‹ Éliza de RhodesChapitre 7 sur 11 · II · texte numérisé non relu

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à une sublime compalissance. Alors cette femme s'éleva à une hauteur surhumaine ; elle pardonna tout , parce qu'un moment elle comprit tout; d'amante elle devint mère; sa tendresse prit le caractère d'abnégation qui distingue le sublime sentiment maternel.

Silvio ne concevait pas cette femme étrange : s'il avait pu savoir quelles sombres douleurs la désolaient dans ses moments de solitude , quels accès de rage frénétiques soulevaient son sein, il eût été confondu de tant de grandeur. Laura allait souvent pleurer aux pieds des autels. La belle Romaine se prosternait devant la mère du Christ, et la contemplation des souffrances étonnantes de la Vierge divine calmait momentanément les siennes.

Cependant Angéla ignorait toutes ces tempêtes qu'elle avait soulevées. Poursuivie par les regards de Silvio, elle arrêtait quelquefois sa pensée sur lui, et se deman-

dait ce qui le rendait triste , lui autrefois si gai et si causeur ; puis elle se perdait dans ses muettes extases. D'ailleurs sa faiblesse physique allait toujours croissant; la jeune fdle passait des journées entières étendue sur un lit de jour, affaissée et presque endormie. Puis elle avait des retours de force ou de fièvre, elle se rendait au dôme, et promenait ses mains humides sur l'orgue, qui exhalait des mélodies inconnues ; c'est après une de ses improvisations sublimes que Silvio l'aborda un soir, et lui parla pour la première fois de son amour.

Il serait difficile d'analyser ce qui se passa dans l'âme d'Angéla; mais ce fut une stupéfaction si grande, ce qu'elle apprenait là lui paraissait si impossible , que Silvio fut déconcerté par l'expression de ce visage.— Mais, et moi aussi, Silvio, je vous aime, dit la jeune fille après un long recueillement, comme j'aime Laura, comme

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j'aime tous ceux qui ont de la pitié dans le cœur, qui sentent comme moi et avec moi ; mais je ne comprends pas cet amour qui s'attache à un être seul, tandis qu'il est dû à d'autres : il n'y a que Dieu et l'art que l'on puisse aimer ainsi.

Mais ces paroles de Silvio lui avaient tout révélé : la sombre existence du jeune statuaire depuis plusieurs mois, les angoisses deLaura, et certains sourires moqueurs qu'elle avait vus errer sur les lèvres des habitués de leur cercle.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi, chacun des acteurs de ce petit drame gardant ses souffrances et en vivant ; par une grâce toute spéciale, tandis que les ateliers de Florence retentissaient de l'amour de Silvio pour la jeune organiste, Laur- seule les ignorait. Elle avait appris douloureusement que son mari était malheureux et qu'il l'aimait moins, mais l'infortunée ne connaissait pas la cause de cette subite

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froideur 7 lorsqu'un soir une lettre lui l'ut remise par une femme voilée. — Laura rentra chez elle et ne lut que ces mots, qui la bouleversèrent : Silvio aime Angéla.

Elle n'a jamais su quel était ce messager mystérieux.

Longtemps ses pensées se heurtèrent effroyablement sans qu'elle pût prendre un parti sur ce qu'il fallait croire de cette nouvelle terrible; elle sortit sans savoir pourquoi, peut-être parce qu'elle étouffait chez elle. La journée avait été brûlante, et les arbres répandaient leurs parfums embaumés ; lorsque Laura fut parvenue le long des jardins du palais Pitti, toutes ces senteurs de l'oranger, du lilas et des roses la jetèrent pour quelques minutes dans une son. de calme mystérieux; mais ce repos bienfaisant ne fut pas de longue durée ; mille circonstances se retracèrent à l'imagination de la belle Romaine, et l'enthousiasme de Silvio pour le talent de la

jeune artiste, et ses longues et fréquentes visites chez Sclirumler; bientôt elle n'eut plus de doute, et toute la rage de la jalousie la plus forcenée vint torturer son cœur. Elle courut dès lors comme une folle à travers les rues, les quais et les places de Florence; plusieurs fois elle éprouva la tentation horrible de se précipiter dans l'Arno ; puis, emportée par je ne sais quelle frénésie, n'ayant aucun dessein , poussée par une puissance qui ne laissait en elle aucune faculté de raisonnement, elle se rendit chez Schrumler.

