II. tô
194 ÉMZA DE RHODES.
circonstances, mais comme un moyen de préparer ton bonheur. Encore une fois reviens îi Paris, et ne doute pas de l'amitié de ton fidèle camarade.
Ad. L.
Louise entra dans la chambre de Maria; elle était vide. Elle trouva sur sa toilette la lettre suivante :
« Il est minuit ; tout dort autour de moi. Le calme de la nature s'est répandu dans mon àme. Je suis profondément triste;
1*)(> r.i.iz.v ni: uiiodes.
mais il y a en moi »me sérénilé qui accompagne toujours la force.
a 0 ma Louise, notre bonheur serait-ii réellement perdu à jamais , ou n'est-ce ((u'iine illusion de noire amour? D'abord j(^ voidais quitter La Morlière sans t'écrire. Il y a quelquefois dans la vie entre deux êtres un mystère sombre que chacun sent bien, mais craint de sonder. On vil ainsi en se souriant l'un à l'autre, en remettant après la mort l'explication redoutable. Je conçois cela , mais pas entre nous. Il faut que nous trouvions dans l'amitié sublime qui nous lie le dédommagement de nos sacrifices , il faut que le bonheur que nous nous devrons soit égal aux maux dont nous nous accablons toutes denx. Singulière destinée qui nous fait misérables l'une par l'autre !
Pas de voile entre nous, ma bien-aimée Louise, lu l'as deviné, tu l'as senti à mes tremblements et à mcspCdeurs; oui, mon
KLIZA l>h llIi(>J)tS. Jî)7
enlanl, j'aiinc Eniest, et j'aiiuc ii viiiglquatre ans pour la première fois. Je l'aime avec la passion que lu me connais. Je donnerais tout, la terre, le ciel, pour lui, mais je ne donnerai pas l'honneur. Or, je serais à mes veux plus couverte d'opprobre en épousant Ernest, ton fiancé, qu'en prostituant l'honneur ordinaire de la femme.
Dussé-je en mourir, je pars. Aime-moi bien , quoique j'aie brise ton bonheur.
Quand tu seras tentée de me maudire, rappelle-toi (pie je t*ai sacrifié le seul amour de ma vie.
Mahia,
Trois jours après, Louise rece\ait une seconde lettre.
A l)oid du bateau ;i viipeur.
L'héroïsme est passé, mon amie chérie, je tombe dans une tristesse qui m'épou-
198 i:mza de riiodes.
vante. La mer, le ciel sont muets. Les oreilles et les yeux de mon àme se ferment. Est-ce que cet amour était toute ma vie? Il y a six mois cependant je n'avais jamais vu Ernest.
Je distingue encore à l'horizon la côte de Bretagne. Vous êtes peut-être là sur ce point éclairé par les rayons du soleil, vous suivez peut-être la fumée du bateau dans les airs. Je charge chaque vague qui passe de mon amour et de ma douleur. La tranquillité empreinte sur les traits des voyageurs est pour moi un martyre. L'attention que m'attire l'inutile beauté dont le ciel m'a douée, me fatigue et m'impatiente.
Ne voyez-vous pas, curieux stupides, que cette femme est brisée , broyée par la souffrance? Oh! n'avez -vous pas assez d'âme pour apercevoir tout ce que ces traits cachent de tortures et de sanglots? Je n'avais jamais ri des passions , tu le sais, et quoique je ne me crusse pas faite pour
ÉLIZA DE lUIODES. 199
être ainsi dominée par Tamoiir, mon imagination avait deviné sa puissance terrible ; mais je n'aurais pas pensé qu'une habitude de quelques semaines eût enfanté de semblables souffrances.
La terre de France ne me paraît plus qu'un nuage indécis, qu'une vapeur... Je ne vois plus rien !
Me voilà donc bien seule avec mes souvenirs et mes regrets amers... Oh ! que ce ciel et cette mer sont vides ! Quel stérile désert dans mon âme !
Ernest a la Comtesse.
Quand vous lirez cette lettre, madame, je serai à Paris. Si je puis trouver une occasion favorable, je quitterai la France.
Dans mon malheur, je n'ai qu'une con-
202 ÉLIZA DE niIODES.
solalion, c csl que vous me comprendrez, et que vous aurez pour moi de la pi lié sans mépris. Oh! non, certes, vous ne me mépriserez pas ; je ne suis pas digne de votre Louise , et je la quitte pour toujours. Et cependant Dieu m'est témoin que je croyais à la régénération de mon âme, lorsque je vous parlai pour la première fois de mariage. Je croyais m'étre purifié de toutes les taches que m'a laissées ma jeunesse de désordre et de doute. Je croyais que celte àme si pure et si croyante m'avait rendu pur et presque croyant. Eh bien, cet amour n'était qu'un caprice d'artiste , le seul amour dont un homme corrompu soit encore capable. A peine ai-je vu miss Maria, que j'ai senti qu'elle m'était aussi chère que sa jeune amie ; peu à peu même la puissance que celte magnifique créature doit exercer sur tous les hommes, a chassé de mon coeur l'amour ^\\w, je croyais éternel, et, loul entier à ce nouveau penchant, j'étais près-
ÉLIZA DE imODES. 203
que malheureux de la présence de voire aimable nièce. 0 misère! qu'était-ce encore que ce nouvel amour? Le saisissement occasionné par Télrangeté de cette femme supérieure dont je suis très-indigne. J'aime la poésie qui déborde de tout son être, j'aime cette tête si belle de pensée et de souffrance, comme j'aime l'organe et les poses de madame Dorval. Mais dites, est-ce là cet amour dont vous parlez si bien , ce dévouement de toutes les heures, cette foi entière dans un être qui peut seul nous inspirer cette passion brûlante? S'il existe une autre femme supérieure encore à Maria en beauté et en génie , et que je la rencontre, ne l'aimerai-je pas comme j'ai aimé Maria? Je ne puis en douter. Il faut donc le reconnaître, je ne suis plus, en amour comme en tout le reste, qu'un mauvais comédien sans conviction. Je dois aimer des femmes blasées et corrompues comme moi, qui me trompent comme je
•loi \L\/.\ im; ivhoi>i:s.
les lioinj)eiai; mais je ne suis pas loinbé si bas que jo veuille abuser de ce qui est encore noble et grand, de l'amour plein (le loi d'une lille pure. Je ne llélrirai pas son âme du contact de la mienne, .le ne lui dirai pas que je l'aime encore ; je connais trop la portée de ce mot aux yeux des femmes chastes et religieuses. Qu'elle m'oublie; qu'elle croie bien que je ne suis pas du tout l'homme que son imagination a vu en moi. Lorsqu'elle m'aurait jugé ce que je suis, su\ez sûre, madame, «[u'elle eût clé bien malheureuse.
XÎV
La Comtesse a Ernest.
J'ai attendu quelques jours avant de répondre à votre lettre, Ernest; j'ai voulu laisser se calmer les impressions que les derniers événements avaient fait naître en
20G l':i.IZ\ DE RTIODES.
moi. Mo voilà seule avec Louise que je dois consoler comme une mère. Après les jours si malheureusement pleins cV orages qui viennent de s'écouler, je me sens triste et presque malade. Avant-hier et hier encore je voulais vous écrire ; je n'ai pu recueillir mes idées; je l'essaie aujourd'hui, mais c'est avec effort. Il le faut cependant.
