L'ORGANISTE DE FLORENCE
Il y avait grande foule dans la cathédrale de Florence, toute la pompe du catholicisme au moyen âge étalait 3s merveilles ; des milliers de lumières scintillaient sous
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les vuùlcs immenses, la pourpre et Tor élincelaient; les chants s'élevaient parmi les nuages de renccns embaumé, ces chants divins des siècles de foi, musique simple et pure, rêveuse et sublime, que les époques de doute ne peuvent retrouver. Tous les fronts s'abaissaient vers le sol, et le recueillement était profond ; ce peuple héroïque, si tourmenté par les révolutions sanglantes, portait aux pieds des autels les passions ardentes qui le dominaient dans la politique et dans la guerre. Tout ce tableau de l'intérieur du dôme était vivement coloré ; les couleurs des vêtements du peuple étaient sombres; les ornements sacerdotaux contrastaient avec ces teintes lugubres ; ces visages bronzés, éclairés par les lueurs rougeàtres des torches , indi- (juaient à l'observateur habile que le peuple qu'il contemplait venait d'être éprouvé par le feu et le fer des haines civiles. La procession du Saint-Sacrement cir-
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culait solennellement dans l'église; les prêtres portaient des torches dont les flammes éclairaient deux hommes d'aspect singulièrement remarquable, qui cherchaient à se dérober aux regards, derrière une colonne obscure. L'un paraissait avoir plus de cinquante ans ; ses yeux lançaient un feu sombre, et son front élevé respirait un calme majestueux au-dessus de la condition humaine; prêtres et peuple semblaient dominés par lui. Je ne sais quelle était sa puissance, mais une sorte de tremblement saisissait à son aspect ; et cependant rien n'était plus simple que ses poses et ses gestes. Sa grandeur émanait de Tâme, elle était naïve et s'ignorait ellemême.
Le second était un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, mince et gracieux ; son teint pâle, ses longs cheveux noirs, la mélancolie de son front, de ses yeux et de sa bouche, inspiraient une tendre commise-
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ration ; son regard avait cependant quelque chose de falal qui rappelait les figures étranges des toiles de Masaccio. Les denx hommes s'inclinèrent profondément lorsque le Saint -Sacrement passa près d'eux, et restèrent plonges dans une longue adoration. Tls ne relevèrent la tète que lorsque le chant des prêtres eut cessé. — L'orgue soupirait d'une voix si mélodieuse et si sainte , ses accords pénétraient les cœurs d'un amour si intime et si céleste, que c'était un magique spectacle que toutes ces prières suspendues, ces yeux élevés au ciel, ce silence qui régnait dans l'immense cathédrale ; il y avait une telle harmonie entre ce chant suLlim'e de l'orgue , et les nuées de l'encens, et la piété émue de la foule, que la terre était oubliée, quelle que fût la somme de douleur qui pesât alors sur ce peuple agenouillé devant le Dieu qui console.
L'orgue joua longtemps un amiante plein
de rêverie, puis il arriva tout à coup à une plainte vague et bien plus lente encore : c'était comme l'expression d'une souffrance qui n'appartient pas au monde actuel , parce qu'elle est trop doucement consolée. Il y eut, au moment où l'orgue cessa, un tel saisissement dans l'église, que les prêtres restèrent plusieurs minutes sans reprendre les chants sacrés.
Lorsque la foule s'écoula, Silvio, le plus jeune des hommes dont nous avons parlé, disait à son compagnon :
— Angéla a encore été ce soir au-dessus d'elle-même.
— Au-dessus de nous tous, reprit l'autre.
— Je n'^pas dit cela.
— Je le pense, moi.
Ils marchèrent en silence le long des rues encombrées par la foule , et partout l'éloge de la jeune artiste venait frapper leurs oreilles et émouvoir leurs cœurs.
Lorsqu'ils furent parvenus sur le pont de la Trinité, le plus vieux des deux hommes, regardant tristement le ciel bleu, dont les étoiles scintillaient dans les eaux de TArno, dit, comme s'il se fut parlé à lui-même :
— Par quelle mystérieuse puissance cette enfant de seize ans a-t-elle deviné la sombre tristesse de ceux qui voyagent depuis longtemps sur cette terre? Qui a mis dans son âme l'àpre douleur de Jérémie et les consolations du Psalmiste? Moins que toi encore, Silvio, elle a connu les amers dégoûts de la vie réelle, les rôves inassouvis qui usent les facultés de l'âme, l'aigre expérience des hommes, si dégoûtants, si méprisables , les tortures de l'artiste qui n'arrive jamais à la réalisation^de la beauté
qu'il a entrevue Mais j'ai tort de jeter
ainsi le désenchantement dans ton cœur, au commencement des jours. Je suis devenu bien faible, Silvio.
En causant ainsi, ils gagnèrent leur de-
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meure, s'assirent à la fenêtre ouverte, et passèrent plus d'une heure dans une contemplation silencieuse, qu'interrompirent ([uelques rares paroles.
Ani^éla était fille d'un vieil Allemand nommé Sclirumler, organiste de la cathédrale de Florence. Depuis quelques mois, la grande ville des Médicis retentissait de son nom. Schrumlcr, original sans génie, avait une grande facilité, des doigts rapides et habiles ; mais l'orgue du dôme ne préoccupait nullement les Florentins, lorsqu'un dimanche, pendant la grand'messe, le morceau de l'élévation plongea dans l'extase toute cette population si artiste. L'étonnement était au comble : Pourquoi le père Sclirumler nous a-t-îl dérobé si longtemps les trésors de son génie? disaiton. Le soir, dans tous les cercles, il n'était II. 9
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question que du merveilleux amiante ; bien lot le bruit se répandit que l'artiste étonnant était une jeune fille de quinze ans, belle comme une madone, frêle et pfdc, une amc à peine revêtue d'une forme. La curiosité fut alors excitée au plus haut point, la maison de Sclirumler envahie par tous les élégants de Florence. Les artistes surtout y arrivèrent en foule, et Angéla fut bientôt sur tous les albums; on la reconnaissait dans les tableaux religieux , sous les traits de la Vierge, de saint Jean, de tous les personnages les plus doués d'amour et de rêverie. La dévotion du peuple de Florence avait redoublé d'énergie, il fallait se presser pour trouver place à l'église, les jours où devait se faire entendre l'organiste inspirée. Dans les rues, sur les places publiques, les hommes du peuple eux-mêmes s'arrêtaient avec respect pour voir passer l'enfant qui savait faire parler à l'orcue le lani^a^re du ciel. Aneéla restait
naïve et indifférente au milieu de sa gloire. La renommée ne la touchait pas. — Presque tous les artistes s'enivrent d'entendre leurs noms répétés par la foule ; à certaines époques, ils meurent d'un coup d'œil de roi ; en d'autres temps, quand le pouvoir est descendu sur les foules, les malheureux meurent du sifflet sorti de la bouche féroce de quelque rustre imbécile. Ceux qui ne succombent pas sont torturés par une parole dure ou par l'oubli; mais les plus grands et les plus forts savent se créer une vie au-dessus de ces orages ; ils ne relèvent que de leur pensée, ils en tirent la substance de leur existence spiritualiste. Ceux-là se préoccupent peu de l'opinion des hommes; mais ils portent en eux un autre tourment, c'est la vision idéale vers laquelle ils progressent , et qu'ils n'atteignent jamais. — Angéla était encore trop naïve, trop jeune, pour connaître cette douleur; l'art, pour elle, était un enivre-
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mont auquel elle se laissaitaller par instinct, comme la brise soupire le long des grèves, avec cette différence qu'elle avait la conscience des mélodies divines. Angéla était frèlc, son œil était bleu, comme celui des races du nord, ses cheveux noirs tombaient en boucles flottantes sur ses épaules blanches ; aucune forme de femme n'apparaissait sur ce corps tout semblable à celui des anges du vieux peintre Angélico. Les affections humaines approchaient peu de cet être étrange , qui répandait autour de lui des flots d'amour, et ne semblait en recevoir que de ses contemplations surhumaines.