Le vieux musicien savourait lentement un verre de vin , et la fumée de sa pipe remplissait de nuages la petite pièce dans laquelle Laura pénétra avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire. L'aspect si calme de cet homme la fit revenir à elle, et ce fut d'un son de voix assez assuré qu'elle demanda s'il avait vu Silvio. — Schrumler lui répondit que non , et

que si elle désirait voir sa fille, Angola était seule clans sa chambre. — La passion se ressaisit du cœur de l'épouse, qui entra chez la jeune artiste l'âme réellement bouleversée. Mais toute sa colère se tut devant le spectacle qui frappa ses regards. Angéla était étendue sur un lit; la pâleur livide de son teint , la transparence étrange de ses yeux, Timpression sinistre de son sourire , tout annonçait qu'un grand changement s'était opéré depuis quelques jours.

Laura tomba sur un fauteuil , étonnée et muette. — Je te fais peur, Laura, dit la jeune artiste, remets -toi. La soirée est admirable, ouvre cette croisée afin que j'aie ma part des parfums du printemps. Tu ne peux te faire l'idée du charme que l'on éprouve, dans l'état où je suis, à respirer les suaves odeurs de l'oranger, à contempler l'azur ardent de ce beau ciel.... Il est triste de quitter, si jeune, cette de-

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meure terrestre, (|iie Dieu a laite bien magnifique, pour une demeure provisoire.

Laiira obéit.... luttant contre un sentiment affreux pour une àme généreuse, car il lui semblait que cet anéantissement, où la pauvre jeune fille était plongée, apportait quelque soulagement à ses douleurs poignantes. Cette idée devint si amère, que Laura ne put rester longtemps en présence d'Angéla; la jeune fille arrêta sur elle un regard profond et qui avait quelque chose d'inexplicable , lorsque la belle Romaine sortit en faisant des vœux pour son rétablissement.

Des fenêtres de la maison de Sclirumler on apercevait le cours de FArno , les ponts et les quais de Florence, les gracieux jardins de ses palais ; Angéla passait les journées, les soirs surtout, nonchalamment assise, les yeux errant sur toutes les beautés du ciel et de la terre. ^ — Elle commençait à prévoir que sa fin était pro-

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chcj ot semblait arrêter des regards d'amour sur tout ce qu'elle chérissait, comme pour prendre congé de chaque figure , de chaque arbre , de chaque (leur. Dans ses moments de force , elle se traînait jusqu'au clavecin, et répandait dans les airs des mélodies vagues et saintes , que la faligue interrompait bientôt.

Schrumler ne soupçonnait pas l'état de sa fille : c'était une nature insoucieuse , peu habile à flairer le malheur et la souffrance; Angéla se serait reproché d'inquiéter son père; et les efforts qu'elle faisait pour paraître gaie en sa présence donnaient à sa bouche une contraction sinistre que Schrumler ne voyait pas plus que le reste.

Aux approches de la mort, Angéla reconnut qu'elle ne serait pleurée que d'un seul être : — Tout Florence regrettera mon talent, pensait-elle ; ils viendront encombrer la cathédrale, chanter et jeter des roses sur

mon cercueil ; les poètes adresseront quelques sonnets à ma tombe ; mais Silvio seul regrettera dans Angola autre chose qu'une artiste inspirée ; Silvio seul pleurera une femme. Aussi raima-i-elle dans ces derniers jours; son sourire l'accueillait des qu'il paraissait chez Schrumler , elle lui faisait relire les plus mystiques passages d'Alighieri..., Un soir, le jeune statuaire s'arrêta en prononçant un vers du grand poëte sur la mort.... et des larmes mouillèrent ses yeux.... Angéla tendit la main à Silvio. Il y déposa un baiser. — Oh! vous pouvez m'aimer, Silvio, murmura la jeune fille , car les femmes de la terre ne sauraient être jalouses des habitantes du ciel.

Plus la mort approchait , plus son âme devenait sereine et sa parole pleine de poésie.

— Il me semble, disait-elle à Silvio, que j'entendrai dans l'autre vie des mélodies que je n'ai pu que rêver sur la terre.

Depuis longtemps elle ne sortait plus, chaque matin elle se demandait tristement.— Mourrai-je dans la journée ? et si elle sentait quelque force , alors elle s'arrangeait pour vivre, elle s'entourait de ses poètes , de sa musique , de ses légers travaux de femme. Elle assurait qu'il y avait dans ces derniers jours d'étranges voluptés. La prière élevait son âme vers le séjour qu'elle semblait par instants entre voir déjà.