Vous n'êtes, dites-vous, qu'un mauvais comédien. Mon pauvre ami, tout s'enchaîne dans l'ordre moral. Dieu est le soleil qui éclaire tout le monde de l'âme : si le senliment et Vidée de Dieu s'obscurcissent, tout doit se voiler d'ombre. Quand la foi s'est éteinte dans l'homme , nécessairement tout ce qu'il y avait de noble dans l'humanité devait s'altérer et se corrompre. Avec la foi en Dieu , la foi dans l'amour, dans la femme , dans la vie ; sans la foi en Dieu , plus rien que le monde matériel , que le brutal et ignoble assouvissement de passions aveugles. Comment
croire dans le changeant et le borné si vous ne croyez pas dans l'immuable et dans l'infini !
La foi , Ernest , est la source de tout ce qu'il y a de grand et de pur dans l'homme ; l'incroyance, de tout ce qu'il y a de honteux et de désolant.
Vous avez raison , votre amour pour Maria ne vaut pas plus que votre amour pour Louise. Il faut qu'une passion ait duré des années pour que je la traite en chose sérieuse. Quant à tous ces transports au cerveau dont on fait tant de bruit dans le monde et dans les romans, il fant bien croire à leur violence chez certains êtres et à certaines époques de la vie; mais j'ai vu tant de guérisons au bout de quelques mois, que je les ai pris en pitié et un peu en mépris.
Vous vous étonnez d'avoir changé si vite, mon ami ; ne devriez-vous pas vous étonner plutôt d'avoir aimé si vite ? Un visage
208 ÉLIZ.V DE RHODES.
aj^^rôahlo , tic la grâce , de douces paroles , voilà <■<' ({lie vous avez aimé dans Louise, t'i vous êtes surpris d'avoir aimé ensuite un plus beau visage et une voix plus éloquente! mais rien n'est plus compréhensible. Il n'y a dans le mépris que vous faites de vous-même qu'une fausse appréciai ion des choses : vous avez pris les désirs de vos sens et les fantaisies de votre imagination , pour un attachement sérieux et profond.
Lorsque les circonstances ont mis , durant plusieurs années , deux êtres aimants en rapport, lorsque rinlimité s'est établie, que ces deux âmes ont longtemps versé Tune dans l'autre leurs douleurs, leurs désirs, leurs regrets et leurs joies , t'i (ju'elles s'aiment parce qu'elles se sont longtemps consolées et soutenues , cet amour est saint et grand. Lorsqu'à tous ces puissants motifs d'aimer, le mariage vient ajouter l'idée de Dieu et d'indissolu-
ÉUZA DE HHODES. '10^
bilité qui sanctifie encore cette chose sainte, oh ! alors cet amour est aussi sacré que cehii de la mère pour son enfant.
Sans les années qui consacrent , sans ridée divine de l'éternité de l'amour qui survit à la tombe , il n'y a pour moi que délire.
Dans un mois , Ernest , vous ne songerez pas plus à Maria qu'à Louise. Je ne suis pas plus inquiète de ma nièce que de vous. La plupart des mères imbéciles que j'ai connues vous écriraient aujourd'hui qu'elle n'est plus triste , quelques-unes même iraient jusqu'à dire qu'elle est débarrassée d'un homme inconstant et léger. Moi, je vous dirai que Louise a encore beaucoup pleuré ce matin; mais je n'en pense pas moins que, dans quelques mois , si le hasard la mettait en relation avec un jeune homme aimable, Louise l'aimerait de tout son cœur.
Et vous, Ernest, qu'allez-vous faire? Si 11. \A
5tlO r^LlZA DK RllOt)KS.
VOUS r«'stez iiiiisi llultant , snnsrè^lc, sans devoirs «le «*haque jour, sans direclion arrêtée, vous êtes perdu. Souvenez-vous que je vous aime et que j'ai quelque droit d'Atre écoutée.
Il y a dans une petite ville de Bretagne une autre femme qui pleure. Ne la négligez-vous pastrop? Craignez queTamourpropre et l'entêtement ne jettent dans votre vie ce qu'il y a de plus lourd à porter, un remords.
Votre amie , La comtesse de R.
Maria a la Comtesse.
Par quelle étrange révolution d'idées et de sentiments un seul individu , sur tant de millions d'êtres, un homme qui m'était inconnu il y a quelques mois, tient-il dans
'li'I ll.l/V l»l KHOhKS.
rua vie un«' plue»' si i^raiidc? Pourquoi cette Irisicsso si pntfoiul»', qu'il ino semble que tout ce que j'aimais me soit devenu à charge ? Pourquoi les sublimes spectacles de la nature, qui m'élevaient vers le créateur de ces merveilles , m'écrasent-ils de leur immensité , sans consoler mon cœur malade? Pourquoi suis -je morte à tout sentiment de joie ? La musique et la poésie, «jui m'ont fait vivre si longtemps, ont perdu leur puissance sur mon âme. Mes jours se passent dans une muette contemplation des dernières semaines de La Morlière ; une |if'iisée fixe absorbe mon intelligence. Estce (ju'il n'y a plus qu'un être dans le monde? est-ce que les autres sont des fantômes qui n'aiment pas , ne comprennent pas, ne souffrent pas comme lui? Est-il si beau, que toute l)cauté s'efl'ace devant la sienne ? Knlin, d'où vient cet effrayant empire qu'il exerce sur une pauvre femme ? Tant (|ue j'ai vu Louise, ô mon amie.
ÉLIZA Dt KIlODtS. 213
j'ai compris mon sacrifice, j'en ai savouré la grandeur, j'ai vécu d'un noble orgueil, du sentiment de ma force ; mais depuis que je suis ici, entourée d'êtres qui ignorent mon secret , qui croient que ma vie n'est pas changée , je ne sais par quel funeste renversement je ne sens plus que ma douleur. L'idée de devoir défaille en moi, des passions égoïstes lui succèdent, je deviens vulgaire et presque basse. Je me fais pitié.
Mon père m'aime toujours beaucoup ; mais il a peu le temps de songer à l'état déplorable où je suis plongée. Il vient d'entrer dans la Chambre des communes, et les questions politiques l'occupent tout entier. Je fuis le monde le plus possible ; mais cependant, samedi dernier, je me suis laissée entraîner à une partie à la campagne. Je n'étais pas fâchée d'essayer l'impression que ferait sur moi l'aspect des belles rives de la Tamise, que je n'avais pas revues de-
21 i ÉLIZA DE lUIODbS.
puis l'évéiiciiieat qui divise nion cxislcncc en deux parties.
Hélas ! il me fallut subir t(Mit le jour le sujipliee de causer de choses iiiditrércntes, d'entendre rire autour de moi, d'être entourée de personnes dont aucune grande douleur ne troublait l'àme. Je ne recommencerais à aucun prix : je me dirai malade, mais je resterai seule, en face de mes regrets et de nies larmes.
Cependant je n'oublierai jamais notre retour la nuit sur la Tamise. J'avais obtenu de revenir sur la barque qui portait les musiciens ; il n'y avait auprès de moi qu'une femme assez silencieuse, et un vieil amateur de musique, dont toute l'attention était absorbée par les chants qui s'élevaient au milieu du silence de la nuit, de sorte que je fus délivrée du langage des humains pendant tout Ir temps que la musique se fit entendre, et. Dieu merci, il n'y <mU guère «l'interruption. U n'y avait pas de lune au ciel.
