‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · FIN DE LA PREMIÈRE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

FIN DE LA PREMIÈRE ÉPOQUE

Ôttonit fpoqttf.

TB,0:Slèl£B PiJlTlS^

— Vous parliez de Tamoiir hier soir, dit la comtesse en promenant un œil rêveur surl'horizon des mers, où sejouaient quelques voiles blanches; vous disiez, Ernest, qu'on n'aimait qu'une fois dans la vie. Vous agiriez sagement en attendant quelques années pour vous prononcer ainsi.

— J'entendais, madame, reprit le jeune

liommc, ([uc Ton n'aimait qu'une fois avec la conviction que l'objet aimé est le seul (jui jtuissc remplir notre cœur et comprendre notre âme ; qu'il existe deux ûtres nés l'un pour l'autre, et que, quel que soit le destin de ces deux êtres, séparés l'un de l'autre, ils seront toujours souffrants sur cette terre.

— Et s'ensuit-il que l'on ne puisse aimer profondément en dehors de cette conviction?

— Je l'ai cru longtemps, aujourd'hui j'en doute. L'amour, à une seconde ou troisième épreuve, est quelque chose de moins pur, de moins samt. Lorsque nous avons vu un attachement s'éteindre, comment entendre le mot toujours sans un amer sourire? L'umo s'efforce en vain de ressaisir ses émotions d'autrefois, sa foi sans nuage dans l'éternité de l'amour, l'inconstance passée crie sans cesse au dedans de nous.

— Mais Ernest, n'éles-vous pas trop se-

vèrc pour la nature humaine? Si j'ai bien examiné autour de moi les amours brisés et suivis d'autres amours, ce n'a été le plus souvent que la main de fer de la société qui est venue arracher ces cœurs les uns aux autres. La société et la nature sont tous les jours dans une lutte terrible. Mais croyezmoi, j'ai connu de nobles âmes qui ont porté de longues et rudes souffrances avec courage. Il y a, Ernest, des héroïsmes cachés qui l'emportent sur le bruit de vos grands hommes. L'amour est d'autant plus calomnié qu'il est moins compris.

— Je ne saisis pas bien votre idée, madame.

— On met tous les jours sur le compte de l'amour ces scandaleuses séparations, que suivent bientôt de nouveaux attachements, ce honteux commerce d'êtres sans croyances, qui se livrent aux caprices fantasques d'une imagination déréglée. Eh! cher, estce là de l'amour? pas plus que les infamies

de quelques poêles ne sont de la poésie. Qu'avcz-vous fait de cette noble et divine passion dans la plus grande partie de vos romans modernes, dans vos drames frénétiques? Savez-vous, Ernest, que tous, tant que vous êtes, vous travaillez à démoraliser la société, à vicier l'idée sur laquelle repose le bonheur de Tliomme et de la femme? Si vous aviez une notion plus haute de l'amour, une notion plus vraie conséquemment, toute cette malheureuse littérature, qui a perdu tant de talents véritables, n'aurait pas répandu sur le monde ses dégoûts et ses désespoirs.

— Prenez garde, nous allons retomber dans nos discussions religieuses ; rappelezvous nos conventions. Quand on est sûr de ne pas s'entendre

— Pardon à votre tour, mon pauvre Ernest ; il est vrai que je serai gênée pour vous expliquer ma pensée sans employer des mots que vous appellerez mystiques. Que

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YOiilez-voiiA? Qiiainl on a le malheur d'avoir le sens commun, on no peut parler d'une chose importante sans rencontrer la religion. Elle entre dans tous les sentiments sociaux de l'homme. Il nous faudrait autant bannir la poésie de nos entretiens, car je soupçonne que ces deux mots se touchent de près.

— Je suis disposé à vous proposer une trêve, madame, et à vous laisser aller ce soir. Je me reprocherais d'entraver une explication qui prend une tournure sérieuse et que j'écoute avec un intérêt dont vous ne douterez pas, j'espère.

— Ah ! mon ami, que vous êtes généreux! mais il ne fallait peut-être pas me faire sentir toute la dignité de mon discours ; car je vais avoir peur du pédantisme, et l'embarras s'ensuivra. Tenez, pour avoir le temps de me remettre, descendons au jardin, et nous reprendrons notre conversation dans le bois.

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Ce qu'on appelait le bois à La Morliere^ était une sorte de labyrinthe cVarbres et de (leurs. Les acacias, les sapins et les mélèzes y étaient en abondance ; des massifs de rosiers se mêlaient aux chèvrefeuilles et aux jasmins; quelques groupes de chênes dominaient majestueusement cette ombreuse retraite, où les rossignols donnaient leurs concerts durant tout le mois de mai. On y venait souvent des alentours pour entendre l'enchanteur des nuits de printemps, car il était très-rare sur cette partie des cotes de la Bretagne. Le bois présentait de mystérieux asiles, qui dérobaient tout horizon et vous isolaient entièrement. Puis tout à coup, au détour d'une allée obscure, vous aperceviez par une trouée les vagues bleuâtres de la mer, et quelquefois une voile qui sortait du port voisin. Ailleurs l'aspect sauvage des roches noires battues par les flots, habitées seulement par le guëhmd et le courlis, conlraslait

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avec la verdure cblouissanle et les fleurs parfumées du bois do La Morlière.

La comlcssc et Ernest restèrent quelque temps silencieux, sous le charme de toutes les harmonies de la soirée, et comme absorbés dans la contemplation de ce romantique paysage. Cette femme, belle encore, exerçait beaucoup d'empire sur les hommes qui l'approchaient. Ses traits exprimaient une mélancolie profonde, et cette tristesse ne disparaissait jamais entièrement de son visage, même aux moments peu rares oii il s'épanouissait en riant. Elle ne devait pas sa mélancolie à une disposition naturelle , mais à une grande douleur d'un caractère fatal et tragique, qu'elle avait éprouvée dans sa première jeunesse. Aussi les personnes superficielles, qui ne savent pas plaindre les chagrins sans cause visible, comprenaient la comtesse et respectaient ses instants de taciturnité et de rêverie sombre. Les idées religieuses avaient été le refuge

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de cotU' àiiu' brisée, et, après plusieurs années d'Apres révolles el de luttes fatigantes, elle était arrivée à une patiente résignation, qui n'était pas sans charme.

Elle reprit :

— Je vous disais, Ernest, que l'amour n'était pas compris. J'avoue que je suis embarrassée pour bien rendre mes idées ; mais ne prend-on pas pour cette passion sublime je ne sais quel fougueux délire, dont je ne puis sonder la nature, mais qui, comme tous les délires, ne saurait durer que quelques instants ? L'amour, mon ami , c'est, selon moi, la tendance simultanée de deux âmes vers le beau, vers l'infini, vers Dieu. Et de là un bonheur infini comme le but vers lequel elles tendent. Ce sentiment qu'a chacune d'elles de la marche ascendante de l'àme aimée, cet amour luimôme qui s'accroît à mesure qu'elles s'épurent, dites, connaissez-vous beaucoup

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de vos vulgaires jouissances qui se puissent comparer à de telles joies?

Ernest souriait : — Mais ce sont des amours d'anges que vous me peignez là.

— Essayez donc de me déiînir un autre amour, et soutenez que la raison de l'homme peut le proclamer une chose sérieuse et sainte.

— Peul-élre dans un siècle de foi, voire définition passerait-elle. Pétrarque l'aurait fait comprendre à Laure de Noves. Mais tenez, quand on a vécu dans le monde galvanisé de notre temps, quand la vie chaude et emportée de Paris a arraché notre âme à sa pureté première, un pareil langage ne nous semble pas descendre des lèvres d'une mortelle.