Elle redoublait de tendresse pour son père, qui finit enfin par soupçonner la vérité , et pleura comme un enfant.

Mais, à la grande surprise de tout le monde, Angéla reprit tout à coup des forces , il y eut un do ces retours à la vie tel qu'il s'en voit quelquefois dans les maladies de consomption ; son teint se colora, ses regards devinrent plus vifs. — Le dimanche de la Trinité, elle voulut se faire porter à la cathédrale, se faire en-

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loiidi'c encore une l'ois sur l'orgue (qu'elle aimait tant.

Jamais pareille foule ne s'était pressée sous les voûtes de l'église ; on savait que la jeune malade devait jouer pour la dernière fois pendant l'élévation. Depuis deux jours c'était la nouvelle de Florence. Il y avait dans toute cette population un air de tristesse inconcevable, tant l'amour des arts était profond chez elle.

Angéla sembla trouver des accents plus célestes encore ; il y eut des larmes dans bien des yeux. — Mais l'épouvante fut générale lorsque le chant expira au milieu d'une mélodie.... Des milliers de regards se tournèrent vers l'orgue. Les amis de la jeune artiste l'entourèrent; sa tête s'était abaissée sur sa poitrine, son âme s'était envolée vers les cieux.

Schrumler éclatait en sanglots. — Comme les plus terribles douleurs, celle de Silvio était muette ; il contemplait d'un œil

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sec la jeune fille endormie. Laura mouillait de ses larmes la main de son époux. Le vieux statuaire priait pour toutes ces souffrances.

La triste nouvelle se répandit bientôt dans la foule. L'office divin fut suspendu quelque temps ; presque toute la population suivit y silencieuse et recueillie , le corps d'Angéla que le vieux statuaire emportait dans ses bras.

Ce fut un deuil national à Florence : Tart était la véritable royauté de ce pays ; les jeunes filles des premières familles comme celles du peuple formèrent le cortège et déposèrent des fleurs sur la tombe. Durant de longues années on y trouvait toujours des bouquets apportés par un pieux et tendre souvenir.

Après un an de sombre tristesse , Silvio, consolé par le cœur de sa femme et par l'amitié de son vieux maître, reprit quelque sérénité; sa carrière d'artiste ne

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fut pas Irès-féconde. Cependant il laissa quelques gracieuses figures empreintes d'une mélancolie et d'une morbldesse bien touchantes. Laura retrouva le calme^ mais non le bonheur.

Les trois femmes écoutèrent ce récit avec des impressions diverses; aux dernières paroles, Maria ne put retenir ses larmes.

Ernest a Adolphe L'

Tu te plains de moi, Adolphe, je ne t'aime plus , tu m'envoies un long commentaire sur la mobilité de mon humeur,

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lu doiiles (le mon amilié, toi dont le coup (Fœil est ordinairement si pénétrant et si sûr.

Sache donc que je suis au milieu d'un violent orage , et que mon âme ballottée par mille impressions brûlantes, emportée par chaque minute qui passe , ne trouve pas rinslant de se recueillir. Cet amour, que je croyais être une pensée absorbante de ma vie, s'éloigne et s'efface. Une apparition pleine de poésie et de grandeur l'a fait pâlir : je m'étais trompé. Sans doute , Adolphe , on peut aimer une femme d'une intelligence ordinaire ; mais jamais cette passion n'aura le caractère d'exaltation qui distingue le véritable amour. L'admiration est une partie de l'amour comme je le comprends aujourd'hui.

Depuis quelque temps est arrivée à La Morlière une jeune Anglaise d'une beauté ravissante et d'un génie rare. C'est une imagination qui fait comprendre que

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Shakspeare et Milton soient nés sur cette terre.

Elle exerce sur tout le monde un magique empire ; il y a dans le son de sa voix une puissance irrésistible , chaque mot est une mélodie. Je n'ai jamais rencontré de regards plus rêveurs et plus éclatants tout à la fois , de chevelure si noire sur une peau si blanche. Sa taille est haute et pleine de majesté. Tout respire en elle le génie et la grandeur ; elle a , sur la poésie , des mots qui s'impriment dans la mémoire d'une manière impérissable : ce sont de véritables éclairs qui tombent du ciel dans cette âme. Elle donne au piano des passions que je ne lui ai jamais vues sous les doigts de nos plus grands maîtres. Je passerais le jour entier en extase, écoutant ces laves d'harmonie ruisseler au milieu de l'immense nature qui nous entoure. Si tu savais ce que j'éprouve de bonheur à entendre la voix de Maria se mêler aux murmures il. i\

de rOcéan sur nos grèves! Dis-moi si ce n'est pas une véritahh; destinée de poêle de rencontrer dans ce désert une femme telle que je n'en ai jamais vu au sein de la société la plus artiste de Paris.

