II
194 tÙiA DE RIIODEé.
drconslances , mais comme un moyen de préparer ton bonheur. Encore une fois reviens à Paris, et ne doute pas de Tamitié de ton fidèle camarade.
Ad. L.
Louise entra dans la chambre de Maria; elle était vide. Elle trouva sur sa toilette la lettre suivante :
(( Il est minuit ; tout dort autour de moi. Le calme de la nature s'est répandu dans mon âme. Je suis profondément triste;
\\H\ KÏJZA l)i: RHODES.
mais il y a en moi nno sérénité qniaccom- ])agne loujours la force.
« 0 ma Louise, notre bonheur serait-il réellement perdu à jamais , ou n'esl-ce qu'une illusion de notre amour? D'abord je voulais quitter La Morlière sans t' écrire. Il y a quelquefois dans la vie entre deux êtres un mystère sombre que chacun sent bien , mais craint de sonder. On vit ainsi en se souriant Tun à Vautre, en remettant après la mort Texplication redoutable. Je conçois cela, mais pas entre nous. Il faut ([ue nous trouvions dans l'amitié sublime qui nous lie le dédommagement de nos sacrifices , il faut que le bonheur que nous nous devrons soit égal aux maux dont nous nous accablons toutes deux. Singulière destinée qui nous fait misérables l'une par l'autre !
Pas de voile entre nous, ma bien-aimée Louise, tu l'as deviné, tu l'as senti à mes tremblements et à mes pâleurs; oui, mon
ÉLIZA DL UllODtS. J 97
enfant, j'aime Ernest, et j'aime à vingtquatre ans pour la première fois. Je Taime avec la passion que tu me connais. Je donnerais tout, la terre, le ciel, pour lui, mais je ne donnerai pas l'honneur. Or, je serais à mes yeux plus couverte d'opprobre en épousant Ernest, ton fiancé, qu'en prostituant l'honneur ordinaire de la femme.
Dussé-je en mourir, je pars. Aime-moi bien , quoique j'aie brisé ton bonheur.
Quand tu seras tentée de me maudire, rappelle-toi que je t'ai sacrifié le seul a0iour de ma vie.
Maki A.
Trois jours après, Louise recevait une seconde lettre.
A bord du bateau à vapeur.
L'héroïsme est passé, mon amie chérie, je tombe dans une tristesse qui m'épou-
198 ÉLIZA DE llIIODES.
vante. La mer, le ciel sont muets. Les oreilles et les yeux de mon âme se ferment. Est-ce que cet amour était toute ma vie? Il y a six mois cependant je n'avais jamais, vu Ernest.
Je distingue encore à l'horizon la côte de Bretagne. Vous êtes peut-être là sur ce point éclairé par les rayons du soleil, vous suivez peut-être la fumée du bateau dans les airs. Je charge chaque vague qui passe de mon amour et de ma douleur. La tranquillité empreinte sur les traits des voyageurs est pour moi un martyre. L'attention que m'attire l'inutile beauté dont le ciel m'a douée, me fatigue et m'impatiente.
Ne voyez-vous pas, curieux stupides, que cette femme est brisée, broyée par la souffrance? Oh! n'avez -vous pas assez d'âme pour apercevoir tout ce que ces traits cachent de tortures et de sanglots ? Je n'avais jamais ri des passions , tu le sais , et quoique je ne me crusse pas faite pour
être ainsi dominée par Tamoiir, mon imagination avait deviné sa puissance terrible ; mais je n'aurais pas pensé qu'une habitude de quelques semaines eût enfanté de semblables souffrances.
La terre de France ne me paraît plus qu'un nuage indécis , qu'une vapeur... Je ne vois plus rien !
Me voilà donc bien seule avec mes souvenirs et mes regrets amers... Oh ! que ce ciel et cette mer sont vides ! Quel stérile désert dans mon âme !
Ernest a la Comtesse.
Quand vous lirez cette lettre^ madame, je serai à Paris. Si je puis trouver une occasion iavorable, je quitterai la France.
Dans mon malheur, je n'ai qu'une con-
solation, c'est que vous me comprendrez, et que vous aurez pour moi de la pitié sans mépris. Oh! non, certes, vous ne me mépriserez pas ; je ne suis pas digne de votre Louise , et je la quitte pour toujours. Et cependant Dieu m'est témoin que je croyais à la régénération de mon âme, lorsque je vous parlai pour la première fois de mariage. Je croyais m'être purifié de toutes les taches que m'a laissées ma jeunesse de désordre et de doute. Je croyais que cette àme si pure et si croyante m'avait rendu pur et presque croyant. Eh bien, cet amour n'était qu'un caprice d'artiste, le seul amour dont un homme corrompu soit encore capable. A peine ai-je vu miss Maria, que j'ai senti qu'elle m'était aussi chère que sa jeune amie ; peu à peu même la puissance que cette magnifique créature doit exercer sur tous les hommes, a chassé de mon cœur l'amour que je croyais éternel , et , tout entier à ce nouveau penchant, j'étais près-
ÉLIZA DE lUIODES. 203
que malheureux de la présence de votrp aimable nièce. 0 misère! qu'était-ce encore que ce nouvel amour? Le saisissement occasionné par Tétrangeté de cette femme supérieure dont je suis très-indigne. J'aime la poésie qui déborde de tout son être, j'aime cette tête si belle de pensée et de souffrance, comme j'aime l'organe et les poses de madame Dorval. Mais dites, est-ce là cet amour dont vous parlez si bien , ce dévouement de toutes les heures, cette foi entière dans un être qui peut seul nous inspirer cette passion brûlante? S'il existe une autre femme supérieure encore à Maria en beauté et en génie , et que je la rencontre, ne l'aimerai-je pas comme j'ai aimé Maria? Je ne puis en douter. Il faut donc le reconnaître, je ne suis plus, en amour comme en tout le reste, qu'un mauvais comédien sans conviction. Je dois aimer des femmes blasées et corrompues comme moi, qui me trompent comme je
2()i ÉLIZA J)J: juuh>es.
les IroiiiiKirai ; mais je iio suis pas lomhc si bas que je veuille abuser de ce qui est encore noble et grand, de l'amour plein de loi d'une lille pure. Je ne (létrirai pas son àme du contact de la mienne. Je ne lui dirai pas que je l'aime encore ; je connais trop la portée de ce mot aux yeux des femmes chastes et religieuses. Qu'elle m'oublie ; qu'elle croie bien que je ne suis pas du tout l'homme que son imagination a vu en moi. Lorsqu'elle m'aurait jugé ce que je suis, soyez sûre, madame, qu'elle eût été bien malheureuse.