— Hélas! mon pauvre Ernest, j'ai deviné bien des choses peut-être, et d'ailleurs le peu de temps que j'ai passé avec le comte m'a révélé des mystères que sans lui je

n'aurais sans doute pas soupçonnés. J'en- I. -18

27 i lll/A 1)1 HIIODKS,

iH'vois luiii )«'(|ii(' |;i \ii'(l<>iil VOUS lue parle/ a (le |MiissaiU'C' diMlrsonlro : aussi jr vois t|ui5 NOUS connaissez bien le désordre; mais franchement je crois que vous ne connaissez plus que cette partie de la vie humaine. Avec les meilleures intentions, toutes les femmes (pie vous peignez sentent plus ou moins la courlisane. L'idée chrétienne a disparu de ces âmes malades qui essaient de l'amour d'un homme et en sont rejelées, (m le ([uiltent, parce que cet amour n'a pas répondu aux besoins de leur cœur, comme si c'était possible en ne s'appuyant pas sur la pure notion que j'ai cherché à vous faire comprendre* L'autre soir, je lisais le livre d'im de vos coryphées. Il s'agit là d'une fciniiH' pieuse qui remplit toute une cominnne retirée du l)ruit do ses bonnes enivres et de ses praticpies dévotieuses. Vous voyez, mon ami, qu'il n'est pas (piestion d'une femme à religion artistique, (elle que vous ru (onnaisscz plusieurs àParis. Il vient

dans le villago un beau jouiif* lioiDine qui sédiiil la pauvre dame. Elle s'abandonne tout entière à son amant. Groiriez-vous que dans la suite de ce long commerce il n'est pas venu à l'idée de l'auteur de placer un remords dans l'âme de l'infortunée? Non, Ernest, ces hommes ne connaissent de la femme que ses côtés les moins nobles, que ses faiblesses et ses inconstances, ses caprices et ses emportements. Mais de cette délicatesse de sentiments, de cette vertu de résistance, qui est notre honneur à nous, de cette espérance infinie qui nous console, ils ne savent pas un mot. Et puis on gémit, on dit bien haut que la vie est décolorée, flétrie. Comment ne le serait-elle pas, au milieu de cette absence de noblesse et de raison? Croyez-moi, restez quelque temps à la campagne, venez souvent à La Morlière ; il y a dans ces solitudes des brises rafraîchissantes pour l'âme comme pour le corps. Quittez ce monde corrompu d'ac-

Irices et de faiseurs de vaudevilles; de plus forts que vous sentiraient s\ éteindre toutes les lueurs qui éclairent l'inteHij^'ence. Ce n'est là qu'une vie d'extérieur et de mouvement. Tout le monde invisible lui est étranger, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus élevé et de plus vivifiant dans notre nature.

Les grands yeux noirs d'Ernest se fixèrent longtemps sur ceux de la comtesse, qui en fut presque troublée.

— Si vous saviez, madame, dit le jeune homme, tout ce que j'ai souffert dans ce monde que vous ne jugez cependant qu'avec votre imagination! Si vous saviez quelle torture c'est de voir toutes ses croyances, tontes ses illusions tomber autour de soi comme des feuilles mortes ! ( La comtesse soiiril, cl ce sourire amer et doux semblait \uiiloir «lire (|ir('lle avait connu autrefois rct rl;il (ràiiic, cl (juV'llc (Ml était sortie depuis longleuqis.) Ilélas ! quand on ne

voit plus dans l'amour que l'assouvissement de passions fugitives comme un rêve, qu'il faut acheter au prix de mille tourments; quand les tortures de l'humanité n'excitent plus notre pitié, que les mots de bienfaisance et de charité semblent vides, que les soulTrances apaisées ne nous apportent plus une lueur de plaisir, un désert affreux se fait dans l'àme, et l'idée du suicide est la seule volupté dont se repaisse l'imagination.

La comtesse pâlit, et un frémissement interne crispa la peau de son visage et de son cou. Ernest s'arrêta comme lorsque nous venons de laisser aller une parole qui frappe au cœur une personne présente.

— Oh! oui, dit-elle, c'est affreux, mon pauvre Ernest... Mais, à défaut de foi religieuse , vous avez eu la poésie et le travail.

— C'est vrai, tant que j'ai travaillé.

L'homme qui peut travailler n'est pas malheureux, soyez-en sûre. Mais que de

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fois, pendant une année entière, je n'ai pu recourir à ce remède puissant! Les joies ([110 udiis procure la poésie s'usent comme les autres. Et d'ailleurs que d'obstacles encore sur ce terrain! que de douleurs cachées et connues seulement du poëte et de l'artiste! Il y a d'abord les tourments de l'exécution qui ne rend pas la beauté idéale de nos rêves, tourments qui s'attachent au plus intime de notre être et troublent le délire enivrant de la création. Puis toutes les angoisses de l'écrivain sans fortune avant d'arriver à la publication d'une œuvre. Il y aurait des volumes à écrire sur cette seule souffrance. Une fois l'œuvre lancée, le public est sourd si la critique ne crie pas haut et souvent. Et si elle ne comprend pas votre œuvre, ce qui arrive tous les jours, ce fruit de tant de veilles et d'an^^oisses avorte et vous replonge PTi des doub'urs plus acres, car elles sont sans espérance. Pardonnez-moi, ajoula-t-il.

en offrant son bras à la comtesse. J'abuse de la ])ermission que vous m'avez donnée.

— 11 y a peu d'années encore, Ernest, je ne vous aurais pas engagé à me confier vos pensées; il faut être bien sûre de soi pour se faire la confidente d'un bomme comme vous. Le découragement est la maladie la plus contagieuse que je connaisse.

— A qui le dites-vous, madame! Depuis que je cause avec vous, je souffre bien moins que dans les derniers mois de mon séjour à Paris. Et cependant, je sais bien que c'est dans la foi religieuse seule que vous puisez la force sereine qui émane de vos paroles, et je n'ai pas l'espoir de la retrouver.

Le salon de La Morlière était au rez-dechaussée. On y montait du jardin par deux marches qu'un frais gazon ornait de sa fleur violette. Quand Ernest et la comtesse entrèrent, Louise s'avança vers eux.

C'était une jeune flUe de dix-huit ani?,

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uiir physiononiic toute d'amour et de naïveté ; les bourgeois de la ville voisine trouvaient ses cheveux trop Idonds et sa bouche trop f^rande; son regard rêveur, comme celui des anges, leur paraissait fade. Enfin, Louise n'était pas du tout de ces beautés régulières et roses, qui font éclat dans les petites villes, et sont montrées à l'étranger comme les plus jolies femmes de l'endroit. Elle avait perdu sa mère dès l'âge de huit ans. Son père était mort depuis plusieurs années; elle s'était réfugiée à La Morlière, chez sa tante, qui avait déjà pour elle une tendresse maternelle. Les parents de Louise, gens de commerce, sans éducation artistique, tout entiers aux soins d'une profession qui a souvent le malheur de rétrécir les idées, et de fermer le cœur aux impressions tendres et nobles, s'étaient peu occupés de la jeune fille. On parle beaucoup des devoirs des enfants, je voudrais qu'on parlât davantage des de-

voirs des pères. Quand on a vécu un peu dans le monde, et examiné avec quelque soin la société, l'ineptie des chefs de famille est ce qui frappe d'abord. Lorsqu'ils ont amassé assez d'argent pour mettre leurs enfants à l'abri du besoin matériel, ils s'imaginent s'être acquittés des devoirs qu'ils se sont imposés en les créant. Que leur âme devienne ce qu'elle pourra, peu leur importe. Ne les ont-ils pas placés dans un collège où on leur a appris le latin pendant dix années? L'éducation de leur fils a coûté une somme énorme. Après cela, ils n'ont jamais cherché à diriger ses idées vers les doctrines qui soutiennent et consolent, à donner à son cœur la force qui fait supporter les revers, à développer enfin des sentiments et des principes qui sont la plus précieuse propriété de l'homme, car il en a presque autant besoin dans la bonne que dans la mauvaise fortune. On n'en a pas eu le temps. Louise avait été élevée comme

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pros((U(' loiilcs les jeunes personnes, c'eslà-diie Inri mal. Aussi, la mort de son père, qui lui coula bien des larmes, fut-elle en réalité un très-grand bonheur pour elle. Sa tante découvrit bientôt dans la jeune fille les plus heureux penchants et une intelligence qui devinait la poésie et les arts. Excepté quelques fades romans et l'Imitation de Jésus-Christ, divin livre qui console bien des cœurs de femmes, Louise n'avait rien lu quand elle perdit son père. Aussi, ces ravissantes jouissances de la pensée auxquelles l'initiait depuis trois ans la femme distinguée qui l'avait accueillie, contribuèrent-elles beaucoup à sécher les larmes de l'orpheline. Depuis que Louise lisait les poètes, elle semblait entrer dans une existence nouvelle; les paysages qui l'entouraient, les roches désertes, l'océan, les campagnes, prenaient un langage mystérieux pour parler à son àme , et la remplir do rêves enchanteurs. La religion, qui

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n'est si souvent chez les jeunes personnes du monde qu'une habitude de pratiques sans profonde influence sur le cœur, enseignée par celle institutrice si douce et si compatissante, jetait ses clartés bienfaisantes dans cette âme avide qu'elle pénétrait d'amour et de reconnaissance.