Un des plus grands charmes de Maria est la douceur qui succède en elle aux plus hautes pensées. Lorsque cette femme sourit, Tamour inonde Tâme, et je ne saurais te peindre ce qu'on éprouve à la voir si simple et si occupée de petits soins de femme j après l'avoir vue si sublime. Ce qu'il y a d'admirable en elle , c'est l'harmonie. Ne va pas croire que l'être le moins poète trouverait Maria exagérée dans ses plus ardentes exaltations. Ses yeux, le son de sa voix , ses poses , sont tellement harmonieux, que jamais Teffort n'apparaît.

Dieu l'a créée ainsi. C'est là la véritable grandeur. Il y a en elle une sorte de bonhomie au milieu de cette poésie éblouissante. Maria sait très-bien qu'elle est belle

et que son intelligence est extraordinaire ; elle ne s'en enorgueillit pas. C'est tout un bonheur cFavoir connu une telle femme.

Tu comprendras , mon ami , que ma pensée soit sans cesse occupée d'elle , et que j'aie senti s'éteindre en moi l'amour de la pauvre Louise ; tu le comprendras encore mieux lorsque je t'aurai avoué que je crois être aimé de Maria. Je lui ai lu le récit de ma vie, et depuis ce temps je m'aperçois que cette femme n'est plus avec moi comme auparavant. Elle est inégale , capricieuse , elle me regarde longtemps , elle est triste , puis dit un mot léger et se prend à rire d'un rire vibrant et forcé. Un drame se noue dans coite maison; Louise devient triste ; la comtesse est comme un pilote qui voit à l'horizon le ciel noir et chargé, son front est soucieux. Le charme de nos soirées fait place à la préoccupation et à la contrainte. Pour moi, Adolphe, Maria est ma pensée fixe , comme Dieu est

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celle du trappiï^le exalté. Un de ses regards me donne des souvenirs pour tout un jour, une inflexion de voix me rend heureux ou malheureux. C'est un délire, si tu veux, mais un délire raisonnable , car si tu voyais cette femme, tu comprendrais mon enthousiasme.

La comtesse me parle souvent d'elle ; je crois qu'elle s'aperçoit de ce qui se passe en nous. Elle m'enlace des mille adresses de son esprit pour me faire avouer ce que je veux lui cacher encore. Elle tient surtout à débarrasser Louise d'un amant sans fortune présente; et elle sait bien qu'un homme changeant est perdu dans l'estime d'une jeune fille qui ignore encore les bizarreries du cœur humain.

Rappelle - moi au souvenir des amis.

Cette lettre n'est que pour toi.

Ton frère.

Ernest...,

Adolphe L*** a Ernest.

Paris , ce...

Ta lettre m'afflige , Ernest , je veux te dire cette fois toute ma pensée.

Il y a dans la jeunesse de notre époque

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une bien lausse idée de laj^randeur. Parce que quelques âmes malades se sont trouvées douées d'une imagination brillante , qu'elles ont employée à plonger notre génération dans le désordre , en lui révélant leurs caprices gigantesques , nous avons fait de ces hommes les plus magnifiques types de l'humanité, et nous admirons moins les Washington et les Bossuet que les Bonaparte et les Byron. La raison , cette l'acuité si étrangère à la plupart d'entre nous , place les premiers dans un cercle bien autrement élevé, surtout Bossuet; car il a joint à l'idée de devoir le plus haut génie qui lut jamais peut-être. Le soleil fécondant nous plait moins que les nuées chargées d'orages , qui promènent dans le ciel les éclairs de la foudre. C'est un renversement de toute idée saine et grande. Ce cauchemar ne saurait produire que malheurs et désordres dans la vie particulière comme dans la vie publique. 0

misère d'une société qui n'écoute plus que le cri de la passion désordonnée et sans frein! Ne serons-nous pas l'opprobre de l'avenir, nous qui sommes presque tous souillés par l'ignoble soif de Tor, au point de nous mettre à genoux dans la fange , tandis que les hommes d'imagination adorent l'orgie et le délire ?