ÉLiz\ i)i: HUODKS. 215
mais les étoiles brillaieiiL d'uu éclat inaccoutumé, et émaillaiont de perles les eaux du tlouve, dont les rives sombres ins})iraient une mélancolie étrange ; connae je vous l'ai dit, il n'y avait pas d'admiration en moi ; mais la musique s'étant mise à jouer une vieille ballade des montagnards d'Ecosse qui m'était très-familière, je sentis mes yeux se mouiller, et ce fut une sorte de jouissance, la seule que je puisse goûter aujourd'hui. Enfin toutes les poésies qui m'entouraient pénétrèrent peu à peu dans mon cœur; j'éprouvai quelque chose d'inconnu ; il me sembla que je m'anéantissais dans ce ciel, dans ces myriades de soleils étincelants , dans ces eaux qui les reflétaient , dans tout ce monde enfin , au milieu duquel je n'étais qu'un point imperceptible Et je me mis à me demander ce que devaient paraître nos douleurs à celui qui a créé l'univers ; et à faire de tristes
216 KU7\ T>r R FI ODES.
icllcMoiibi sur lo piMi (le chose que nous sommes.
Mais je fus tirée de mes muettes contemplalions par le bruit et les lumières de Londres qui me replongèrent dans la déplorable réalité.
Écrivez-moi, je vous en prie.
La (loMTESsE A Maria.
Il me tarde de recevoir de nouvelles lettres de vous , ma chère Maria ; j'espère beaucoup de la vie agitée que vous allez retrouver à Londres. Dans notre solitude,
218 i^:m/.\ hk RiioDKs.
les passions oui uik.' irrésisliblc puissance ; tout leur donne de la force et, les alimente; la tristesse mine le cAvur malade, lors(|ue les yeux ne contemplent (jue les grands aspects de la nature. Maria, la solitude est chère à ceux qui veulent vivre de leur douleur, à ceux qui n'ont plus à lutter contre l'existence, mais seulement à regretter et à achever de vivre. Pour l'àme, au contraire , qui a encore des combats à livrer dans ce monde , pour l'âme dont la vie d'action n'est pas finie, le désert est affreux, elle ne peut le supporter que par instants, pour se délasser du tumulte des hommes. Aussi, ma jeune amie, quel que soit le vide qui s'est lait autour de nous, je suis heureuse de vous savoir à Londres. L'amour, Maria, est un sentiment bien incompréhensible, et j'ai trop d'expérience de la vie pour essayer de combattre le votre. Cependanl je no puis m'enq)(M;licr de vous dire ce que je pense d'Ernest : il a cette
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expression passionnée qui doit faire de reflet sur les femmes de province , car les hommes y sont généralement assez endormis ; mais vous devez être habituée à cette expression brûlante, et j'imagine que Londres contient do ces masques galvanisés , si communs à Paris ! Ernest a de Tesprit, une imagination vagabonde et exaltée, ce qui lui donne une conversation peu ordinaire, il est vrai. Son style est plein d'éclat ; et avec plus de constance, et surtout plus de réflexion, il pourrait conquérir une belle place dans la littérature française contemporaine, assez dévoyée et tirée en tous sens, comme vous savez, mon amie. Mais n'ayant pas de principes arrêtés, étant d'une mollesse de caractère incroyable, se laissant entraîner au souffle de tous les vents , ce jeune homme ne parviendra jamais à rien ; il fera partie des mille génies avortés qui languissent aujourd'hui dans les carrefours de Parib, vivant du
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jounialisiini et du vaudeville, parce qu ils n'ont pu arriver à autre chose.
Mapauvreamie, que voulez-vous attendre d'une telle nature? Quoi ! c'est à elle que vous, femme d'une intelligence supérieure et d'un caractère énergique , iriez confier vos destinées! Hélas! je crains de vous affliger; mais tout me porte à croire que dans un mois vous vivrez dans la mémoire d'Krncsl, comme le dernier volume de Lamartine ou de Victor Hugo.
Il faut avouer que notre sort est bien déplorable, ma jeune amie. Si nous sommes aimées d'un homme à imagination brûlante et mobile, il nous adore trois mois, el nous rejette ensuite comme une chose usée, comme un vêlement qui n'est plus de mode. Nous pleurons ; il ne voit même pas nos larmes. Si nous sommes aimées d'un homme vraiment supérieur, notre rôle est encore bien triste, car il ne nous aime qu'après la i)olitique. la guerre, la
ÉL1Z.\ M HHODES. 221
science i>u la poésie, selon la passion qui le domine. Si enfin nous sommes aimées
(l'un homme vulgaire Ô ma pauvre
Maria! ce doit être un atroce supplice, car nn homme vulgaire est bien au-dessous de la plus simple femme.
Et cependant nous faisons notre destinée de l'amour; quoique notre raison juge les hommes ainsi. Dieu a mis dans notre cœur une inconcevable faiblesse, un besoin d'être tourmentées par eux, si je puis m'exprimer ainsi. Je croyais, ô Maria! que les femmes d'un génieélevé auraient dû échapper à la loi commune; je commence à croire que je m'étais trompée.
Louise est triste; je la surprends souvent les yeux mouillés de larmes : mais son avenir ne m'inquiète pas. Elle est d'une nature calme et bonne qui s'arrangera facilement de la douce et monotone vie que je peux lui faire. Louise pleurera sans
222 tUTK l)K RHODES,
doute; mais je ne lu rrois pas accessible au profond désespoir (pii tue.
Songez que je vous aime.
Maria a Louise.
Tu ne me réponds pas , Louise ; il paraît que j'ai tout perdu à la fois, l'amitié et l'amour. Tu me punis d'avoir aimé Ernest, tu me punis d'un sentiment invo-
*l'Àk t\.\7./i DE RHODES.
lontaire, et (jue j'ai combattu avec toute la force dont riiuiimnité est capable. Cependant ton cœur était mon espérance, mon refuge au milieu du désert aride de ma vie. Mais je ne veux pas rester dans ce doute ; il faut que tu me dises ce que tu éprouves relativement à moi ; il faut que je sache si je dois encore te perdre.
Voilà donc la vie ! des rêves ardents, immenses, des pressentiments infinis, et. dès que l'on touche aux réalités, le dégoût amer, l'affreux désespoir! Que Dieu nous laisse au moins ce sentiment pur et presque toujours exempt d'orages, l'amitié commencée dès l'enfance. 11 est des destinées étranges, des âmes qui semblent appelées à bouleverser les relations les plus calmes : c'est l'amour qui a produit ce malheur. Ecoute, Louise, il nous faut renoncer à cette passion orageuse si pleine de troubles et de larmes, pour nous surtout, pauvres femmes.
«i Avec l'amitié et le souvenir d'un noble sacrifice au devoir, c'est-à-dire à Dieu, la vie peut encore être belle. Il est impossible, ma chère Louise, que tu t'éloignes longtemps de ta pauvre sœur. Hélas! on me dit forte, et je le suis, il est vrai, lorsque l'idée du beau et du juste me guide ; mais je serais bien faible contre la haine. Ecris-moi, Louise, écris-moi; c'est à genoux que je te supplie de m'aimer.
Maria.
Louise a Maria.
C'est moi-même que je dois surtout accuser de mon malheur, ma chère Maria ; j'aurais dû te confier tout dès le premier
jour i\o ton arrivée à La Morlière. Alors tu aurais été sur tes gardes, et peut-être môme une idée d'amour pour Ernest ne se serait-elle pas présentée à toi; mais j'ai remis de jour en jour, j'ai laissé le mal se faire, et je suis devenue ainsi bien malheureuse.