La Comtesse a Ernest.
J'ai attendu quelques jours avant de répondre à votre lettre, Ernest; j'ai voulu laisser se calmer les impressions que les derniers événements avaient fait naître en
moi. Me voilà seule avec Louise que je dois consoler comme une mère. Après les jours si malheureusement pleins d'orages qui viennent de s'écouler, je me sens triste et presque malade. Avant-hier et hier encore je voulais vous écrire ; je n'ai pu recueillir mes idées; je l'essaie aujourd'hui, mais c'est avec effort. Il le faut cependant.
Vous n'êtes, dites-vous, qu'un mauvais comédien. Mon pauvre ami, tout s'enchaîne dans l'ordre moral. Dieu est le soleil qui éclaire tout le monde de l'âme : si le sentiment et l'idée de Dieu s'obscurcissent , tout doit se voiler d'ombre. Quand la foi s'est éteinte dans l'homme , nécessairement tout ce qu'il y avait de noble dans l'humanité devait s'altérer et se corrompre. Avec la foi en Dieu , la foi dans l'amotir, dans la femme , dans la vie ; sans la foi en Dieu , plus rien que le monde matériel , que le brutal et ignoble assouvissement de passions aveugles. Comment
croire dans le changeant et le borné sivoiis ne croyez pas dans l'immuable et dans l'infini !
La foi, Ernest, est la source de tout ce qu'il y a de grand et de pur dans l'homme ; l'incroyance, de tout ce qu'il y a de honteux et de désolant.
Vous avez raison, votre amour pour Maria ne vaut pas plus que votre amour pour Louise. Il faut qu'une passion ait dure des années pour que je la traite en chose sérieuse. Quant à tous ces transports au cerveau dont on fait tant de bruit dans lé monde et dans les romans, il fant bien croire à leur violence chez certains êtres et à certaines époques de la vie ; mais j'ai vu tant de guérisons au bout de quelques mois , que je les ai pris en pitié et un peii en mépris.
Vous vous étonnez d'avoir changé si vite) mon ami ; ne devriez-vous pas vous étoîiner plutôt d'avoir aimé si vite? Un visage
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agréable, de la grâce, de douces paroles, voilà ce que vous avez aimé dans Louise , el vous êtes surpris d'avoir aimé ensuite un plus beau visage el une voix plus éloquente ! mais rien n'est plus compréhensible. Il n'y a dans le mépris que vous faites de vous-même qu'une fausse appréciation des choses : vous avez pris les désirs de vos sens et les fantaisies de votre imagination , pour un attachement sérieux et profond.
Lorsque les circonstances ont n^is, durant plusieurs années , deux êtres aimants en rapport, lorsque l'intimité s'est établie, que ces deux âmes ont longtemps versé Tune dans l'autre leurs douleurs, leurs désirs, leurs regrets et leurs joies , et qu'elles s'aiment parce qu'elles se sont longtemps consolées et soutenues , cet amour est saint et grand. Lorsqu'à tous ces puissants motifs d'aimer^ le mariage vient ajouter l'idée de Dieu et d'indissolu-
tUTX DE RHODES. 209
bililé qui sanctifie encore cette chose sainte, oh ! alors cet amour est aussi sacré que celui de la mère pour son enfant.
Sans les années qui consacrent , sans l'idée divine de l'éternité de l'amour qui survit à la tombe , il n'y a pour moi que délire.
Dans un mois , Ernest , vous ne songerez pas plus à Maria qu'à Louise. Je ne suis pas plus inquiète de ma nièce que de vous. La plupart des mères imbéciles que j'ai connues vous écriraient aujourd'hui qu'elle n'est plus triste , quelques-unes même iraient jusqu'à dire qu'elle est débarrassée d'un homme inconstant et léger. Moi, je vous dirai que Louise a encore beaucoup pleuré ce matin; mais je n'en pense pas moins que, dans quelques mois , si le hasard la mettait en relation avec un jeune homme aimable, Louise l'aimerait de tout son cœur.
Et vous, Ernest, qu'allez-vous faire? Si II. u
VOUS restez ainsi lloitanl, sans règle, sans devoirs de chaque jour, sans direction arrêtée , vous (^tes perdu. Souvenez-vous que je vous aime et que j'ai quelque droit d'être écoutée.
Il y a dans une petite ville de Bretagne une autre femme qui pleure. Ne la négligez-vo\is pas trop? Craignez queTamourpropre et l'entêtement ne jettent dans votre vie ce qu'il y a de plus lourd à porter, un remords.
Votre amie , La comtesse de R.
Maria a la Comtesse.