Le professeur Schrumler,venu de Vienne à Florence pour faire fortune, et ne remplissant nullement le but qu'il s'était proposé, ne comprenait pas la moindre chose à la nature de sa fille. C'était un grand fumeur, qui aurait donné toutes les mélodies que le ciel inspira depuis à Mozart et à Bcetho-
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vcn, pour un verre des vins exquis des coleaux voisins de Naples. Toule la musique était pour lui dans la mesure et la justesse des sons ; il ne sentait pas plus Tàme de la mélodie que l'àme de l'homme. Bon diable du reste, laissant coulerla vie comme Tonde de l'Arno, sans s'occuper d'où elle vient, sans savoir où elle va. C'était un petit bonhomme d'un physique assez ridicule, ayant ses quarts d'heure de misanthropie, montant sur son armoire pour éviter le contact des élèves, et faisant dire à tout le monde qu'il était malade, tandis qu'il n'était que sauvage. Parfois Schrumler s'avisait d'être fort spirituel, quand il avait légèrement bu et qu'il était en veine de railler le genre humain. Il lui arrivait même de se permettre d'innocentes plaisanteries sur les tristesses de ses confrères, dont il riait lourdement, comme un homme d'affaires rit d'un poëte.
Grand nombre d'artistes, parmi lesquels
figurait Silvio, so rendaient presque tous les jours cliez le vieux Schrumler ; on supportait les lazzi du professeur dans l'espoir d'entendre une mélodie. D'ailleurs , la seule vue de la jeune fdle était une bonne fortune pour les statuaires et les peintres.
Silvio était un jeune statuaire qui avait d'abord donné de magnifiques espérances ; on remarquait alors dans les somptueux jardins de Laurent de Médicis une nymphe craintive, qui rappelait toute la grâce de fart antique. C'était l'œuvre de Silvio. Il élait marié depuis deux ans à une jeune Romaine, célèbre par sa beauté; les commencements de ce ménage furent heureux; le travail; l'insoucieuse gaieté de l'artiste, l'amour de sa belle Laura, faisaient de sa vie une sorte d'ivresse. Lorsqu'un de ses camarades était triste, il accourait vers lui
pour chercher la sérénilc. Silvio présidait à toutes les fêtes : son ciseau n'avait encore représenté que le bonheur ; cette âme ardente semblait née pour échapper aux orages, lorsque tout à coup la gaieté de Silvio s'évanouit ; les caresses de Laura le trouvaient blasé et distrait, la jeune femme ne pouvait expliquer ce changement subit, qu'elle s'efforça longtemps de ne pas voir ; lorsqu'elle questionnait son mari, il répondait qu'il méditait une grande œuvre, et que l'on prenait pour de la tristesse ce qui n'était qu'une rêverie exigée par son art. Mais le cœur ne se trompe pas longtemps ; Laura versa bien des larmes dans le silence des nuits, car elle vit que son empire sur le cœur de Silvio était détruit peut-être pour toujours. — Que lui ai-je fait? se disait-elle ; l'ai-je moins aimé? suis-je moins belle? S'il en aimait une autre, je m'expliquerais ce délaissement. — La malheureuse femme passait les jours et les nuits à se
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répélor ces questions terribles, et à tout moment son malheur augmentait, car la tristesse de Silvio devenait toujours plus sombre.
Dans les ateliers de Florence, il n était bruit que du malheur inconnu du jeune statuaire , lorsqu'un soir il monta les degrés de marbre du palais qu'habitait alors son maître. Le silence régnait dans ces vastes appartements; deux statues et plusieurs bustes ébauchés, des études de peinlure, des pinceaux et des ciseaux semés çà et là, et sans ordre, des armures, des costumes antiques . orientaux et grecs , de magnifiques armes prises chez tous les peuples de la terre, tels furent les objets ((ui frappèrent les regards de Silvio, lors- ([u'il traversa tristement ces salles abandonnées, où tout respirait un parfum de génie. Hélas! se disait-il, pour lui aussi la vie estamère, et cependant quelle gloire est comparable à la sienne?...
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Silvio resta longtemps en extase devant chaque cbauclic, qui révélait la sombre grandeur d'une imagination gigantesque :
les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer les senteurs embaumées de l'oranger aux fruits d'or, et la vivifiante chaleur du climat de l'Italie. — Le jeune artiste sentit la vie déborder de son sein ; il comprit tout ce que l'art a d'immensité et d'absorbant, il baissa la tête et prit sa vie en pitié. — Puis il s'approcha de la fenêtre, et ne tarda pas à apercevoir, dans un petit salon vis-à-vis de lui, son vieux maître, qui lui fit signe d'approcher. Il s'avança vers le sanctuaire impénétrable. C'était une pièce carrée, où il ne se trouvait qu'un seul objet d'art, un plâtre représentant le Jupiter de: Phidias : sur un vieux fauteuil noir, deux livres étaient ouverts, une Bible et la Divine Comédie de Dante Ali-
gliieri.
Maître, dit Silvio, je viens à vout
car je souffre ; je tombe dans une langueur ùl range.
— ïu viens chercher hi vie auprès des mourants ; depuis des mois, Silvio, ce qu'on appelle mon génie m'abandonne, l'art n'a plus de charme à mes yeux, les vers de Dante ne vibrent plus dans mon sein... Je suis arrivé au doute de moi-même... Nous nous efforçons en vain, nous ne toucherons jamais à la hauteur des Grecs, nous n'atteindrons jamais cette majesté et cette force dans le calme , cette ampleur gracieuse; nous cherchons, et ils créaient comme Dieu, sans travail... Oh! c'est une grande amertume, va, que ce désillusionnement sur soi-même.., Les fous ! ils m'avaient persuadé que j'étais un grand artiste... Les hommages do la foule, cet empressement des i)rinces à occuper mon ciseau m'avaient trompé... Mais je mo réveille, ami, et lorsque je viens à comparer mes oQuvrçs à ce qui nous reste de Phi-
dias, je prends en pitié mes contemporains... Quelle tristesse au fond de tout cependant ! Il n'y a eu dans ma vie qu'une chose qui ait ressemblé au bonheur, Silvio, cet amour pur et croyant de ma jeunesse, et c'est peut-être ce qui fait que, dans mes bons jours , la poésie de Dante touche si profondément ce cœur malade. Une passion analogue est la plus suave inspiration de notre grand poëte ; il s'est réfugié continuellement dans ce souvenir peur combattre les douleurs de la vie.