Si je ne t'ai pas écrit plus tôt , c'est que je n'en avais pas la force ; j'ai été malade, je suis restée au lit plusieurs jours : je ne peux rendre tout ce que j'ai souffert. Cependant je n'aime plus Ernest, il a été trop léger, trop inconstant pour que je puisse l'aimer encore. Mais je suis beaucoup plus à plaindre que toi, car tu es aimée et je suis délaissée. Je te l'avouerai, j'ai beau raisonner et me dire que tu n'es pas coupable, je souffre horriblement en songeant (pril l'aime. .l'aurais peut-être été capable du sacrifice que tu m'as fait, mais je ne puis étouffer le sentiment de colère
qui est en moi. Je m'étais bien promis de n'en rien dire, et le voilà qui s'échappe do mon cœur.
Mais c'est qu'il m'a trompée horriblement ; il s'est joué avec un art vraiment infernal d'une pauvre jeune fille pleine de candeur et de confiance. Tu ne peux croire, Maria, aux protestations d'amour qu'il t'a adressées, car j'ai entendu les mêmes paroles de sa bouche, peu de semaines auparavant. Quels projets de bonheur n'a-t-il pas longuement développés devant ma tante ! la vie , sans moi , lui paraissait impossible ; il n'avait jamais aimé, il le voyait bien, avant de me connaître. Tous les obstacles, il les levait; tous les inconvénients de position, son courage saurait les vaincre. C'étaient des discours éloquents qui me rendaient fière et m'enivraient. 0 mon Dieu î est-ce là cet amour que nous devons attendre de l'homme, et notre condition est-elle si misérable, que
l'M) \AA/.\ U\ llllODIiS.
nous soyons toujours les jouets des êtres plus expérimentes que nous !
Je me rappelle à ce sujet les paroles ([ue lu me disais un soir, en errant dans le bois de La Morlière, dès le troisième jour de ton arrivée. ï'apercevais-tu de ce qui se passait dans mon âme, ou n'était-ce qu'une causerie sur le cœur amenée par le cours de tes idées? Tu me disais que l'on ne se rencontrait jamais à temps dans la vie ; que l'amour plein de foi n'existait que dans la première jeunesse, par une raison toute simple, c'est qu'il ne pouvait survivre à une première épreuve. ïu me disais que Ihomme ou la lèmme qui avait vécu trompait nécessairement l'être jeune et candide qui apportait dans cet échange de sentiments exaltés sa confiance sans limites. Voilà ce que tu me disais, Maria, et je conqu'onais à j>eine alors ; mais aujourd'hui je Nois bien que tu avais raison.
Dis -moi, n'est-ce j)as un prolond mal-
ÉLiZA Di: KIIODES. 231
heur qu'un pareil désenchantement à l'aurore de la vie? Désormais le doute s'est glissé dans mon cœur, la voix humaine m'inspirera Une répulsion singulière, les plus franches paroles me sembleront souillées par le mensonge. Comment veux-tu que je croie à l'amour, puisque Ernest m'a trompée ! Qui aura plus de loyauté apparente que lui?
J'ai été heureuse longtemps , je l'aimais avec une tendresse si pure, avec tant de dévouement! Hélas! puisque je n'ai pu le tixer en aimant ainsi, je dois renoncer à tout empire de ce genre. Maria, après une telle douleur, l'amour ne peut plus se présenter à moi que comme une illusion fatale, comme une source de malheurs et de désespoir. Voilà où j'en suis à l'âge où l'on commence à vivre.
Ma tante est toujours bien bonne pour moi, elle ne se fatigue pas de mes larmes. Seulement, quand je lui parle de
232 tAAlX DK RllODbS.
mon mépris pour Ernest, il me semble voir un singulier sourire sur ses lèvres. Quelquefois aussi il lui arrive de vouloir me prouver que la rupture de ce mariage est un grand bonheur. Oh ! alors, je ne comprends plus rien à son langage ; elle entre dans une l'ouïe de considérations de bien-être et de fortune qui ne sauraient me toucher aujourd'hui.
Je t'ai dit ce que j'éprouvais, Maria, je ne t'ai rien dissimulé de mon âme. Je ne t'en veux pas ; mais cependant tu n'es plus pour moi ce que tu étais il y a un an , ce n'est pas possible, peut-être.
Ecris-moi.
Louise.
Maria a la Comtesse.
Voilà donc tout ce que vous pouvez me donner de consolation, madame! je me suis trompée, j'ai rêvé un Ernest qui n'est pas celui que j'aime, dites-vous. Eh! mon
•2'.]ï 1,1.1/ A 1)1 lUlODKS.
Dieu, (|iii iH' so U'oiiipe pas ainsi? ou du moins qui pcul être sur de ne pas se trompoi ? Toutefois le sentiment d'avoir perdu celui que j'aime , mais de l'avoir perdu digne de mon amour, est moins amer que les soupçons que vous me donnez sur la na- Uire d'àmc d'Erncsl.
11 y a bien une. voix qui me crie parfois que vous pouvez avoir raison ; mais quoi- <]ue je m'arrèle à ces pensées malgré moi, quoique mes observations sur la nature humaine me les confirment, il y a en moi une autre faculté qui aime Ernest, non tel (pi'il pourrait être, mais tel qu'il est.
Ce que j'aime en lui, c'est la passion; Ernest sent avec énergie ; ses regards, son organe , les changements subits de son visage, tout atlcsle chez lui une nature sensitive, une àme orageuse ; eh bien , c'est cet orage que j'ai aimé d'abord peut-être. En lout, vous le savez, j'ai horreur de la règle, <lu «aime, de la monotonie; il me
ÉLIZA l)K RHODES. 235
faut des impressions brûlantes. Je suis de ces âmes qui préfèrent la douleur à Tinaetion; la lutte est ma vie, et lorsque je n'ai rien à combattre, je sais me créer des fantômes qui m'agitent comme des réalités.
Les conversations d'Ernest, la lecture de ses mémoires , m'ont révélé une nature assez semblable à la mienne , qui est bien moins élevée et beaucoup plus emportée que vous ne paraissez le croire. Et d'ailleurs, si je n'aimais que l'homme rêvé par vous, ma chère comtesse, je passerais mon existence dans la contemplation de l'idéal, car j'ai vu beaucoup de monde, et dans une des premières cités de l'univers, et cependantje n'ai jamais rencontré d'homme au-dessus d'Ernest, je n'en ai pas connu qui eussent autant de franchise dans l'impression et dans la souffrance. Voilà, je vous le répète, ce qui m'attache le plus à lui, si toutefois je peux pénétrer les causes du plus instinctif et du plus sponlané de
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tous les sciiliments. Maintenant que l'amour que je lui ai inspiré ne dure pas, permetlez-moi de vous le dire, vous pouvez vous tromper là-dessus aussi bien que moi. Je n'en sais rien, sais-jc si je vivrai demain? mais chercher à me guérir d'une passion très-réelle par des craintes problématiques, c'est tenter l'impossible.
D'ailleurs je ne veux pas guérir; j'aime mieux une larme et mes regrets (jue l'oubli et le néant.
Maria a Louise.