Chaque jour des lueurs d'intelligence se montraient plus brillantes sur le visage de Louise. L'enfance disparaissait.

Ernest était une assez étrange figure au milieu de ces deux femmes. 11 appartenait à cette race de jeunes hommes à moustaches et à cheveux longs, qui encombrent' nos boulevards et nos jardins publics. République, saint-simonisme , moyen âge , drames et romans gothiques, fouriérisme, réaction religieuse, sermons de Lacordaire, il avait été passionné pour toutes ces choses tour à tour, et était, quoi qu'il en dît, fort disposé à se passionner encore pour les autres modes que l'avenir nous réserve. Il avait

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le rniiil Iwiiil cl tl'uii Jjianc mat, dva cheveux noirs très-longs, pas plus noirs que ses yeux qui brillaient sur la pâleur de son teint. De légères nnousiaches donnaient à sa bouche un sourire de sarcasme et de tristesse qui n'était pas sans charme. Ernest avait perdu, au milieu des dévorantes orgies et des faciles plaisirs de Paris , tout amour et toute foi, et cependant il y avait encore en lui de la force et une certaine poésie de dédain comme celle de Byron dans Don Juan. Il avait lutté contre la vie. Lancé dans le monde sans fortune, dévoré de désirs ardents et d'ambitions immenses, comme presque toute la jeunesse de cette époque que le spectacle de tant d'étonnantes catastrophes a pour ainsi dire galvanisée, il s'était heurté contre l'insouciance des hommes qui possèdent, contre rinq)ertinencedcs parvenus, et des passions désastreuses s'étaient amassées dans son sein. Des rêves de bonheur, longtemps

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caressés, n'avaient produit que d'amers désenchantements; il n'avait pas eu la force athlétique de supporter sans révolte toutes ces tortures, et il faisait partie de cette masse d'hommes, dont plusieurs ont des cœurs nobles et généreux encore, mais qui, froissés par la société , et ne puisant pas dans la religion la résignation chrétienne , sont disposés à détruire, les uns par égoïsme et soif de richesses, d'autres par besoin de remuer, d'autres par ennui, et parce que, dans leur opinion, c'est un spectacle comme un autre, un jeu comme un autre, de renverser un gouvernement et de changer la face d'un état.

Pendant une année environ, Ernest avait vécu de poésie, sans préoccupation sociale. Il écrivit alors un de nos plus célèbres romans, mais cette passion disparut comme une autre de son âme capricieuse et fantasque. Il analysa la renommée comme

2K(> vhitK m MionFs.

il nvail juiâlvsé raiiioiii' cl la rojcla cominp

un IViiil sans saveur,

11 lui reslait à essayer la solitude; lu comtesse de Rhodes, qu'il avait connue près de Paris, et avec laquelle il était lié d'ailleurs par des relations de famille, était retournée en Bretagne depuis quelque temps,; Il quitta Paris, vint louer une chambre près de La Morlière, et visita souvent la comtesse et sa nièce. C'était tous les jours de douces causeries à l'ombre du bois, en face de l'océan , des promenades sur les dunes solitaires, que l'on prolongeait souvent aux mystérieuses clartés de la lune, si admirables au milieu des aspects sauvages des côtes bretonnes. Rentré dans le salon de La Morlière , Ernest lisait Chateaubriand , Lamartine, Ryron, Hugo, Schiller, tous ces grands interprètes du nouveau siècle, ce poéliiiue mélange de croyance et de scepticisme. La comtesse et Louise se pénétraient de la partie aimante, de la foi; Er-

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nesl u'élail t'rappéquedes bouleversements orageux de la muse du désespoir et du doute. De là des discussions sans lin, d'où chacun se retirait comme toujours avec ses propres convictions ; de longs entretiens métaphysiques sur l'amour qui couvraient d'une teinte rose le visage ordinairement pale de lajeune Louise, pauvre enfant rêveuse, qui était déjà triste les jours qu'Ernest ne venait pas à La Morlière , sans soupçonner qu'elle allait se créer de longues douleurs ; car Louise ne connaissait jusqu'alors de la vie que les insoucieuses habitudes de l'enfance, les promenades en famille dans les environs de sa petite ville, les dimanches passés à l'église, et les tendres enseignements de sa tante, qu'elle aimait plus peutêtre qu'elle n'avait jamais aimé sa mère. Il n'est pas une jeune fdle que l'on n'ait entourée de mille précautions, accablée de sages conseils sur l'inconstance des hommes, sur les dangers terribles de se laisser

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prendre à des dehors séduisants. On a soutenu (ju'il fallait les tenir dans une ignorance complète de Tamour, que les romans, m<!^me les plus spiritualistes , avaient l'inconvénient d'échauiïerleur imagination, et de les prédisposer à aimer. On a soutenu aussi que l'ignorance était beaucoup plus périlleuse que l'instruction qu'elles pouvaient puiser dans des livres dictés par un sentiment moral et dans les discours d'une femme tendre et religieuse; que la jeune nUe, ainsi préparée, n'entrait pas dans le monde avec cette candeur qui l'exposait à toutes les surprises; qu'elle était sur ses gardes; enlin, qu'elle connaissait le pays au milieu duquel elle devait voyager, et qu'il y avait de l'aveuglemenl à nier ces avantages. Quel que soit le parli que l'on embrasse dans cette question, (juand on aura examiné la société, on verra que généralemrnl on arrive au même but par ces deux voies.

La comtesse s'était livrée cent fois à ces rétlexions ; elle se détermina à ne pas traiter Louise en enfant. Et cette décision ne fut peut-être pas autant le fruit du raisonnement que le résultat de son caractère, et d'une disposition à la rêverie, qui la portait à s'occuper de poésie et des passions du cœur. Durant les premières années de son veuvage, la religion avait absorbé son âme ; mais depuis quelque temps, sans que sa foi en fût altérée, la comtesse avait éprouvé le besoin de revenir sur les sentiments de sa jeunesse, de mettre, pourainsi dire, de l'ordre dans les souvenirs dont elle voulait vivre. La religion enfin n'étant plus pour elle une passion exclusive, elle fut entraînée à parler avec Louise de ses pensées et de ses lectures. C'était pour la comtesse une vraie jouissance de suivre les progrès de cette âme qui s'ouvrait à toutes les impressions de la jeunesse, de recommencer la vie avec elle, d'autant plus qu'elle espé-

rait préserver sa nièce des tourmenls qui ravalent désolée elle-même. C'est dans ces circonstances que Ernest arriva de Paris, avec cette poésie religieuse, sceptique, brûlante et dédaigneuse tout à la fois, qui déborde de ce cœur do la France. L'aspect des solitudes de Bretagne, et surtout le commerce de ces deux femmes si pures, qui contrastaient étrangement avec le monde d'actrices que quittait le jeune poète, rafraîchirent son unie, et commencèrent à le réconcilier avec l'existence.

Un soir, la comtesse conduisit Ernest et Louise par des chemins encore inconnus du jeune homme. Ils montèrent sur dos collines, d'où la vue plongeait en d'immenses vallons ombrages de peupliers et de chênes. Puis tout à coup ils se trouvèrent dans des cavités sombres, dont la voûte de feuillage était si épaisse, que le ciel disparaissait à leurs yeux. Tels sont ces chemins creux de la vieille Ârmorique, qui y rendaient la

giieiTC civile si périlleuse! Quand on sorUle ces cavernes, on aperçoit de vastes champs de blé, de tabac à la feuille large et élégante, de colza, qui balance sa chevelure d'or, de blé noir avec sa fleur blanchâtre et son parfum de miel. Ces champs sont entourés de vieux chênes, qui restent là comme des souvenirs des druides. Tout à coup une ruine imposante s'offrit aux regards des voyageurs, au milieu d'une plaine inculteetrocailleuse.G'est un débris dechâteau fort. L'enceinte en est encore visible ; çà et là parmi les ajoncs et les orties qui croissent à l'entour, deux tourelles cmondces par le temps sont debout encore ; au milieu on aperçoit les restes du foyer gothique. Ernest contemplait la ruine.

— Eh bien, poète, dit la comtesse, voilà cependant un château où Du Guesclin a vécu, un foyer où il a devisé de guerre.