Silvio restait muet devant son maître ; il était venu le cœur rempli de tristesse avec le besoin de s'épancher. Il voulait trouver la force dans celui dont il admirait le génie, et le triste désenchantement désolait cetteâme superbe. Le jeune artiste en fut accablé... mais la passion qui le dévorait lui apparut plus vive et plus profonde que jamais. Les paroles du vieux sculpteur réagirent sur Silvio... Tous les grands hommes, pensa-
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t-ilvagueiiicnlct avec la rapidité de Icclair, ont eu de ces amours mystérieux et inassouvis... Il compara à cette idée ce que lui avait inspiré Laura, et, ne trouvant nulle ressemblance, sa tète s'abaissa, et son regard devint sombre, car maintenant il ressentait cet amour étrange et dominateur, ot ce n'était pas pour cette femme qui était la sienne ; il voyait une douleur poignante broyer ce cœur d'épouse, quoiqu'elle n'eût encore que des doutes sur sa misère, il sentait amèrement ses torts envers elle, mais une force terrible l'entraînait. — Il sortit de chez le vieux maître , et marcha lentement le long du fleuve, ne voyant rien de ce qui se passait autour de lui, lorsque des éclats de rire bruyants l'arrachèrent à ses méditations. C'était un groupe de ses camarades qui se rendaient chez Schrumler ; il les suivit, éprouvant ce supplice des âmes passionnées, lorsqu'elles sont en proie à quelque lourde oppression.
et qu'il leur faut supporter les spectacles des joies ordinaires. Quelle affreuse envie on porte à tous les visages souriants et calmes! Quel douloureux rapprochement de son sort et de celui des autres ! Oh ! la monotonie froide des époques sans orages paraît alors le suprême bonheur de la terre. Hélas ! cette opinion est-elle si erronée?
Ils arrivèrent chez Schrumler. Angéla était là douce et belle comme toujours; seulement on remarquait que sa pâleur augmentait chaque jour, et le bruit commençait à courir, dans le monde artiste de Florence, que la jeune fille avait perdu son repos; seulement on ne savait pas quel était l'objet de son amour.
Lorsque ces conversations avaient lieu devant Silvio, elles le plongeaient en des angoisses cruelles ; elles ouvraient devant lui des abîmes de bonheur et de désespoir.
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Il passait dix fois clans une heure de l'espérance d'être aimé à la terreur qu'Angéla n'en aimât un autre. Mais quand il la voyait, toutes ces tourmentes morales se taisaient devant cette beauté qu'il contemplait dans une extase profonde. Le regard et le sourire do la noble enfant le pénétraient d'un bonheur qui n'était pas de cette vie. Ce soir-là on parla, comme d'ordinaire dans cette réunion , de musique , de peinture et de poésie ; puis, la conversation vint sur l'amour , et chacun épiait les paroles de Silvio ; mais il était trop sous l'empire de cette passion pour en parler. Quanta Angéla, elle écouta d'un air distrait et tellement insoucieux, que l'assemblée en fut déconcertée.
— .le ne prendrai jamais ce pide fantôme pour une femme, disait un jeune artiste en sortant de chez Schrurnler.
Quelle passion peut vivre sous cette enveloppe aérienne ?
ÉLtiA ÔE ttHOt)ES. 143
Silvio se sentit pâlir; mais il ne répondit pas, et bénit l'obscurité de la nuit qui dérobait cette impression aux regards; lorsqu'il entra chez lui, il fut étonné d'apercevoir son vieux maître assis près de Laura.
— Ami, dit le vieillard en lui tendant la main, je suis venu vers toi l'âme saisie d'un remords ; à quoi sert d'avoir voyagé longtemps sur cette terre, si nous restons faibles et mobiles comme des femmes?
Hier j'ai porté par mes paroles le découragement dans ta pensée. C'est un crime, Silvio , surtout lorsque cette action est commise par ceux qui passent pour forts, par ceux qui doivent tendre la main aux jeunes, et les soutenir dans les rudes fatigues de la route. Dis-moi si ce n'est pas une pitié que l'on parle de nous dans le monde, et que nous en soyons à cet excès de lâcheté de ne pas dissimuler aux enfants les folles impressions qui se glissent sous
lii i^:mza dr riiodes.
nos cheveux blancs? Ilélas! que nous devons paraître petits à celui qui prévoit toutes les phases de notre vie , car aujourd'hui , quoique absolument dans la même situation qu'hier, je me sens fori el conrianl. Et toi, Silvio?
Le jeune statuaire était touché de l'amitié de son maître, son visage s'anima d'une sorte de joie douce, il balbutia une réponse assez vague, et retomba bientôt dans sa rêverie.
— Depuis quelque temps je ne te reconnais plus; toi qui mettais les ateliers en folie, te voilà sombre comme une Time en peine.
Le sculpteur jeta les yeux sur le visage de Laura, et fut effrayé de la contraction nerveuse qu'il y aperçut , et de tout le désespoir empreint sur ses traits. Il vit qu'il y avait désormais un mystère redoutable entre ces deux êtres, et il craignit, malgré les intentions de bonté qui l'avaient
conduit dans ce lieu, de n'y porter que le trouble et le malheur. Il chercha à déplacer la conversation, il parla d'art, et sortit Tâme attristée, se promettant d'étudier la douleur de son élève, et de chercher à y porter remède.
Quand les deux époux furent seuls, il y eut un long silence; tous deux craignaient de parler, sentant que la première explication pouvait les jeter dans une crise violente... Mais Silvio apercevant des larmes dans les yeux de Laura, et se rappelant, par une de ces intuitions subites si ordinaires aux âmes ardentes, toute la suite du dévouement sans bornes et de l'amour de cette femme , il fut pris d'une grandes commisération, et, baisant sa main, il lui dit : — Oh ! pardonne-moi, Laura, de ne plus t'aimer comme je t'aimais!
— Il me le dit! s'écria-t-elle. — Il y eut
d'abord dans son cœur un sentiment de
révolte et d'indignation, qui céda bientôt II. ^o
à une sublime compatissance. Alors cette l'emmc s'éleva à une hauteur surhumaine ; elle pardonna tout , parce qu'un moment elle comprit tout; d'amante elle devint mère; sa tendresse prit le caractère d'abnégation qui distingue le sublime sentiment maternel.
Silvio ne concevait pas cette femme étrange : s'il avait pu savoir quelles sombres douleurs la désolaient dans ses moments de solitude , quels accès de rage frénétiques soulevaient son sein, il eût été confondu de tant de grandeur. Laura allait souvent pleurer aux pieds des autels. La belle Romaine se prosternait devant la mère du Christ, et la contemplation des souffrances étonnantes de la Vierge divine calmait momentanément les siennes.
Cependant Angéla ignorait toutes ces tempêtes qu'elle avait soulevées. Poursuivie par les regards de Silvio, elle arrêtait quolquofois sa pensée sur lui, et se deman-
dait ce qui le rendait triste , lui autrefois si gai et si causeur ; puis elle se perdait dans ses muettes extases. D'ailleurs sa faiblesse physique allait toujours croissant; la jeune fille passait des journées entières étendue sur un lit de jour, affaissée et presque endormie. Puis elle avait des retours de force ou de fièvre, elle se rendait au dôme^ et promenait ses mains humides sur l'orgue, qui exhalait des mélodies inconnues ; c'est après une de ses improvisations sublimes que Silvio l'aborda un soir, et lui parla pour la première fois de son amour.