N'est-ce pas un profond malheur que ce désenchantement à l'aurore de la vie, me dis-tu, ma chère Louise? En vérité, je n'en sais rien ; la science ne m'a jamais semblé
un mal, Est-ro un Ixmheur, selon loi, dene pas connaître le cœur humain, de rester ainsi exposée à toutes les douleurs causées par l'inexpérience, d'offrir continuellement la foi en échange du mensonge et de la pitié ? Ne vaut-il pas mieux savoir que notre cœur est mobile, changeant et fantasque? Ne vaut-il pas mieux connaître la vie telle qu'on nous Ta faite ?
Sans doute cette initiation n'a pas lieu sans que le cœur saigne ; mais une fois ce terrible Iravail achevé, si l'on parvient à s'arranger un ordre d'idées en harmonie avec cette notion qui désole d'abord, on arrive nécessairement à posséder une force morale bien plus grande, et le calme dans lequel l'àme <loit finir par s'asseoir est préférable peut-Aire aux rêves tumultueux qui nous Iroublont aujourd'hui.
Ce que tu me dis de l'inconstance d'Ernest pourrait avoir une grande influence sur beaucoup de femmes : j'en suis moins
ÉUZÀ DE RHODES. 239
frappée que d'autres. Je ne crois guère à la durée de cette passion brûlante que l'on nomme amour, et dans le paroxisme de mes peines je ne me fais pas cette illusion; mais je n'en souffre pas moins pour cela, et l'idée qu'elles passeront diminue trèspeu leur violence. Je n'admets pas cette philosophie qui consiste à se consoler de tout eu pensant que la vie humaine est fugitive, et que cent années passées ne nous apparaissent que comme une minute . Toutes ces belles phrases font beaucoup d'effet dans les romans et dans les poèmes, mais dans la réalité je trouve la vie très-longue; il me semble qu'on a beaucoup trop le temps d'en savourer toutes les angoisses. L'impassibilité avec laquelle les heures se traînent, mesurées toujours également, que l'àme soit calme ou torturée, est pour moi un supplice. La vie est courte, disent-ils; que n'entendent-ils comme moi à chaque
240 ÈLllK DE RHODES.
quart tllieiire, depuis des semaines, le son I\i*^ubre de l'horloge qui me crie que j'ai encore tant d'heures à souffrir avant que la nuit couvre la terre !
J'aime la nuit; elle me paraît la protectrice de toutes les oppressions : l'opprimé respire quand l'oppresseur dort. Il semble que nos regrets soient moins amers à l'abri de l'ombre; j'éprouve un calme singulier lorsque le soleil n'est plus sur l'horizon. Peut-être suis-je si fatiguée de mes combats de la journée, que ce prétendu calme n'est qu'un affaissement; quand j'ai dépensé toutes mes forces, il faut bien que j'arrive à ne plus sentir. Cependant il y a en moi, à cette heure du crépuscule, autre chose que l'anéantissement ; lorsque mes yeux suivent les dernières lueurs qui se jouent sur les ombrages d'Hyde-Parck, je sens une volupté que ne peuvent imaginer ceux qui n'ont pas connu de grandes dou-
Itmrs. 11 pamît ({ue Dieu a mis ainsi quelques consolations au fonddes plus sombres misères.
Hier j'ai voulu lire; j'ai pris les plus belles scènes d'Hamlet, mais je ne comprenais pas : les jours de l'intelligence sont encore loin.
Il me faut user toutes mes heures à repasser mille fois chaque phase du mî^me souvenir, <'l, à puiser une torture dans chaque minute.
Mon père me disait hier soir que dans les circonstances les plus critiques de sa vie, il avait toujours eu la faculté de distraction; qu'un livre intéressant l'enlevait momentanément à son chagrin. Personne ne jouit moins que moi de ce privilège : ma douleur m'absorbe, elle s'empare de tout mon être, elle me tyrannise d'une manière terrible. Et par une bizarrerie étrange, si je m'en distrais quelques instants, je le
regrette, car je souffre bien plus après ce li. 46
242 F.l l/.A l)K HUOhKS.
lepus. I.hcuiv la|)liiS(l()iiloiii'«^use est celle (jiii suit le l'éveil.
Adieu, Louise.
La Comtesse a Maria.
La Moilière.
J'entrevois déjà la convalescence morale de Louise, ma chère Maria; comme je vous l'ai dit, la vie de la pauvre enfant sera
244 KIIZ\ hE KHODEJi.
t'\«'iii|)if (l«'s It'ii'ibh's ori«<(<'s qui «Jévastf*nt l(!s liai lires plus impétueuses. Je voudrais <^ire aussi tranquille sur votre avenir; mais vous me préoccupez sans cesse, parce que vous portez en vous une pensée brûlante, et que je doute de vos croyances religieuses, seul port des âmes passionnées comme la vAtre.
0 Mnria, ma vie est passée, je n'existerai plus désormais (jiio ])ar le souvenir; le reste de mes jours s'écoulera dans une suilo d'habitudes monotones , qui ne sont pas sans douceur : je ne prévois plus de tempêtes possibles pour moi. Rien ne peut me frapper très- vivement ; je n'attends rien de la vie, je n'exige plus d'elle de jouissances vives, je l'apprécie ce qu'elle vaut , elle ne saurait me tromper désormais. Quoique j'aime encore, il n'y a pas d'êtres sur la terre dont la disparilioii me blesserait profondément au <(iiir. .le crois avoir le droit «l'êln' écoulée, iiKiu amie, précisément
parce qu'aucune passion ne m'agite plus, et que cependant j'ai conservé de la vie passionnée un souvenir assez vivace pour la juger sérieusement. Dieu m'a envoyé bien des épreuves et des spectacles. J'étais née avec une âme souriante et douce ; les souvenirs de ma jeunesse ont une limpidité céleste; il me semble que j'ai été bercée par les anges, tant il y a de douceur dans mes premières impressions ! Je demeure convaincue, ma jeune amie , que si Dieu ne m'avait pas mise en contact avec des âmes brûlantes et tourmentées , j'aurais passé ma vie dans une quiétude parfaite , près de mon pauvre vieux père ; il en a été autrement. Mon âme a été remuée jusqu'en ses profondeurs par la conversation orageuse du comte de Rhodes. Un monde nouveau s'est ouvert devant mes regards avides, j'ai bu à la coupe de la science ; la grande poésie de Childe Harold et de René m'a été révélée par ma vie réelleje suis deve-
'2i6 fAAÏ.\ Di: KllODES.
nue 1111 enlanl passionné du dix-neuvième siècle, au lieu d'une pauvre et simple lille des champs, ce que j'aurais dû être. J'ai gajjjné en expérience ce que j'ai perdu en bonheur : fatal échange, mais qui était dans la volonté de Dieu , et qu'il faut bien accepter avec résignation.
Il y a de grandes différences entre nous, Maria : vous êtes douée d'une imagination vaste et ardente, vous portez en vous le génie d'un poète : votre père avait sans doute jugé cette exubérance de facultés, lorsqu'il vous fit quitter Londres, et vous envoya dans une petite ville de notre Bretagne. Vains efforts ! votre nature aurait triomphé de tous les obstacles ; il y a trop de force en vous pour que vous puissiez recevoir l'influence des autres, je vous crois appelée à dominer presque tous les êtres qui se trouveront sur votre route. Moi, au (.onlraiic, je n-rois l»eaucoup de <eux qui m'enloureni : mi iir |>»'nl se faire une idée
fxLll.\ DE lUlODES. 247
de mon vulgarisme en présence d'hommes ou de femmes vulgaires, et ce n'est pas seulement à l'extérieur que je deviens insignifiante : je sens parfaitement cette torpeur singulière en moi-même; enfin je suis une imagination de reflet, je reçois la lumière des autres, au lieu delà leur donner. Toujours j'ai senti cette condition de ma nature, et cette conviction m'a rendue trèsobservatrice, par une raison fort simple, c'est que me sentant dominée malgré moi, je voulais au moins connaître ceux qui régnaient sur ma vie. Portée à admirer la beauté de l'intelligence, et surtout la force du caractère, faculté qui me manquait le plus, j'ai étudié avec une attention curieuse les âmes qui ont approché la mienne, et j'ai acquis une conviction inébranlable, qui sera la vôtre, Maria , lorsque vous aurez plus vécu.