— C'est bien, dit Ernest, mais il faudrait être seul devant cette ruine. Vous nuisez

beaucoup à l'offel du paysage. C'est la premiôro lois, mesdames, que je me surp remis à souhaiter votre absence.

— Dites, est-ce que le moyen âge ne se dresse pas devant vous avec plus de relief que dans tous vos romans écrits généralement dans les salons de Paris?

— Du Guesclin m'inspire peu, madame; c'était un homme de guerre pur et simple, un brutal d'une laideur physique extraordinaire. Quand on a passé par le saint-simonismc, on est peu enclin à admirer cette force athlétique. Où est en lui la partie rêveuse ou passionnée du moyen âge? Où est l'amant de Françoise de Rimini , ou de Laure de Noves? le Tancredi de Torqualo, rOlhello de Shakspeare?Quoi que vous en disiez, l'amour du Maure est une grande chose, et cependant il ne soupçonnait pas vos idées sur cette noble passion. Je sais bien que cette énergie n'est plus de notre temps.

Louise se détourna comme pour cacher une émotion visible.

— L'amour cVOtlicllo, rcpritla comtesse, est un délire plus fougueux peut-être que celui de notre temps ; mais ce n'en est pas moins un délire que je ne saurais admirer.

— Othello me fait peur, dit Louise, c'est un sauvage; est-ce que vous n'aimez pas beaucoup mieux Tancrède? Il me semble qu'il y a dans ce héros une mélancolie bien puissante.

— Mes amants de prédilection, dit la comtesse, sont des créatures du vieux Shakspeare, Juliette et Roméo.

— Cependant, madame, reprit Ernest, je vous défie de trouver dans Roméo et Juliette les idées que vous m'avez plusieurs fois exprimées sur l'amour.

— Elles n'y sont pas en toutes lettres, c'est vrai; mais avouez qu'elles ressortent de la teinte générale de la peinture de cette passion. Il y a sur ce drame un parfum de

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spiritualisme qui est presque une religion. Et cette scène des tombeaux. Allons, poêle, à genoux ! c'est beau comme les plus licites inspirations de Beethoven rendues par l'orgue d'une grande cathédrale.

— Oh! oui, c'est beau, dit Ernest d'un air distrait.... Vous voyez cette touffe d'ajoncs qui balance ses boutons dorés à l'angle de celte tour? Elle me rappelle un bouquet de (leurs jaunes que je regardais machinalement pendant des heures de la fenêtre de mon ami Saingal, à Paris ; et, à ce sujet, je pensais à un héroïsme qui me touche plus que celui de la guerre. Je me vois encore entrer le matin dans sa vaste chambre sans meubles : des statues brisées, des crayons, des ciseaux épars, une vieille bible ouverte sur une immense table ; dans le fond, un grabat qui avait tous les insignes de la misère. Saingal est un jeune statuaire d'un prodigieux génie, selon moi; un homme fait pour régénérer un art que le compas

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académique a tué. Je vais plus loin : Saingal est fait pour créer la sculpture. Dévoré de passions, possédé surtout do celle dépeindre l'àme avec la pierre, il ne dort pas, ne mange pas toujours, parce que, d'ailleurs, il n'a pas toujours de pain. Que de fois je l'ai trouvé l'œil cave, le visage pâle et creusé, le regard indécis comme dans la fièvre, debout, les bras croisés, en contemplation devant son rêve ! Je respectais cette extase et me jetais sur sa seule chaise, attendant son réveil. Pauvre ami! quel génie et quelle torture! Chaque année, il enfantait des merveilles de passion et de force; chaque année, le jury académique rejetait le chef-d'œuvre que le malheureux artiste brisait dans sa rage, pour recommencer le lendemain avec un héroïsme et une patience que j'admirais en pleurant. Il avait des instants horribles, ceux où, doutant de son génie, il se disait : Mes juges ont peut-être raison! Il puisait ce doute affreux dans l'opinion qu'il

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avait de son art, dont l'idéal était pour lui si sublime, que toute œuvre achevée lui paraissait incomplète et médiocre. Dans un de ces moments, Sain},^al pourrait attenter à sa vie : heureusement ils deviennent plus rares. Ces hommes peuvent* bien me l'aire souffrir, me disait-il un jour, mais ils ne m'arracheront jamais les instants d'enthousiasme qui m'enlèvent au ciel quand une idée m'apparaît dans toute sa fraîcheur, dans tout l'éblouissement de la création. — Sans doute Saingal ne vivra pas longtemps, en proie à de tels orages, à des impressions si brûlantes; il mourra peut-être méconnu Mais voilà bien des choses à

propos d'un brin d'herbe.

— Pauvre jeune homme, dit Louise, dont les yeux étaient humides, est-ce qu'il n'a ni une mère ni une so^ur?

— Rien, n^prit Ernest; et pourtant jamais hoinm*^ ne fut plus fait pour ôlre consolé et aimé par un cœur de femme. Mais

le factice le tourmente; il trouve que tout le monde grimace dans notre société. II nous méprise tous comme écrivains. Vous n'êtes pas naturels, me disait-il un jour, vous feignez des passions volcaniques, et vous êtes des dandys ! — Depuis longtemps il ne lisait plus que sa vieille bible. Quant aux femmes, il les fuyait, parcequ'il sentait qu'elles ne pouvaient être une simple distraction pour lui. Est-ce que je puis aimer une femme et mon art? disait-il. Que j'ai passé de soirées à lui persuader que cette alliance était possible et bien douce ! Je me souviens qu'un soir il me conduisit à la porte, en me jetant ce cri pour toute réponse : — Et du pain, pauvre fou !

Ce jour-là, avant de se coucher, Louise donna à sa tante un baiser plus tendre que de coutume; puis, lorsqu'elle eut fait sa prière à Dieu d'une âme tout à la fois ardente et distraite, elle se mit au lit, prit un volume du poëte des femmes, et lut quel-

ques fragmcnls de la méditation du Lac; mais bientôt le livre s'abaissa, et la jeune fille resta involontairement dans une longue contemplation interne. Tout ce monde de sentiments remue par Ernest et la comtesse fermentait dans cette imagination si neuve et si pure. Elle s'initiait à des impressions inconnues, à des douleurs immenses, si communes dans la génération à laquelle appartient l'avenir; elle entendait vibrer en elle la voix sonore d'Ernest, et ses regards rêvés faisaient baisser les yeux de Louise. Il est bien difficile de peindre ce pèlerinage vague et involontaire de la pensée, qui est si charmant quelquefois, et quebjuefuis aussi bien cruel. Le sentiment poétique, ému par les conversations qui venaient d'avoir lieu sur les ruines du manoir, éveilla en Louise une foule de souvenirs, do pressentiments délicieux, et cependant mêlés d'imjuiétude et de peine. Le souvenir dos douces heures de la vie

est, pour certaines âmes, la plus aimée des consolations. Malheureusement le souvenir est presque aussi capricieux que le rêve. Le souvenir volontaire et appelé par le désir est bien loin d'avoir le charme et la fraîcheur du souvenir involontaire, qui se présente devant les yeux de l'àme comme une apparition subite. Il ne serait peutêtre pas injuste de regarder ces instants comme les plus réelles et les plus positives jouissances de la vie.

Il y a des moments où toute l'existence semble ainsi se grouper pour se donner en spectacle à notre âme. Louise se rappela les lointains sourires de sa mère et de son père qui dormaient sous la tombe , ses jeux, ses naïves amitiés d'enfance, ses promenades du dimanche si pleines de poésie, aujourd'hui qu'elles n'étaient plus qu'un passé qui ne pouvait revenir, et que les personnes chères qui la conduisaient alors étaient séparées d'elle par la mort ;

300 ÉLIZA DE niIODES.

puis, sa première année de séjour à la Morlièrc, SCS impressions lorsque salante l'initiaitaux créations merveilleuses des grands poêles. Les paroles brûlantes d'Ernest , ses souffrances d'artiste, se jetaient au milieu de toutes ces images, et portaient le troul)le dans cette ame candide et pure , qui entrevoyait vaguement un avenir mêlé de bonheur et de larmes.

L'alouette gazouillait sa chanson matinale quand Louise s'endormit.