Il serait difficile d'analyser ce qui se passa dans l'âme d'Angéla ; mais ce fut une stupéfaction si grande, ce qu'elle apprenait là lui paraissait si impossible , que Silvio fut déconcerté par l'expression de ce visage.— Mais, et moi aussi, Silvio, je vous aime, dit la jeune fille après un long recueillement, comme j'aime Laura, comme
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j'aime lous ceux qui ont de la pilié dans le cœur, qui sentent comme moi et avec moi ; mais je ne comprends pas cet amour qui s'attache à un èiro seul, tandis qu'il est du à d'autres : il n'y a que Dieu et l'art que l'on puisse aimor ainsi.
Mais ces paroles de Silvio lui avaient loul révélé : la sombre existence du jeune statuaire depuis plusieurs mois, les angoisses deLaura, et certains sourires moqueurs qu'elle avait vus errer sur les lèvres des habiluésde leur cercle.
Plusieurs semaines se passèrent ainsi, chacun des acteurs de ce petit dramé^ gardant ses souffrances et en vivant ; par une grâce toute spéciale, tandis que les ateliers de Florence retentissaient de l'amour de Silvio pour la jeune organiste, Laura seule les ignorait. Elle avait appris douloureusement que son mari était malheureux et (ju'il l'aimait moins, mais l'infortunée ne connaissait pas la cause de cette subite
rroiilour, lorsqu'un soir une lettre lui lut remise par une femme voilée. — Laura rentra chez elle et ne lut que ces mots, qui la bouleversèrent : Silvio aime Angéla.
Elle n'a jamais su quel était ce messager mystérieux.
Longtemps ses pensées se heurtèrent cftYoyablement sans qu'elle pût prendre un parti sur ce qu'il fallait croire de cette nouvelle terrible; elle sortit sans savoir pourquoi, peut-être parce qu'elle étouffait chez elle. La journée avait été brûlante, et les arbres répandaient leurs parfums embaumés ; lorsque Laura fut parvenue le long des jardins du palais Pitti, toutes ces senteurs de l'oranger, du lilas et des roses la jetèrent pour quelques minutes dans une sorte de calme mystérieux ; mais ce repos bienfaisant ne fut pas de longue durée; mille circonstances se retracèrent à l'imagination de la belle Romaine, et l'enthousiasme de Silvio pour le talent de la
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jeune arlislc, et ses longues et fréquentes visites chez Schrumier; bientôt elle n'eut plus lie cloute, et toute la rage de la jalousie la plus forcenée vint torturer son cœur. Elle courut dès lors comme une folle à travers les rues, les quais et les places de Florence; plusieurs fois elle éprouva la tentation horrible de se précipiter dans l'Arno; puis, emportée par je ne sais quelle frénésie, n'ayant aucun dessein , poussée par une puissance qui ne laissait en elle aucune faculté de raisonnement, elle se rendit chez Schrumier.
Le vieux musicien savourait lentement un verre de vin, et la fumée de sa pipe remplissait de nuages la petite pièce dans laquelle Laura pénétra avec une vivacité <jui ne lui était pas oixlinaire. L'aspect si calme de cet homme la lit revenir à elle, et ce fut d'un son de voix assez assuré qu'elle demanda s'il avait vu Silvio. — Schrumier lui répondit que non , et
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que si elle désirait voir sa fille, Angola était seule dans sa chambre. — La passion se ressaisit du cœur de l'épouse, qui entra chez la jeune artiste Tâme réellement bouleversée. Mais toute sa colère se tut devant le spectacle qui frappa ses regards. Angéla était étendue sur un lit; la pâleur livide de son teint , la transparence étrange de ses yeux, l'impression sinistre de son sourire, tout annonçait qu'un grand changement s'était opéré depuis quelques jours.
Laura tomba sur un fauteuil , étonnée et muette. — Je te fais peur, Laura, dit la jeune artiste, remets- toi. La soirée est admirable, ouvre cette croisée afin que j'aie ma part des parfums du printemps. Tu ne peux te faire l'idée du charme que l'on éprouve, dans l'état où je suis, à respirer les suaves odeurs de l'oranger, à contempler l'azur ardent de ce beau ciel.... Il est triste de quitter, si jeune, cette de-
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iiiouR! Icricslrc, que Dieu a l'aile bien inug;nirK]iic, pour une demeure provisoire.
Laura obéit.... luttant contre un sentimenl affreux pour une anie généreuse, car il lui semblait que cet anéantissement, où la pauvre jeune (ille était plongée, apportait quelque soulagement à ses douleurs poignantes. Cette idée devint si amère, que Laura ne put rester longtemps on présence d'Angéla; la jeune fdlc arrêta sur elle un regard profond et qui avait quelque chose d'inexplicable , lorsque la belle Romaine sortit en faisant des vœux pour son rétablissement.
Des fenêtres de la maison de Schrum- 1er on apercevait le cours de TArno , les ponts et les quais de Florence , les gracieux jardins de ses palais ; Angéla passait les journées, les soirs surtout, nonchalamment assise, les yeux errant sur toutes les beautés du riel cl de la terre. — Elle rommençaità prévoir cpie sa fin était pro-
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chc, cl semblait arrêter des regards d'amour sur tout ce qu'elle chérissait, comme pour prendre congé de chaque figure , de chaque arbre , de chaque fleur. Dans ses moments de force, elle se traînait jusqu'au clavecin, et répandait dans les airs des mélodies vagues et saintes , que la fatigue interrompait bientôt.
Schrumler ne soupçonnait pas l'état de sa fille : c'était une nature insoucieuse , peu habile à flairer le malheur et la souffrance; Angéla se serait reproché d'inquiéter son père; et les efforts qu'elle faisait pour paraître gaie en sa présence donnaient à sa bouche une contraction sinistre que Schrumler ne voyait pas plus que le reste.
Aux approches de la mort, Angéla reconnut qu'elle ne serait pleurée que d'un seul être : — Tout Florence regrettera mon talent, pensait-elle ; ils viendront encombrer la cathédrale, chanter et jeter des roses sur
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mon coiriicil : les poctos adresseront quelques sonnets à ma tombe ; mais Silvio seul regrettera dans Angéla autre chose qu'une artiste inspirée ; Silvio seul pleurera une femme. Aussi l'aima-l-elle dans ces derniers jours; son sourire l'accueillait dès qu'il paraissait chez Schrumler , elle lui faisait relire les plus mystiques passages d'Alighieri.... Un soir, le jeune statuaire s'arrêta en prononçant un vers du grand poëte sur la mort.... et des larmes mouillèrent ses yeux.... Angéla tendit la main à Silvio. Il y déposa un baiser. — Oh ! vous pouvez m'aimer, Silvio, murmura la jeune fdlc , car les femmes de la terre ne sauraient être jalouses des habitantes du ciel.
Plus la mort approchait , plus son âme devenait sereine et sa parole pleine de poésie.
— Il me semble , disait-elle à Silvio, que j'entendrai dans l'autre vie des mélodies que je n'ai pu que rûver sur la terre.
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Depuis longtemps elle ne sortait plus, chaque matin elle se demandait tristement.— Mourrai-je dans la journée ? et si elle sentait quelque force , alors elle s'arrangeait pour vivre, elle s'entourait de ses poètes , de sa musique , de ses légers travaux de femme. Elle assurait qu'il y avait dans ces derniers jours d'étranges voluptés. La prière élevait son âme vers le séjour qu'elle semblait par instants entre voir déjà.
Elle redoublait de tendresse pour son père, qui finit enfin par soupçonner la vérité , et pleura comme un enfant.