Ernest , il n'y a pas de vie plus profondément méprisable que de suivre ses instincts sans calcul et sans règle , comme la brute qui n'a pas d'âme. Yoilà cependant où beaucoup d'entre nous sont arrivés.

Quand les idées religieuses ont été éteintes , les idées purement morales se sont éteintes après elles. On a choisi pour guide non plus le code du Christ , mais la jouissance immédiate et grossière. Et comme on l'a colorée de je ne sais quelles teintes sombres ou éblouissantes , on l'a prise , Dieu leur pardonne , pour de la grandeur. Du sein de cette abjection j'en ai vu mépriser

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ceux qui marchenl encore dans l'ordre ; du fond de l'antre souillé où les jette la faiblesse, ils osent insulter la force. Ne serait-il pas temps de se dépouiller de toutes ces guenilles pailletées?

11 n'y a de grandeur, Ernest, que dans l'idée de justice, dans le sacrifice, dans le devoir. — Arrivons à toi spécialement. — De bonne foi, crois-tu vivre en homme, parce que tu passes tes jours à analyser les regards, les paroles et les gestes d'une femme ; parce qu'après avoir aimé Louise, tu aimes Maria? Dieu sait que je respecte les affections longues et saintes qui prennent leur source dans les sympathies spiritualistes ; mais tout ce délire cérébral, mobile et orageux, n'excitera jaunis en moi que la pitié. Tu serais bien plus homme à mes yeux , en séchant une seule larme de ta mère.

Crois-tu vivre en homme, parce que tu as écrit un roman d'un beau stvle , avec

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une imagination tourmentée et maladive?

Si tu n'emploies les magnificences de ta parole à plaider la cause de la justice , la cause de Dieu et de l'humanité, les vrais penseurs n'auront que du mépris pour ta renommée.

Je te dirai donc comme Edouard à Saint- Preux : Sors de l'enfance , ami , réveilletoi. Je te prédis que ta passion pour Maria aura le sort des autres. Quand cette figure aura scintillé quelques mois à tes regards, le prestige s'évanouira. Toutefois, ne va pas croire que je regrette l'abandon de Louise. Tant que tes idées n'auront pas une autre direction , que tu n'auras pas dominé les saillies de ton cerveau, je t'éloignerai toujours du mariage, qui te serait profondément antipathique avant trois mois.

Il pourrait y avoir de la grandeur dans ta vie ; je t'expliquerai peut-être cela dans

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une autre lellre, si je te crois capable de m'entendre.

Je l'aime.

— Tu es triste, Louise? dit Maria.

— Oui, mon amie, et d'une tristesse que je ne puis vaincre; tout me semble changé dans cette maison. Tu es d'une pâleur qui m'effraie, tes yeux ne se fixent plus sur les miens avec le calme d'autrefois. Il y a

comme un mystère entre nous. Je ne puis vivre ainsi. Ernest devient sombre, ma tante elle-même est gênée et conlrainle. Oh ! je ne suis plus heureuse.

— Oh! non, tu n'es plus heureuse, dit Maria, plus pâle encore; et aussi pourquoi chercher le bonheur? pourquoi, avec notre nature bornée, prétendre à l'inlini? La comtesse a raison; il n'y a que les idées religieuses qui atteignent là. Comme tous nos rêves s'évanouissent l'un après l'autre î Quel amer et sombre sarcasme la réalité jette à la poésie et à l'espérance ! Tout l'hiver, à Londres, ma bien-aimée, j'ai rêvé La Morlière au milieu des bals et des bruits de la grande ville. Si tu savais quel charme avaient dans mes songes ces jours calmes et purs passés avec vous dans le silence de la Bretagne ! Que d'amour dans mon cœur ! Car. l'amour, chez moi, n'est pas aussi céleste que celui de la comtesse; l'amour, je le sens dans tout sur la terre, dans la

VOIX de l'Océan qui gémit sur les grèves, dans le murmure des forêts, dans le chant des oiseaux, dans l'éclat des nuits étoilées, dans le sourire de l'enfance, dans ton regard, dans ta chevelure, aussi bien que dans le regard d'un homme. Oui, ma Louise aimée, avec toute cette poésie dans l'âme, La Morlière me semblait un paradis d'amour et de calme. — De calme ! répéta-t-elle lentement; et ses yeux restèrent fixés sur un acacia qui balançait son feuillage dentelé à quelques pas d'elle.