Des révolutions étranges s'opéraient dans l'âme d'Ernest depuis qu'il habitait la campagne. Les fumées épaisses de l'orgie et du désordre s'évaporaient chaque jour, et faisaient place à des sentiments doux et calmes. Celte puissance d'amour qu'il

croyait cleinle en lui se réveillait chaque jour. Le soir, quand il quittait laMorlière, il avait riiabitudc de se rendre sur la grève, et de passer une heure ou deux errant dans les solitudes. Quand l'Océan dormait sans mouvement, et que l'on n'entendait que le murmure de la vague expirante et le cri mélancolique du courlis; quand la lune éclairait la côte , réfléchissant ses rayons d'argent et d'or dans le miroir mobile de la mer, et que les rochers sombres s'élevaient dans l'air comme des géants , et que les masses de sapins ne paraissaient plus qu'une montagne, parce que le dessin de leur feuillage avait disparu , toutes les harmonies saintes des belles nuits d'été se faisaient entendre dans l'ùme renaissante du jeune homme. Il se couchait sur le sable, et écoulait dans une muette extase le mystérieux langage des nuages et des étoiles. Les grandes mélancolies de la nature lui faisaient prendre en pitié les

vaines inquiétudes des hommes. Le sceptique se surprenait à élever vers Dieu son âme étonnée. Est-ce que je me serais abusé? pensait-il; est-ce que mon âme, que je croyais blasée et morte aux poétiques émotions , à l'amour, au bonheur, n'avait besoin que de la fraîcheur des solitudes pour retrouver ses premières croyances , ses premières joies? Le désert est bienfaisant, la nature est une divine consolatrice. Le souvenir de la comtesse et de Louise se mêlait à toutes ces impressions. Il sentait que ces deux femmes lui étaient chères , que leur présence avait jeté un baume sur sa vie ; mais il ne démêlait pas bien encore quels étaient ses sentiments pour elles. L'intelligence si élevée de la comtesse, cette tristesse puisée dans des souvenirs douloureux, cette pente à s'occuper sans cesse des épreuves de l'âme, l'entraînaient vers elle; mais la tendre naïveté de Louise , cette fraîcheur d'impression de la première jeunesse, cette

304 ÉMZA DK RHODES.

loi dans la vie que nous perdons si vite , le charme si puissant du printemps de la beauté,lc captivaient pcut-ôtrc plus encore. Tout cela n'est que de lu poésie, se disaitil, lorsque sa manie d'examen le ressaisissait ; je les aime comme une tête de Delacroix ou de Johannot, comme j'aime une mélodie de Beethoven : voilà tout. Et n'estce pas là, en effet jl'amour de ce monde? Aller au delà, c'est faire des efforts pour s'élever au-dessus de notre nature bornée; c'est escalader le ciel pour retomber ensuite plus lourdement sur la terre. Eh bien, prenons la vie comme elle est , respirons les femmes comme les fleurs , écoutons-les comme la musique, comme la poésie, jouissons de chaque jour , et surtout ne nous efforçons pas de coordonner notre vie, d'en chercher l'harmonie ; que les jours se succèdent avec tout le désordre de leurs impressions diverses. La philosophie n'est qu'un jouet ; laissons-la aux insensés.

ÉLIZA Dr. RIIOOFS. 305

D'autres fois il devenait sérieux ; il se croyait capable encore d'un amour durable et profond ; les rêves de sa première jeunesse revenaient en foule. Sa foi dans la femme se ranimait vive et ardente. Dans ces moments-là il ne songeait qu'àLouise. Il lui fallait une âme neuve et croyante , une âme qui ne s'inquiéterait pas de son passé de jeune homme, et qui n'en tirerait pas des conséquences fâcheuses pour l'avenir. D'ailleurs il avait besoin d'un amour de cette nature pour lui rendre la naïveté qui lui manquait. La comtesse et moi, pensaitil, nous nous tromperions tous les deux. Une grande passion a rempli ce cœur; elle ne s'en cache pas. Elle dit bien qu'elle n'y a trouvé que la douleur; mais sa voix, qui s'altère encore quand elle parle de cette époque de sa vie, montre assez tout l'empire de ce souvenir brûlant. — Un autre jour il se fâchait contre sa pensée. Quelle pitié! se disait-il, je parle d'amour et je

30r> KLIZA DE niIODES.

l'analyse comme une étude mélaphysique.

Oh! non, loiitc celte nature du désert me trompe et m'éblouit; on ne retrouve jamais la sciisilivité de la première jeunesse. C'est liiii. L'amour alors était quelque chose d'instinctif, d'imprévu, j'étais entraîné, subjugué avant d'avoir songé à cette passion fougueuse. Va, tu n'es plus qu'un misérable raisonneur, qu'un artiste, comme ils disent, bon à disserter avec de vieilles femmes ou avec des courtisanes sans pudeur, sur toutes ces illusions de la jeunesse. Telles étaient les pensées qui l'agitaient durant ses longues promenades à travers les guérels et les bois , ou sur les dunes sablonneuses de nos côtes. Les paysans bretons, qui comprennent peu la poésie et la vie contemplative, parce qu'ils ont toujours assez d'efforts à faire pour lutter contre la vie réelle , étrangers qu'ils sont à toutes les souffrances intellectuelles si communes à cette épo(tue, commençaient

à s'occuper de ce jeune homme pâle qui errait comme un spectre au milieu de leurs champs , qui traversait le soir la cour de leurs fermes en jetant un regard triste , mais observateur, sur tout ce qui l'entourait, sur les enfants et les femmes assis au seuil de la porte rustique, sur le laboureur qui portait avec peine le poids du travail de la journée , comme lui le travail de sa pensée tumultueuse.

— J'ai entendu dire à la ville , disait un maçon qui revenait coucher tous les soirs au village , que ce beau monsieur là était un simonien. — Qu'est-ce que c'est que ça? disait un autre. — C'est une société d'individus qui veut prendre l'argent des riches pour le donner à ceux qui n'ont rien. — Un autre prétendait que le jeune homme était un envoyé du roi pour surveiller M. le recteur qui était dévoué aux anciens. — Ernest était ainsi l'objet de la

curiosité' do lous, lui qui regardait co<i hommos avoc la ni<^mo impassibilité que les rocliors ou les arbres.

A Adolphe L*

Oh ! que tu m'as bien jugé, Adolphe , et que tu es heureux de ta force d'âme et de cette constance d'idées qui te fait regarder le terme sans incertitude et sans défail-

lance! La mobilité de mes impressions m'étonne. Tu m'as vu à Paris me ruer dernièrement dans tous les désordres de l'orgie , rire de tes graves discours , puis saturé, dégoûté, tomber dans le désespoir, et croire que le plaisir était encore bien plus vain que la douleur. Tu m'as conseillé la solitude; je t'ai obéi.

Je ne suis plus l'Ernest des nuits parisiennes. J'erre sur les caps de Bretagne à la clarté des étoiles , écoutant les bruits de la nature, le gémissement de la mer que j'ai revue avec une joie profonde. J'entends la pénétrante voix de Dieu, qui parle à l'homme dans toutes les harmonies du sublime paysage qui m'environne. Le jour se refait dans mon àmc, les fumées qui l'obstruaient s'évaporent ; je retrouve en moi des sentiments que je croyais morts pour toujours, l'amour pur et noble des êtres chastes et sérieux. Écoute-moi encore une fois.

Si quelque chose pouvait t' étonner, lu t'étonnerais , loi qui sais avec quel délire je me suis jeté dans toute Fâpreté du drame et du roman modernes. Mais le coup d'œil de la haute raison t'a dès longtemps révélé tout ce qu'il y a d'inconstance dans l'esprit et le cœur de l'homme.

J'ai rencontré ici , chez la comtesse de Rhodes , une jeune fille de dix-huit à dixneuf ans, blonde et rose, simple, pure, entrevoyant à peine encore les mystères de la vie , une intelligence distinguée , que la comtesse, femme si distinguée elle-même, a développée par des lectures et des conversations de tous les jours. Tu sens bien que ce n'est pas ce qui m'enchante dans la jeune fdle. Je suis blasé depuis longtemps sur tout cet étalage liltéraire dont nous étouffons à Paris. Ce qui m'enchante, mon ami, c'est cette naïveté gracieuse beaucoup plus rare pour nous; celte physionomie si pénétrée d'amour tendre et céleste

312 ÉLIZA l>i: lUIODES.

comme colle des anges. (Ne souris pas.) Je ne t'ai pas encore parlé de son physique. Louise est peut-être un peu trop grande , mais sa taille est si souple , elle se ploie avec tant de mollesse, qu'une femme me disait l'autre jour : « Elle n'est pas trop grande, c'est nous ({ui sommes trop petites. » Ses yeux sont d'un bleu d'azur tel que j'en ai rencontre rarement. Ses lèvres sont un peu grosses peut-être , mais d'une teinte rose admirable. On pourrait comparer sa chevelure au manteau de roi d'Alfred de Musset. Mais, comme tu vois , ce n'est pas du tout l'Andalouse du poëte, c'est une pieuse et tendre fdlc, dont l'amour et la prière montent ensemble vers le ciel.