Mais, à la grande surprise de tout le monde, Angéla reprit tout à coup des forces , il y eut un de ces retours à la vie tel qu'il s'en voit quelquefois dans les maladies de consomption ; son teint se colora, ses regards devinrent plus vifs. — Le dimanche de la Trinité, elle voulut se faire porter à la cathédrale , se faire en-
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loiulrc oiicorc une l'ois sur l'orgue (ju'elle
aimait lanl.
Jamais pareille foule ne s'était pressée sous les voûtes de l'église ; on savait que la jeune malade devait jouer pour la dernière fois pendant l'élévation. Depuis deux jours c'était la nouvelle de Florence. Il y avait dans toute cette population un air de tristesse inconcevable, tant l'amour des arts était profond chez elle.
Angéla sembla trouver des accents plus célestes encore ; il y eut des larmes dans bien des yeux. — Mais l'épouvante fut générale lorsque le chant expira au milieu d'une mélodie.... Des milliers de regards se tournèrent vers l'orgue. Les amis de la jeune artiste l'entourèrent; sa tête s'était abaissée sur sa poitrine , son àme s'était envolée vers les cieux.
Schrumleréclatait en sanglots. — Comme les plus torril)les douleurs , celle de Silvio était muette ; il contemplait d'un œil
sec la jeune fille endormie. Laura mouillait de ses larmes la main de son époux. Le vieux statuaire priait pour toutes ces souffrances.
La triste nouvelle se répandit bientôt dans la foule. L'office divin fut suspendu quelque temps ; presque toute la population suivit , silencieuse et recueillie , le corps d'Angéla que le vieux statuaire emportait dans ses bras.
Ce fut un deuil national à Florence :
l'art était la véritable royauté de ce pays ; les jeunes filles des premières familles comme celles du peuple formèrent le cortège et déposèrent des fleurs sur la tombe. Durant de longues années on y trouvait toujours des bouquets apportés par un pieux et tendre souvenir.
Après un an de sombre tristesse , Silvio, consolé par le cœur de sa femme et par l'amitié de son vieux maître, reprit quelque sérénité; sa carrière d'artiste ne
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lïit pas très-féconde. Cependant il laissa quolcpies gracieuses figures empreintes d'une mélancolie et d'une morbidesse bien louchantes. Laura retrouva lo calme, mais non le bonheur.
Les trois femmes écoutèrent ce récit avec des impressions diverses; aux dernières paroles , Maria no put retenir ses larmes.
Ernest a Adolphe L***.
Tu te plains de moi, Adolphe, je ne t'aime plus , tu m'envoies un long commenteiire sur la mobilité de mon humeur,
lu iloulos (le mon amilié, loi dont le coup (l'œil osi ordinairement si pénélrant et si sûr.
Sache donc que je suis au milieu d'un violent orage , et que mon âme ballottée par mille impressions brûlantes, emportée par chaque minute qui passe , ne trouve pas l'instant de se recueillir. Cet amour, <|ue je croyais être une pensée absorbante de ma vie , s'éloigne et s'efface. Une apparition pleine de poésie et de grandeur l'a fait pâlir : je m'étais trompé. Sans doute , Adolphe , on peut aimer une femme d'une intelligence ordinaire; mais jamais cette passion n'aura le caractère d'exaltation qui distingue le véritable amour. L'admiration est une partie de l'amour comme je le comprends aujourd'hui .
Depuis quelque temps est arrivée à La Morlière une jeune Anglaise d'une beauté ravissante et d'un génie rare. C'est une imagination (pii fait comprendre que
ÉLTZA DE RHODES. 161
Shaksp^are et Milton soient nés sur cette terre.
Elle exerce sur tout le monde un magique empire ; il y a dans le son de sa voiv une puissance irrésistible , chaque mot est une mélodie. Je n'ai jamais rencontré de regards plus rêveurs et plus éclatants tout à la fois , de chevelure si noire sur une peau si blanche . Sa taille est haute et pleine de majesté. Tout respire en elle le génie et la grandeur ; elle a , sur la poésie , des mots qui s'impriment dans la mémoire d'une manière impérissable : ce sont de véritables éclairs qui tombent du ciel dans cette âme. Elle donne au piano des passions que je ne lui ai jamais vues sous les doigts de nos plus grands maîtres. Je passerais le jour entier en extase, écoutant ces laves d'harmonie ruisseler au milieu de l'immense nature qui nous entoure. Si tu savais ce que J'éprouve de bonheur à entendre la voix de Maria se mêler aux murmures II. 44
162 tUlX DE KHODES.
(jf rOcéan sui iius grèves! Dis-moi si co ii'csl pas iinr v(''rilabl(3 ilesliiié<' «li; i)uële tlo rciiconlrer dans co désert une lemmo telle que je n'en ai jamais \u au sein d(} la société lapins artiste de Paris.
Un des plus j^rands charmes de Maria est la douceur qui succède en elle aux plus hautes pensées. Lorsque cette femme sourit, l'amour inonde l'àme, et je ne saurais le peindre ce qu'on éprouve à h\ voir si simple et si occupée de petits soins de femme , après l'avoir vue si sublime. Ce qu'il y a d'admirable en elle , c'est l'harmonie. Ne va pas croire que l'être le moins poêle trouverait Maria exagérée dans ses plus ardentes exaltations. Ses yeux, le sou de sa voix , ses poses , sont tellement harmonieux, que jamais l'eilort n'apparail.
Dieu l'a créée ainsi. C'est là la véritable grandeur. Il y a en elle une sorte de boniioiiiitj au milieu de cette poésie éblouiscaille Maria sail Irès-bien qu'elle est belle
et que son inlclligence est extraordinaire ; elle ne s'en enorgueillit pas. C'est tout un bonheur d'avoir connu une telle femme.
Tu comprendras , mon ami , que ma pensée soit sans cesse occupée d'elle , et que j'aie senti s'éteindre en moi l'amour de la pauvre Louise ; tu le comprendras encore mieux lorsque je t'aurai avoué que je crois être aimé de Maria. Je lui ai lu le récit de ma vie, et depuis ce temps je m'aperçois que cette femme n'est plus avec moi comme auparavant. Elle est inégale , capricieuse , elle me regarde longtemps , elle est triste , puis dit un mot léger et se prend à rire d'un rire vibrant et forcé. Un drame se nr)ue dans voile maison; Louise devient triste ; la comtesse est comme un pilote qui voit à l'horizon le ciel noir et chargé, son front est soucieux. Le charme de nos soirées fait place à la préoccupation et à la contrainte. Pour moi, Adolphe, Maria est ma pensée fixe , comme Dieu est
celle du trappiste exalté. Un de ses regards me donne des souvenirs pour tout un jour, une inlïexion de voix me rend heureux ou malheureux. C'est un délire, si lu veux, mais un délire raisonnable , car si lu voyais cette femme , tu comprendrais mon enthousiasme.
La comtesse me parle souvent d'elle ; je crois qu'elle s'aperçoit de ce qui se passe en nous. Elle m'enlace des mille adresses de son esprit pour me faire avouer ce que je veux lui cacher encore. Elle tient surtout à débarrasser Louise d'un amant sans fortune présente; et elle sait bien qu'un homme changeant est perdu dans l'estime d'une jeune lîlle qui ignore encore les bizarreries du cœur humain.
Rappelle - moi au souvenir des amis.
Cette lettre n'est que pour toi.
Ton frère.
Ernest....
Adolphe L*** a Ernest.
Pari» , ce...
Ta lettre m'afflige , Ernest , je veux te dire cette fois toute ma pensée.