Le comte de Uliodes avait reçu tous les dons ((ui rendent l'existence enviable;
"lïH KII/.V 1)1. KHODES.
beaiilo, iiilolligenco, parole brûlante et l'orlc, liante naissance, fortune, tout cela était à lui. Que d'éléments de bonheur! et par (luol étrange renversement l'ai-je vu le plus uialheureux peul-(Mre do ceux qui souflVent sur cette lerre? Eh bien, quelques années suffirent pour le plonger dans ral)îme de douleur, auquel ne put l'arracher mon impuissant amour. Lorsque je le connus, il avail tout épuisé déjà; la science, les reiumcs, les \oyages, les arts, étaient pour lui des fruits sans saveur; son esprit, aussi malade que son cœur, languissait dans un marasme qui devenait parfois un acre désespoir, une lutte convulsive.
.le ne puis m'expliquer comment je fus aimée de cet homme supérieur, blasé sur toutes les jouissances humaines , et horriblement tourmenté parla grande maladie de ce siècle, par ce doute alfreux ([ui s'attarhe '<\ toutr I'iuik' ft la dessèche. Il
m'aima cependant, Maria, et ce souvenir est la gloire de ma vie; ce souvenir, je ne le donnerais pas pour cent années de ce qu'on appelle bonheur ; mais cette réalité de notre amour lui j)arul bientôt vaine comme toutes les réalités; et après quelques mois, le comte de Rhodes, au lieu d'amour, n'eut plus pour moi que de la pitié. Lorsqu'il avait longtemps broyé mon cœur, écrasé ma foi sous son doute, anéanti mon intelligence, il prenait conq^assion de ma souiTrance, et cherchait, parune caresse ou par de douces paroles, à guérir les maux qu'il avait causés ; mais je ne m'y trompais pas. J'avais été sa dernière illusion, il ne lui restait plus rien, puisque toute foi en Dieu et en l'homme était éteinte dans son âme; le malheureux mourut, il fut tué par les tempêtes intellectuelles qui ravageaient depuis longtemps son front superbe Pardon si je m'interromps,
Maria, mais j'ai tort de remuer ces bouve-
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nirs; il laiii pour cela être plus forte que je ne le suis
L;i imil a rafraîchi mes idées; je finirai celte lettre, car je crois ([u'elle peut être utile à volrc avcuir, i\Iaria, et depuis que vous souHrez vous m'ùlos devenue bien plus chère encore.
Les derniers temps de la vie du comte ont été les véritables orages de mon existence : cet homme clran^'c m'associa à ses pensées tumultueuses. J'avais été élevée dans la foi pure des aïeux ; vous aurez peine à me croire, Maria, mais lorsque je connus le comte de Uhodes, il ne m'était pas encore venu à l'esprit que l'on pût élever des doutes sur une parole du prêtre ; je croyais comme je respirais, comme je voyais, sans songer à examiner la raison de ces phénomènes. Pauvre enfant! j'épousai un homme dont la [»ensée était depuis longtemps tourmentée par b's rêves de <ct âge, un liomnif <|iii a\ail lioinc daii-> les inspira
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lions des philosophes et des poètes ces luttes coiTosives qui usent si vite. Je pris d'abord ses paroles pour dos blasphèmes; mais peu à peu je l'écoutai moins tremblante, et Tamourqui m'aveuglait me prosterna devant son génie, comme une faible victime agenouillée devant l'autel d'un Dieu. Je me rappelle encore avec eifroi ce temps où le doute cruel glaça mon cœur, où je faillis perdre toute foi, même la foi en Dieu; ce temps où je sentais la vie morale m'échapper, ce temps de mort et de douleur, ô Maria !
Je n'ai pas retrouvé depuis la foi naïve du premier âge. Dès que j'eus ouvert le livre de la science, il me fallut le feuilleter longtemps; l'étude a occupé les années qui ont suivi la mort du comte ; les livres de Bossuet et V Essai sur l'indifférence m'ont replacée dans la voie de la vie. Quel que soit le respectueux amour que j'ai conservé pour la mémoire du comte de
2Ô2 KLIZA. DK UIIODES.
Rhodes, j'ai partie la conviction ([u'il était peu instruit dos matières religieuses, qu'il n'était, comme tant d'autres, qu'un enfant élofpient du dix-huitième siècle; <{ue l'on pouvait jeter de magnifiques paroles en dél'endant l'erreur. Je n'ai jamais eu l'idée de nier les facultés brillantes de Voltaire el de Diderot, mais dans tout le monde moderne les plus beaux génies sont du côté de la foi : dans la science et l'élo- (pience, je ne sache pas de noms (jui parlent aussi haut que ceux de Ne\vton et de Bossue t.
D'ailleurs, mon amie, lors même que mon intelligence n'eût pas été ramenée à la vérité par le travail, mon cœur avait été tellement nourri des divines croyances chrétiennes, que j'y serais certainement revenue |»ar i';niiniir; et n'est-ce pas par l'amour (pic ( ioieul la plus grande partie des femmes? Quoicpu' je ne sois pas bien sure de Vr\.\\ i\r \f.irr ;'uue il cet égard, Maria, je
ne crains pas de vous le dire : quelles que soient d'ailleurs les qualités d'une femme, si la foi lui manque, elle est incomplète, elle n'est pas femme; et à ce sujet, qu'il me soit permis de placer ici (juelques réflexions dont vous reconnaîtrez la vérité, j'espère. Voyez autour de vous, dans votre grande ville, mon amie, ce que deviennent les femmes sans croyances religieuses. La plupart se livrent à des désordres bruyants qui déshonorent ; mais je veux seulement parler ici de celles que les circonstances ou un sentiment de fierté naturelle ont préservées dun bruit scandaleux. Vous les verrez se jeter dans les excès de l'intelligence et du cœur, traîner dans le malheur une existence tourmentée et avide, demander à Tamour humain de longues extases qu'il ne saurait donner, à nos misérables facultés, les joies intînies qui n'appartiennent pas à la terre; vieillir enfin dans une sombre amertume el une révolte
254 Kl.l/.A Ï>K KHODKS.
Ilideuse. Wiilà leur vie, jnncequ'elles n'ont pas compris Ténigme de ce monde.
Et jion - seulement les femmes , mon amie : mais voyez ce jeune homme que vous aimez aujourd'hui et que je crois connaître mieux que vous ; Ernest n'a pas le caractère fort du comte de Rhodes, mais que d'esprit, que d'imagination, que de facultés sensitives, si je puis ainsi m'exprimer! Si un rayon lumineux avait brillé au milieu de (oui cela; si l'harmonie s'était établie dans toutes ces belles qualités, quelle noble vie aurait pu avoir ce jeune homme emporté i>ar lous les souffles, tournoyant comme une feuille, et n'ayant pas plus <|ii"('j|(' la conscience de sa destinée! Ernest mêle le bien et le mal, il arrive à ne savoir plus distinguer l'un de l'autre.