Sais-tu ce qui m'est arrivé en présence de toute cette pureté? C'est que j'ai senti s'éteindre les llammes impures de mon cœur. Ce dévergondage de sentiments, <iuc nous avons tous mis à la mode, et qui n'est

ÉLIZ.V DE lUlODES. 313

que la partie brutale el sensuelle de l'amour, m'a paru déshonorant pour un être doué de pensée. J'en ai rougi, en vérité. Les conversations de la comtesse ont achevé de me convertir. Elles me démontraient ce que m'inspirait Louise.

La comtesse est réellement une femme supérieure. Elle a connu dans sa jeunesse les angoisses et les joies d'une grande passion. Elle a épousé un homme d'une condition très au-dessus de la sienne, qui a bravé le courroux de son père et de toute sa famille pour contracter cette alliance. Si j'ai été bien informé, le comte, dont l'imagination était brûlante et tourmentée d'idées philosophiques âpres et tumultueuses , fut bientôt las du paisible amour qu'offre le mariage. Madame de Rhodes a dû beaucoup souffrir avant d'arriver à la grande catastrophe de sa vie , car il est resté dans le pays des bruits étranges sur la mort du comte. Elle a acquis par toutes

Mï ÉLIZA DE UnODES.

ces douleurs une connaissance profonde de la vie humaine , d'où naît une douce pitié pour des orages qu'elle a traversés , et qui ont laissé dans son àme une tristesse pleine de cliarme , et non maladive comme celle (pie nous trouvons peinte dans nos livres modernes. Il y a dans toutes les paroles de la comtesse, môme les plus sombres» une sérénité qu'elle puise dans les idées élevées que la religion lui inspire. La comtesse est d'autant plus religieuse qu'elle a été tourmentée de doutes à une certaine époque de sa vie. Elle était même arrivée , racontet-clle, jusqu'à l'incroyance. Elle prétend qu'elle est revenue à la foi par l'élude. Quoi qu'il en soit, je pense qu'il y a eu dans toutes les phases religieuses et philosophiques par lesciuelles elle a passé beaucoup plus de couir que d'intelligence. Je trouve dans cette femme une raison qui broie tous nos sophismes à la mode, toute notre phraséologie sentimentale.

Tu penses que je dois laisser la vie couler assez doucement au milieu de ces deux femmes et des paysages pleins de grandeur et de mystère qui m'environnent, car les côtes et les mers de Bretagne font paraître bien petits les points de vue qui nous sont familiers aux environs de Paris. Il y a ici une rudesse sauvage qui rappelle les siècles primitifs , bien différente de la monotonie de nos campagnes alignées. Au milieu de ces déserts, Louise m'apparaît comme la Béatrice parmi les gigantesques créations d'Alighieri. Depuis longtemps déjà elle occupe ma pensée. Il y a entre nous une communion de sentiments que nous puisons à longs traits dans nos regards Elle ne se rend pas compte de ce qu'elle éprouve peut-être ; mais je me crois aussi sûr de son amour que si elle me l'avait avoué. J'en suis bien plus sûr, car la bouche dit tout ce qu'elle veut, tandis que ce qui se révèle par les yeux a une invincible

31(> (:iAl\ DE HirODES.

sponlanôitù. Quand c est un jeu, c'est ridicule et d«3S lors sans effet.

Lorsque Louise m'adresse une parole de confiance, quand il y a dans sa voix une inllexion tendre , quelque mollesse dans sa pose , je ne saurais te peindre le bonheur intime et pcnélrant ({ui descend dans mon àme. 11 me semble (juc toute la nature soit changée , tant je la sens autrement qu'autrelois. C'est ce que j'ai éprouvé de plus doux dans ma vie.

Au sein de presque tous les bonheurs humains, il y a une âcreté qui fait souvenir de la terre. Ici je ne trouve aucun mélange. Je crois que je deviens aussi pur que Louise ; c'est un calme et une sérénité dignes de la vie du ciel. Ne crois-tu pas, Adolphe, qu'il y a une grande forfanterie dans tous nos cris de scepticisme blasé, et que beaucoup, qui se disent revenus depuis longtemps des illusions de l'âme, pourraient sentir comme moi?

ÉUZ\ DE RHODES. 317

Nous avons fait un pas hier. Lorsque j'entrai dans le salon, Louise était à une fenêtre ouverte , que le lilas et le chèvrefeuille embaumaient. Je fus encore frappé de la suavité qui émane de l'harmonie de ces traits , et de l'expression aimante de ce visage. J'apportais des romances pour qu'elle en choisît une qu'elle voulait étudier le jour même. Elle en parcourut plusieurs, et arriva enfin à celle que j'avais présentée à dessein.

— Lisez celle-là , lui dis-je ; si vous l'aimez autant que moi , vous la choisirez.

C'était une élégie assez belle et toute pleine de l'amour qui débordait de mon âme.

Elle lut et se troubla. Les roses de ses joues devinrent plus ardentes. La gaze de son sein frémit. Je pris sa main que je baisai lentement.

La parole expira sur mes lèvres. Cette main baisée engageait plus Louise que les

dernières Iiiveurs de beaucoup de femmes.

La comtesse entra ; et je ne sais par quelle l)izarrerio, moi naguère si habile auprès des femmes, j'éprouvai un étrange soulagement à sa présence.

Je continuerai cette lettre au premier jour, Adolphe.

Aime-moi.

Adolphe L*** a Ernest.

Nous sommes une génération déplorable, Ernest; toutes nos passions ont été excitées par l'époque tumultueuse qui nous a vus naître; nous avons assisté à des

320 >':liz\ de rïiodks.

spcclaclos si ùtonnanis, ([iio noire imagination on est clovcniio ardente et ambitieuse, mais nous y avons perdu le bon sens, cette qualité dislinctive des écrivains du grand siècle de notre nation.

Et d'abord, nous avons été élevés par des hommes qui n'avaient plus de foi dans le christianisme. Or, comme le christianisme était la base de toute société moderne, l'extinction de l'idée chrétienne dans les âmes devait amener nécessairement le chaos social que chacun entrevoit ou redoute aujourd'hui. Nous avons donc été élevés dans l'indiilérence religieuse

c'étaient les plus favorisés d'entre nous; pour un grand nombre on est allé bien au delà de l'indifférence, et les sarcasmes les plus grossiers' contre la religion de leurs pères ont été les premiers enseignements donnés à leur enfance. Quel irréparable malheur ! — Ces impressions ne s'eiïacent jamais entièrement, et la plu-

part do ceux d'entre nous que l'étude ou le dégoût de la terre ramènent à la foi du Christ, restent dans une vague adoration sans pratique, dans je ne sais quel milieu entre l'ineroyance et la religion, misérable état de l'àme qui use la volonté, cède marque essentielle des grands caractères. Par quelle suite d'événements n'avonsnous pas été amenés au scepticisme politique si évident aujourd'hui dans la société française? On nous a raconté presque dès le berceau les offroyaldes malheurs qui ont ensanglanté le sol de la France. La terreur du mot réjnihll(jue nous était enseignée par nos mères, qui confondaient toutes la démocratie avec celte horrible boucherie de 1793. Napoléon est venu restaurer la monarchie, disait-on ; mais cet homme lui a réellement porté le coup dont elle mourra peut-être. D'abord il était sorti des rangs des simples officiers,

il était le représentant de la valeur per- 1. 2\

,'Î22 ÉLiZA ni: riiodes.

sonnollc cl non du ilroil héréditaire; en mêlant un sang plébéien ù celui des Césars, il a humilié l'orgueil des grandes races dont les plus braves rejetons se prosternaient devant sa puissance. Puis, comme pou»- enseigner au monde que la royauté n'élAit qu'une illusion bonne pour des entants, il s'est mis à faire des rois de ses frères et de ses officiers. Les soldats sous la tente disaient : Un tel est passé roi, à peu près comme ils disaient : Un tel est passe lieutenant.