îl y a dans la jeunesse de notre époque
!<)<) ti.\7.\ m. niioims.
une b\on laiisse idée tic la graiiclour. Parce que quelques âmes malades se sont trouvées douées d'une imagination brillante , qu'elles ont employée à plonger notre génération dans le désordre , en lui révélant leurs caprices gigantesques , nous avons fait de ces hommes les plus magnifiques types de l'humanité, et nous admirons moins les Washington et les Bossuet que les Bonaparte et les Byron. La raison, cette faculté si étrangère à la plupart d'entre nous , place les premiers dans un cercle bien autrement élevé, surtout Bossuet ; car il a joint à l'idée de devoir le plus haut génie qui fût jamais peut-être. Le soleil fécondant nous plait moins que les nuées chargées d'orages , qui promènent dans le ciel les éclairs de la foudre. C'est un renversement de toute idée saine et pando. Ce cauchemar no saurait produire (jiM' malheurs et désordres dans la vie partirulière comme dans la vie publique. O
ÈUTk DE RHODES. 167
misère d'une société qui n'écoute plus que lé cri de la passion désordonnée et sans frein! Ne serons-nous pas l'opprobre de l'avenir, nous qui sommes presque tous souillés par l'ignoble soif de l'or, au jwint de nous mettre à genoux dans la fange , tandis que les hommes d'imagination adorent l'orgie et le délire?
Ernest, il n'y a pas de vie plus profondément méprisable que de suivre ses instincts sans calcul et sans règle , comme la brute qui n'a pas d'âme. Voilà cependant où beaucoup d'entre nous sont arrivés.
Quand les idées religieuses ont été éteintes , les idées purement morales se sont éteintes après elles. On a choisi pour guide non plus le code du Christ , mais la jouissance immédiate et grossière. Et comme on l'a colorée de je ne sais quelles teintes sombres ou éblouissantes , on l'a prise , Dieu leur pardonne, pour de la grandeur. Du sein de cette abjection j'en ai vu mépriser
HiS tLllK DE KHODtS.
ceux qui marchent encore dans l'ordre; du lond (le l'antre souillé où les jette la faiblesse, ils osent insulter la force. Ne serait-il pas temps de se dépouiller de toutes ces guenilles pailletées?
Tl n'y a de grandeur, Ernest, que dans ridée de justice, dans le sacrifice, dans le devoir. — Arrivons à toi spécialement. — De bonne foi, crois-tu vivre en homme, parce que tu passes tes jours à analyser les regards, les paroles et les gestes d'une femme ; parce qu'après avoir aimé Louise, tu aimes Maria? Dieu sait que je respecte les affections longues et saintes qui prennent leur source dans les sympathies spiritualistes; mais tout ce délire cérébral, mobile et orageux, n'excitera jamais en moi que la pitié. Tu serais bien plus homme à mes yeux , en séchant une seule larme de ta mère.
Crois-tu vivre en homme, parce que tu as écrit un roman d'un beau style, avec
une imagination tourmentée et maladive?
Si tu n'emploies les magniiicences de la parole à plaider la cause de la justice , la cause de Dieu et de Thumanité, les vrais penseurs n'auront que du mépris pour ta renommée.
Je te dirai donc comme Edouard à Saint- Preux : Sors de l'enfance , ami , réveilletoi. Je te prédis que ta passion pour Maria aura le sort des autres. Quand cette figure aura scintillé quelques mois à tes regards, le prestige s'évanouira. Toutefois, ne va pas croire que je regrette l'abandon de Louise. Tant que tes idées n'auront pas une autre direction , que tu n'auras pas dominé les saillies de ton cerveau, je t'éloignerai toujours du mariage, qui te serait profondément antipathique avant trois mois.
11 pourrait y avoir de la grandeur dans ta vie; je t'expliquerai peut-être cela dans
170 l^F.^/.\ DF. RHODES.
une aiUni IcUrc, si je le crois capable de m'entondrc.
Je t'aime.
— Tu es triste, Louise? dit Maria.
— Oui, mon amie, et d'une tristesse que je ne puis vaincre; tout me semble changé dans cette maison. Tu es d'une pâleur qui m'effraie, tes yeux ne se fixent plus sur les miens avec le calme d'autrefois. 11 y a
172 t.UTX Dt RHODES.
coimnc un ni)slèro enlre nous. Je ne puis vivre ainsi. Ernest devient sombre , ma tante elle-même est gênée et contrainte. Oh ! je ne suis plus heureuse.
— Oh! non, lu n'es plus heureuse, dit Maria, plus pâle encore ; et aussi pour(|uoi chercher le bonheur? pourquoi, avec notre nature bornée, prétendre à l'infini? La comtesse a raison; il n'y a que les idées religieuses qui atteignent là. Couime tous nos rêves s'évanouissent l'un après l'autre ! Quel amer et sombre sarcasme la réalité jette à la poésie et à l'espérance ! Tout l'hiver, à Londres, ma bien-aimée, j'ai rêvé La Morlière au milieu des bals et des bruits de la grande ville. Si tu savais quel charme avaient dans mes songes ces jours calmes et purs passés avec vous dans le silence de la Bretagne ! Que d'amour dans mon cœur ! (^ar l'amour, chez moi, n'est pas aussi céleste que celui de la comtesse : l'amour, je le sens dans tout sur la terre, dans la
ÉLIZA DE KHODES. 173
VOIX «le l'Océan qui gémit sur les grèves, dans le murmure des forêts, dans le chant des oiseaux, dans réclal des nuits étoilées, dans le sourire de l'enfance, dans ton regard, dans ta chevelure, aussi bien que dans le regard d'un homme. Oui, ma Louise aimée, avec toute cette poésie dans l'àme, La Morlière me semblait un paradis d'amouret de calme. — De calme ! répéta-t-elle lentemenl ; et ses yeux restèrent fixés sur un acacia qui balançait son feuillage dentelé à quelques pas d'elle.
— Mais enfin, dit Louise épouvantée, qu'y a-t-il donc ici? Pour l'amour de Dieu, parle-moi !
Maria parut indécise. De violentes contractions crispaienl son visage. Mais elle s'approcha de son amie, la serra silencieusement sur son sein, la baisa lentement au front, comme une mère sa fille bien-aimée, et la laissa étonnée et tremblante, H n'oiant plus adresser une question.
174 ÉLIZA UF. KHUDKS.