— Mais enfin, dit Louise épouvantée^ qu'y a-t-il donc ici ? Pour l'amour de Dieu, parle-moi !

Maria parut indécise. De violentes contractions crispaient son visage. Mais elle s'approcha de son amie, la serra silencieusement sur son sein, la baisa lentement au front, comme une mère sa fille bien-aimée, et la laissa étonnée et tremblante, et n'osant plus adresser une question.

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Quand Maria fui seule dans sa chambre, elle se trouva en proie à une agitation extrême. Elle marchait vite, puis, tout à coup, restait comme attachée au parquet, le regard û\e et sinistre. Que fera-t-elle? Ernest ne lui a rien dit, mais elle ne peut douter qu'il n'ait été subjugué par sa beauté et son génie. Le mal est donc fait ! Quelque sacrifice qu'elle s'impose, elle ne rendra pas à Louise l'amour de son amant. Le bonheur de son amie est perdu dans tous les cas. Pourquoi alors faire le malheur de deux autres personnes? Pourquoi ne pas retourner à Londres, dire adieu à la France? Ernest viendra en Angleterre, elle l'épousera. Au bout d'une année de séparation, Louise éprouvera l'effet ordinaire du temps. Elle est si jeune! elle aura d'autres amours. A cet âge, les passions sont violentes, mais non sérieuses comme à celui de Maria... Elle resta assez longtemps dans ces rêves ; mais bientôt le voile

se leva ; elle vit les sophismes de son cœur torture. Quoi! elle sera venue arracher au bonheur son amie la plus intime, flétrir sa vie, elle qui aurait donné la sienne pour Louise! Si Maria épouse Ernest, Louise perd tout, non-seulement l'amour, mais l'amitié , elle ne croit plus ni à l'un ni à l'autre. Si Maria renonce à Ernest, elle conserve l'amitié de Louise; cette amitié grandit encore de toute l'immensité de ce sacrifice. — Oh! elle était belle à voir à l'instant où cette sainte passion s'empara de son âme. Avec quelle énergie elle flétri ses espérances de tout à l'heure ! Comme elle se trouvait lâche d'avoir pu un instant songer à écouter les cris de sa passion ! — Elle descend précipitamment, elle court vers le bois, elle veut retrouver Louise, lui tout avouer, son amour, son supplice, son sacrifice, l'héroïsme de son amitié. Elle pénètre dans les sinuosités du labyrinthe d'acacias, de rosiers et de mélèzes;

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mais au lieu de Louise, elle aperçoit une ombre noire, c'est Ernest ! Il l'a vue, un frisson court dans son corps , un éblouissement étrange obscurcit sa vue. Il y eut entre ces deux êtres une de ces impressions profondes et effrayantes, un pressentiment que la minute qui va se passer laissera dans l'existence un souvenir impérissable...Tous deux gardaient le silence, tous deux voudraient fuir et ne l'osent.

Maria tomba assise sur un banc de gazon. Ernest se tint debout devant elle. Le chant d'un rouge-gorge et le bruissement de la vague qui brisait sur les rochers étaient seuls entendus.

— Par quelle fatalité, dit enfin Ernest d'une voix faible et tremblante , ce mo ^ ment, pour lequel dans toute autre circonstance j'aurais donné cent fois ma vie, est-il si lugubre et si pléîn de terreur ?

Maria se remettait ; elle avait craint ( si toutefois elle avait pu démêler un senti-

ment quelconque dans le chaos de son ame), elle avait craint une de ces fades paroles d'amour que Ton trouve dans les romans. Ernest, au contraire, parlait un langage qui convenait à ce qu'elle désirait de lui.

— Il y a longtemps, répondit- elle, que l'humanité entière a proclame, par la voix de ses grandes âmes, le néant du bonheur sur la terre. — Elle ajouta avec quelque amertume : J'ai été de trop, ici.

— Maria, dit Ernest, souvent j'ai vu sur vos lèvres errer ce sarcasme qui me blesse au cœur dans ce moment; j'ai souvent lu dans vos regards que vous étiez bien folle d'aimer un homme qui en aimait une autre il y a si peu de temps. Vous m'avez cru léger et indigne de votre âme. Ditesle-moi franchement, Maria, est-il impossible de passer subitement de l'amour d'une femme tendre et bonne, mais d'une intelligence ordinaire , à Tamour d'une

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