^îPar quelle étrange révolution d'idées et de sentiments un seul individu y sur tant de millions d'êtres, un homme qui m'était inconnu il y a quelques moi?, tient-il dans
âlâ ÉIIZA 1>K HHODES.
ma vie une place si grande? Pourquoi cette tristesse si profonde, qu'il me semble que tout ce que j'aimais me soil devenu à charge ? Pourquoi les sublimes spectacles de la nature, qui m'élevaienl vers le créateur de ces merveilles , m'écrasent-ils de leur immensité , sans consoler mon cœur malade? Pourquoi suis -je morte à tout sentiment de joie ? La musique et la poésie, qui m'ont fait vivre si longtemps, ont perdu leur puissance sur mon âme. Mes jours se ])assent dans une muette contemplation des dernières semaines de La Morlière ; une pensée dxe absorbe mon intelligence. Estce qu'il n'y a plus qu'un être dans le monde? est-ce que les autres sont des fantômes qui n'aiment pas , ne comprennent pas, ne souffrent pas comme lui ? Est-il si beau, que toute beauté s'efface devant la sienne ? Enfin, d'où vient cet effrayant empire qu'il exerce sur une pauvre femme ? Tant que j'ai vu Louise , ô mon amie ,
ÉLIZA OE KIIODES. 213
j'ai compris mon sacrifice, j'en ai savouré la grandeur, j'ai vécu d'un noble orgueil, du sentiment de ma force ; mais depuis que je suis ici, entourée d'êtres qui ignorent mon secret , qui croient que ma vie n'est pas changée , je ne sais par quel funeste renversement je ne sens plus que ma douleur. L'idée de devoir défaille en moi, des passions égoïstes lui succèdent, je deviens vulgaire et presque basse. Je me fais pitié.
Mon père m'aime toujours beaucoup ; mais il a peu le temps de songer à l'état déplorable où je suis plongée. Il vient d'entrer dans la Chambre des communes, et les questions politiques l'occupent tout entier. Je fuis le monde le plus possible ; mais cependant, samedi dernier, je me suis laissée entraîner à une partie à la campagne. Je n'étais pas fâchée d'essayer l'impression que ferait sur moi l'aspect des belles rives de la Tamise, que je n'avais pas revues de-
•21i t\n\ \ni luioDLS.
puis révéncment qui divise mon èxistertce
en deux parties.
Hclas ! il me fallut subir tout le jour le supplice de causer de choses indifférentes, d'entendre rire autour de moi , d'être entourée de personnes doUt aucune grande douleur ne troul^lait l'âme. Je ne tecommenceraîs à aucun prix : je me dirai malade, mais je resterai seule, en face de mes regrets et de mes larmes.
Cependant je n'oublierai jamais notre retour la nuit sur laTamise. J'avais obtenu de revenir sur la barque qui portait les musiciens ; il n'y avait auprès de moi qu'une femme assez silencieuse , et un vieil amateur de musique, dont toute rattentioii était absorbée par les chants qui s'élevaient au milieu du silence de la nuit, de sorte que je fus délivrée du langage des humains pendant tout le temps que la musique se fit entendre, et, Dieu merci, il n'y eut guère d'interruption. Il n'y avait pas de lune au cieh
ÉLIZA DE lUIODES. 215
mais les étoiles brillaient crun éclat inaccoutumé, et émaillaient do perles les eaux du fleuve , dont les rives sombres inspiraient une mélancolie étrange ; comme je vous l'ai dit, il n'y avait pas d'admiration en moi ; mais la musique s'étant mise à jouer une vieille ballade des montagnards d'Ecosse qui m'était très-familière, je sentis mes yeux se mouiller, et ce fut une sorte de jouissance, la seule que je puisse goûter aujourd'hui. Enfin toutes les poésies qui m'entouraient pénétrèrent peu à peu dans mon cœur; j'éprouvai quelque chose d'inconnu ; il me sembla que je m'anéantissais dans ce ciel, dans ces myriades de soleils étincelants, dans ces eaux qui les reflétaient , dans tout ce monde enfin , au milieu duquel je n'étais qu'un point imperceptible Et je me mis à me demander ce que devaient paraître nos douleurs à celui qui a créé l'univers ; et à faire de tristes
21(> ÉLIZÀ DE RIIODES.
réllexions sur le pou de chose (|ue nous sommes.
Mais je fus tirée de mes muettes contemplations par le bruit et les lumières de Londres qui me replongèrent dans la déplorable réalité.
Écrivez-moi, je vous en prie.
La Comtesse a Maria.
Il me tarde de recevoir de nouvelles lettres de vous , ma chère Maria ; j'espère beaucoup de la vie agitée que vous allez retrouver k Londres, Dans notre solitude.
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les passions ont une irrésistible puissance ; tout leur donne de la force et les alimente; la tristesse mine le cœur malade , lorscjue les yeux ne contempient que les grands aspects de la nature. Maria, la solitude est chère à ceux qui veulent vivre de leur douleur, à ceux qui n'ont plus à lutter contre l'existence, mais seulement à regretter et à achever de vivre. Pour l'âme, au contraire , qui a encore des combats à livrer dans ce monde , pour l'âme dont la vie d'action n'est pas linie, le désert est affreux, elle ne peut le supporter que par instants , pour se délasser du tumulte des îiommes. Aussi, ma jeune amie, quel que soit le vide qui s'est lait autour de nous , je suis heureuse de vous savoir à Londres. L'amour, Maria, est un sentiment bien incompréhensible, et j'ai trop d'expérience de la vie pour essayer de combattre le vôtre. Cependant je ne puis m' empêcher de vous dire ce que je pense d'Ernest : il a cette
ÉLIZA Ï)E niIODES. ^19
expression passionnée qui doit faire de l'effet sur les femmes de province , car les hommes y sont généralement assez endormis ; mais vous devez être habituée à celle expression brûlante, et j'imagine que Londres contient de ces masques galvanisés , si communs à Paris ! Ernest a de l'esprit, une imagination vagabonde et exaltée, ce qui lui donne une conversation peu or=^ ditiaire, il est vrai. Son style est plein d'éclat; et avec plus de constance, et surtout plus de réflexion, il pourrait conquérir une belle place dans la littérature fran> çaise contemporaine, assez dévoyée et tirée en tous sens, comme vous savez, mon amie. Mais n'ayant pas de principes arrêtés, étant d'une mollesse de caractère incrôya^ ble, se laissant entraîner au souffle de tous les vents , ce jeune homme ne parviendra jamais à rien ; il fera partie des mille génies avortés qui languissent aujourd'hui dans les caiTefours de Paris, vivant du
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jounialisiue et du vaudeville, parce qu'ils n'ont pu arriver à autre chose.