^JiKUid M;iria lui seul»,' diiiis sa chambre, elle se lnm\a en proie à iuk; agilalion oxlrèiiic. Elle iiiareliail vite, puis, lout à coup, restait comme atlacliéc au parquet, le regard fixe et sinistre. Que fera-t-elle? Ernest ne lui a rien dit, mais elle ne peut douter qu'il n'ait été subjugué par sa beauté et son génie. Le mal est donc fait! Quelque sacrifice qu'elle s'impose, elle ne rendra pas à Louise l'amour de son amant. Le bonheur de son amie est perdu dans tous les cas. Pourquoi alors faire le mallieur de deux autres personnes? Pourquoi ne pas retourner à Londres, dire adieu à la France? Ernest viendra en Angleterre, elle l'épousera. Au bout d'une année de séparation, Louise éprouvera l'effet ordinaire du temps. Elle est si jeune! elle aura d'autres amours. A cet âge, les passions sont violentes, mais non sérieuses comme à celui de Maria... Elle resta assez longtenqts dans ces rêves ; mais bientôt le voile
se leva ; elle vil ks sopliismes de son cœur torturé. Quoi! elle sera venue arracher au bonheur son amie la plus intime, llélrir sa vie, elle qui aurait donné la sienne pour Louise! Si Maria épouse Ernest, Louise perd tout, non-seulement l'amour, mais l'amitié, elle ne croit plus ni à l'un ni à l'autre. Si Maria renonce à Ernest, elle conserve l'amitié de Louise ; cette amitié grandit encore de toute l'immensité de ce sacrifice. — Oh! elle était belle à voir à l'instant où cette sainte passion s'empara de son àme. Avec quelle énergie elle flétri ses espérances de tout à l'heure ! Comme elle se trouvait lâche d'avoir pu un instant songer à écouter les cris de sa passion ! — Elle descend précipitamment, elle court vers le bois, elle veut retrouver Louise, lui tout avouer, son amour, son supplice, son sacrifice, l'héroïsme de son amitié. Elle pénètre dans les sinuosités du labyrinthe d'acacias, de rosiers et de mélèzes;
176 f.I.lZA DF RHODES.
mais au lieu de Louise, elle aperçoit une ombre noire, c'est Ernest ! Il l'a vue, un frisson court dans son corps, un éblouissement étrange obscurcit sa vue. Il y eut entre ces deux êtres une de ces impressions profondes et effrayantes, un pressentiment que la minute qui va se passer laissera dans l'existence un souvenir impérissable...Tous deux gardaient le silence, tous deux voudraient fuir et ne Tosent.
Maria tomba assise sur un banc de gazon. Ernest se tint debout devant elle. Le <hanl d'un rouge-gorge cl ]r l^ruissement de la vague qui brisait sur les rochers étaient seuls entendus.
— Par quelle fatalité, dil enfin Ernest d'une voix faible et tremblante , ce moment, pour lequel dans toute autre circonstance j'aurais donné cent fois ma vie, est-il si lugul)re et si pMn de terreur ?
Maria se remettait ; elle avait craint (si toutefois elle uvait pu déinéler un senti-
ment quelconque dans le chaos de son ûme), elle avait craint une de ces fades paroles d'amour que l'on trouve dans les romans. Ernesl, au contraire, parlait un langage qui convenait à ce qu'elle désirait dp lui.
— Il y a longtemps, répondit elle, que l'immanité entière a proclame, par la voix de ses grandes âmes, le néant du bonheur sur la terre. - Elle ajouta avec quelque amertume : J'ai été de trop, ici.
— Maria, dit Ernest, souvent j'ai vu sur vos lèvres errer ce sarcasme qui me blesse au cœur dans ce moment; j'ai souvent lu dans vos regards que vous étiez bien folle d'aimer un homme qui en aimait une autre il y a si peu de temps. Vous m'avez cru léger et indigne de votre âme. Ditesle-moi franchement, 3Iaria, est-il impossible de passer subitement de l'amour d'une femme tendre et bonne, mais d'une intelligence ordinaire , à l'amour d'une
178 ÉLIZÀ DE miODES.
femiiie (\o ^émo aussi (ondre ot aussi lionne ?
— Hélas ! sais-jo ce qui est impossible dans ce domaine des bizarreries du cœur? Est-ce que je cherche à discuter des choses indiscutables? Laissez toutes ces dissertations vaines aux héroïnes de vos salons , plus occupées d'une mode que de leur amant. Nous avons des choses graves à dire, Ernest, il faut nous fuir.
— Oh ! vous ne m'aimez pas.
— Mon amour est à vous pour jamais , dit-elle , en laissant tomber sa main dans celle du jeune homme qui la porta à ses lèvres avec transport... Mais, encore une fois, il faut nous fuir. Que voulez - vous faire de l'amour avec la honte dans le cœur? méprisables tous deux, nous serions bientôt las du pacte ignoble qui nous aurait salis. Écoutoz-moi : vos devoirs ne consistent-ils qu'à fuir? Dans quelques mois, lorsque vous n'aurez plus sous les yeux des
avantages brillants, qui ne prouvent pas du tout que je vaille mieux que Louise, vous sentirez peut-être tout ce qu'il y a de dévouement et de tendresse exquise dans cette jeune àme que vous êtes venu initier aux tourments des passions , elle jusquelà si pure et si calme , si heureuse de notre amitié sainte. C'est une espérance que vous ne m'arracherez pas.
Elle s'était levée et avait passé son bras dans celui d'Ernest, l'entraînant lenlement vers le château. — Le jeune homme était subjugué par tant de grandeur.
Qui eût Ml cet homme et cette jeune femme errer lentement , dans la vaste allée de La Morlière, aux molles caresses de la brise du soir, à l'ombre indécise du crépuscule, pendant les concerts mélancoliques de chaque bouquet d'arbres, les aurait pris pour de jeunes époux bercés dans les rêves d'une paix chèrement acquise, ou pour un frère et une sœur qui se rappel-
iftO ÉLIZA DE RHODES.
leraicnt sans trouble les scènes d'enfance du foyer domestique; et cependant que d'orages dans ce silence ! quel monde de passions se remuait dans ces i\mes !
Lorsqu'ils entrèrent dans le salon, les deux jeunes filles s'embrassèrent avec effusion. Il y eut dans ce baiser un immense bonheur pour Maria ; un de ces moments de joie ineffable, tels qu'une vie humaine en contient bien peu. Elle avait été plus forte que son amour ! Elle avait dompté ce qu'il y a peut-être de plus indomptable dans le cœur humain.
Adolphe L*** a Ernest.
L'amitié n'est pas une suite de molles complaisances, Ernest, elle doit être forte et austère à l'occasion. Je te connais ; ton cœur n'est pas sans générosité , ni même
182 KLIZA DE RHODES.
sans grandeur ; ce qu'il y a de faible en loi, c'est la volonté ; et cette faiblesse s'explique par l'indécision de tes principes. — Lorsque riiommc n'a pas de boussole pour s'orienter dans la vie, il marche au hasard et se heurte contre tous les obstacles de la route. C'est ton histoire, mon ami : tu regardes ton père comme un barbare qui n'a jamais rien compris aux exquises délicatesses de ta nature ; ton père est un homme comme tant d'autres, sans éducation littéraire, ne connaissant que le positif de la vie. Loin de moi l'idée de nier les souffrances qui résultent du rapprochement fortuit de deux âmes antipathiques ; tu sais que lorsque tu arrivas à Paris, je te plaignis du fond du cœur, de profondes sympathies s'établirent entre nous ; nous nous aimâmes et fumes, l'un pour l'autre, une consolation dans les rudes sentiers où marche presque toute la jeunesse de notre siècle si encombré et si tumultueux ! Je reconnus
ÉLIZA DE lUIODES. 183
franchement les torts de ton père ; je t'aurais au besoin protégé contre lui ; mais mon amitié doit-elle aller jusqu'à te cacher ce que je pense de ta vie? je ne le crois pas. Ne te semble-t-i] point, en examinant ta conduite, que tu as justifié une partie des prévisions de ton père ? Si, obéissant à une vocation puissante, tu t'étais arraché à la petite ville qui t'a vu naître , et que tu eusses suivi depuis une marche assurée et constante; si tu avais poursuivi quehpic grand but, l'enfermant dans les bibliothèques pour pénétrer les secrets de la science, j'aurais vu en toi une de ces existences exceptionnelles qui honorent un peuple.