Après ces renversements étranges, vous aurez beau enseigner de nouveau aux peuples que la royauté est une chose sainte , que le prince est inviolable, ils se rappelleront ces rois errants et chassés de leurs palais par la volonté d'un soldat ; ces autres rois sacrifiés par la multitude, et surtout ces manteaux de pourpre jetés sur des épaules roturières, et ils souriront à votj'c parole.

ÉLIZ\ DE RHODES. 32

Quelque temps ou a cru sauver la société par cette alliance des principes di^ vers, que l'on nomme gouvernement représentatif; mais lorsque cette épreuve a été faite, lorsque les combinaisons de l'intrigue la plus astucieuse ont été mise^. à la place de la vérité, lorsque les hommes ont bien laissé voir que les grands mots de liberté et de dévouement ne cachaient que le plus froid égoïsme, que l'ambition la plus étroite; oh! alors, un dégoût étrange a saisi chaque cœur, et le spectacle du monde était assez triste pour nous ramener vers la foi vive et active, s'il était resté au fond des âmes engourdies quelque énergie pour vouloir.

Voilà où nous en sommes cependant.

On dit bien que l'avenir du monde est démocratique; les uns flattent les classes pauvres, s'imaginent que leur participation au droit électoral améliorerait le sort de tous; on fait de très-belles phrases là-

3"2i ÉM'/\ 1)1 i.noDF.s.

(lossu^;, lies ])hnis(N pilli'os dans l'Evanj^ilr, t'i auxquelles on ap])li(|U(' los paroles à la mode. Mais quand on se mêle au peuple, on est frappé de son ignorance, et Ton prend en pitié l'orgueil français qui s'admire avec une bonne foi risible. Qu'y a-t-il dans la classe ouvrière de Paris? Chez quelques-uns, des vertus de famille tlign(>s d'un profond respect, chez d'autres, en petit nombre, une instruction qui vaut presque celle de la bourgeoisie ; mais dans l'immense majorité? une avidité incroyable de jouissance, l'idée religieuse absolument anéantie, une ignorance complète de toutes les théories sociales; et cette ignorance est encore bien plus profonde dans nos provinces et surtout dans nos campagnes. Voilà donc les masses que vous voulez appeler dès aujourd'hui à une participation au pouvoir! Que d'etforts, que de patience il faut encore avant d'arriver à l'organisation d'une démocratie bienfai-

santc ! Tout ce qui a des yeux voit celte vérité, et cependant les idées sur lesquelles s'appuient les sociétés aristocratiques sont usées. Nous ne paraissons plus séparés d'une réalisation démocratique que par quelques années, quelques instants de la vie des nations. Nous voyons bien ce qui croule , et ce qui naît, épouvante. Comment trouver une foi politique au milieu de tout cela?

Les hommes qui nous disent que la société ne peut être sauvée que par le retour aux idées du christianisme, me semblent les plus raisonnables, mais on n'inculque pas de nouveau une doctrine aux peuples comme on fait prendre un breuvage aux malades ; et d'ailleurs, quels efforts si réels voyons-nous de ce côté? Sommes-nous témoins de cet enthousiasme brûlant des premiers temps du christianisme? Les hommes quittent-ils la fortune, les honneurs pour se mêler aux pauvres, pour

adopter la misère cl porter des consolations sur le grabat du moribond? les gens du monde abandonnent-ils ses folies pour catéchiser le peuple, pour déposer leur or aux pieds des apôtres? les lettrés se font-ils les instituteurs des pauvres, portent-ils la vraie lumière au milieu des épaisses ténèbres de ce temps? Dépouillet-on les étroites passions de l'égoïsme, se sacrilie-t-on soi-même au bien de tous?

Oh! non, sans parler de la masse infime qui se rue sur l'argent, comme le pourceau sur la f[uige, les hommes qui font de beaux livres sur le christianisme sont pleins de langueur et de mobilité. Ardents à discuter dans un salon, ils recherchent, comme tout le monde, les charmes d'une existence de luxe ; découragés par le présent, assez ignoble, il est vrai, ils se croisent les bras, disant avec nonchalance que l'on ne peut rien maintenant, qu'il faut que le siècle marche encore. Ils voient admira-

blcmont nos plaies sociales, mais ils semblent se résigner à ce speclaclc. C'est que la foi leur manque, non la foi théorique de la philosophie, mais la foi du cœur, celle qui remue les montagnes. Le spectacle de la société au commencement de l'ère chrélienne étalait bien d'autres horreurs, bien d'autres aspects repoussants, et cela empèchait-il saint Paul de coucher dans son manteau au milieu du désert, de braver les climats brûlants et les terres glacées, les chaînes, les cachots, les affronts, les tempêtes, les blessures et la mort?

C'est un triste spectacle que ces hommes pris de désespérance, et qui poussent un gémissement affaibli parce qu'ils n'ont pas la force d'ébranler le monde. Vois ce que deviennent tous nos poètes, comme ils se perdent dans l'individualisme ! Leurs chants ont du charme, mais où sont les paroles d'espérance, les accents qui consolent l'humanité et annoncent une grande doc-

328 ÉLIZA DE nUODES.

trinc (jiii redonne la vie aux sociétés? Les poêles gémissent sur leurs propres douleurs, sur leur ;ane (jui est triste jusqu'à la mort, comme si nous étions à la fin des lenij)S chrétiens, et cependant les proi)hètes nouveaux en ont menti! le christianisme ne s'éteint pas, il n'y aura pas d'autre religion que lui ; le christianisme disparaîtrait entièrement de la France qu'il se trouverait immédiatement un autre coin de terre pour le recevoir et le répandre sur l'univers; le christianisme sera la dernière religion, parce qu'il renferme tout ce (pii est utile à la vie de riiumanité. Les religions ne naissent pas, Ernest, parce que les hommes trouvent celles (jui existent trop vieilles : elles naissent lorsque le culte présent n'a pas prévu tous les besoins du cœur de l'homme, lorsqu'il est une entrave à la vie sociale. Or, il est inq)ossible d'imaginer un état de société, quoique libre qu'il soit, dont la liberté ne soit

au-dessous de celle prêchéc par l'Evangile, et de rêver un dévouement au-dessus de la charité chrétienne, une beauté au-dessus de la beauté chrétienne.

Ce qui nous perd, Ernest, c'est l'orgueil, ou plutôt la vanité, car l'orgueil est un mot trop magnifique pour nous. Napoléon nous a fait bien du mal sous ce rapport ; il a produit une foule de maniaques, qui s'érigent intérieurement des statues ridicules. 11 a rendu la personnalité humaine tellement colossale, que ce spectacle nous a fait perdre la tète. Au lieu de nous attacher à étudier l'admirable harmonie de l'ensemble , à rechercher l'humble place que chacun de nous doit occuper dans ce tout merveilleux, nous nous sommes ingéniés à nous grandir nous-mêmes ; et le plus déplorable de ceci, c'est qu'à l'époque de Napoléon en a succédé une dans laquelle les hommes se sont faits nains. Pas une grande individualité ne nous domine jus-

qu'à présent; les choses sont pleines de drame ol l'avenir n'est pas sans terreur : mais les hommes ressemblent au chœur antique qui assistait à l'action sans y prendre une part brillante. Et d'abord, qui ne voit que Napoléon est le dernier grand homme de sa race? Les héros anciens ne sauraient plus convenir au siècle qui se lève : leur principal moyen d'action , la guerre, disparaît anéantie par les idées nouvelles. Dieu a suscité, à la fin d'un ordre social qui croulait, une des plus hautes figures de l'histoire ; nous sommes encore tout meurtris de ce spectacle gigantesque. Embarrassés des ruines du vieux monde , nous heurtons à chaque pas des pierres vermoulues, et notre marche est chancelante comme celle de l'homme ivro dans les ténèbres. Heureux ceux qui viendront après nous , lorsque la voie ne sera plus encombrée ! Puissent nos souffrances

ÉLIZA DE lUIODES. 331

et noire sang leur préparer une ère harmonieuse !

Ce que nous sommes en religion et en politique, Ernest, nous le sommes nécessairement en amour : tout s'enchaîne dans l'ordre moral. Au lieu de passions fortes et patientes, basées sur l'appréciation des coeurs et des caractères , nous voyons je ne sais quel galvanisme né d'une imagination en désordre. Le suicide devient si fréquent, qu'il n'est même plus remarquable. On se tue à dix-huit ans, parce que le monde n'a pas encore ceint notre front de couronnes, ou parce que notre famille s'oppose à notre mariage. Dans une époque moins folle, on confiait ses espérances à Dieu et au travail , et l'on attendait. Pour toi, tu vas commettre un meurtre et un suicide tout à la fois. Examine donc le passé de ta vie, et dis-moi si tu peux te charger de l'énorme responsa-

:V.V1 i':liz\ 1)l luiODLS.

l>ililc (luc lu MIS ussumer sui' la lèlt*. Pauvre Tou ! la première actrice que tu trouveras Ix'Uc le fora oublier la Louise , qui pleurera au milieu de l'épouvantable isolement de Paris. Toi, Ernest, te marier, et à une femme sans fortune! y songes-tu?