Dieu seul peut prévoir ce que sera son avenir, mais je vous avoue qu'il m'apparaît assez sombre.
Enfin , mon :iniie , de tous les êtres
Éll/A DE HHODES. 255
que j'ai connus, un seul me semble s'être approché du bonheur humain, et certes celui-là, personne ne s'est avisé de l'envier. Je mets en dehors des malheureux ceux pour lesquels la vie n'est qu'une végétation sans pensée ; mais aussi il ne faut pas prononcer à leur occasion le mot de bonheur, ou bien qu'est-ce donc que ce bonheur, ma pauvre amie?
Eh bien , Maria , cet homme qui m'a semblé heureux et admirable dans l'âge mûr comme dans la vieillesse, est le curé de C..., pauvre bourgade où j'ai reçu le jour. Et n'allez pas sourire et croire que je tombe dans la dévotion puisque je vous présente pour type de bonheur , à vous femme brillante, un pauvre prêlre de campagne ; certes, je conçois cette grandeur et ce contentement intime au milieu de la vie du monde, seulement j'ai été plus à portée de les étudier chez le curé de C...,
250 KMZ\ DE IVHODES.
M. hi( li.ird, •'! il tsi luilurfl (\n<^ je vous en )»:irk'.
Je l'ai vu mourir il y a deux ans, Maria, et c'est un grand souvenir dans ma vie.
La ligure du prêtre était inexprimablement belle deux heures avant la mort ; il y avait sur ce front et dans ce regard une expression étrange qui n'appartenait ]>lus à la lerre. Un rayon de soleil printauier éclairait d'un relletvif la chambre du mourani ; il (leman<la (ju'on ouvrit la fenêtre, et souril encore en nionlrant son chèvrefeuille qui s'inclinait mollement comme aux jours (U'dinaires.
— X'aln'z pas croire que je n'aime pas la lerre, madame, murmura-1-il avec douceur. Il y a en moi une iiiimcnse tristesse, quand je scjnge que ce soleil qui nous éclaire, je m.' le verrai pas se <'ouclirr rc soir.
ÉLIZA I>t hHOUES. 257
Il rno (iil quelques minutes après :
— Vous avez été bien éprouvée dans ce monde. Croyez -moi, les vies les plus calmes en apparence ne sont pas exemptes de troubles ; celle du pauvre vieillard qui va quitter ce séjour a été souvent une lutte terrible. Rappelez - vous que l'effort et le travail sont la source de toute vertu. Rappelez-vous aussi cette parole d'un homme célèbre : La vie est une sorle de mystère triste dont la foi seule a le secret.
Adieu, Maria.
IL n
Maria a Louisr.
LoD(lre$.
Voici une grande nouvelle, ma chère amie! Hier soir il y avait quelques personnes à la maison; je jouai dpux valses de
2(50 ÉI.I/.A DK l\l[OÎ)ES.
li«'('llio\('ii, ri j'ullais roiililuK'r lorsque je fus interrompue par l'arrivée d'un homme dont l'aspect donnait l'idée d'une haute distinction. Mon père lui (it un accueil empressé, et par celte puissance magique qui est le caractère de certaines supériorités, le nouveau venu absorba bientôt l'attention du cercle entier, il parla peu cependant, et ne laissa tomber que (pielques paroles sur l'état de l'Amérique, qu'il compara à l'Europe sans enthousiasme <'omme sans dénigrement.
Lorsque tout le monde se lui relire, mon père vint dans ma chambre, et je demeurai slupéfaile en apprenant que cet homme n'était autre que le comte de Rhodes, revenu de New- York tout récemment par Liverpool. Cette nouvelle, qui va comlder de joie ta chère tante, m'a cependant inquiétée : je crains que la pauvre femme ne devienne folle en revoyant celui (|ir<'lle pleure depuis si longtemps. Tu
KLIZA I)E RHODES. 261
sais que notre cœur ne peut pas plus supporter l'extrême joie que l'extrême soul- Irance. C'est donc une mission bien délieale pour toi que celle d'amener la comtesse à se faire par degrés à ce bonheur si inattendu.
Le comte est revenu ce matin ; j'ai été très-émue en le voyant. Il m'a accablée de questions, et le tremblement nerveux de sa voix, joint au charme fascinateur de son regard, m'ont fait comprendre tout ce que la comtesse nous a raconté de lui. Le comte de Rhodes a aujourd'hui les cheveux presque blancs, ses traits sont beaux, et la souffrance a empreint son visage d'une tristesse admirable, parce qu'elle est dominée par une sérénité toute divine. Ses yeux se sont mouillés de larmes lorsque je lui ai dit que j'avais reçu la veille une lettre de sa femme. Il m'a demandé à la voir, et alors ses pleurs ont coulé en abondance.
A Éliza.
Il y a des sentiments au-dessus de toutes les paroles, tels sont ceux qui m'agitent en ce moment. Lorsque je songe à toutes les douleurs que je t'ai causées, je me demande par quelle puissance surhumaine je parviendrai jamais h apporter dan? ta
2()'j KLIZA DE KllOI»ES.
\i(' un iKuihcur qui soit comparable à tes soufiVanccs. Hélas! ma noble amie, ce sérail un rêve bien amlùlieux. Ce que Ton l'a dit est vrai, Éliza, c'est moi qui t'écris, lu me verras peu de temps après que lu auras reçu cette lettre-, mais je n'ai pas osé aller te trouver avant que tu aies lu ces longues i)ages : j'aurais craint de te rendre ioUe. C'eût été le digne complément de l'influence que j'ai exercée sur la ^ie. Au rcsle, si tu pouvais voir la tendresse et les remords que je sens en moi, tu ne voudrais pas peut-être n'avoir pas subi le martyre que je t'ai imposé. Pour te rendre explicable l'idée affreuse dans laquelle je t'ai laissée, pour que tu comprennes le silence que j'ai gardé depuis si longtemps, il faut que je te rende compte de ce qui m'est arrivé depuis notre séparation. Je vais le faire en me rappelant toutes les circonstances et, autant ([ue possible, toutes les sensations par lescpielles j'ai passé.
KLIZV »E UHODES. 265
11 laul lemonler à cette terrible soirée qui est si loin tic nous el pendant laquelle je disparus sur nos dunes au milieu d'une tempête. Un vertige s'empara de moi; te dire si ma volonté aida ma chute, cela me serait bien difiicile encore aujourd'hui. La vérité est que l'état d'exaltation dans lequel je vivais alors n'était pas loin de la folie. Rappelle-toi cette scène insensée, le soir dans ta chambre, lorsque je voulus te persuader de mourir avec moi ; rappelletoi mes déclamations de chaque jour, ma
tristesse effrayante Je crois, en vérité,
que si j'étais mort en tombant. Dieu aurait eu pitié d'un pauvre fou qui n'était plus guère responsable de ses actions. Je me trouvai au milieu de la nuit au fond d'un antre; j'étais blessé à la tête, et je fus longtemps sans avoir connaissance de mon état. Dès que j'eus repris mes sens, je me rappelai la soirée (jui venait de s'écouler, Pi mon premier sentiment fut un effroi
2(i0 i\\/\ i>r nnoDK.s.