Ma pauvre amie, que voulez-vous attendre d'une telle nature? Quoi ! c'est à elle que vous, femme d'une intelligence supérieure et d'un caractère énergique , iriez confier vos destinées! Hélas! je crains de vous affliger; mais tout me porte à croire que dans un mois vous vivrez dans la mémoire d'Ernest, comme le dernier volume de Lamartine ou de Victor Hugo.
H faut avouer que notre sort est bien déplorable, ma jeune amie. Si nous sommes aimées d'un homme à imagination brûlante et mobile, il nous adore trois mois, et nous rejette ensuite comme une chose usée, comme un vêtement qui n'est plus de mode. Nous pleurons; il ne voit même pas nos larmes. Si nous sommes aimées d'un homme vraiment supérieur , notre rôle est encore bien triste , car il ne nous aime qu'après la politique, la guerre^ la
ÉTJZ.i DE RHODES. 221
science ou la poésie, selon la passion q\ii le domine. Si enfin nous sommes aimées
d'un homme vulgaire ô ma pauvre
Maria! ce doit être un atroce supplice, car un homme vulgaire est bien au-dessous de la plus simple femme.
Et cependant nous faisons notre destinée de l'amour; quoi(|ue notre raison juge les hommes ainsi, Dieu a mis dans notre cœur une inconcevable faiblesse, un besoin d'être tourmentées par eux, si je puis m'exprimer ainsi. Je croyais, ô Maria! que les femmes d'un génie élevé auraient dû échapper à la loi commune; je commence à croire que je m'étais trompée.
Louise est triste; je la surprends souvent les yeux mouillés de larmes : mais son avenir ne m'inquiète pas. Elle est d'une nature calme et bonne qui s'arrangera facilement de la douce et monotone vie que je peux lui faire. Louise pleurera sans
522 ÉLUA DE UHOUES.
doute ; mais je ne la crois pas accessible a\i profond désespoir qui tue.
Songez que je vous aime.
Maria a Louise.
Tu ne me réponds pas^ Louise; il paraît que j'ai tout perdu à la fois, Tamitié et Tamour. Tu me punis d'avoir aimé Ernest, tu me punis d'un sentiment invo-
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lonlaire, et que j'ai combattu avec toute la force dont rhumanité est capable. Cependant ton cœur était mon espérance, mon refuge au milieu du désert aride de ma vie. Mais je ne veux pas rester dans ce doute ; il faut que tu me dises ce que tu éprouves relativement à moi ; il faut que je sache si je dois encore te perdre.
Voilà donc la vie! des rêves ardents, immenses, des pressentiments infinis, et, dès que l'on touche aux réalités, le dégoût amer, l'affreux désespoir ! Que Dieu nous laisse au moins ce sentiment pur et presque toujours exempt d'orages, Tamitié commencée dès l'enfance. Il est des destinées étranges, des âmes qui semblent appelées à bouleverser les relations les plus calmes : c'est l'amour qui a produit ce malheur. Ecoute, Louise, il nous faut renoncer à cette passion orageuse si pleine de troubles et de larmes, pour nous surtout, pauvres femmes.
oc Avec Tamitié et le souvenir d'un noble sacriflce au devoir, c'est-à-dire à Dieu, la vie peut encore être belle. Il est impossible, ma chère Louise, que tu t'éloignes longtemps de ta pauvre sœur. Hélas! on me dit forte, et je le suis, il est vrai, lorsque ridée du beau et du juste me guide ; mais je serais bien faible contre la haine. Ecris-moi, Louise, écris-moi; c'est à genoux que je te supplie de m'aimer.
Maria.
ïi. 45
Louise a Maria.
C'est moi - m^me que je dois surtout accuser de mon malheur, ma chère Maria ; j'aurais dû te confier tout dès le premier
22H ÉUZA DF RHODES.
jour de Ion arrivée à La Morli ère. Alors tu aurais été sur tes gardes, et peut-être même une idée d'amour pour Ernest ne se serait-elle pas présentée à toi; mais j'ai remis de jour en jour, j'ai laissé le mal se faire, et je suis devenue ainsi bien malheureuse.
Si je ne t'ai pas écrit plus tôt , c'est que je n'en avais pas la force; j'ai été malade, je suis restée au lit plusieurs jours : je ne peux rendre tout ce que j'ai souffert. Cependant je n'aime plus Ernest, il a été trop léger, trop inconstant pour que je puisse l'aimer encore. Mais je suis beaucoup plus à plaindre que toi, car tu es aimée et je suis délaissée. Je te l'avouerai, j'ai beau raisonner et me dire que tu n'es pas coupable, je souffre horriblement en songeant qu'il t'aime. J'aurais peut-être été capable du sacrifice que tu m'as fait, mais je ne puis étouffer le sentiment de colère
ÉLIZA DE KHODES. 229
qui est en moi. Je m'étais bien promis de n'en rien dire, et le voilà qui s'échappe de mon cœur.
Mais c'est qu'il m'a trompée horriblement ; il s'est joué avec un art vraiment infernal d'une pauvre jeune fille pleine de candeur et de confiance. Tu ne peux croire, Maria, aux protestations d'amour qu'il t'a adressées, car j'ai entendu les mêmes paroles de sa bouche, peu de semaines auparavant. Quels projets de bonheur n'a-t-il pas longuement développés devant ma tante ! la vie , sans moi , lui paraissait impossible ; il n'avait jamais aimé, il le voyait bien, avant de me connaître. Tous les obstacles, il les levait; tous les inconvénients de position, son courage saurait les vaincre. C'étaient des discours éloquents qui me rendaient fîère et m'enivraient. 0 mon Dieu ! est-ce là cet amour que nous devons attendre de l'homme, et notre condition est-elle si misérable, que
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nous soyons toujours les jouels dos êtres plus expérimenlés que nous !