Mais tu as traîné dans les coulisses et les cafés les habitudes déplorables de nos faiseurs à la mode. Ne pouvant l'élever jusqu'au grand luxe , tu as pris du désordre tout ce qui était sous ta main, lu t'es blasé sur toutes les jouissances , tu as perdu h) peu de croyances qui étaient restées en toi;
\HÏ KLll\ \i\ù IWJODfcS.
tues devenu, comme lanl il'aulies, uu lord Byron, moins le génie. Si un rude effort de ta volonté ne brise pas subitement avec le passé, si tu ne secoues pas les liens qui te garrottent, si tu ne jettes pas, enfin, sur la vie un œil calme et scrutateur, si tu n'embrasses pas une spécialité sur laquelle tu concentres tes forces, je te le dis avec douleur, il ne te restera, dans (pielque temps, que la ressource d'aller implorer le pardon de ton père, et de vieillir près de lui, écrasé de sa pitié. Dieu sait que je voudrais te voir rentré sous le toit paternel , plus encore pour celle qui a tant pleuré ton absence, que pour celui dontriiumeur sévère a froissé ton jeune âge-, mais je voudrais t'y voir rentrer la tète haute, maître de ta destinée, fier de toi, parce que tu devrais ta force à toi-même , ton indépendance à Ion intelligence et à ton travail. Tu t'es l>osé, vis-à-vis de ton père, comme le représentant des hommes d'imagination, tu
ÉLIZA DE lUlODES. 185
voulais combaltre en lui le positivisme mercantile ; eh bien ! quelles seraient les réllexions de chacun si tu venais à reparaître aujourd'hui dans ta petite ville : lui, riche, exerçant une grande influence sur la population par sa bienfaisante industrie, honore après tout pour sa probité et ses succès ; et toi, mon pauvre Ernest, ayant tout entrevu, tout commencé, tout effleuré, mais le résultat?... Ami, si je te croyais sans espoir, si aucun retour vers la force intelligente ne me semblait possible, je n'aurais pas eu la barbarie de t'adresser une telle lettre ; mais , si tu veux , ta destinée est belle encore. Tu es trop de la génération : tâche de te rappeler que le travail fait seul les carrières sérieuses , et pardonne à ton ami cet excès de franchise.
Ernest a Adolphe.
Lorsque j'ai ouvert ta lettre ce matin, mon ami, j'espérais quelque adoucissement à la douleur qui m'accable ; au lieu de cela je n'ai trouvé qu'un langage sévère , un
188 KM/A i)K imohis.
jugeiiioiil plein (-le loidcur |)oilc Mir Icnscmblc de mu triste vie. Et quel moment, grand Dieu , as-lu choisi pour me frapper ! Tout croule sous mes pas, tout m'échappe ; hi femme cpie j'adore m'a intimé Tordre de hi fuir, et ce jour-là même ton amilic compatissante perd toute pitié , et m'insulte!
I! faut aNoiier (jue je suis bien malheureux : que je sois né faible, mobile, que mes passions soient ardentes, mais passaj;ères ; que j'aie tous les défauts appartenant aux hommes des civilisations corrompues et vieillies, je ne le nie pas; mais eniin, qu'a-t-on fait pour remédier à ces vices que j'ai puisés dans l'air de cette épo- (jue? par quels efl'orts a-t-on cherché à me guérir? Dès l'enfance je me suis vu repoussé par mon père , qui ne comprenait pas ma nature si antipathique à la sienne ; au lieu de la direction bienveillante et habile dont j'aurais eu besoin , je
n'ai trouvé qu'une rudesse brutale; j'ai fui. C'est alors qu'entraîné par l'exemple , j'ai perdu les années de ma jeunesse
en vagues rêveries, en projets avortés
Je ne suis coupable que de faiblesse , et digne de pitié peut-être.
11 n'y a pas en moi de malheur irréparable, Adolphe, je le sens; la source des émotions nobles n'est pas tarie dans mou âme. Le récit d'une belle action , un mot éloquent qui s'élance du cœur, me transportent comme aux beaux jours de ma jeunesse. Rappelle-toi que tu t'es souvent étonné toi-même de la naïveté et de l'ardeur de mes impressions. Enfant ! me disais-tu, lorsque j.e me roulais de joie dans mon lit à la lecture d'un beau livre. Eh bien ! quoique je me croie blasé, et que je le sois réellement par instants , je retrouve encore cet enthousiasme juvénile.
Crois-tu que je n'aie plus qu'à mourir, et
190 tU7.\ DE RHODES.
que je ne puisse réparer les erreurs de ma triste jeunesse?
Je sais que je deviendrais fort si j'avais pour appui <lans la vie une Cime comme celle de Maria ; mais ce bonheur inouï n'est pas fait pour moi , je suis frappé de la plus grande douleur que j'aie eu à supporter. Depuis que je connais la détermination de Maria , il me semble que ce qui me restait d'espérance s'anéantit. Je fais de vains efforts pour comprendre mon inconcevable destinée : ainsi donc je dois toujours me heurter d'obstacles en obstacles ; aussitôt que l'un est vaincu , un autre se présente , et, ballotté de rêve en rêve, j'arriverai au terme , après avoir été le jouet pitoyable d'une destinée barbare. Il ne me manquait plus que de trouver ton cœur fermé à la commisération ! où me réfugier sur la terre?
Adolphe L*** a Ernest.
Si je t'avais su dans ce paroxisme de souffrance, Ernest , je ne t'aurais pas écrit ma dernière lettre. Certes tu me connais assez pour croire que si quelqu'un dans le
192 ÉIJZA DR RHODES.
mondo compatit à les chagrins , c'est moi ; je l'attends à Paris avec impatience , tu verras que si ma raison est inflexible , mon cœur n'a pas changé.
Où as-lu vu que je ne le plaignais pas? 11 n'y a que de la faiblesse dans la vie, dis-lu; eh^ mon pauvre Ernest , c'est la véritable plaie de l'humanité. Crois-tu que les méchants , ceux qui , comme Méphislophélès, fonl le mal pour le bonheur de faire le mal , soienl très-communs sur la terre? Cet excès d'orgueil et de méchanceté est donné à bien peu ; ce qui vicie tout dans la société , c'est la soltise et la faiblesse. Voilà les deux plus grands ennemis do notre espèce ; tu es exempt du premier, mais tu paies un large tribut au second.
Je comprends autant que qui que ce soit combien il est facile de glisser sur la pente rapide qui nous entraîne lous, et j'ai souri plus; d'une fois intérieurement
en vous écoutant parler de ma force. Nous causerons bientôt , je suis tout à fait de ton avis ; tu peux réparer les erreurs paresseuses de ta jeunesse , sois sûr qu'il n'y a qu'un secret pour que la vie soit supportable j c'est le travail , le travail de tous les jours et à des heures régulières; cette noble habitude peut seule enchaîner ce que notre imagination a de trop vagabond et de trop brtjlant , et l'oisiveté a produit plus de suicides que la misère.
Tu souffres , dis-tu ; si ton amour pour Maria est aussi profond que tu semblés le croire , pourquoi désespérer? aujourd'hui elle ne doit pas consentira t'entendre ; mais le temps est un grand arranrjeur iCaffairea. Qui te dit que dans deux ou trois ans Louise ne sera pas mariée? si tu t'es fait une position sérieuse, le père de Maria ne mettrait alors aucun obstacle à votre union. Je te présente donc le travail , non-seulement comme le refuge de l'homme en toutes