étrange «In (lcsrs|»(tir nù in devais èlifi ploni^cc ; mais coinmo je porlais machinalement ma ïnain sur mes cheveux, je hi sentis ensanglantée. Cependant, je ne sais par quel miracle je n'avais qu'une blessure peu profonde, et je fus assez surpris de pouvoir me lever et de me sentir me mouvoir et marcher comme de coutume. Mon premier mouvement fut de me laver la le le dans une mare qui se trouvait près de moi, puis je m'enveloppai de mon foulard, et je cherchai à m'orienter pour retrouver notre demeure. Mais (et c'est ici la plus grande preuve de folie bien réelle que je puisse te donner) je ne tardai pas à changer d'avis. Mes fatales idées éteignirent en moi tout sentiment naturel et vrai; je me dis que tu pleurerais pendant un mois peutêtre , mais que tu ne tarderais pas à retrouver le repos, et (jue tu serais Irop heureuse d'êlre débarrassée d'un homme qui ne pouvait t';qi|HM ici (jur des orages el
des tortures. Je me dis que puisque je n'étais propre qu'à causerie malheur des autres, je devais m'isoler, et qu'il était bien moins déplorable de me regretter mort que dé me souffrir vivant. J'arrivai jusqu'à me persuader qu'il y avait de la générosité à te fuir.
J'étais affaibli ; et ma raison, assez obscurcie d'ordinaire par mon imagination exaltée, l'était encore plus par cet étourdissement dans lequel m'avaient laissé ma chute et ma blessure. Cependant je me rappelle avec vivacité les émotions qui m'assaillirent dans cette nuit étrange ; ces terribles combats que je sentis dans mon àme à chaque pas qui m'éloignait de notre demeure. Le vent s'était calmé, le ciel avait repris sa sérénité, je marchai longtemps dans la direction de la côte à la lueur des étoiles. Je fis au moins deux lieues ainsi. Je ne redoutais que les douaniers; mais comme j'avais soin de me te-
268 KLIZ\ DE RHODES.
nir a (|U('l(iuc dislanco du rivage, j eus le Imnlieur de ne rencontrer personne. Je me dirigeai vers quelques cabanes de pêcheurs qui ne pouvaient me connaître, car je ne m'étais promené qu'une seule fois de ce côté. J'entendis des voix, et je treml^iai comme un criminel. C'étaient deux de ces hommes qui se disposaient à appareiller. Je sautai dans leur barque et me couchai à fond de cale, puis je leur dis que j'étais un légitimiste compromis dans une affaire politique, et que s'ils voulaient me déposer à Jersey, ils n'auraient pas à se plaindre de moi. Nous fîmes marché, et quelques heures après j'arrivais sur la terre étrangère où j'espérais souffrir seul, loin de tout ce que j'aimais.
Daus les derniers temps que je passai au chalet, ma pauvre amie, je portais toujours avec moi de lugubres idées de suilide que j eus ejilin la folie de vouloir te faire partager; mais il s'y mêlait parinter-
valle (les idées de fuite, soit que lu nature se révoltât en moi, et me forçât à reculer devant la mort, soit que je vinsse à pressentir que si mon absence était aujourd'hui nécessaire au bonheur de ce que j'aimais, il pouvait survenir dans mon âme de ces grandes rénovations intellectuelles qui changent une destinée. Le fiûtestque depuis trois jours, lorsque je te quittai, j'avais réuni quelques valeurs sur l'Angleterre et que je les portais continuellement sur moi. Mais je me trouvai trop près de la France, et je ne tardai pas à partir de Liverpool pour les États-Unis.
Comment te peindre, hélas! ce que j'éprouvai lorsque s'ébranla le navire qui m'entraînait dans le Nouveau-Monde?
Tout ce qu'il y a de tendresse dans le cœur de la plus tendre femme se fit sentir dans le mien. 3Ies orages, mes désespoirs, mes amers sarcasmes contre la Providence , tout avait disparu ; je
lit' tlérouvris plus en Jii()i qu'un seul senliinenl, le regrel ddulouveux de te perdre : je retrouvai pour quelques jours un amour bien autrement profond et senti que celui des prémices de notre union.
Chaque inflexion de ta voix se reproduisait à mon oreille charmée, chaque regard de tes yeux, mon imagination le retrouvait avec enivrement. Éliza , Éliza, si lu fus aimée, ce fut dans ce moment cruel!... Souvent les passagers m'avaient remarqué seul sur l'arrière du navire, les yeux tournés vers la France, et quelquefois le visage baigné do larmes, car j'avais retrouvé ce don précieux qui adoucit toutes les douleurs poignantes. Ah ! certes si un vaisseau volant vers l'Europe se fût rencontré avec le nôtre, je me serais jeté à bord, pour retrouver tes (Miibrassements et pour essuyer tes pleurs; mais jua destinée devait s'acconq)lir. Quelles nuits j'ai passées alors eu faee du ciel, entre les
deux immensités ! Quels tevriblea retours de ma maladie morale j'ai subis à chaque instant, quelles puissantes tentations do me précipiter dans ce gouffre qui gémissait sans cesse sous mes pas! Telle était l'alternative de mes sensations : ou ma pensée roulait ténébreuse sur elle-même et repassait par toutes les phases de tortures auxquelles je t'ai associée, pauvre femme ; ou bien je pleiirais ce que je n'avais plus, ton amour, cette douce vie de la famille, le premier bien de l'homme qui n'a pas perdu la science de la vie. Telle était alors ma déplorable nature que je ne pouvais savourer une minute de repos.
Étais-je près de toi, libre de me livrer à l'étude, à la contemplation de nos magnifiques paysages, aux doux épanchements de notre amour; oh ! alors ma folie me saisissait, et voulant creuser des mystères insondables, je tombais dans l'abime du doute, dans la négation de Dieu, dans le sar-
tasme sanglant «le la vie actuelle, dans le renoncement à toute vie à venir. Lorsque je t'eus quittée, la perte de mes seuls biens parvenait à me débarrasser momentanément de ce cauchemar épouvantable ; pendant que je pleurais j'échappais à ma pensée habituelle. Il faut le dire, amie, cette seconde douleur, quelque amère qu'elle lût, l'était moins que la première: elle était dans les conditions de l'humanité. Quelle créature n'a pas perdu un bien terrestre, qui peul croire à la durée du bonheur sur cette terre ?...
Mais les autres souffrances que tu m'as vu supporter, Éliza, ce sont celles des anges déchus dont la l>ible nous a raconté la gigantesque histoire; la révolte contre la volonté de Dieu ne va pas à la taille de l'homme, il n'a pas reçu de force pour un tel combat, qui renij)lil l'Ame «l'une sorte d'épouvante ineffabb', et «oiiduil à la démence. In Vu< vu.
Si je troiwais un aliment à ma douleiir dans la contemplation des déserts de la mer et du ciel, il y avait dans Tintérieur du paquebot des scènes qui me déchiraient , par leur tranquillité gracieuse. C'était toute l'existence élégante d'un salon aristocratique de Paris ou de Londres : de jeunes fdles rieuses et naïves qui ignoraient la vie, de la musique légère et douce, quelques romances rêveuses. Pourquoi, me disais-je pour la millième fois peut-être, pourquoi tant de suaves impressions d'un côté, tant de supplices de l'autre? Est-ce que l'homme pénètre plus profondément dans le malheur à mesure qu'il scrute les mystères de la vie humaine, et la sagesse consiste-t-elle à vivre comme les oiseaux des champs, en savourant les seules sensations du corps? Ces êtres qui voyagent avec moi, vivent dans le même monde que moi, sont soumis aux mêmes malheurs, au même avenir dans