Je me rappelle à ce sujet les paroles que tu me disais un soir, en errant dans le Lois de La Morliôre, dès le troisième jour de ton arrivée. T'apercevais-tu de ce qui se passait dans mon âme, ou n'était-ce qu'une causerie sur le cœur amenée par le cours de tes idées? Tu me disais que l'on ne se rencontrait jamais à temps dans la vie ; que Famour plein de foi n'existait que dans la première jeunesse, par une raison toute simple, c'est qu'il ne pouvait survivre à une première épreuve. Tu me disais que l'homme ou la femme qui avait vécu trompait nécessairement l'être jeune et candide qui apportait dans cet échange de sentiments exaltés sa confiance sans limites. Voilà ce que tu me disais, Maria, et je comprenais à peine alors ; mais aujourd'hui je vois bien que tu avais raison.
Dis -moi, n'est-ce pas un profond mal-
ÉUlX DE RHODES. 231
heur qu'un pareil désenchantement à l'au* rore de la vie? Désormais le doute s'est glissé dans mon cœur, la voix humaine m'inspirera une répulsion singulière, les plus franches paroles me sembleront souillées par le mensonge. Comment veux-tu que je croie à l'amour, puisque Ernest m'a trompée ! Qui aura plus de loyauté apparente que lui?
J'ai été heureuse longtemps , je l'aimais avec une tendresse si pure, avec tant de dévouement! Hélas! puisque je n'ai pu le fixer en aimant ainsi, je dois renoncer à tout empire de ce genre. Maria, après une telle douleur, l'amour ne peut plus se présenter à moi que comme une illusion fatale, comme une source de malheurs et de désespoir. Voilà où j'en suis à l'âge où l'on commence à vivre.
Ma tante est toujours bien bonne pour moi, elle ne se fatigue pas de mes larmes. Seulement, quand je lui parle de
232 ÉLIZA DE KUODES.
mou mépris pour Eruest, il me semble voir un singulier sourire sur ses lèvres. Quelquefois aussi il lui arrive de vouloir me prouver que la rupture de ce mariage est un grand bonheur. Oh! alors, je ne comprends plus rien à son langage ; elle entre dans une foule de considérations de bien-être et de fortune qui ne sauraient me toucher aujourd'hui.
Je t'ai dit ce que j'éprouvais, Maria, je ne t'ai rien dissimulé de mon âme. Je ne t'en veux pas; mais cependant tu n'es plus pour moi ce que tu étais il y a un an , ce n'est pas possible, peut-être.
Ecris-moi.
Louise.
Maria a la Comtesse.
Voilà donc tout ce que vous pouvez me donner de consolation, madame! je me SUIS trompée, j'ai rêvé un Ernest qui n'est pas celui que j'aime, dites-vous. Eh! mon
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Dieu, qui uc se trompe pas aiusi? ou du moins qui peut être sûr de ne pas se tromper? Toutefois le sentiment d'avoir perdu celui que j'aime , mais de l'avoir perdu digne de mon amour, est moins amer que les soupçons que vous me donnez sur la nature d'âme d'Ernest.
Il y a bien une voix qui me crie parfois que vous pouvez avoir raison ; mais quoi- (jue je m'arrête à ces pensées malgré moi, quoique mes observations sur la nature humaine me les confirment, il y a en moi une autre faculté qui aime Ernest, non tel qu'il pourrait être, mais tel qu'il est.
Ce que j'aime en lui, c'est la passion; Ernest sent avec énergie ; ses regards, son organe , les changements subits de son vi sage, tout atteste chez lui une nature sensitive, une âme orageuse ; eh bien , c'est cet orage que j'ai aimé d'abord peut-être. En tout, vous le savez, j'ai horreur de la règle, du calme, de la monotonie ; il me
ÉLIZA Di: KIIODES. 235
laiii dos impressions brûlantes. Je suis de ces âmes qui préfèrent la douleur à i'inaclion; la lutte est ma vie, et lorsque je n'ai rien à combattre, je sais me créer des fantômes qui m'agitent comme des réalités.
Les conversations d'Ernest, la lecture de ses mémoires , m'ont révélé une nature assez semblable à la mienne , qui est bien moins élevée et beaucoup plus emportée que vous ne paraissez le croire. Et d'ailleurs, si je n'aimais que l'homme rêvé par vous, ma chère comtesse, je passerais mon existence dans la contemplation de l'idéal, car j'ai vu beaucoup de monde, et dans une des premières cités de l'univers, et cependant je n'ai jamais rencontré d'homme au-dessus d'Ernest, je n'en ai pas connu qui eussent autant de franchise dans l'impression et dans la souffrance. Voilà, je vous le répète, ce qui m'attache le plus à lui, si toutefois je peux pénétrer les causes du plus instinctif et du plus spontané de
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iousiessentiments. Maintenant que l'amour que je lui ai inspiré ne dure pas, permettez-moi de vous le dire, vous pouvez vous tromper là-dessus aussi bien que moi. Je n'en sais rien, sais-je si je vivrai demain? mais chercher à me guérir d'une passion très-réelle par des craintes problématiques, c*est tenter l'impossible.
D'ailleurs je ne veux pas guérir; j'aime mieux une larme et mes regrets que l'oubli et le néant.
Maria a Louise.
N'est-ce pas un profond malheur que ce désenchantement à Taurore de la vie^ me dis-tu, ma chère Louise? En vérité, je n'en sais rien ; la science ne m'a jamais semblé
un mal. Est-co un l)onlieur, selon loi, de ne pas connaître le cœur humain, de rester ainsi exposée à toutes les douleurs causées par l'inexpérience, d'offrir continuellement la foi en échange du mensonge et de la pitié ? Ne vaut-il pas mieux savoir que notre cœur est mobile, changeant et fantasque? Ne vaut-il pas mieux connaître la vie telle qu'on nous l'a faite ?
Sans doute cette initiation n'a pas lieu sans que le cœur saigne ; mais une fois ce terrible travail achevé, si Ton parvient à s'arranger un ordre d'idées en harmonie avec cette notion qui désole d'abord, on arrive nécessairement à posséder une force morale bien plus grande, et le calme dans lequel Tâme doit finir par s'asseoir est préférable peut-être aux rêves tumultueux qui nous troublent aujourd'hui.