Dans les unions riches , ces dangers de la légèreté du mari sont sans doute terribles, lorscpie la femme est sérieuse et réellement aimante ; mais , au moins , la vie du grand monde, les bals , les spectacles arrachent l'àme à la réflexion , et allègent sa souffrance. Dans la pauvreté, au contraire, la femme abandonnée est continuellement en face de sa douleur, elle s'en nourrit, et cet aliment lui donne la mort , la mort lente des phthisi([ues , avec cette différence qu'elle la voit venir, que chaque matin elle remarque sur son visage un nouveau signe de dépérissement. Si lu revenais à Paris, ta Louise pleurerait un mois et retrouverait lu sérénité de la vie : si lu per-

tU7.\ DE RTtODES, 333

sislos dans ta rôsolulion l'olle , tu crées pour toi et pour elle une existence de douleur.

Rappelle-toi donc, Ernest, que tu as déjà failli contracter un mariage semblable, que tu devais mourir s'il ne s'accomplissait pas ; rappelle-toi que c'est moi qui te forçai à rompre, et que quinze jours après tu n'y songeais plus.

Telle est ta nature , ou plutôt tu es devenu tel , en abusant de ton imagination , en menant la vie brûlante et corrosive de la société que tu voyais ici. A quoi bon te farder la vérité ? Sache donc bien que tu n'as jamais connu une passion sérieuse, que toute cette comédie que nous nous donnons à nous-mêmes serait pitoyable aux yeux d'un homme d'expérience et de caractère. Réfléchis à tout ce que je viens de te dire de ce que nous sommes, nous, jeunes gens du dix-neuvième siècle, et tu reconnaîtras, sans doute , qu'il y a quelque vérité dans mes paroles.

334 ÉLIZA DE P.TIODKS.

Jesoiiliailc (]uc lu renonces à tes projets, et que ma franchise n'altère pas ramitié que lu as eue pour moi jusqu'à ce jour.

La chambre de la comtesse et le cabinet dans lequel couchait Louise n'étaient séparés que par une cloison assez légère. La jeune fille venait de se retirer chez elle et de fermer la porte de communication, lorsqu'Ernest et la comtesse entrèrent

33G tU7.\ I)K RHODES.

dans la première (lumilire. On croyait Louise dans les jardins; la comtesse fit asseoir Krnest, et lui dit d'un ton sérieux et contraint :

— Ce que vous venez de me dire me bouleverse, Ernest. Je vous demande si je me serais doutée de pareille chose. Vous arrivez ici avec une ûme morte, un profond dédain pour l'amour, pour les femmes que vous traitez de jouets bons tout au plus pour vous distraire quelquefois. Et tout à coup, parce que je vous ai laissé voir une jeune fille, assez jolie, il est vrai, mais nullement remarquable, vous voilà reprenant le rôle de chérubin! Allons, mon cher, vous vous abusez , vous prenez pour de l'amour une fantaisie poétique que vous n'aurez peut-être plus dans un mois.

— Je sais , madame , que vous pouvez penser tout cela, me trouver inconséquent, bizarre ; mais enfin , ce que je vous ai dit est sérieux. Et h tout prendre, quel grand

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miracle qu'à vingl-cinq ans je veuille me marier avec une jeune personne de dixhuit?

— Vous marier ! mais cela n'a pas de sens commun, Ernest. Voyons, raisonnons froidement. Le mariage n'est pas une plaisanterie, un rêve de poêle qui brille et passe : c'est une chose longue et sérieuse. En vérité, vous n'êtes pas du tout faits pour le mariage, vous autres artistes à imagination brûlante , qui êtes toujours dans les nuages, et cherchez la poésie partout. Il n'y aurait pas six mois que vous seriez marié, que tout cet échafaudage aurait croulé, que la vie réelle vous saisirait, vous effraierait , je puis le dire. Alors le malheur accablerait cette jeune fille que la Providence m'a confiée! Il vous faudrait d'autres amours, parce que votre ménage vous semblerait prosaïque. Vers quarante ans , Ernest, à la bonne heure, lorsque vous aurez dit adieu à loute votre vie de roman.

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Von;î soroz encore plus jeune que nos négociants à vingt-cinq. Croyez-en mon expérience, mon ami; vous marier aujourd'hui est une folie insigne que vous pleureriez tout le reste de votre vie.

— Ainsi, madame, vous croyez que depuis sept ans que je traîne sur le pavé de Paris cette vie de roman dont vous parlez, je ne la trouve pas assez folle et assez amère pour en être dégoûté à jamais. Si vous saviez avec quel bonheur, au contraire, j'envisage l'avenir que m'offre la vie de famille avec une femme aimante et dévouée !

— Oh ! c'est cela , voilà votre imaginalion éprise pour quelques jours de ces peintures de l'école flamande. Je conçois votre fantaisie ; il n'y a rien qui ne puisse passer dans la tetc d'un poëte. Aussi , je trouverais tout simple que vous en fissiez un roman; cela vous occuperait toute la fin de la saison, et cet hiver vous iriez le publier à Paris. Mais faire de celte fantai-

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sie un mariage, y pensez -vous, Ernest?

Quand elle serait passée, le mariage durerait encore.

— Je vois, madame, que vos préventions sont bien fortes; aussi, je n'espère pas vous amener à consentir immédiatement.

Mais si la durée de mon amour pour mademoiselle Louise vous prouve que ce caprice de poëte , sur lequel vous vous acharnez , était un sentiment durable et basé sur la connaissance que j'ai acquise de l'excellence de cette âme si pure , vous changerez d'avis. D'ici là je vous promets de ne jamais parler à votre nièce que devant vous. C'est, je crois, tout ce que votre rigorisme peut exiger de moi.

— Mais c'est que plus j'y pense, plus cette alliance me paraît impossible. Nous n'avons jusqu'à présent causé , mon ami , que de poésie et d'art : c'est ce que nous aimons le plus dans ce monde , et c'est très-bien ; mais il y a un autre ordre d'idées que je

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no louclio jamais sans une absolue nécessité et ((ui n'en a pas moins une importance énorme : c'est ce que vous ilélrissez du nom de positivisme, c'est la formidable (pieslion de l'argent. Les parents de Louise, dont la maison de commerce annonçait une grande aisance, lui ont laissé peu de chose. Lorsqu'à la mort de son père, il fallut licpiider ses aÛ'aires , il ne resta de cette liquidation qu'un petit capital qui produit à peine mille francs de rente C'est à peu près rien, comme vous voyez. En conscience, dites-moi si vous seriez assez fou pour baser l'avenir d'une famille sur cette somme ; car, mon ami , je ne vous connais ^^c ae fortune présente, et vous ne me semblez pas vous occuper beaucoup d'en ac({uérir. l*ermellez-moi, Ernest, de vous rappeler un ménage qui m'a souvent afiligée. Vous avez vu chez moi une femme de mon âge environ (vous ne vous en souvenez plus sans doute, car il y a déjà (luelques années

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de cela) : c'était une de mes amies de couvent. Elle a épousé par amour un jeune honnne qui occupait un petit emploi. Les enfants sont venus ; la gène s'est fait sentir. Je voudrais que vous eussiez été témoin de toutes les larmes qu'a versées dans mon sein cette pauvre mère. Le mari, homme délicat et sensible, a aussi, lui, passé une vie de torture qui vient de s'éteindre dans une maladie de langueur, et la veuve est restée sans ressource aucune ; car elle appartenait aune famille honnête, mais voisine de l'indigence. C'est un sort de ce genre que vous me semblez ambitionner aujourd'hui.

— Je ne m'effraie pas, madame, de quelque exemple isolé, et en me mariant, je suis bien décidé à quitter la vie un peu vagabonde que j'ai menée jusqu'à ce jour, et à me livrer avec constance à des travaux qui suffiraient à nos besoins. Mais ditesmoi, à votre tour, si le mariage deconve-

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