un doux froid, en entendant celle pour qui je pâlis me dire : Ami, maintenant je t'aime et jeté vénère.
« Elle me conduit à son seigneur ; alors je m'incline et le supplie humblement qu'il me permette de rester là à voir son visage et celui deLaure.
« 11 me répond : Ton destin est immuable;
«Attends : vingt ou trente années encore te paraîtront beaucoup, et pourtant ce n'est guère. »
— Je crois sentir toutes ces belles choses, dit la comtesse ; mais il y a un langage qui m'émeut plus encore.
— Mon amie, reprit Louise, si lu voulais terminer notre soirée par nous faire entendre cette poésie que nous aimons tous.
Maria baisa tristement les yeux de sa jeune amie, et se rendit au piano. Elle laissa tomber d'abord quelques préludes sombres et lents ; elle improvisa une sorte de lamentation qui s'harmoniait avec le gémissement de la brise dans les arbres ; — puis elle arriva instinctivement au souvenir de son grand poëte à elle, de Beethoven, de celui qui a inspiré à un de nos premiers critiques de musique ces paroles remarquables :
« Dans le quatuor, Beethoven est d'autant plus admirable que la pensée, débarrassée de l'attirail poétique de l'orchestre, s'y montre plus entière, plus intime, plus une. C'est dans le silence et pour ainsi dire dans le téte-à-téte de la confidence qu'il me dévoile les secrets de son cœur, qu'il me fait le long récit de ses souffrances,
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de ses joies, de ses passions. Il me semble le voir étendu ou plutôt crucifié sur un grabat, pâle, haletant, roulant ses membres, livré à toutes les tortures du désespoir, me découvrant sans réticence, sans arrièrepensée, le fond de son âme, ses contradictions et ses angoisses : langage mystérieux, profond, que l'on ne peut entendre du milieu de l'existence extérieure du monde, du sein de ce tourbillon où les regards tombent sur mille objets sans se fixer sur un seul, mais qui pénètre jusqu'à la moelle des os, qui remue jusqu'à la dernière fibre de son être l'homme exercé par le malheur à se replier sur lui-même et à ne pas se dissimuler sa conscience. Voilà le philosophe, non le moraliste sec, dissertateur, mais l'homme, l'homme vivant d'une double vie, à la fois objet d'admiration et d'une immense pilié, penché vers la terre, mais regardant le ciel ; débile et puissant, adorant et blasphémant tour à tour, con-
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sumé (ramoiir cl brûlant de rage ; et dos chastes délices de l'extase, descendant misérable, honteux, dans la fange de son cœur. »
Les motifs de Beethoven qu'exécula Maria peignaient surtout la souffrance de l'homme broyé par le monde et son élan vers le ciel qui console. A vrai dire, c'était une ivresse que toute cette grande musique qui poétisait encore cette merveilleuse figure de femme. Celait un de ces bonheurs comme on en rencontre rarement dans le cours de toute une vie; et combien il avait plus de prix encore là, au milieu de ces solitudes, où le plus souvent la nature seule est artiste! Ernest et les deux femmes seraient restées longtemps dans celle extase, mais il vint un instant où l'émolion de Maria faillit se trahir ; elle eut peur des larmes qu'elle sentait arriver à ses paupières. Elle se leva précipitamment, et, rejetant avec son geste habituel ses longs
cheveux noirs dcrricrc son oreille, elle dit d'une voix tremblante :
— Cela m'a fait du bien; mais cependant ma douleur n'est pas entièrement dissipée.
Quelques moments se passèrent, et la comtesse pria Ernest de terminer la soirée par une lecture.
Le jeune homme ouvrit son album et lut ce qui suit.