Ce que tu me dis de l'inconstance d'Ernest pourrait avoir une grande influence sur beaucoup de femmes : j'en suis moins
éuzà de rtïodes. 239
frappée que d'autres. Je ne crois guère à la durée de cette passion brûlante cfue l'on nomme amour , et dans le paroxisme de mes peines je ne me fais pas cette illusion; mais je n'en souffre pas moins pour cela, et l'idée qu'elles passeront diminue trèspeu leur violence. Je n'admets pas cette philosophie qui consiste à se consoler de tout en pensant que la vie humaine est fugitive, et que cent années passées ne nous apparaissent que comme une minul e . Toutes ces belles phrases font beaucoup d'effet dans les romans et dans les poèmes, mais dans la réalité je trouve la vie très-longue; il me semble qu'on a beaucoup trop le temps d'en savourer toutes les angoisses. L'impassibilité avec laquelle les heures se traînent, mesurées toujours également, que l'âme soit calme ou torturée, est pour moi un supplice. La vie est courte, disent-ils; que n'entendent-ils comme moi à chaque
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quart d'heure, depuis des semaines, le son lugubre de l'horloge qui me crie que j'ai encore tant d'heures à souffrir avant que la nuit couvre la terre !
J'aime la nuit; elle me paraît la protectrice de toutes les oppressions : l'opprimé respire quand l'oppresseur dort. Il semble que nos regrets soient moins amers à l'abri de l'ombre; j'éprouve un calme singulier lorsque le soleil n'est plus sur l'horizon. Peut-être suis- je si fatiguée de mes combats de la journée, que ce prétendu calme n'est qu'un affaissement; quand j'ai dépensé toutes mes forces, il faut bien que j'arrive à ne plus sentir. Cependant il y a en moi, à cette heure du crépuscule, autre chose que Tanéantissement ; lorsque mes yeux suivent les dernières lueurs qui se jouent sur les ombrages d'Hyde-Parck, je sens une volupté que ne peuvent imaginer ceux qui n'ont pas connu de grandes dou-
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leurs. 11 paraît que Dieu a mis ainsi ([uelques consolations au fond des plus sombres misères.
Hier j'ai voulu lire; j'ai pris les plus belles scènes d'Hamlet, mais je ne comprenais pas : les jours de l'intelligence sont encore loin.
Il me faut user toutes mes heures à repasser mille fois chaque phase du même souvenir, et à puiser une torture dans chaque minute.
Mon père me disait hier soir que dans les circonstances les plus critiques de sa vie, il avait toujours eu la faculté de distraction ; qu'un livre intéressant l'enlevait momentanément à son chagrin. Personne ne jouit moins que moi de ce privilège : ma douleur m'absorbe, elle s'empare de tout mon être, elle me tyrannise d'une manière terrible. Et par une bizarrerie étrange, si je m'en distrais quelques instants, je le
regrette, car je souffre bien plus après ce II. -16
'im. EU /A Dt hHODKS.
ïvpos. l/héiire Ja|)lus<kniluiirense est celle qui suit le réveil.
Adieu, Louise.
La Comtesse a Mabia.
La Morlière.
J'entrevois déjà la convalescence morale de Louise, ma chère Maria; comme je vous Tai dit, la vie de la pauvre enfant sera
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exempte «les (erribles orages cfiii dévastent les natures plus impétueuses. Je voudrais être aussi tranquille sur votre avenir; mais vous me préoccupez sans cesse, parce que vous portez en vous une pensée brûlante, et queje doute de vos croyances religieuses, seul port des âmes passionnées comme la vôtre.
0 Maria, ma vie est passée, je n'existerai plus désormais que par le souvenir ; le reste de mes jours s'écoulera dans une suite d'habitudes monotones , qui ne sont pas sans douceur: je ne prévois plus de tempêtes possibles pour moi. Rien ne peut me frapper très-vivement ; je n'attends rien de la vie, je n'exige plus d'elle de jouissances vives, je l'apprécie ce qu'elle vaut , elle ne saurait me tromper désormais. Quoique j'aime encore, il n'y a pas d'êtres sur la terre dont la disparition me blesserait profondément au cœur. Je crois avoir le droit d'être écoutée, mon amie, précisément
parce qu'aucune passion ne m'agite plus, et que cependant j'ai conservé de la vie passionnée un souvenir assez vivace pour la juger sérieusement. Dieu m'a envoyé bien des épreuves et des spectacles. J'étais née avec une âme souriante et douce ; les souvenirs de ma jeunesse ont une limpidité céleste; il me semble que j'ai été bercée par les anges, tant il y a de douceur dans mes premières impressions ! Je demeure convaincue, ma jeune amie , que si Dieu ne m'avait pas mise en contact avec des âmes brûlantes et tourmentées , j'aurais passé ma vie dans une quiétude parfaite , près de mon pauvre vieux père ; il en a été autrement. Mon âme a été remuée jusqu'en ses profondeurs par la conversation orageuse du comte de Rhodes. Un monde nouveau s'est ouvert devant mes regards avides, j'ai bu à la coupe de la science ; la grande poésie de Cliilde llarold et de René m'a été révélée par ma vie réelle, je suis de ve-
nue un enfant passionné du dix-neuvième siècle, au lieu d'une pauvre et simple lille des champs, ce que j'aurais dû être. J'ai gagné en expérience ce que j'ai perdu en bonheur : fatal échange, mais qui était dans la volonté de Dieu , et qu'il faut bien accepter avec résignation.
Il y a de grandes différences entre nous, Maria : vous êtes douée d'une imagination vaste et ardente, vous portez en vous le génie d'un poëte : votre père avait sans doute jugé cette exubérance de facultés, lorsqu'il vous fit quitter Londres, et vous envoya dans une petite ville de notre Bretagne. Vains efforts ! votre nature aurait triomphé de tous les obstacles ; il y a trop de force en vous pour que vous puissiez recevoir l'influence des autres, je vous crois appelée à dominer presque tous les êtres qui se trouveront sur votre route. Moi, au contraire, je reçois beaucoup de ceux qui m'entourent; on ne peut se faire une idée
de mon vulgarismc en présence d'hommes ou de femmes vulgaires, et ce n'est pas seulement à l'extérieur que je deviens insignifiante : je sens parfaitement cette torpeur singulière en moi-même; enfin je suis une imagination de reflet, je reçois la lumière des autres, au lieu delà leur donner. Toujours j'ai senti cette condition de ma nature, et cette conviction m'a rendue trèsobservatrice, par une raison fort simple, c'est que me sentant dominée malgré moi, je voulais au moins connaître ceux qui régnaient sur ma vie. Portée à admirer la beauté de Tintelligence, et surtout la force du caractère, faculté qui me manquait le plus, j'ai étudié avec une attention curieuse les âmes qui ont approché la mienne, et j'ai acquis une conviction inébranlable, qui sera la vôtre. Maria , lorsque vous aurez plus vécu.
Le comte de Rhodes avait reçu tous les dons qui rendent l'existence enviable;
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Ijoaulé, inlclligcnce, parole brûlante et forte, liante naissance, fortune, tout cela était à lui. Que (rélcments de bonheur! et par quel étrange renversement l'ai-je vu le plus malheureux peut-être de ceux qui souffrent sur cette terre? Eh bien, quelques années suffirent pour le plonger dans Tabîme de douleur, auquel ne put l'arracher mon impuissant amour. Lorsque je le connus, il avait tout épuisé déjà; la science, les femmes, les voyages, les arts, étaient pour lui des fruits sans saveur; son esprit, aussi malade que son cœur, languissait dans un marasme qui devenait parfois un acre désespoir, une lutte convulsive.
Je ne puis m' expliquer comment je fus aimée de cet homme supérieur, blasé sur toutes les jouissances humaines , et horriblement tourmenté par la grande maladie de ce siècle, par ce doute affreux qui s attache k toute l'âme et la dessèche. Il
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m'aima cependant, Maria, el ce souvenir est la gloire de ma vie ; ce souvenir, je ne le donnerais pas pour cent années de ce qu'on appelle bonheur; mais cette réalité de notre amour lui parut bientôt vaine comme toutes les réalités; et après quelques mois, le comte de Rhodes, au lieu d'amour, n'eut plus pour moi que de la pitié. Lorsqu'il avait longtemps broyé mon cœur, écrasé ma foi sous son doute, anéanti mon intelligence, il prenait compassion de ma souffrance, et cherchait, par une caresse ou par de douces paroles, à guérir les maux qu'il avait causés ; mais je ne m'y trompais pas. J'avais été sa dernière illusion, il ne îi:i restait plus rien, puisque toute foi en Dieu et en l'homme était éteinte dans son âme; le malheureux mourut, il fut tué par les tempêtes intellectuelles qui ravageaient depuis longtemps son front superbe Pardon si je m'interronq>s,
Maria, mais j'ai tort de remuer ces souve--
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nirs; il faut pour cela être plus forte que je ne le suis
La nuil a rafraîchi mes idées; je finirai ccUe lettre, car je crois (ju'elle peut être utile à voire avenir, Maria, et depuis que vous souffrez vous m'êtes devenue bien plus chère encore.
Les derniers temps de la vie du comte ont été les véritables orages de mon existence : cet homme étrange m'associa à ses pensées tumultueuses. J'avais été élevée dans la foi pure des aïeux ; vous aurez peine à me croire, Maria, mais lorsque je connus le comte de Rhodes, il ne m'était pas encore venu à l'esprit que l'on pût élever des doutes sur une parole du prêtre ; je croyais comme je respirais, comme je voyais, sans songer à examiner la raison de ces phénomènes. Pauvre enfant! j'épousai un homme dont la pensée était depuis longtemps tourmentée par les rêves de cet âge, un homme qui avait trouvé dans les inspira-
lions des philosophes et des poètes ces luttes corrosives qui usent si vite. Je pris d'abord ses paroles pour des blasphèmes; mais peu à peu je Técoutai moins tremblante, et l'amour qui m'aveuglait me prosterna devant son génie, comme une faible victime agenouillée devant l'autel d'un Dieu. Je me rappelle encore avec effroi ce temps où le doute cruel glaça mon cœur, où je faillis perdre toute foi, même la foi en Dieu; ce temps où je sentais la vie morale m'échapper, ce temps de mort et de douleur, ô Maria !
Je n'ai pas retrouvé depuis la foi naïve du premier âge. Dès que j'eus ouvert le livre de la science, il me fallut le feuilleter longtemps; l'étude a occupé les années qui ont suivi la mort du comte ; les livres de Bossuet et V Essai sur l'indifférence m'ont replacée dans la voie de la vie. Quel que soit le respectueux amour que j'ai conservé pour la mémoire du comte de
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Rhodes, j'ai gardé la conviction qu'il était peu instruit des matières religieuses, qu'il n'était, comme tant d'autres, qu'un enfant éloquent du dix-huitième siècle ; que l'on pouvait jeter de magnifiques paroles en défendant l'erreur. Je n'ai jamais eu l'idée de nier les facultés brillantes de Voltaire et de Diderot, mais dans tout le monde moderne les plus beaux génies sont du côté de la foi; dans la science et l'éloquence, je ne sache pas de noms qui parlent aussi haut que ceux de NcAvlon et de Bossuet.
D'ailleurs, mon amie, lors même que mon intelligence n'eût pas été ramenée à la vérité par le travail, mon cœur avait été tellement nourri des divines croyances chrétiennes, que j'y serais certainement revenue par l'amour; et n'est-ce pas par l'amour que croient la plus grande partie des femmes ? Quoique je ne sois pas bien sûre de l'état de votre àme à cet égard, Maria, je
ne crains pas de vous le dire : quelles que soient d'ailleurs les qualités d'une femme, si la foi lui manque, elle est incomplète, elle n'est pas femme; et à ce sujet, qu'il me soit permis de placer ici quelques réflexions dont vous reconnaîtrez la vérité, j'espère. Voyez autour de vous, dans votre grande ville, mon amie, ce que deviennent les femmes sans croyances religieuses. La plupart se livrent ii des désordres bruyants qui déshonorent; mais je veux seulement parler ici de celles que les circonstances ou un sentiment de fierté naturelle ont préservées d'un bruit scandaleux. Vous les verrez se jeter dans les excès de l'intelligence et du cœur, traîner dans le malheur une existence tourmentée et avide, demander à l'amour humain de longues extases qu'il ne saurait donner, à nos misérables facultés, les joies infinies qui n'appartiennent pas à la terre; vieillir enfin dans une sombre amertume et une révolte
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bidoiisp. Voilà lem* vie, parce qu'elles n'ont pas compris l'énigme de ce monde.
Et non - seulement les femmes , mon amie : mais voyez ce jeune homme que vous aimez aujourd'hui et que je crois connaître mieux que vous ; Ernest n'a pas le caractère fort du comte de Rhodes, mais que d'esprit, que d'imagination, (pie de facultés sensitives, si je puis ainsi m'exprimer! Si un rayon lumineux avait brillé au milieu de tout cela; si l'harmonie s'était établie dans toutes ces belles qualités, quelle noble vie aurait pu avoir ce jeune homme emporté par tous les souffles, tournoyant comme une feuille, et n'ayant pas plus qu'elle la conscience de sa destinée ! Ernest mêle le bien et le mal, il arrive à ne savoir plus distinguer Fun de l'autre.
Dieu seul peut prévoir ce que sera son avenir, mais je vous avoue qu'il m'apparaît assez sombre.
Enfin , mon amie ^ de tous les êtres
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que j'ai connus, un seul me semble s'être approché du bonheur humain, et certes celui-là, personne ne s'est avisé de l'envier. Je mets en dehors des malheureux ceux pour lesquels la vie n'est qu'une végétation sans pensée ; mais aussi il ne faut pas prononcer à leur occasion le mot de bonheur, ou bien qu'est-ce donc que ce bonheur, ma pauvre amie ?
Eh bien , Maria , cet homme qui m'a semblé heureux et admirable dans l'âfîfe mûr comme dans la vieillesse, est le curé de C..., pauvre bourgade où j'ai reçu le jour. Et n'allez pas sourire et croire que je tombe dans la dévotion puisque je vous présente pour type de bonheur , à vous Femme brillante, un pauvre prêtre de campagne ; certes, je conçois cette grandeur et ce contentement intime au milieu de la vie du monde, seulement j'ai été plus à portée de les étudier chez le curé de (L..^
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M. Kicliavd, <4 il est ualvirel que je vous en parle.
Je l'ai vu mourir il y a deux ans, Maria, et c'est un grand souvenir dans ma vie.
La figure du prêtre était inexprimablement belle deux heures avant la mort ; il y avait sur ce front et dans ce regard une expression étrange qui n'appartenait plus à la terre. Un rayon de soleil printanier éclairait d'un reflet vif la chambre du mourant ; il demanda ({u'on ouvrît la fenêtre, et sourit encore en montrant son chèvrefeuille qui s'inclinait mollement comme aux jours ordinaires.
— N'allez pas croire que je n'aime pas la terre, madame, murmura-t-il avec douceur. Il y a en moi une immense tristesse, quand je songe que ce soleil qui nous éclaire, je ne le verrai pas se coucher ce soir.
Il me dit quelques minutes après : — Vous avez été bien éprouvée dans ce monde. Croyez -moi, les vies les plus calmes en apparence ne sont pas exemptes de troubles ; celle du pauvre vieillard qui va quitter ce séjour a été souvent une lutte terrible. Rappelez - vous que Teffort et le travail sont la source de toute vertu. Rappelez-vous aussi cette parole d'un homme célèbre : La vie est une sorte de mystère triste dont la foi seule a le secret.
Adieu, Maria.
Il, M
Maria a Louise.
Londrfs.
Voici une grande nouvelle, ma chère amie ! Hier soir il y avait quelques personnes à la maison; je jouai deux valses de
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Beetliovêii, ot j'allais continuor lorsque je fus interrompue par l'arrivée d'un homme dont l'aspect donnait l'idée d'une haute distinction. Mon père lui fit un accueil empressé, et par cette puissance magique qui est le caractère de certaines supériorités, le nouveau venu absorba bientôt l'attention du cercle entier. 11 parla peu cependant, et ne laissa tomber que quelques paroles sur l'état de l'Amérique, qu'il compara à l'Europe sans enthousiasme comme sans dénigrement.
I^orsque tout le monde se fut retiré, mon père vint dans ma chambre, et je demeurai stupéfaite en apprenant que cet homme n'était autre que le comte de Rhodes, revenu de New- York tout récemment par Liverpool. Cette nouvelle, qui va combler de joie ta chère tante, m'a cependant inquiétée : je crains que la pauvre femme ne devienne folle en revoyant celui qu'elle pleure depuis si longtemps. Tu
sais que notre cœur ne peut pas plus supporter l'extrême joie que l'extrême souffrance. C'est donc une mission bien délicate pour toi que celle d'amener la comtesse à se faire par degrés à ce bonheur si inattendu.
Le comte est revenu ce matin ; j'ai été très-émue en le voyant. Il m'a accablée de questions, et le tremblement nerveux de sa voix, joint au charme fascinateur de son regard, m'ont fait comprendre tout ce que la comtesse nous a raconté de lui. Le comte de Rhodes a aujourd'hui les cheveux presque blancs, ses traits sont beaux, et la souffrance a empreint son visage d'une tristesse admirable, parce cfu'elle est dominée par une sérénité toute divine. Ses yeux se sont mouillés de larmes lorsque je lui ai dit que j'avais reçu la veille une lettre de sa femme. Il m'a demandé à la voir, et alors ses pleurs ont coulé en abondance.